2005
THÉRAPIE FAMILIALE
Recensions
La Méthode 6 : Ethique
Edgar Morin
Editions du Seuil
Paris, 2004
Avec
Ethique, ouvrage très attendu, Edgar Morin nous offre le sixième et dernier
volume de son œuvre majeure
La Méthode.
[1]
Cette somme ne peut pas laisser indifférent les thérapeutes familiaux et intervenants systémiques car Edgar Morin est l’un des rares penseurs français de la deuxième
moitié du XXe siècle à avoir clairement adopté un point de vue systémique; il a été
l’un des premiers à élaborer et étudier la notion de complexité dont il est devenu un
des représentants majeurs sur le plan international. C’est lors d’un séjour en Californie, à l’institut Salk de recherche, en 1969-1970, alors qu’il était déjà un sociologue
renommé, qu’il a découvert la théorie des systèmes et une série de travaux comme
ceux de von Foerster, von Neumann, Wiener et Bateson, penseurs jusqu’alors ignorés ou méprisés de ce côté de l’Atlantique.
Auparavant, Edgar Morin avait publié des livres sur la mort, les stars, les rumeurs
(celle d’Orléans puis celle d’Amiens) et avait participé à la fameuse enquête sur l’évolution d’une commune rurale (Plozevet) de l’Ouest extrême de la France, c’est-à-dire
la Bretagne. Edgar Morin avait été confronté aux limites de l’observation ethnologique et sociologique classique puisque les « autochtones » – les informateurs –
s’étaient, avec malice, présentés comme bien plus arriérés qu’ils ne l’étaientvraiment,
allant jusqu’à cacher leur réfrigérateur ou leur cuisinière à gaz pour faire des crêpes,
des galettes et des bouillies sur un feu de bois auprès des animaux, ce qui ne se faisait
plus depuis plusieurs générations. Parce qu’il portait un caban et une casquette de
marin achetés à la coopérative des pécheurs, Edgar Morin était alors affectueusement
surnommé le capitaine Haddock. Tout juste lui reprochait-on de ne pas connaître le
breton (pas celui de Vannes ou du Trégor, ces langues barbares, mais le seul vrai, celui
des Bigoudens !). Cette expérience démontrait que l’observateur faisait partie de
l’observation puisque l’observé pouvait manipuler à sa guise l’observation et devenir
l’observateur de l’observateur.
Dès le milieu des années trente, Edgar Morin s’est engagé dans le militantisme
politique d’abord comme militant pacifique et antinazi, puis dans la résistance où il a
côtoyé Marguerite Duras et François Mitterand. Au début des années quarante, malgré quelques réticences, il adhère au parti communiste français avant de rompre dans
les années cinquante et de devenir un opposant déterminé et lucide au stalinisme
[2].
Cet engagement dans le combat collectif contre l’oppression et pour un changement radical de la société est une expérience d’une importance décisive pour lui et
pour son œuvre. C’est d’ailleurs au cours de ces combats qu’il a adopté un nouveau
nom (tout en gardant officiellement son ancien nom), à partir d’un de ses pseudonymes de résistant « Manin », mal prononcé et déformé en « Morin » par ses compagnons de lutte.
Bien qu’informé par la lecture des livres de Souvarine, de Trotsky et de Victor
Serge sur la nature de la société soviétique, Edgar Morin, comme de nombreux
intellectuels de sa génération, « en ne voulant pas désespérer Billancourt » comme
on disait à l’époque, a fait l’expérience de l’aveuglement, du déni des faits, de
l’accumulation de petites compromissions, de la contradiction cruelle entre les
idéaux et la pratique. A plusieurs reprises dans ce livre sur l’Ethique, Edgar Morin
fait référence à cette expérience qui l’a profondément marqué.
