Accueil Revue Numéro Article

Thérapie Familiale

2005/1 (Vol. 26)



Article précédent Pages 55 - 65 Article suivant

« Mon mari s’il est mort, j’en prendrais un nouveau, Si je perds un enfant, j’en ferais un autre d’un autre homme.

Maintenant que ma mère et mon père sont pris par Charon Un frère ne peut plus être engendré.»

Sophocle, Antigone (901-904)

Introduction

1

Les frères, les sœurs et les relations fraternelles ont longtemps été « les inconnus du roman familial ». L’intérêt suscité par les relations parents/enfants masquait l’importance des relations de la fratrie. De nos jours, tous les modèles de la psychologie et de la psychothérapie traitent enfin de cette relation. Frère, cela signifie celui qui est né des mêmes parents et qui partage le même héritage génétique et socioculturel.

2

Le lien fraternel constitue l’un des trois grands liens (lien conjugal, lien parental) qui structurent la famille. Il joue un rôle considérable dans la vie intrapsychique, affective et sociale du sujet. La haine, la compétition, la passion, la jalousie et l’amour se mettent en jeu dans la relation fraternelle.

3

L’intérêt actuel, théorico-clinique porté à ce lien, est également dû aux situations cliniques spéciales, comme par exemple le cas de dons d’organes entre frères et sœurs, les adoptions et les familles d’accueil. Les recompositions familiales suite au divorce aboutissent à une cohabitation entre demi-frères (demi-sœurs) ou même entre enfants qui n’ont pas de lien de parenté mais vivent sous le même toit avec des parents plus ou moins communs.

4

La fratrie se caractérise essentiellement par trois éléments:

  1. La succession des naissances qui implique la place spéciale occupée par chaque enfant et les intervalles entre les naissances.

  2. La répartition des sexes.

  3. Le nombre d’enfants de la fratrie.

5

Les recherches sur la famille contemporaine nous permettent de constater que :

  • Le nombre d’enfants par famille a considérablement diminué.

  • Le rôle parental des aînés s’est amoindri.

  • La jalousie fraternelle est devenue plus évidente par rapport au passé où la différence d’âge était plus grande entre les enfants.

6

L’expérience fraternelle joue un rôle fondamental dans la construction de la personnalité par le biais du processus de différenciation de la fratrie. La place de chaque enfant au sein du système familial est bien différente : le premier enfant se vit comme l’enfant de l’amour, le deuxième celui de la désillusion et le troisième risque d’être celui de la séparation.

7

Au niveau théorique, le modèle psychanalytique dispose de toute une gamme de théories qui interprètent le lien fraternel. Les mythes comme celui de Caïn et Abel ainsi que l’histoire tragique de la fratrie d’Antigone, mettent en lumière les thèmes et la passion qui caractérisent les relations fraternelles. Le modèle systémique utilise chaque hypothèse concernant les relations familiales et peut faciliter les changements à travers la thérapie de fratrie. Dans le domaine de la thérapie familiale, la pathologie et la souffrance familiale montrent que le système familial peut être aliéné par une seule « lecture » de la réalité. L’approche systémique (plutôt constructiviste) vise à redonner à la famille et à son (ses) thérapeute(s) une plus grande créativité et offrir des « lectures » alternatives de la situation.

8

La synthèse de ces modèles peut aider les membres qui souffrent afin qu’ils arrivent à établir un nouveau genre de liens entre eux, aussi bien dans la fratrie que dans leur couple et dans leurs relations parentales. L’approche systémiqueconstructiviste utilise toutes les idées et les interprétations afin de « construire » d’une certaine manière une nouvelle réalité lors du processus thérapeutique.

9

Dans cet article, nous allons, d’abord, développer certaines idées notamment théoriques, concernant les trois modèles principaux du lien fraternel : psychanalytique, mythologique et systémique.

10

Ensuite, nous allons décrire deux vignettes cliniques qui illustrent mieux le modèle systémique du lien fraternel.

Le lien fraternel en psychanalyse

11

Freud considérait la compétition fraternelle notamment comme une défense contre la réalité œdipienne. Il en a parlé d’une manière plutôt négative, probablement influencé par sa propre histoire familiale. Il a interprété l’arrivée du frère cadet comme un traumatisme. Il est probable qu’il avait des remords par rapport à la mort de son frère cadet Julius. D’autre part, il semble envahi par son demi-frère Philippe qui le maltraitait pendant son enfance. Quand il y a mort précoce du frère, les remords du survivant deviennent partie de l’identité du sujet.

