2005
THÉRAPIE FAMILIALE
Éditorial
Meurtrier à trois ans et demi !
Jean-Pierre LEBRUN
[*]
« Tragédie incompréhensible » affirme-t-on tant dans le public que parmi les
autorités concernées. Mercredi après-midi, une jeune mère, pensionnaire d’une maison d’accueil pour femmes en difficulté confie la garde de sa fille de quatre semaines pour quelques minutes à une autre locataire du centre. Profitant sans doute d’un
moment d’absence de tout adulte auprès du nourrisson, un petit garçon de trois ans
et demi s’en est pris au bébé, l’a fait tomber de son landau et l’a frappé et violenté
jusqu’à ce que mort s’en suive.
Les enquêteurs ont reconstitué la scène et il a même été procédé à l’enregistrement audiovisuel de l’entretien. Le doute ne semble pas subsister : l’enfant a refait
avec une très grande violence les gestes meurtriers avec une poupée.
Les questions fusent de toutes parts : un enfant de trois ans et demi peut-il être un
meurtrier ? Comment s’explique cette flambée de violence ? Comment rendre compte
d’une telle méconnaissance ? Mais aussi, de manière plus générale, pourquoi cette
montée de la violence chez les enfants, des enfants tyrans à ceux qui vont jusqu’à frapper leurs parents ? Et surtout pourquoi se montrent-ils violents de plus en plus tôt ?
A l’heure où nous en sommes, nous ne savons évidemment encore que très peu
de choses de la singularité de la tragédie. Qui étaient les parents, quelle fratrie, quelles conditions à son début d’existence ? Quelle violence à la génération du dessus ?
Aurait-il lui-même été déjà la victime de violence ? De quelle souffrance psychologique chez cet enfant ces faits ont-ils été la traduction ? Il ne s’agit pas ici de discréditer ces pistes pour comprendre ce qui a eu lieu, bien au contraire, mais peut-être
convient-il aussi d’emblée d’identifier avec le plus de lucidité possible ce dont cette
tragédie pourrait être le symptôme, et cela au risque d’un « politiquement totalement
incorrect ».
Contrairement à ce qui circule dans l’opinion ambiante, l’enfant n’est pas une
oie blanche, pas plus qu’il n’est cet ange qu’on voudrait épargné de nos vicissitudes
d’adulte. Contrairement à ce qui circule, l’enfant n’est pas l’égal des parents, et les
droits que nous lui reconnaissons aujourd’hui ne rendent pas périmées les contraintes qu’il convient toujours de lui imposer. Contrairement à ce qui circule, un enfant
est spontanément habité par la violence pulsionnelle et il a besoin de son environnement pour l’aider à faire de cette violence autre chose que de la destruction.
L’enfant est un petit incestueux et meurtrier en puissance – nous le savons depuis
Freud mais nous sommes plus que jamais disposés à ne rien vouloir en savoir. Ceci
ne veut pas tant dire qu’il veut faire l’amour à maman, ni qu’il veut tuer papa; ceci
veut surtout dire qu’une force libidinale est à l’œuvre dès son plus jeune âge et que
celle-ci le pousse à fusionner avec la mère en même temps qu’elle le conduit à vouloir faire disparaître quiconque viendrait interrompre cette lune de miel. Sa libido a,
dès lors, besoin des premiers autres qui l’entourent pour se confronter à une force
contraire et ainsi lui permettre de trouver une autre issue que le renfermement sur
cette dyade ou la destruction de toute altérité. C’est tout simplement la tâche de ce
que, depuis des siècles, on appelle l’éducation. Celle-ci implique donc, paradoxalement, de faire violence à la violence de l’enfant, car cette dernière est à la hauteur de
la force libidinale qui l’habite et le petit d’homme a besoin de rencontrer des adultes
capables d’empêcher sa violence d’abord, de la lui interdire ensuite, autrement dit de
lui transmettre les moyens grâce auxquels ils ont eux-mêmes réglé cette question.
Certes à trois ans et demi, on ne peut parler d’un homicide délibéré, car à cet
âge-là, l’enfant n’a pas de représentation suffisante de la mort, mais si le drame s’est
réalisé, c’est parce que le vœu meurtrier à l’égard de l’intrus – fût-il un puîné ou tout
simplement un nourrisson – a rencontré la réalité et que rien n’est venu en empêcher
l’accomplissement.
