2005
THÉRAPIE FAMILIALE
Éditorial
Pedro Gonçalves
[*]
Consultation pour Familles et Couples HUG 89, rue de Lyon CH-1203 Genève
On peut dire, en paraphrasant Bill O’Hanlon (4) qu’entre la fin du XIXe siècle et
le début du XXIe, quatre vagues de courants de pensée se sont développées pour
expliquer les phénomènes psychiques – et proposer des méthodes thérapeutiques en
découlant.
Une première vague, dominée par la psychanalyse et par la psychiatrie biologique, cherchait (et continue à chercher) les mécanismes (psychologiques ou biologiques) à l’origine des symptômes ou syndromes rencontrés en clinique. Pour cela,
des outils assez sophistiqués sont utilisés, qui nécessitent une longue initiation de la
part de professionnels qui vont ensuite les appliquer pour tenter d’atténuer ou guérir
ces troubles, clairement identifiés et répertoriés
[1].
Le travail colossal de ces experts successifs, avec sa portée innovatrice, a certes eu
le mérite de sortir les sciences du psychisme de l’obscurantisme de théories passées
comme la « dégénérescence morale » et de créer les fondations de la psychothérapie.
Cependant, vers le milieu du XXe siècle, des voix se sont élevées contre l’accent
trop marqué mis par ces approches sur la pathologie. Ainsi que contre la tendance
à considérer cette « non-normalité » comme liée, sinon à l’essence, au moins à la
structure même de la personne. Un patient « est » schizophrène, obsessionnelcompulsif, anorexique, ou, au mieux, névrotico-normal…
Ces critiques précèdent l’apparition d’une deuxième vague, dominée par les
approches comportementalistes, cognitivistes et celles dites relationnelles ou systémiques. Elles ont en commun la caractéristique de définir les troubles psychologiques comme un problème de dysfonctionnement de certains comportements individuels ou relationnels. Le thérapeute continue à être défini comme un expert
compétent dans sa discipline – mais sa formation semble maintenant plus accessible
au commun des mortels. Il aura pour mission d’identifier ces dysfonctionnements et
de les corriger par un travail ciblé sur l’individu ou sur le groupe impliqué (par
exemple le couple, la famille, le réseau social).
L’épistémologie de ces deux premières vagues, que nous pourrions situer avec
Harlene Anderson (1) dans le « modernisme » ou le « structuralisme », considère la
réalité comme accessible à la connaissance et utilise des métaphores empruntées à
la physique ou aux sciences de la nature (énergie, structure, homéostasie).
L’organisation psychique est comparée à une machine finement réglée, qu’un
observateur externe peut décrire et ajuster (« cybernétique »).
Cette perspective va être ébranlée par les observations de Varela et Maturana sur
les perceptions chez l’animal (espèce humaine comprise) ainsi que par celles de
Von Foerster, montrant que nous sommes prisonniers de nos perceptions, construites par des opérations de notre système nerveux, et que nos tentations pour décrire la
« réalité » nous disent plus sur le « descripteur » que sur la réalité qu’il prétend
décrire.
Une troisième vague, dite « constructiviste », va ressortir de ces travaux, soulignant le caractère expérientiel et autoréférentiel de nos observations
[2].
On a aussi parlé d’une « deuxième cybernétique ».
Elle marquera la transition vers un courant de pensée plus radical (la quatrième
vague) qu’il a été convenu d’appeler « post-moderne » ou « post-structuraliste ».
Dans cette nouvelle épistémologie, la connaissance n’est pas fixée d’avance,
mais évolue en permanence, et émerge du partage par le langage, d’expériences et
récits au sein d’une communauté – par qui chaque membre est à son tour influencé.
La narrative devient la métaphore organisatrice et le paradigme de référence par
lequel la connaissance est « construite » dans le groupe social
[3].
La connaissance est donc expansible, car, comme le souligne Brunner, « les structures narratives organisent et donnent du sens à l’expérience, mais il y a toujours des
sentiments et expériences vécues qui ne sont pas couvertes par l’histoire dominante ».
Les problèmes psychologiques sont ici résolument extérieurs à la personne et le
fruit d’un récit où elle se trouve emprisonnée.
C’est justement dans cette capacité d’expansion de la connaissance que va se
situer l’opportunité d’intervention thérapeutique : aider la personne, captive d’un
récit dominant « saturé » par le problème, à le déconstruire et à s’en libérer. Pour
pouvoir, à partir d’incidents uniques échappant à cette « contamination », adopter
une description de soi-même et de ses relations avec les autres plus conforme à ses
aspirations et préférences essentielles.
Cette quatrième vague psychothérapeutique se centre ainsi sur les ressources de
la personne qui vient consulter et sur les solutions que le thérapeute – qui n’est plus
un expert mais un partenaire – va l’aider à puiser en elle-même.
Si nous, psychothérapeutes d’aujourd’hui, ne nous considérons pas totalement
affiliés, pour l’ensemble de notre travail clinique ou de notre pensée, à l’un ou
l’autre de ces courants, nous avons de fortes chances d’avoir été influencés par tous,
tellement ils font partie de l’environnement socioculturel où nous nous situons, en
tant que professionnels.