12

En 1900, L’Interprétation des rêves donna l’occasion à Freud d’étudier les relations des enfants avec leurs frères : les enfants ont des désirs de mort, souvent inconscients, envers leurs frères (leurs sœurs), qui se réalisent dans leurs rêves.

13

Ensuite (Introduction à la psychanalyse, 1916) Freud suppose que l’enfant considère que ses frères sont ses antagonistes et sa première attitude est hostile. Plus tard, cette attitude sera remplacée ou bien couverte par une autre plus tendre. Freud décrit le déplacement des sentiments œdipiens des parents à la fratrie. La vie en fratrie peut offrir une réparation de la déception œdipienne.

14

Avec la naissance des autres enfants, le frère (la sœur) aîné vit des désirs mortels vis-à-vis des nouveaux arrivés et des sentiments d’abandon par sa mère.

15

Ensuite, selon le cas, l’on a le déplacement de l’amour de la mère à la sœur ou la compétition entre frères vis-à-vis de leur petite sœur ou bien le remplacement affectif du père par le frère aîné.

16

L’interdiction de l’inceste se met au centre de la relation fraternelle (Totem et Tabou, 1913). Les sentiments incestueux du frère vis-à-vis de sa sœur ne font pas seulement partie du déplacement de l’Œdipe, mais ils peuvent constituer une dynamique conflictuelle à part. Le lien fraternel est aussi bien constitué de tendresse que de sexualité, si on prend en compte les jeux érotiques lors de la proximité corporelle de la fratrie.

17

Dans cet esprit, Freud décrit dans le cas de « l’homme aux loups » (1918) la relation érogène du patient avec sa sœur, de deux ans son aînée. Il a un souvenir d’un jeu érotique avec elle et Freud insiste sur le caractère traumatique de cette séduction précoce. La force du lien fraternel « incestueux », même s’il est transformé par les processus défensifs, peut influencer l’avenir de la libido du sujet ainsi que son futur choix d’objet (d’amour). Le patient (« l’homme aux loups ») va choisir des femmes qui ressemblent à sa sœur sans les capacités intellectuelles de cette dernière.

18

Dans un autre article, Freud étudie le lien fraternel du point de vue du fantasme qui se résume dans la phrase : Mon père bat cet enfant que je hais. Ceci signifie pour l’enfant que son père n’aime plus cet autre enfant (son frère, sa sœur) mais seulement lui-même. L’enfant est obligé de partager l’amour des parents et par conséquent, la représentation (ou le fantasme) du père qui bat cet enfant haï lui plaît.

19

Freud a également approfondi la jalousie fraternelle quand il décrit la jalousie normale dans l’Œdipe ou « le complexe fraternel ». Ce complexe comporte d’une part le deuil et la souffrance pour l’objet supposé perdu et d’autre part une humiliation narcissique liée aux sentiments hostiles envers le rival. Freud met alors en rapport certains cas d’homosexualité et la forte jalousie fraternelle, envers le frère aîné en particulier. Cette jalousie peut s’exacerber pour arriver jusqu’au désir de sa mort. Ensuite cette rivalité peut être dépassée et le frère-rival se transforme alors en objet d’amour.

20

L’évolution du modèle psychanalytique apporte de nouvelles idées très intéressantes.

21

Selon Cahn, l’expérience de frustration est fondamentale pour le lien fraternel. L’enfant vit sa première frustration absolue quand il passe du statut d’enfant unique à celui d’aîné de la famille. Cette frustration, essentiellement affective, aboutit à l’hostilité ou d’une façon réactionnelle à une attitude tendre et bienveillante vis-à-vis du frère (la sœur), probablement à travers l’identification à la mère. L’enfant présente alors une solidarité qui exprime le triomphe précaire sur la jalousie.

22

Eiguer, thérapeute familial psychanalytique, insiste sur la dimension narcissique de l’amour fraternel : « Aimer son frère est comme s’aimer soi-même». Le lien fraternel peut se former par un pôle narcissique de la personnalité. Cette relation se base sur les représentations archaïques et les fantasmes groupaux investis par la famille. D’après Eiguer, les identifications, les alliances secrètes, la transmission de la loi et l’apprentissage se développent dans le lien fraternel.