Ethique est un ouvrage d’autant plus bienvenu que son sujet est devenu ces vingt
dernières années une préoccupation majeure dans la société actuelle. On n’arrête
plus de parler d’éthique; on met l’éthique à toutes les sauces même les plus indigestes. Les thérapeutes familiaux n’échappent pas à cette pression. Il n’est plus possible aujourd’hui de se contenter de la valeur heuristique de la théorie systémique, il
est nécessaire de s’interroger sur les conséquences et les changements éthiques
qu’elle implique. Par ailleurs, la confrontation à des relations humaines souvent violentes voire barbares aux conséquences négatives, comme les violences familiales,
renforce la nécessité de cette interrogation. Les tentatives de réponse restent parcellaires ou trop formelles. Les codes d’Ethique sont toujours insuffisants et l’éthique
commence d’ailleurs là où les codes n’ont plus rien à dire. Certains thérapeutes
familiaux ont cherché à avancer dans ce domaine. Par exemple, Ivan Boszormenyi-Nagy, un des pionniers de la thérapie familiale, à partir de la notion de dialogue, a
mis au centre de sa pratique l’éthique au travers de l’éthique relationnelle et de la
partialité multidirectionnelle. Un thérapeute influent de la génération suivante, Bill
Doherty, affirme, dans son livre Soul Searching, qu’un but de la thérapie est de promouvoir l’éthique et la solidarité et non pas de renforcer l’individualisme et la distance entre les humains. Par ailleurs, depuis une vingtaine d’années, des thérapeutes
féministes, comme Deborah Luepnitz ou Rachel Hare-Mustin, ont souligné que les
systèmes familiaux basés sur le patriarcat opprimaient les femmes et les enfants.
Les thérapeutes qui ne prennent pas cela en considération tendent sans forcément le
vouloir à accuser les femmes d’être responsables des dysfonctionnements familiaux. Ainsi toute prétention de neutralité ou « d’apolitisme » est réduite à néant. Ce
sont donc des débats pleins d’actualité pour nous.
Le livre d’Edgar Morin se construit sur la base particulièrement large des
réflexions et analyses contenues dans les cinq volumes précédents de La Méthode. Si
sa lecture est moins ardue, cela n’enlève rien à sa profondeur, sa richesse et à la
beauté du style et des idées. Edgar Morin part de la crise de la société contemporaine
et l’examine à la fois sur les plans anthropologique, historique et philosophique. Ce
travail est nourri d’une pensée complexe s’appuyant sur une conception triangulaire
où chaque sommet est en relation à la fois antagoniste et complémentaire avec les
autres : Individu-société-espèce, cerveau-esprit-culture, pulsion-affectivité-raison.
L’incertitude et les contradictions forment le défi de la pensée complexe du point de
vue de l’éthique. Ainsi la reliance, notion inventée par le sociologue Marcel Bolle de
Bal, qui traduit activement l’action de relier, sera le moteur de cette éthique.
Pour Edgar Morin il n’y a pas d’opposition entre les termes de morale et d’éthique;
les deux approchant les mêmes exigences à des niveaux différents, méta-individuel
pour l’éthique, individuel pour la morale, ils se chevauchent et sont inséparables. Il
faut remarquer l’absence presque totale de référence aux penseurs actuellement
considérés comme majeurs dans le domaine de la réflexion éthique : une seule
courte référence à Habermas, une simple citation de Ricoeur, l’absence de Levinas,
aucune discussion des idées de Hans Jonas… Car Edgar Morin construit sa
réflexion à partir d’autres prémisses. Il n’y a en effet aucune référence transcendantale et la pensée complexe permet l’élaboration d’une réflexion éthique à la fois
actuelle et concrète qui ne reste pas fixée dans la nostalgie de la perte des repères et
des valeurs du passé.
Le Dialogique est une notion importante dans ce travail. Edgar Morin la définit
comme l’unité complexe entre deux éléments qui se complètent mais aussi s’opposent. A la différence de la dialectique qui implique le dépassement des contradictions dans une forme d’unité supérieure ou au profit de l’apparition de nouvelles
contradictions, le dialogique offre la possibilité de penser et d’agir en tenant compte
des contradictions.
La notion de Reliance est l’autre notion décisive de cette recherche éthique. La
Reliance, définie comme l’activité de lier, de relier, est opposée à la déliance. Pour
Edgar Morin,
« L’acte moral est un acte de reliance : reliance avec autrui, reliance
avec une communauté, reliance avec une société et à la limite reliance avec l’espèce
humaine ».