C’est l’éthique relationnelle post-moderne (bien plus poussée que celle de Boszormenyi Nagy) la dimension de cette nouvelle épistémologie qui est venue affecter, de façon plus marquante, ma pratique clinique, depuis mes rencontres avec
Michael White en 1997.
En effet, ses questions
[4] délimitant ce champ éthique
[5] se sont infiltrées dans mon
quotidien comme une métaréflexion permanente sur mon rôle de psychiatre et
psychothérapeute.
Elles m’amènent à réfléchir, lors de chacune de mes interventions :
- sur mon respect de l’expertise des personnes venues me consulter sur elles-mêmes et leur vie;
- sur la transparence du partage que je fais avec elles des informations pertinentes
les concernant;
- sur la présence ou absence de « conseils » et « maximes » de ma part, à leur
encontre, en tant que détenteur d’une « vérité » ou d’un « savoir d’expert »;
- sur ma capacité à constituer avec elles une équipe capable de faciliter l’émergence de nouvelles alternatives à leurs relations avec elles-mêmes et les autres.
- sur l’efficacité du projet thérapeutique à les aider à se réapproprier leur vie et à
en reprendre les rênes.
Karl Tomm
[6] propose un schéma (figure 1) à deux axes fort utile pour situer cette
éthique relationnelle :
- l’axe vertical, représente les moyens par lesquels le changement doit se produire
lors du traitement;
- l’axe horizontal indique la façon dont les connaissances sont partagées pendant
le processus thérapeutique.
Garder secrètes des connaissances qui concernent l’autre crée inévitablement
une hiérarchie du savoir. Réduire les choix de l’autre, quitte à utiliser la contrainte,
pour l’amener à l’option « décidée à sa place », est possible par une hiérarchie du
pouvoir – dont de nombreux régimes politiques ont bien su user et abuser.
En tant que psychiatres, nous ne pouvons pas, sans un chemin collectif qui reste
à faire, nous débarrasser d’un mandat de « contrôle social » dont nous sommes les
héritiers, et qui nous amène encore, parfois, à limiter la liberté de nos patients,
lorsqu’ils représentent un danger pour eux-mêmes ou pour autrui.
Figure 1:
Modèle de Karl Tomm.
Cependant, en tant que psychothérapeutes, notre idéal relationnel se situe probablement dans ce cadran inférieur droit de Tomm où le partage transparent des informations
et l’élargissement des possibles pourraient bien créer un contexte propice à augmenter
l’expertise, la liberté et le pouvoir des personnes venues nous consulter sur leurs vies.
Je vous mets d’ailleurs au défi de vérifier par vous mêmes : si vous prenez l’habitude de vous poser les questions éthiques de Michael White et de vérifier votre posture relationnelle à l’aide du modèle de Karl Tomm, peut-être commencerez-vous
bientôt à voir, dans le fond des yeux de chaque personne venue vous consulter, la joie
que leur procurera le choix d’options préférentielles pour leur vie, glanées, paillette
après paillette, en collaboration avec vous, avec « l’obstination de l’orpailleur » (5).
·
1. Anderson H. (2005): Conversation, langage et possibilités, Satas, Bruxelles.
·
2. Bernstein A. (1990): Ethical postures that orient one’s clinical decision making, AFTA Newsletter, 41,
13-15.
·
3. Freedman, Combs (1996): Narrative Therapy, WW Norton, New York.
·
4. O’Hanlon B. (1994): The third wave – The promise of narrative. Family Therapy Networker, 18,19-29.
·
5. Sykes Wylie M. (1998): L’obstination de l’orpailleur – la méthode narrative de Michael White. Thérapie Familiale, 20,239-253.
[*]
Médecin adjoint responsable de secteur au Service de Psychiatrie Adulte des Hôpitaux Universitaires
de Genève, Président de l’Association Suisse de Thérapie Familiale et Interventions Systémiques
(ASTHEFIS) et coordinateur pédagogique du programme de formation continue en thérapie de
famille de l’Université de Genève.
[1]
Dans le cadre de classifications nosologiques successives dont les plus récentes sont les dernières éditions du DSM et de la CIM.
[2]
Le concept de « résonance » de Mony Elkaïm et ses applications cliniques sont un bon exemple d’une
construction opératoire, créée à partir de la perception autoréférentielle du thérapeute et susceptible
d’élargir le champ des possibilités du client, par rapport à son problème.
[3]
Un courant théorique de cette épistémologie est représenté par le « constructionnisme social » de Gergen,
et parmi les approches cliniques qui s’en réclament, on peut compter celle centrée sur les solutions de
Steve De Shazer, la narrative de Michael White et David Epston ou la collaborative d’Harlene Anderson.
[4]
Reprises par Freedman et Combs dans le chapitre « Relationships and ethics », de leur ouvrage (3).
[5]
Poser des questions plutôt qu’affirmer a déjà un sens éthique et politique : énoncer cette éthique sous
forme de « normes » aurait été se placer dans une hiérarchie de savoir, donc en tant qu’« expert » définissant des « vérités ».
[6]
Voir Bernstein, A. (2)