23

Lacan, le psychanalyste français, s’est particulièrement intéressé à la relation fraternelle dans son œuvre sur « Les complexes familiaux». Il étudie les complexes familiaux qui jouent un rôle fondamental sur l’organisation des liens et de la réalité psychique du sujet.

24

Il distingue les trois complexes successifs :

  1. Le complexe du sevrage.

  2. Le complexe de l’intrusion.

  3. Le complexe d’Œdipe.

25

Dans le complexe de l’intrusion, l’enfant se trouve en face de son frère et l’observe avec une grande curiosité. Il l’imite dans ses mouvements, il essaie de le séduire ou de s’imposer en devenant un vrai spectacle pour lui. Il s’agit de quelque chose de plus qu’un simple jeu : l’enfant tente de se positionner socialement par l’amour, par la comparaison à un autre, c’est-à-dire à son frère ou à sa sœur.

26

Avant sa conception en tant qu’autre, différent de l’enfant, le frère reste une image spéculaire du Moi, neutre, sans sexe. Ce sosie serait alors envahi par des sentiments de désir, autrement dit, par la libido narcissique (homosexuelle). Le sujet différencié par le sosie, ne peut naître que par le processus d’identification. L’ensemble des identifications successives fait le Moi.

27

L’époque de la naissance du deuxième enfant définit sa signification spéciale pour le premier enfant (l’aîné): plus elle est précoce, plus le complexe de l’intrusion sera fort. L’événement de la naissance du frère amène souvent la réaction de l’aîné par des éléments pathologiques.

28

Si la naissance du frère arrive quand l’enfant (aîné) se sent désespéré suite à son propre sevrage, c’est-à-dire très précocement, c’est la nature des relations entre la mère et « l’intrus » (le frère, la sœur) qui définit les réactions de l’enfant.

29

Si la naissance du frère se passe après la résolution du complexe d’Œdipe, elle sera intégrée dans le contexte des identifications parentales et le frère deviendra digne d’amour ou de haine.

30

Les questions du même, de l’autre, du sosie et du rival se posent dans la rivalité fraternelle qui offre la première occasion de structuration du système défensif de l’enfant. L’agressivité envers l’imago fraternel apparaît après la solution du processus identificatoire et la différenciation entre le frère et le sosie. L’intérêt, l’amour, la jalousie et la curiosité vis-à-vis du frère ouvrent la voie à la vie sociale. Le frère (ou la sœur) devient le troisième objet avec lequel se structure le lien social.

31

Il nous paraît intéressant de rappeler brièvement la propre histoire familiale de Jacques Lacan. Lui et Malou Lacan mirent au monde trois enfants : Caroline, Thibault et Sibylle, tandis que Jacques Lacan avait eu presque simultanément, une fille, Judith, de sa future deuxième épouse (Sylvia Bataille). Les relations fraternelles entre les trois enfants du premier lit et leur demi-sœur constituent une source riche de diverses interprétations de l’expression de l’envie, de la jalousie, de la rivalité. Ce vécu « d’intrusion » de la fratrie de trois par la nouvelle arrivée, Judith, a même abouti à des réactions psychopathologiques, de type « neurasthéniques » pour Sibylle ou « suicidaires » pour Caroline.

Les versions mythiques du lien fraternel : « Abel et Caïn »

32

Le modèle des mythes offre à son tour, un récit imaginaire qui structure les liens et notamment les liens familiaux. La jalousie fraternelle fut le thème principal de Cendrillon et des autres grands contes, tandis que l’amour et la rivalité de la fratrie caractérisent la majorité des contes des frères Grimm. L’élément commun dans ces fables est l’identification des héros-frères qui sont prêts à se sauver mutuellement.

33

L’histoire d’Abel et Caïn amène la version biblique du lien fraternel. Caïn, le fils aîné d’Adam et d’Ève, tue son frère car Dieu préfère les offrandes d’Abel aux siennes. Alors, Dieu punit Caïn par la stérilité, l’exil et l’errance perpétuelle. Ensuite, Seth le troisième enfant d’Adam et d’Eve qui naît alors, remplace Abel. Le fratricide devient ainsi le premier meurtre qui fonde l’humanité. Dans cette histoire biblique, on retrouve aussi bien la préférence parentale et le meurtre entre frères, que l’enfant de remplacement.