[3]
A la différence des penseurs de la « déferlante postmoderne », Edgar Morin ne
rompt absolument pas avec la raison tant que celle-ci ne se réduit pas à la recherche
compulsive d’une causalité unique et ne dégénère pas en triste rationalisation. Aussi
il approuve l’exigence morale d’un Blaise Pascal – « travailler à bien penser » –
même si cela peut s’avérer incertain et aléatoire, mais il est nécessaire sur le plan
éthique d’éviter l’erreur et l’illusion, ce que n’ont pas su faire de nombreux intellectuels de sa génération.
Dès qu’on parle d’éthique, il y a toujours le risque d’apparaître naïf ou ennuyeux.
Des mots comme amour, courtoisie, fidélité, tolérance, honneur, pardon, etc. n’ont
pas forcément bonne presse dans un monde où les intégrismes, quels qu’ils soient,
gagnent sans cesse du terrain et étouffent la complexité des choses, des êtres et des
idées. Une authentique réflexion éthique implique d’aborder le problème de l’amour
entre les humains, et cela ne se fait pas sans risque car il reste facile d’être piégé par
les « bons sentiments », c’est-à-dire « l’absence de sentiment » ou « la nullité des sentiments ». Edgar Morin n’hésite pas, il prend ce risque. A trois reprises, il complète
ses analyses avec des notes introspectives particulièrement émouvantes sur son horreur de l’exclusion (p. 115), sur les relations avec son père (p. 123), sur sa culpabilité
d’orphelin de mère à 9 ans (p. 141). Ces notes donnent une grande force à ce texte en
montrant que la réflexion éthique est celle de la vie quotidienne.
Au cours de cette lecture, on peut cependant regretter l’utilisation du terme
d’autocritique qu’Edgar Morin emploie pour décrire le cheminement de remise en
cause et de réflexivité personnelle, un moyen de reconnaître les pièges du mensonge
à soi-même et de l’autojustification. Certes, il s’agit du titre de l’un de ses livres,
mais on ne peut oublier que ce terme a été discrédité par les totalitarismes. Dans leurs
mains, l’autocritique devenait auto-accusation, autodénonciation, avilissement et
délation des autres comme le montre si bien Arthur Koestler dans Le Zéro et l’infini.
Un autre terme aurait permis d’éviter la confusion avec ces moments pénibles de
l’histoire récente. Mais c’est peut-être aussi la force d’Edgar Morin de ne pas céder à
la pression des totalitarismes et de vouloir ainsi redonner un sens positif à ce mot.
La dernière partie est intitulée conclusions éthiques, au pluriel. Au travers de
deux conclusions, « Du mal » et « Du bien », la vision complexe s’éclaire. Edgar
Morin reprend à son compte la perception de Walter Benjamin : « Notre civilisation
repose sur un socle de barbarie ». Ainsi « la résistance à la cruauté du monde et la
résistance à la barbarie humaine sont les deux visages de l’éthique » est l’une de ses
conclusions.
Edgar Morin nous confie qu’il a longtemps hésité sur le titre de son livre. Il a
choisi de l’intituler Ethique tout court plutôt qu’Ethique complexe. Mais c’est bien la
complexité qui distingue son éthique de toute autre. L’éthique complexe et dialogique est une éthique d’espérance liée à la désespérance. Car, comme l’écrivait Ernst
Boch, l’espérance est « liée au pas encore, à l’aurore à venir, à ce dont le monde est
plein et qui risque de ne jamais voir le jour, mais à quoi on demeure fidèle ». Reprendre de telles idées, à l’époque de la pensée unique et de la pensée insignifiante, de
l’individualisme et des intégrismes, nécessite un sacré courage intellectuel.
Edgar Morin a toujours été un grand amateur de poésie et de vin. Alors n’hésitons pas à déguster son livre car ce n’est ni un livre de précepte, ni un livre du bien
et du mal, ni une bible de la complexité, c’est le témoignage d’une recherche, le
témoignage d’une vie ouverte à la vie. C’est un appel à la discussion et à la critique
et c’est aussi une fête de l’intelligence et des idées.
