2004
THÉRAPIE FAMILIALE
RECENSION
L’Ombre du mal
Jean-Paul Mugnier
Editions Fabert
Paris, 2003
« De tout ce que tu viens de lire, tu pourras déduire que le mensonge est un péché
pour les autres, et pour nous une vertu… Avec le mensonge, patiemment appris et
pieusement exercé, si Dieu nous assiste nous arriverons à dominer ce pays et peut-être le monde : mais cela ne pourra se faire qu’à la condition d’avoir su mentir mieux
et plus longtemps que nos adversaires. Je ne le verrai pas, mais toi tu le verras : ce
sera un nouvel âge d’or… »
Lilith, Primo Levi
« L’ombre du soir » est une statuette de bronze, d’origine étrusque, conservée
dans le beau Musée « Guarnacci » à Voltera. Elle mesure une cinquantaine de centi~mètres et représente le Dieu de l’ombre du soir. Cette ombre apparaît alors que
tombe la nuit, c’est elle qui accompagne le voyageur dans les ténèbres. On peut
l’admirer sur la couverture du nouveau roman de Jean-Paul Mugnier, et en le lisant
vous apprendrez qu’elle représente une image que Laurent Mulet, le héros, avait de
lui-même au moment où se tricote l’intrigue, une tragédie, dont je ne vous toucherai
pas un mot, parce qu’elle fait partie du dénouement du récit. Un drame que vous ne
pouvez imaginer, mais sachez que la musique y joue un rôle important. Avant de
commencer la lecture de ce roman, le mieux serait de vous procurer, l’enregistre~ment de la « Passion selon Saint Mathieu » de Bach (BWV 49), à moins que vous ne
l’ayez déjà. Si vous vous voulez aller au fond des choses, il faut que ce soit le
concert dirigé par Harnoncourt. Préparez-vous à écouter 1’air 49, car c’est « la
musique certainement la plus tragique qu’un être humain ait composée ».
Laurent Mallet, 37 ans, est ce qu’on appelle constamment et bêtement un nègre,
quelqu’un qui corrige des manuscrits ou qui écrit des textes à la place d’un soi-disant
auteur. Son père travaillait à la préfecture, il était directeur de cabinet : un homme
qui souffrait du mépris de sa femme. mais aux yeux de Mallet, enfant, c’était sa
mère qui était la victime.
Mallet a 10 ans quand ses parents vont voir un « psy », un certain André Vallois.
Le petit Laurent va mal, au point que ses parents se font du souci. Mulet à cette
époque s’exprime chez le « psy » et laisse des traces du drame qu’il vit chez lui : de
façon déguisée, un semblant maladroit, avec tout le tact que les adultes ne sont pas
capables d’imaginer, et avec le fol espoir que le message de tristesse et de désespoir
sera perçu mais sans que l’on en tire les conséquences. La pensée magique est faite
ainsi… Mais le message ne passe pas…
Adulte, il met en acte un scénario qui l’aide à maintenir de l’ordre dans son psy~chisme. Une sorte de ligne Maginot, la musique est imposante,.. . Cela 1ui permet en
fin de compte de vivre, de rester au plus près du frémissement de la vie. I1 est
investi d’une « […] sensation étrange d’un désespoir futile ». J’ai moi-même appris
au travers de mon travail de thérapeute que les combats que l’on mène contre soi-même sont les plus féroces. Mais cela peut cesser : un jour, Mallet décide d’aban~donner le système de défense qu’il a mis en place.
Vingt-sept ans plus tard, il en a alors 37, il retourne voir le psychologue chez qui
il avait été. Dans sa profession, André Vallois s’est fixé comme objectif d’« aider
(ses) patients à découvrir leur vérité. A donner un sens à leur existence. » Lui-même
a grandi sans père. Ce n’est que maintenant et qui sait, par l’entremise du récit de
Mallet, qu’il arrive à poser les « vraies » questions à sa mère. I1 apprendra qui est
son père : un juge qui avait famille et qui s’était lié de façon secrète avec sa mère.
Pour Mallet « ce sont les parents (qui sont) les metteurs en scène du drame. Pas
l’enfant ! Lui au contraire, leur résiste !» Un peu, comme ce qu’écrivait Albert
Camus dans Le premier Homme (page 187) « Un enfant n’est rien par lui-même, ce
sont ses parents qui le représentent. C’est par eux qu’il se définit, qu’il est défini aux
yeux du monde ». Mais à la différence que Camus rajoute : « C’est à travers eux qu’il
se sent jugé vraiment c’est à dire jugé sans faire appel. »
Ce roman qui est très intellectuel, cache une grande tendresse : Mallet est un être
profondément blessé et cassé, ces sanglots sont autant de bégaiements du désespoir.
Mais cette souffrance crée aussi en quelque sorte le lien qui tient vivant le rapport à
l’humanité. Une douleur qui ouvre à la compréhension du malheur.
Il s’agit d’un récit où il y a une intrication entre deux trajectoires de vie, celle
d’un patient et celle de son thérapeute. Ce qui n’est pas sans rappeler ces escaliers à
double révolution, comme on en trouve dans des châteaux de la Renaissance.
Léonard de Vinci écrivait « Savoir écouter c’est posséder, outre le sien, le cer~veau des autres. » Les thérapeutes se plaisent à imaginer fournir le cadre pour le
récit du patient, mais il faut aussi se rendre à l’évidence qu’ils se nourrissent intel~lectuellement et émotionnellement des récits qu’ils peuvent pénétrer et qui devien~nent comme autant d’espaces de vie auxquels ils peuvent accéder. C’est toute
l’esthétique de cette profession mais gare à ceux qui veulent à tout prix s’abstenir
d’entrer dans ce jeu.
Dans ce roman, il y a en fait deux jeux de piste. Le premier est celui que Mallet
construit avec son thérapeute, il trouvera son dénouement et nous apprendrons que
dans ce cas-ci, c’est lui qui en fin de compte a posé le cadre et orienté « son théra~peute ». Le second reste insondable, c’est celui de l’auteur du roman avec ses lec~teurs. Je sais l’importance que la musique a pour Jean-Paul Mugnier, son profond
amour pour son travail, son respect pour les victimes, mais aussi la conception exi~geante qu’il a de la dignité avec laquelle il faut rencontrer les auteurs des crimes et
leur inextricable psychisme. Dans tous ses romans, on retrouve le questionnement
autour de la souffrance des victimes, mais aussi des auteurs des crimes. Il est aussi
profondément attaché à la Toscane, et pratiquement tous ses romans sont liés à cette
partie de l’Italie. Vallois dira de son « patient », qu’il prend « de nombreux détours
[…] pour arriver à parler de lui. » Et dans chaque écrit de Jean-Paul Mugnier, trans~parait en filigrane quelque chose qui lui appartient.
Gilbert Pregno