34

Jeammet considère que les textes bibliques pourraient nous aider à comprendre la dynamique de la relation fraternelle dans le temps. Le passé de chacun est toujours chargé de sentiments de l’injustice causée par sa famille, sentiment provoqué par son désir d’être unique, c’est-à-dire enfant unique.

35

La solution de ce désir meurtrier vis-à-vis du frère, est donnée par la relation avec un tiers, devant lequel chacun des deux est égal : la place du frère est très liée à l’acceptation de la place du fils. Afin de devenir un fils et assurer la continuité des générations, on doit échapper à l’autorité du désir maternel ce qui entraîne un sentiment de culpabilité et de faute.

36

En général, le fratricide pose des questions à deux niveaux :

  1. Le niveau narcissique qui concerne la relation en miroir entre les deux frères, lequel étudie notamment l’approche psychanalytique et

  2. Le niveau familial qui concerne la relation entre les générations, lequel étudie spécialement l’approche systémique.

Antigone et les relations fraternelles dans Sophocle

37

Dans le cadre de l’histoire de Sophocle, dans ses œuvres « Œdipe Roi », « Œdipe à Colone » et « Antigone », Œdipe est le père et en même temps le demi-frère de ses propres enfants : Antigone, Ismène, Polynice et Étéocle. Les deux sœurs et filles, Antigone et Ismène, suivent leur père en exil après son auto-aveuglement. Les deux frères et fils s’entretuent pour le pouvoir sur Thèbes.

38

La relation fraternelle entre Polynice et Étéocle semble se fonder sur la rivalité classique. Cette rivalité s’articule autour d’une autre, plus ancienne entre Œdipe et son propre père Laïos, rivalité qui aboutit au meurtre de Laïos par son fils suite à leur rivalité au sujet de leur position et de leur priorité. Cette répétition de rivalité engendre la mort commune des deux frères après la malédiction d’Œdipe qui renie ainsi son rôle de père de ses demi-frères. Œdipe nie à ce moment-là ses fils (ses demi-frères) et met ses filles (demi-sœurs) à la place des membres idéalisés de la fratrie et de la famille en général.

39

Antigone vit son propre drame, pas tellement à cause de son désir de faire son devoir, mais parce qu’elle veut être auprès de sa famille et notamment de ses frères morts. Identifiée à la mort de ses frères Polynice et Œdipe, elle choisit l’amour fraternel qui lui permet d’éviter l’inceste parental au coût de sa propre vie. Selon l’approche transgénérationnelle, Antigone paie alors sa loyauté familiale.

40

Ismène, à son tour, est la seule de sa fratrie à échapper au destin fraternel et la seule à se construire une juste identité sexuelle. C’est elle qui fait lien entre la fratrie : elle se déplace et apporte les messages de Créon, d’Œdipe, de ses frères et de sa sœur. Elle reprend la culpabilité de sa sœur par une identification symbolique à elle. Sous un autre point de vue, Ismène semble perdue dans une hiérarchie de loyautés qu’elle tente de gérer dans une alternance de loyautés successives.

41

Dans cette œuvre bien connue, les relations fraternelles sont souscrites aux relations parentales. L’idée freudienne du complexe d’œdipe a couvert les liens fraternels.

42

Ces liens fraternels prennent une valeur ultime pour Antigone et la conduisent finalement à l’autosacrifice, car « un frère ne peut plus être engendré »!

« Construction » systémique de la relation fraternelle

43

Le mythe des frères (fraternel), comme le mythe du couple, témoigne du bon fonctionnement du système familial. La nature des relations fraternelles s’avère être très indicative de la qualité et de la dynamique des futures relations conjugales. En particulier, Toman (1976) a étudié « les constellations fraternelles » et aboutit à l’idée qu’elles constituent un apprentissage essentiel pour la vie conjugale.

44

La littérature systémique a davantage décrit des cas de relations fraternelles, venant soit du matériel clinique, soit des familles connues de la mythologie, de la littérature, de l’histoire, qu’elle n’a vraiment développé des hypothèses théoriques sur le lien fraternel.

45

Almodovar a introduit la notion « d’expérience fraternelle » afin d’inclure l’expérience de l’enfant unique, liée à l’absence de frère ou sœur. Ces expériences remplissent des fonctions essentielles : une fonction d’attachement, de sécurisation, de ressource, celle de suppléance parentale et enfin une fonction d’apprentissage de rôles sociaux et cognitifs.