Jean-François Le Goff
21, avenue Marceau
F-93130 Noisy Le Sec
ddjflg@ free. fr
La thérapie familiale au quotidien,
parcours alphabétique
Vincent Laupies et Michel Rendu
Editions de L’Harmattan
Collection « Thérapies familiales aujourd’hui »
Paris, 2004
A première vue, le livre de Vincent Laupies et Michel Rendu est difficile à situer
car ce n’est ni un classique manuel de base de thérapie familiale, ni un recueil de
textes présentant les différents courants ou modèles de thérapie, ce n’est pas non
plus un recueil d’articles réunissant les « meilleurs-spécialistes-sur-le-sujet », ni un
dictionnaire de thérapie familiale. Et pourtant il ne s’agit pas d’un objet systémique
non identifié, c’est tout simplement un livre qui sera utile à beaucoup d’entre nous
car Vincent Laupies et Michel Rendu ont choisi d’exposer et d’étudier leur travail
de thérapeute sans éluder les contradictions et les difficultés. Ce relevé de pratique
organisé sous la forme d’un parcours alphabétique me semble tout à fait intéressant
par sa grande richesse tant de propositions que d’interrogations qu’il suscite.
Vincent Laupiés est psychiatre et thérapeute familial en cabinet privé à Lyon; il
a déjà publié trois livres : Les quatre dimensions de l’inceste (L’Harmattan, 2000),
Autorité et dialogue (Laurier, 2002), Donner sans blesser (L’Emmanuel, 2004).
Passionné par la dynamique du don dans les relations familiales il a organisé plusieurs colloques sur ce sujet en invitant des philosophes, des sociologues, des psychanalystes et des théologiens. Michel Rendu est psychologue dans un service de
pédiatrie au Centre Hospitalier de Saint-Etienne; c’est aussi un piéton amoureux
des déserts. Ce travail est dédicacé au regretté Luis Vasquez. Dans les années quatrevingt, Luis, avec le talent et la rigueur qui le caractérisaient, a contribué à introduire la thérapie systémique dans la région de Lyon et de Saint-Etienne et a participé à l’animation de l’A.T.S.F. Laurence Andrieux et Marie-Christine Manuel ont
soutenu ce travail et participé à la rédaction de quelques chapitres.
Le livre comprend deux parties. Dans la première, les deux auteurs présentent
leurs références de base. Et c’est dans des chapitres différents que chacun expose son
point de vue. L’ensemble est clair, précis et montre comment des repères théoriques
longuement élaborés et assimilés en profondeur peuvent guider la pratique. Il n’y a
donc aucun dogmatisme, aucun jargon, aucun débat abstrait et fermé car ce qui préoccupe les deux auteurs, c’est de pouvoir répondre aux demandes qu’ils reçoivent.
Vincent Laupies développe ses idées-clés sur la notion de famille, les indications
et les contre-indications de la thérapie familiale, la mise en place d’une thérapie
familiale, l’éthique de la thérapie, le dialogue intergénérationnel, la thérapie familiale « individuelle » et les maladies professionnelles. Son point de vue est fortement
influencé par les travaux sur la différenciation dans les systèmes familiaux de Murray Bowen et sur l’éthique relationnelle d’Ivan Boszormenyi-Nagy. Mais Vincent
Laupies ne se contente pas de répéter des notions connues, car les ayant passées aux
cribles de sa pratique clinique, il y ajoute une touche personnelle, vivante et originale. En particulier, il souligne la nécessité de l’incomplétude, seul remède pour
échapper à l’idéologisme, d’une part, et à l’épuisement, d’autre part, ces deux « maladies » qui guettent les thérapeutes : « L’incomplétude représente le renoncement du
thérapeute à combler les patients et à se combler lui-même »: ainsi le thérapeute
peut se définir comme « un modeste artisan de la différenciation ».
Le chapitre sur « l’étude processuelle de la psychothérapie » de Michel Rendu
est particulièrement bienvenu par son originalité et son exigence. Qu’est-ce qu’une
thérapie ? Peut-on décrire sans simplifier un processus aussi complexe et contradictoire ? Comment cela se déroule ? Qui vient et pourquoi ? Telles sont les questions,
parmi d’autres, que chaque séance, chaque thérapie, chaque thérapeute, chaque
cothérapeute, chaque membre d’une famille remettent en cause à tout instant de la
thérapie et il n’y a jamais de réponse définitive. Pour Michel Rendu, la thérapie
« n’est pas la solution », c’est « un mode de travail » qui peut se développer en sept
phases : (0) la mise en scène, (1) l’exploration, (2) la pression thérapeutique et la
résistance thérapeutique, (3) la confusion, (4) l’acte, (5) la résolution du symptôme,
(6) le départ, (7) la fin. « La fin de la thérapie est similaire au début de la thérapie,
dans le sens où il n’est pas du tout clair, ce qui fait qu’un futur système patient
demande des soins, et demande à partir » (p. 80).
