2005
THÉRAPIE FAMILIALE
Éditorial
Ignacio Garcia-Orad
psychiatre. Né à Irun en Espagne; il émigre à Paris en 1983 pour ses études de psychiatrie. Il est initié à la systémique en 1987 par Jean Claude Benoit et Jacques Beaujean. S’intéressant particulièrement à l’utilisation de la systémique en institution, il fréquente en tant qu’élève puis en tant que formateur et superviseur l’Institut d’Etudes des Systèmes Familiaux aux côtés de Denis Roume, Brigitte Waternaux, Anne-Marie Garnier et Francesca Mosca. Il exerce dans le milieu de l’enfance handicapée de la protection judiciaire de la jeunesse et dans plusieurs secteurs de psychiatrie pour adultes ou enfants en région parisienne. Il est Médecin chef de l’Unité d’Accueil et de Psychothérapie Familiale (U.A.P.F) et responsable du Centre Médico-psychologique de pédopsychiatrie de Montereau Surville. Il assure des formations et supervisions tant en France qu’en Espagne. Thérapeute familial, il s’intéresse à la systémique dans la vie institutionnelle, et en particulier aux questions concernant l’animation d’équipe, l’ambiance et l’organisation de l’institution, et les isomorphismes famille-institution et réseaux.
Un des avantages du paradigme systémique est que les concepts n’ont pas le
temps de devenir dogmatiques car trop « biodégradables ». Malgré son aspect révolutionnaire, à peine avions-nous eu le temps d’investir la première cybernétique
comme un dogme que déjà la deuxième cybernétique nous bousculait dans nos
croyances, puis le constructivisme s’imposait, puis…, puis… A une certaine époque,
même le temps était un concept mal vu, peu fréquentable, car nous étions dans l’ici et
maintenant, aujourd’hui il est devenu une notion quotidienne dans la formalisation
de nos pratiques systémiques.
La première génération des systémiciens européens, celle des pionniers, laisse la
place aux générations suivantes. Un nouveau style arrive, et tout est lié au style. Les
pionniers sont des aventuriers qui ouvrent des voies dans des terres vierges ou occupées par l’Autre; ensuite les colons arrivent et s’installent, diffusent une culture, un
style, une manière de faire. Les systémiciens ont fait leur entrée dans les cliniques,
les universités et même le monde des entreprises. Nous ne sommes plus dans la
démarche de l’inexploré, l’irruption conceptuelle se calme. Les théories systémiques s’étendent aujourd’hui, plus comme une tache d’huile que sur un mode
éruptif. Je regarde mes maîtres avec admiration et respect, mais il m’arrive de récuser leurs conceptions théoriques comme périmées, et cela en si peu de temps…
J’aime la « biodégradabilité » de leurs conceptions.
Les beaux concepts, innovants et révolutionnaires sont souvent assez simples, ils
deviennent sophistiqués avec le temps et les générations. La systémique sort de son
adolescence, s’installe comme un paradigme présentable. Dès lors, sa tendance naturelle sera d’aller vers la sophistication, vers le baroque intellectuel. Les liens – de
préférence clairs – entre concepts théoriques et applications pratiques pourront-ils
éviter à la systémique une entrée trop précoce dans le monde du baroque, souvent
synonyme de beauté sophistiquée sans surprise, voire même de décadence ?
Tout concept est un mythe. Les mythes ont une fâcheuse tendance à devenir des
dogmes, et les dogmes ont une fâcheuse tendance à s’entourer d’une garde prétorienne. Or, les gardes prétoriennes étaient réputées pour leur capacité d’autocritique,
et leur tolérance aux autres ! Dans mon parcours professionnel j’ai déjà subi l’accusation, venant de collègues dogmatiques, d’être « trop ceci » ou « pas assez cela ». Il
y a quelque temps, je suis arrivé dans une institution dite systémique et fus très surpris que mes interventions soient commentées par un « tu n’es pas systémique ». Me
voilà hérétique !
Tous les régimes autoritaires ont défini des dogmes qui ne résistent à aucune
confrontation à la réalité, et encore moins à des récits conceptuels alternatifs : les
uns et les autres les remettent en question. Les mécanismes destinés à faire taire
« l’alternatif » varient selon les systèmes autoritaires concernés. Je pense que la censure de l’expression est le premier pas à partir duquel on essaie de l’étouffer. Nous
avons la chance énorme de vivre dans un contexte qui autorise une certaine liberté
d’expression. Cette expression dialectise nos certitudes, désacralise nos mythes,
met à mal nos dogmes. La lecture des livres et des revues est le premier médicament
contre l’ankylose de la pensée. Il faut en profiter.
Du haut de leurs 50 ans environ, nos références théoriques ont une maturité suffisante pour commencer à être prises au sérieux. Il est possible que notre approche
des questions concernant la psychopathologie soit devenue « normale », qu’elle ait
perdu son caractère révolutionnaire et qu’elle-même se prenne au sérieux. Le seul
remède à cela est le lien constant et permanent entre les concepts et les croyances
d’une part, et notre pratique et notre vécu d’autre part. La spécificité de la systémique depuis la deuxième cybernétique est d’être une pensée autoréférentielle, elle
se réclame subjective et non déterminée. À ma connaissance, aucun courant de pensée ne laisse autant de place à l’expérience propre du thérapeute comme outil de
soin. Avec un matériel aussi peu prédéterminé, subjectif et mouvant, il est difficile
de se fabriquer une idéologie, tout au plus un assemblage plus ou moins unifié de
courants de pensée. Tant mieux.
Espérons que le paradigme systémique continuera à s’enrichir des notions
empruntées à d’autres sciences et façonnées par notre pratique, comme elle a su le
faire jusqu’alors.
Le pari est de garder une identité mutante. Mutante ! Il est drôle et paradoxal ce
qualificatif pour une identité. Mais, la créativité dans la clinique surgit du dépassement de ce type de paradoxes.
Cette revue a une tradition : transmettre l’évolution du courant systémique en
privilégiant la clinique. J’espère y participer avec vous, et c’est le sens que je donne
à ma venue dans le comité.