46

D’ailleurs, nous pourrons nous référer au cas de Gregory Bateson qui fut le cadet des trois garçons et pendant son enfance paraissait être le moins doué des trois. Son père était un grand généticien. Son frère aîné, John, fut tué sur le front pendant la Première Guerre mondiale. Son second frère Martin, était en conflit avec leur père, car ce dernier souhaitait le voir étudier la zoologie, tandis que Martin s’intéressait seulement à la poésie. Finalement Martin se suicida le jour de l’anniversaire de John. C’est ainsi que Gregory Bateson s’est retrouvé fils unique et toutes les attentes familiales se concentrèrent sur lui. Nous pouvons faire l’hypothèse sur ses liens fraternels qu’il devait réussir « pour trois »!

47

Il semblerait que d’autres grands personnages (Vincent Van Gogh, Ludwig van Beethoven et Salvador Dali) aient développé leur créativité et leur génie, malgré ou à cause d’une histoire fraternelle tragique.

48

Au sein d’un système familial, les parents sont confrontés à la tâche difficile de gérer la relation entre enfants de la fratrie :

  • Comment empêcher les enfants de s’entre-tuer ?

  • Comment les empêcher de fusionner ?

49

La demande d’implication de la fratrie dans la thérapie familiale, surprend souvent les parents qui essaient de tenir à distance « les enfants bien portants », car « ils travaillent, ils vont souffrir, ils pourraient dériver vers les mêmes problèmes… ». Finalement les frères et les sœurs du patient désigné acceptent, plus ou moins facilement, de participer aux entretiens thérapeutiques.

50

Les parents (de la famille en thérapie) offrent une narration de leur propre relation fraternelle et leurs récits illustrent mieux leur relation avec leurs enfants, tout en donnant des indications sur les loyautés « fraternelles » de chaque membre du système familial.

51

Les deux sous-systèmes composant la famille actuelle, le couple et la fratrie, pourraient profiter de séances spéciales, dites « une thérapie du couple » et « une thérapie de fratrie». Chaque groupe (sous-système) au lieu d’être source « d’aliénation » et de souffrance commune, pourrait représenter un cadre où s’exprimerait la créativité de chacun. Les entretiens de la fratrie favorisent notamment l’expression du vécu entre frères et sœurs et le développement de l’entraide possible dans la fratrie.

52

Le groupe fraternel devient le support de l’identité familiale, notamment dans des cas où les parents sont absents soit parce qu’ils sont décédés, soit parce qu’ils habitent ailleurs ou soit parce qu’ils sont malades.

53

Dans les contextes familiaux « éclatés », c’est le lien fraternel qui contribue largement à maintenir une donnée permanente et stable. Langevin souligne que, devant le recul du conjugal, c’est à partir du parental et du fraternel que l’idée de famille se refocalise.

54

En thérapie familiale, de nombreux problèmes apportés concernent ou bien directement la fratrie ou bien les efforts des parents afin de gérer les relations entre leurs enfants, comme le montrent les vignettes suivantes.

Famille P.

55

Aggelos (qui signifie l’ange en grec), le patient désigné, a 30 ans, vit avec son père épicier à la retraite, âgé de 65 ans, et sa mère, femme au foyer, âgée de 60 ans. Ses sœurs aînées sont mariées, ont des enfants et vivent avec leur propre famille dans le même immeuble, qui appartient à leurs parents.

56

Au rez-de-chaussée de cet immeuble, la fille aînée tient son petit commerce qui a succédé à l’épicerie paternelle. Cette sœur d’Aggelos est mariée à un homme du même âge qu’elle et ils ont une fille qui va à l’école primaire.

57

La seconde sœur d’Aggelos travaille dans le domaine de la santé et a deux enfants :

une fille qui va à l’école primaire et un fils à la maternelle. Elle est mariée à un homme plus âgé d’elle, qui travaille dans le domaine technique.

58

Aggelos est diplômé d’une Ecole technique et travaille de temps en temps dans le petit commerce de sa sœur aînée. En 1994, il présente « des troubles psychologiques » pendant son service militaire. Il est suivi par un psychiatre et prend de temps en temps des médicaments, quand son psychiatre et sa sœur cadette (!) le jugent nécessaire.

59

Au début de l’année 2000, il est hospitalisé dans un hôpital psychiatrique où l’on considère qu’il souffre de « schizophrénie paranoïaque ». Cette hospitalisation a été effectuée d’office par l’intervention de la police et du procureur suite à la demande de sa mère. Celle-ci a estimé que son fils pouvait devenir dangereux pour lui-même et pour son beau-fils (le mari de sa sœur cadette, impliqué dans une histoire délirante de persécution).