La seconde partie aborde directement la pratique quotidienne à partir de problèmes ou de symptômes présentés par un enfant ou un adolescent et pour lesquels une
orientation familiale et systémique peut être envisagée. Elle se présente comme un
parcours alphabétique de l’adoption au vol, en passant par l’anorexie, le deuil, le
mutisme ou les recompositions familiales, soit une quarantaine de chapitres. Ce sont
des thèmes bien connus des thérapeutes familiaux, car ce sont ceux qui suscitent
quotidiennement de la part d’intervenants ou des parents eux-mêmes, les demandes
de rencontre avec eux.
Les chapitres sont de taille inégale, certains longs, d’autres courts, mais chacun
d’eux contient de nombreuses ressources toujours appuyées sur des exemples.
Cette partie du livre ne sera pas forcément lue d’une seule traite de la première
page (87) à la dernière (412) mais le lecteur pourra s’y référer au gré des situations
qu’il rencontre dans sa pratique ou au gré de ses curiosités du moment; ainsi chacun
pourra trouver son mode personnel de navigation dans ce livre. Il sera possible d’y
recueillir des idées, des définitions, des repères, des propositions, des mises au
point, des interrogations. Que le lecteur soit un étudiant en thérapie familiale et systémique ou un thérapeute expérimenté, il ira au-devant de découvertes. Une autre
forme de lecture particulièrement stimulante est de confronter sa pratique avec celles des auteurs, sans avoir à se reconnaître dans leur point de vue, en ouvrant ainsi
les voies du dialogue, de la clarification et de la différentiation.
Ce livre n’est ni un fourre-tout, ni une bible mais un relevé des pratiques possibles. C’est une invitation subtile à la différenciation. Vincent Laupies et Michel
Rendu nous disent comment ils font mais à aucun moment ils nous disent comment
il faut faire. Ainsi leurs propos sont ouverts au dialogue, aux débats et aux contradictions. C’est bien pour cela qu’il s’agit, selon la formule consacrée, d’un livre à
« mettre en toutes les mains ».
Jean-François Le Goff
ddjflg@ free. fr
Liste des entrées : Adoption, Agression sexuelle extra-familiale, Anorexie, Autonomisation
du jeune adulte, Autonomisation de l’enfant surinvesti, Autorité, Bouc émissaire, Familles
chaotiques, Conversions hystériques, Déficience mentale, Délinquance, Dépression, Deuil
d’un parent, d’un frère ou d’une sœur, Divorce, Échec scolaire, Emprise, Encoprésie, Énurésie, Épuisement, Fin de vie, Fugues, Guidance parentale, Inceste (introduction, définition,
enjeux du respect du tabou de l’inceste, dynamique incestueuse, révélation et conséquences
de l’inceste, thérapie avec l’enfant, prévention), Jalousie fraternelle, Maltraitance (abord
transgénérationnel), Famille Monoparentale, Mutisme, Fragilité narcissique du jeune enfant,
Négligences parentales, Phobies et phobies scolaires, Placement : travail avec les enfants placés en foyer, Précocité et hyperactivité, Recompositions familiales, Schizophrénie, Secrets de
famille, Somatisations et maladie psychosomatique, Tentative de suicide, Toxicomanie, Vol.
Dans le dédale des thérapies familiales
Un manuel systémique
Muriel Meynckens-Fourez et Marie-Cécile Henriquet-Duhamel
Collection Relations
Erès
Toulouse, 2005
Dédale vient du nom grec Daidalos. Daidalos est le penseur et constructeur
légendaire du labyrinthe de Crète. C’est lui qui indiqua à Ariane qu’avec un fil on
pouvait sortir, et donc se sauver, du labyrinthe. Et c’est lui aussi qui, prisonnier dans
son propre labyrinthe, se construisit des ailes avec des plumes d’oiseaux et de la cire
de bougies : il parvint à s’enfuir avec son fils Icare. Ce dernier s’approcha trop du
soleil, avec les conséquences que l’on connaît.
