Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
160 pages

p. 239 à 241
doi: en cours

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Volume 25 2004/2

2004 THÉRAPIE FAMILIALE

RECENSION

L’Ombre du mal Jean-Paul Mugnier Editions Fabert Paris, 2003
« De tout ce que tu viens de lire, tu pourras déduire que le mensonge est un péché pour les autres, et pour nous une vertu… Avec le mensonge, patiemment appris et pieusement exercé, si Dieu nous assiste nous arriverons à dominer ce pays et peut-être le monde : mais cela ne pourra se faire qu’à la condition d’avoir su mentir mieux et plus longtemps que nos adversaires. Je ne le verrai pas, mais toi tu le verras : ce sera un nouvel âge d’or… » Lilith, Primo Levi
« L’ombre du soir » est une statuette de bronze, d’origine étrusque, conservée dans le beau Musée « Guarnacci » à Voltera. Elle mesure une cinquantaine de centi~mètres et représente le Dieu de l’ombre du soir. Cette ombre apparaît alors que tombe la nuit, c’est elle qui accompagne le voyageur dans les ténèbres. On peut l’admirer sur la couverture du nouveau roman de Jean-Paul Mugnier, et en le lisant vous apprendrez qu’elle représente une image que Laurent Mulet, le héros, avait de lui-même au moment où se tricote l’intrigue, une tragédie, dont je ne vous toucherai pas un mot, parce qu’elle fait partie du dénouement du récit. Un drame que vous ne pouvez imaginer, mais sachez que la musique y joue un rôle important. Avant de commencer la lecture de ce roman, le mieux serait de vous procurer, l’enregistre~ment de la « Passion selon Saint Mathieu » de Bach (BWV 49), à moins que vous ne l’ayez déjà. Si vous vous voulez aller au fond des choses, il faut que ce soit le concert dirigé par Harnoncourt. Préparez-vous à écouter 1’air 49, car c’est « la musique certainement la plus tragique qu’un être humain ait composée ».
Laurent Mallet, 37 ans, est ce qu’on appelle constamment et bêtement un nègre, quelqu’un qui corrige des manuscrits ou qui écrit des textes à la place d’un soi-disant auteur. Son père travaillait à la préfecture, il était directeur de cabinet : un homme qui souffrait du mépris de sa femme. mais aux yeux de Mallet, enfant, c’était sa mère qui était la victime.
Mallet a 10 ans quand ses parents vont voir un « psy », un certain André Vallois. Le petit Laurent va mal, au point que ses parents se font du souci. Mulet à cette époque s’exprime chez le « psy » et laisse des traces du drame qu’il vit chez lui : de façon déguisée, un semblant maladroit, avec tout le tact que les adultes ne sont pas capables d’imaginer, et avec le fol espoir que le message de tristesse et de désespoir sera perçu mais sans que l’on en tire les conséquences. La pensée magique est faite ainsi… Mais le message ne passe pas…
Adulte, il met en acte un scénario qui l’aide à maintenir de l’ordre dans son psy~chisme. Une sorte de ligne Maginot, la musique est imposante,.. . Cela 1ui permet en fin de compte de vivre, de rester au plus près du frémissement de la vie. I1 est investi d’une « […] sensation étrange d’un désespoir futile ». J’ai moi-même appris au travers de mon travail de thérapeute que les combats que l’on mène contre soi-même sont les plus féroces. Mais cela peut cesser : un jour, Mallet décide d’aban~donner le système de défense qu’il a mis en place.
Vingt-sept ans plus tard, il en a alors 37, il retourne voir le psychologue chez qui il avait été. Dans sa profession, André Vallois s’est fixé comme objectif d’« aider (ses) patients à découvrir leur vérité. A donner un sens à leur existence. » Lui-même a grandi sans père. Ce n’est que maintenant et qui sait, par l’entremise du récit de Mallet, qu’il arrive à poser les « vraies » questions à sa mère. I1 apprendra qui est son père : un juge qui avait famille et qui s’était lié de façon secrète avec sa mère.
Pour Mallet « ce sont les parents (qui sont) les metteurs en scène du drame. Pas l’enfant ! Lui au contraire, leur résiste !» Un peu, comme ce qu’écrivait Albert Camus dans Le premier Homme (page 187) « Un enfant n’est rien par lui-même, ce sont ses parents qui le représentent. C’est par eux qu’il se définit, qu’il est défini aux yeux du monde ». Mais à la différence que Camus rajoute : « C’est à travers eux qu’il se sent jugé vraiment c’est à dire jugé sans faire appel. »
Ce roman qui est très intellectuel, cache une grande tendresse : Mallet est un être profondément blessé et cassé, ces sanglots sont autant de bégaiements du désespoir. Mais cette souffrance crée aussi en quelque sorte le lien qui tient vivant le rapport à l’humanité. Une douleur qui ouvre à la compréhension du malheur.
Il s’agit d’un récit où il y a une intrication entre deux trajectoires de vie, celle d’un patient et celle de son thérapeute. Ce qui n’est pas sans rappeler ces escaliers à double révolution, comme on en trouve dans des châteaux de la Renaissance.
Léonard de Vinci écrivait « Savoir écouter c’est posséder, outre le sien, le cer~veau des autres. » Les thérapeutes se plaisent à imaginer fournir le cadre pour le récit du patient, mais il faut aussi se rendre à l’évidence qu’ils se nourrissent intel~lectuellement et émotionnellement des récits qu’ils peuvent pénétrer et qui devien~nent comme autant d’espaces de vie auxquels ils peuvent accéder. C’est toute l’esthétique de cette profession mais gare à ceux qui veulent à tout prix s’abstenir d’entrer dans ce jeu.
Dans ce roman, il y a en fait deux jeux de piste. Le premier est celui que Mallet construit avec son thérapeute, il trouvera son dénouement et nous apprendrons que dans ce cas-ci, c’est lui qui en fin de compte a posé le cadre et orienté « son théra~peute ». Le second reste insondable, c’est celui de l’auteur du roman avec ses lec~teurs. Je sais l’importance que la musique a pour Jean-Paul Mugnier, son profond amour pour son travail, son respect pour les victimes, mais aussi la conception exi~geante qu’il a de la dignité avec laquelle il faut rencontrer les auteurs des crimes et leur inextricable psychisme. Dans tous ses romans, on retrouve le questionnement autour de la souffrance des victimes, mais aussi des auteurs des crimes. Il est aussi profondément attaché à la Toscane, et pratiquement tous ses romans sont liés à cette partie de l’Italie. Vallois dira de son « patient », qu’il prend « de nombreux détours […] pour arriver à parler de lui. » Et dans chaque écrit de Jean-Paul Mugnier, trans~parait en filigrane quelque chose qui lui appartient.
Gilbert Pregno
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