60

Ensuite, le psychiatre d’Aggelos envoie la famille en thérapie familiale, car ses membres sont très inquiets de l’état d’Aggelos qui doit sortir de l’hôpital. C’est son deuxième beau-frère qui se sent le plus stressé. Au départ tous les membres adultes de la famille viennent aux deux premières séances.

61

Par la suite, nous proposons de recevoir seulement Aggelos et ses sœurs ainsi que ses beaux-frères de temps en temps.

62

Dans ce système familial traditionnel, la place du fils est plus importante que la place de la fille, car « le fils peut assurer la continuité familiale ». Nous avons supposé que l’envie et la jalousie entre les membres de la fratrie, aussi bien la fratrie naturelle (de sang) que la fratrie apportée (par mariage), sont très aiguës, mais couvertes par la grande disponibilité et la compréhension, notamment envers ce fils dans son rôle de grand malade.

63

Notre approche thérapeutique fut notamment basée sur la notion du mythe familial, c’est-à-dire l’image intériorisée et extériorisée de la famille et son identité groupale.

64

Dans ce cas, leurs mythes familiaux sont identifiés aux mythes sociaux des immigrés du Pont-Euxin. La fraternité pontique tient ses racines dans l’immigration des Grecs du Pont-Euxin. En général, la plupart des membres des systèmes familiaux d’origine pontique ont des liens très étroits.

65

Ces enfants/frères donc d’origine pontique ne sont pas tellement conscients de leur droit de décisions personnelles, que celles-ci concernent le choix du partenaire (en particulier du mari ou de l’épouse), du travail ou des amis. Chaque membre de la fratrie connaît en détail la vie des autres et leurs maisons sont très rapprochées, souvent dans le même immeuble. Le foyer commun crée alors des lieux de vie, d’intimité et d’échanges. Les espaces de l’intimité personnelle et conjugale sont menacés.

66

Les liens fraternels dans la famille P. illustrent des mythes d’unité que l’on observe parfois dans certains systèmes ayant un membre « psychotique ». Ce fonctionnement très « uni » peut empêcher la différenciation et l’individuation. Nous croyons que cette organisation mythique, propice à la constitution de conditions qui facilitent la présentation d’une psychose peut être utilisée dans le cadre thérapeutique.

67

Cette « thérapie de fratrie » a duré deux ans, sur la base d’une séance par mois, et elle a traité des sentiments, des habitudes, de l’histoire et des désirs de cette famille. Nous sommes parvenus à créer des meilleures conditions d’autonomisation de chaque frère (sœur) afin que d’une part le frère « malade » puisse développer son propre espace de vie, et que d’autre part ses sœurs puissent développer chacune leur espace de couple.

68

Le mythe familial d’unité peut maintenant coexister avec les nouveaux mythes fraternels de « vie privée » et de « l’autonomie »: « la fratrie peut s’aimer, mais avoir des activités et des choix différents ».

Famille D.

69

Maria, 25 ans, vit dans un appartement protégé et travaille dans des ateliers protégés de l’hôpital psychiatrique suite à son hospitalisation due à « un premier épisode psychotique ». Elle a deux sœurs aînées qui présentent également des éléments de schizophrénie et sont hospitalisées dans des cliniques psychiatriques privées. Leurs parents sont morts, le père il y a très longtemps.

70

Ces deux sœurs de Maria, sont mariées et ont pris leur sœur cadette avec elles et leur mari respectif. La sœur aînée a divorcé et « ce chagrin du divorce l’a rendue malade », elle est hospitalisée à la suite d’un épisode psychotique et depuis elle vit seule dans une autre ville de la Grèce avec des « allers-retours » en clinique psychiatrique locale. La seconde sœur a présenté des signes schizophréniques lors de son entrée à la faculté, elle a commencé une psychothérapie individuelle, puis elle s’est mariée, a divorcé deux ans plus tard et a finalement été hospitalisée pendant une très courte période. Maintenant elle mène « une vie normale » et prend de temps en temps des médicaments à petite dose.