Le fidèle Petit Robert nous apprend que le dédale est « un lieu où l’on risque de
s’égarer à cause de la complication des détours ». Et qu’au sens abstrait, c’est « un
ensemble de choses embrouillées ». Et notre dictionnaire nous renvoie à d’autres
termes : la complication, la confusion, l’enchevêtrement. Les systémiciens aiment
les enchevêtrements, dans l’idée que « tout » se tient et que les parties du « tout »
sont interdépendantes. A la notion de complication, ils préfèrent celle de complexité, qui nous rappelle que les parties « enchevêtrées » sont comme tissées
ensemble. Ce qui facilite souvent la vie, et la rend moins compliquée.
Le livre de Muriel Meynckens-Fourez et Marie-Cécile Henriquet-Duhamel n’a
rien qui ferait que l’on s’y perde, tout au contraire, c’est un manuel sage, intelligent
et bien conçu. Dans ma bibliothèque, il occupe une place de choix… sur la droite de
mon bureau, la rangée du milieu, à portée de main, à côté de la demi-douzaine
d’ouvrages de référence qui me sont utiles pour préparer les formations que je fais
en thérapie familiale.
Ce manuel présente de façon concise et claire le travail de différents auteurs qui
ont marqué l’histoire et le développement de la thérapie familiale. C’est un bon
mélange entre rigueur et respect de la particularité des différentes approches. Le
contenu reste accessible et peut être lu aussi bien par le professionnel averti et
aguerri, que par le débutant qui cherche encore son chemin (… son fil). C’est un
ouvrage bien structuré, ce qui, pour un livre de référence, est une condition sine qua
non. Imaginez le contraire : un livre de base dans lequel on se promène sans s’y
retrouver et qui ne fait qu’augmenter encore plus la confusion.
Parmi les auteurs étudiés, il y a tout d’abord Salvador Minuchin, figure on ne peut
plus historique, qui marqua une rupture dans les années 1950 et 1960 en développant
un instrument qui permettait de travailler avec des familles pauvres. Le grand Jay
Haley, élève de Milton Erickson, qui analyse comment se distribue le pouvoir, pour
ensuite mieux pouvoir le conquérir, car il en a besoin pour mener sa tâche à terme.
Madame Mara Selvini-Palazzoli, décédée il y a quelques années, qui n’a jamais cessé
d’évoluer, brillante non seulement dans son travail de formatrice et de thérapeute,
mais grâce aussi à son esprit vif, un tantinet espiègle, se remettant inlassablement en
question. En lisant le chapitre consacré à cette grande dame, j’ai rencontré et vu
Gregory Bateson, Stefano Cirillo, Matteo Selvini, Giuliana Prata et Anna Maria
Sorrentino… l’Ecole de Rome dont l’objectif, expliquait Maurizio Andolfi dans un
workshop auquel je participais, est à la fois d’être provocateur et respectueux.
J’avoue que je n’ai pas fini d’apprendre à le faire et à l’être. Il y a aussi un chapitre
consacré à Murray Bowen, qui a noué des liens entre la théorie psychanalytique et la
systémique. Boszormenyi-Nagy : il a beaucoup donné à la systémique, surtout dans
la prise en compte de la justice transgénérationnelle et de l’importance des loyautés
familiales, qui parfois sont invisibles. Le plus original, parmi les auteurs présentés,
aura été pour moi Carl Whitaker, qui nous apprenait que travailler avec une famille,
c’est s’engager dans un processus, avec sa propre personnalité. D’où naissaient une
incroyable originalité et créativité. Steve de Shazer et ses thérapies brèves, pour qui il
est possible « d’irriter » pour éliminer les grains de sable qui empêchent la mécanique
de bien tourner. Avec pour objectif : des changements, souvent inattendus et incertains, à de nombreux niveaux. La dernière partie du livre est consacrée aux nouvelles
approches, tels le constructivisme, le constructionnisme social, et à ce que les auteurs
appellent « les développements récents ».
Je voudrais en guise de conclusions faire trois remarques.