Sans doute, nul n’a, en ce cas précis, rien à se reprocher, mais collectivement,
nous laisser penser que l’enfant est une oie blanche n’induirait-il pas de ne plus
devoir prendre la juste mesure de ses vœux incestueux et meurtriers ? Ne nous auto-riserait-il pas à nous dispenser de faire violence à sa violence ?
Car voilà, en nos temps de mutation du lien social
[1], l’air ambiant est à l’égalitarisme, à la permutabilité des places, à la symétrie des statuts, à la réciprocité des
droits, à la parentalité hors différence des sexes, à la garde alternée… et dans ce
contexte où tous les repères d’hier sont suspendus, trouver son orientation est souvent difficile. Aujourd’hui, qui pour soutenir que cela relève encore du travail de
parent, d’éducateur, d’enseignant, de contraindre l’enfant, fût-ce même parfois par
corps, à intégrer une limite, à faire sienne une seule place, à accepter un cadre ? Et
qui pour endosser la haine de l’enfant – sa violence – qui ne pourra pourtant
qu’émerger lorsqu’il devra prendre acte de cette entame qui lui vient de l’autre ? Qui
pour repérer que ce qui est traumatique n’est pas la limite qui lui est alors imposée
mais bien plus le fait qu’en l’invitant à éviter l’interdit plutôt qu’à l’intégrer, on le
laisse sans recours, abandonné de qui pourrait lui indiquer le chemin des moyens
psychiques qui lui permettraient de consentir à la limite ?
Nous nous laissons aujourd’hui croire que l’enfant n’a pas de travail psychique à
accomplir pour intégrer les paramètres qui lui permettront l’accès à une vie sociale;
ainsi, nous nous épargnons souvent de devoir l’éduquer et nous lui économisons
d’avoir à réguler ses pulsions. Moyennant quoi, nous le livrons à lui-même et le laissons devenir la proie de sa propre violence pulsionnelle.
Nous en sommes même – comme à propos de notre jeune meurtrier – à ne plus
pouvoir penser qu’une violence pourrait survenir autrement que comme le résultat
d’une violence à laquelle il aurait déjà assisté ou qui lui aurait été faite. Peut-être en
l’occurrence est-ce le cas, mais c’est faire fi de ce que permet pourtant la plus simple observation clinique, à savoir que la première violence que l’enfant rencontre
n’est autre que celle qui l’habite intimement, celle qui résulte de ce conflit entre ses
désirs incestueux et meurtriers et l’interdit qui s’y oppose. Et que dans ce conflit, les
chances que ce soient le travail de la culture et l’élaboration psychique qui l’emportent sont directement proportionnelles à l’aide qu’aura pu trouver l’enfant dans sa
famille ou dans son premier entourage.
Mais où la famille va-t-elle trouver l’appui pour faire ce travail si l’ensemble du
discours social délégitime ceux et celles qui ont la possibilité et le devoir de lui
venir en aide pour construire ses premières régulations ? Où un parent va-t-il trouver
sa légitimité d’empêcher et interdire si tout vient lui dire qu’il suffit d’aimer ?
Oserions-nous penser que le crime de notre jeune meurtrier ne serait que le
symptôme de ce à quoi nous ne voulons plus nous confronter ? Ne rien vouloir
savoir de la violence qui habite un enfant, ne nous aurait-il pas dédouané pas de la
tâche d’avoir à y faire face ? Cela ne nous permettrait-il pas de nous délester de
notre propre violence ? Allons-nous de ce fait, nous satisfaire de comptabiliser les
enfants-tyrans, de prendre acte du nombre croissant de violences dans les crèches,
d’encoder les statistiques de parents battus ? La tragédie qui vient de survenir, la
borne de l’âge qu’elle dépasse outrageusement, ne serait-elle pas le prix que nous
payons au fait de nous être collectivement débarrassés de la nécessité de ce qui s’est
appelé pendant des siècles, l’éducation ?
[*]
Psychiatre et psychanalyste, B-5000 Namur.
[1]
Nous renvoyons à ce sujet à notre article « Incidences de la mutation du lien social sur l’éducation »,
Le débat, novembre-décembre 2004, numéro consacré à « L’enfant-problème », Gallimard.