71

Nous avons reçu Maria et sa sœur cadette pendant quatre séances afin de mieux connaître leur système et leur histoire familiale. Nous avons construit leur génogramme et cela leur a permis de reconstruire le réseau des relations importantes dans leur histoire familiale. Lors du troisième entretien, la sœur de Maria verbalise ainsi ce qui lui semble la règle d’or de la famille (le mythe familial): « l’objectif de nos parents, c’était que nous nous entendions toutes bien ». Nous supposons que la fraternité fonde cette famille. D’ailleurs les trois sœurs appartiennent au groupe religieux (intégriste) X. qui exige la fraternité entre ses membres.

72

Chaque membre de ce système fraternel assume le rôle du malade atteint de psychose tandis que les autres deviennent « la sœur qui prend soin ». Les (ex-maris actuellement) maris occupent des places complémentaires, sans tenir des distances claires par rapport aux dyades fraternelles.

73

Cette répartition des rôles et des relations semble se répéter dans les deux nouveaux systèmes institutionnels de Maria : le système (l’équipe) psychosocial qui la soutient et le système créé avec les patientes de l’appartement (protégé). La compréhension des liens fraternels de Maria nous a aidés à l’approcher et à établir de meilleurs plans de « sa réhabilitation psychosociale ».

Conclusion

74

L’approche systémique qui inclut la fratrie et la compréhension des relations fraternelles pourrait prévenir le simple changement du membre qui présente le problème, c’est-à-dire « le déplacement du symptôme » dans le système familial et éviter les cercles vicieux. Il est arrivé à maintes reprises que la famille consulte pour un enfant, alors que son frère ou sa sœur présentait des difficultés identiques ou différentes.

75

L’analyse des relations fraternelles dans une thérapie familiale permet parfois d’éviter des interprétations linéaires du problème, comme celle selon laquelle ce serait la relation des parents qui « mène » au développement de difficultés et de « symptômes » chez les enfants.

76

La thérapie systémique-constructiviste utilise chaque idée théorique et chaque élément de l’histoire fraternelle et familiale afin d’arriver à la meilleure distance entre la fratrie et de réduire la souffrance familiale exprimée par un ou plusieurs membres de cette fratrie – le(s) patient(s) désignés(s).

77

Le lien fraternel est constitué en même temps des relations d’amour et de haine, d’envie et de tendresse, d’identification et de différenciation. La compréhension clinique des liens fraternels, qu’elle soit psychanalytique, mythique ou proprement systémique, contribue à la reconstruction créative des relations familiales et de l’identité fraternelle des membres en souffrance.


BIBLIOGRAPHIE

  • 1. Abend S. (1984): Sibling love and object choice. Psychanalytic Quarterly, 53,425-430.
  • 2. Angel S. (1996): Des frères et des sœurs, les liens complexes de la fraternité, Laffont, Paris.
  • 3. Bettelheim B. (1976): The Uses of Enchantment, trad. Gr., Glaros, Athènes.
  • 4. Bonnet G. (1997): Avoir l’œil : la violence du voir dans la jalousie, Revue Française de Psychanalyse, 61 (1), PUF, Paris, 45-55.
  • 5. Boszormenyi-Nagy I. (1973): Invisibles Loyalties, Harper-Row, New York.
  • 6. Bourguignon O., et coll. (1999): Le fraternel, Dunod, Paris.
  • 7. Camdessus B., (sous la dir.) (1998): La fratrie méconnue, liens du sang, liens du cœur, ESF, Paris.
  • 8. Chemama R. (sous la dir.), (1993): Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, Paris.
  • 9. Ferrari P. (2000): Le fraternel psychanalytique, Journal de la psychanalyse de l’enfant, 27,47-62.
  • 10. Freud S. (1900): L’interprétation des rêves, trad. Gr., Epicouros, Athènes.
  • 11. Freud S. (1916): Introduction à la psychanalyse, Payot, Paris.
  • 12. Freud S. (1918): Extrait de l’histoire d’une névrose infantile : l’homme aux loups, PUF, Paris.
  • 13. Freud S. (1922): Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité. Un enfant est battu, Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris.
  • 14. Granjon E. (2003): Etéocle et Polynice, frères ennemis. Le divan familial, 10,81-89.
  • 15. Houssier F. (2000): L’enfant mauvais et l’enfant parfait : fondements psychopathologiques du fratricide, Dialogue, no 149,19-28.
  • 16. Jeammet N. (2000): Echecs et reprises du projet fraternel dans la Genèse, Journal de la psychanalyse de l’enfant. 27,27-45.
  • 17. Lacan J. (1938): Les complexes familiaux dans la formation de l’individu, Navarin, Paris.
  • 18. Lechartier-Atlan C. (1997): Un traumatisme si banal. Quelques réflexions sur la jalousie fraternelle. Revue Française de Psychanalyse, 61 (1), PUF, Paris, 57-66.
  • 19. Leichtman M. (1985): The influence of an older sibling on the separation individuation process (1). Psychoanal. St. Child, 40,111-161.
  • 20. Neuburger R. (1995): Le mythe familial, ESF, Paris.
  • 21. Solnit A., Eissler R., Neubauer P. (edits) (1983): The sibling experience. The Psychoanalytic Study of the Child, 38, New Haven Yale University Press, New York, 281-379.
  • 22. Tilmans-Ostyn E., Meynckens-Fourez M. (sous la dir.) (1999): Les ressources de la fratrie, Relations, Erès, Ramonville Saint-Agne.
  • 23. Tsoukatou A. (2000): Les mythes familiaux au sein du système familial grec, Thèse, Université Paris V, Paris.