La première, c’est que je réalise que le choix que l’on fait parmi les différents
thérapeutes familiaux est lié au pays où l’on a été formé. Nous savons à quel point la
différence est grande entre l’évolution des courants de la thérapie familiale aux
Etats-Unis, en Amérique du Sud et en Europe. En outre, si les auteurs avaient par
exemple été d’origine allemande, une partie importante aurait été consacrée à Virginia Satir, qui, elle, ne figure même pas dans la bibliographie. Pourtant, Virginia
Satir a marqué toute une génération de thérapeutes familiaux en Allemagne, et
continue à influencer les programmes de formation et la matière enseignée dans les
instituts de formation allemands. Et Tom Andersen et l’hypnothérapie auraient figuré
parmi les figures de proue.
La deuxième remarque tient au fait que les thérapeutes familiaux les plus connus
étaient aussi d’excellents orateurs, et aimaient souvent à se mettre en scène. Ils ont
réussi à diffuser leur expérience et leur savoir, à séduire de nombreux intervenants.
Tout n’a pas été aussi simple que certains ont voulu le faire croire et c’est là un
mérite de ce livre : montrer la complexité des approches, car le simple, au sens de
facile, n’existe pas dans ce domaine. C’est certainement une des conclusions que
j’ai encore une fois pu tirer de la lecture de ce livre…
Le troisième point tient en une question. Qu’y a-t-il de commun dans les différentes approches de la thérapie familiale ? Ou mieux : quel est le plan du labyrinthe ?
Imaginons qu’on explique à un extraterrestre en quoi consiste la thérapie familiale ?
On se référera à une sorte de socle commun qui est la systémique, au savoir partagé
qui est la somme de toutes les recherches et expériences faites sur les décennies passées. Ensuite il faudra commencer à différencier entre une foule de pratiques et
d’instruments fort variés… Par rapport à ces pratiques et expériences, il y aurait
pour moi encore un objectif, une sorte d’éthique, serais-je tenté de dire, et qui serait
que chaque intervenant doit trouver son propre chemin. Car de chemins il y en a
beaucoup, tout comme il y a beaucoup de cartes. Korzybski, dont il est aussi question dans ce livre, a forgé la phrase selon laquelle « la carte n’est pas le territoire ».
Dans une conférence qui date des années 1930 et que j’ai pu relire, il racontait une
histoire, celle de soldats de Napoléon qui s’étaient perdus dans les Carpates. A bout
de force, craignant le pire, l’un d’eux trouva dans le fond de son sac, non pas un
reste de pain pour assouvir sa faim, mais une carte géographique : toute chiffonnée,
presque en lambeaux, cette carte sauva la vie à nos vaillants soldats. Ce n’est que
bien plus tard que l’on se rendit compte, qu’il s’agissait d’une carte, non pas des
Carpates, mais des Pyrénées.
Gilbert Pregno
Directeur du Ceres (Centre de Ressources et de Formation familiale
et professionnelle) à la Fondation Kannerschlass (Luxembourg),
Superviseur, Formateur à l’Ifs (Essen)
gilbert. pregno@ kannerschlass. lu
[1]
Les volumes précédents dont les parutions se sont étendues de 1977 à 2001 sont tous disponibles dans
la collection de poche « Points Essais ».
LA MÉTHODE : (1) La nature de la nature, 1977, (2) La vie
de la vie, 1980, (3) La connaissance de la connaissance, 1986, (4) Les idées, leur habitat, leur vie,
leurs mœurs, leurs organisations, 1991 (5) L’humanité de l’humanité, l’identité humaine, 2001.
[2]
Autocritique 1959. Edition du Seuil, réedition en poche, Points essais 1994.
[3]
Il serait intéressant de confronter les notions de reliance et de déliance avec les élaborations de thérapeutes familiaux comme Bowen (
cut-off, distanciation) ou Boszormenyi-Nagy (rejonction). Mais cela
devrait être fait avec beaucoup de prudence et de rigueur intellectuelle en se méfiant des analogies
rapides et faciles comme on a pu le voir dans des comparaisons des travaux de Boszormenyi-Nagy et
du philosophe Levinas. Ces comparaisons étaient basées sur deux citations mal traduites de Nagy et
trois extraits d’un interviev de Levinas. Ce genre de démonstration ne témoigne que des dégâts de la
paresse intellectuelle.