Notes

[*]

Docteur en Psychologie Clinique et Psychopathologie.

Résumé

Français

Le lien fraternel constitue l’un des trois grands liens qui structurent la famille. Dans le modèle psychanalytique, Freud considérait la compétition fraternelle comme une défense contre la réalité œdipienne. Alberto Eiguer insiste sur la dimension narcissique de l’amour fraternel. Jacques Lacan a décrit le complexe de l’intrusion au sein de la fratrie. Les versions mythiques d’Abel et de Caïn et l’histoire tragique de la fratrie d’Antigone enrichissent l’étude du lien fraternel. L’approche systémique-constructiviste peut inviter la fratrie en thérapie afin de faciliter le processus thérapeutique et la réduction de la souffrance familiale. Deux vignettes cliniques viennent illustrer cette approche et son sens thérapeutique.

Mots-clés

  • Fratrie
  • Lien fraternel
  • Thérapie de fratrie
  • Mythes

English

Sibling relationship, from the psychoanalysis to the myths and the systems.This paper deals with sibling relationships, one of the three relationships in the family system. In the psychoanalytic model, Freud considered sibling antagonism as a kind of defense against the œdipal reality, whereas Eiguer emphasizes the narcissistic dimension of love among siblings. Lacan described the intrusion complex between brothers and sisters. The mythical versions of Cain and Abel and the tragic myth of Antigone by Sophocles give insight into the study of the sibling relationships. The systemic-constructivist approach stressed the importance of the help offered by siblings during the therapeutic process and their role in helping the family come to grips with pain. Two clinical cases illustrate the systemic approach to sibling relationships and their therapeutic sense.

Keywords

  • Sibling
  • Sibling relationships
  • Sibling therapy
  • Myths

Español

Vínculo fraternal, del psicoanálisis a los mitos y los sistemas.El vícunlo fraternal es uno de los tres vícunlos de unión que constituyen una familia. En el modelo psicoanalítico, Freud consideró la competicíon fraternal como una defensa contra la realidad edipica, mientras Eiguer insiste sobre la dimensión narcisista del amor fraternal. Lacan describió el complejo de intrusión en la hermandad. Las versiones míticas de Caïn y Abel y en el mito trágico de la Antígona de Sofócles illustran muy bien el vínculo fraternal. El enfoque sistémico-constructivista acentúa la importancia de la ayuda ofrecida a la hermandad para facilitar el proceso terapéutico y la reducción del sufrimiento familiar. Dos casos clínicos ilustran este enfoque y su sentido terapéutico.

Palabras claves

  • Hermandad
  • Vínculo fraternal
  • Terapia fraterna
  • Mitos

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Le lien fraternel en psychanalyse
  3. Les versions mythiques du lien fraternel : « Abel et Caïn »
  4. Antigone et les relations fraternelles dans Sophocle
  5. « Construction » systémique de la relation fraternelle
    1. Famille P.
    2. Famille D.
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Tsoukatou Alexandra, « Lien fraternel, de la psychanalyse aux mythes et aux systèmes », Thérapie Familiale 1/ 2005 (Vol. 26), p. 55-65
URL : www.cairn.info/revue-therapie-familiale-2005-1-page-55.htm.
DOI : 10.3917/tf.051.0055


Article précédent Pages 55 - 65 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback