2005
THÉRAPIE FAMILIALE
Les articles
Tout d’abord nous voudrions revenir sur l’éditorial de Jean-Pierre Lebrun. Il s’agit
d’un texte qui a été écrit à la suite d’une information qui a fait la une des journaux en
Belgique, un bébé de quelques mois est mort du fait d’un enfant de trois ans et demi,
les deux ayant été laissés sans surveillance dans une institution durant un temps suffisamment long pour que le drame se produise.
Nous sommes conscients qu’il n’est pas habituel que notre revue publie des textes
où prédominent les hypothèses scientifiques psychanalytiques. Nous réaffirmons ici
notre orientation systémique, et tenons à garder la liberté de déroger à notre règle en
certaines occasions. Nous avons souhaité le publier, nonobstant ses références essentiellement psychanalytiques, en raison de sa réflexion sur la tendance actuelle qui fait
perdre le recul du regard des adultes sur les enfants innocents a priori, et porteurs de
toutes les qualités qui font rêver notre société et dont la première est la jeunesse… Il
nous apparaît aujourd’hui que nous n’avons pas remis cet éditorial dans ce contexte.
De plus nous avons été interpellés par une lectrice Anne Vecchiali-Roux et nous
souhaitons vous faire part d’extraits de sa réaction, qui nous ont paru dans la dynamique d’un dialogue réflexif que nous souhaitons pour la revue.
Car elle conteste certaines hypothèses que Jean-Pierre Lebrun soutient dans son
éditorial et propose une autre manière de lire cette tragique interaction.
C’est ainsi qu’elle dit :
« (…) Pour démontrer que l’enfant n’est ni un ange ni une oie blanche, point n’est
besoin de le faire diabolique. Pour démontrer que l’amour sans éducation n’est que
ruine de l’âme et de la société, point n’est besoin de prétendre que l’enfant est naturellement meurtrier et incestueux.
On peut désirer être aux bras et dans l’intimité chaleureuse, berçante et réconfortante de sa mère, étant nourrisson ou enfant impubère, sans du tout avoir une
convoitise amoureuse, sexuelle et encore moins fusionnelle avec sa mère. Il est de
bon aloi de toute façon de faire une pause-fusion au contact d’une personne sur
laquelle sont ancrés bien-être et sécurité. C’est la souplesse du système fusiondéfusion qui valide le lien comme promouvant et structurant, pas l’absence de moment
fusionnel. Pourquoi interpréter qu’il (l’enfant qui a tué) se venge contre l’intrus qui
lui “prend” sa mère. (…)
Parmi les hypothèses simples qui permettraient d’expliquer ce qui s’est passé dans ce
drame, on ne peut pas exclure que l’enfant de 3 ans 1 /2 a été surpris par une expérience
de contact avec le bébé qu’il n’a pas vécue de façon médiatisée avec un adulte.
L’enfant était seul dans son expérience dont il n’avait les capacités ni physiques ni
psychiques. Je rappelle que le grasping de nos nouveau-nés est une sacrée surprise pour
les jeunes parents eux-mêmes. Lui a-t-on appris à faire la différence entre une poupée et
un bébé ? Lui a-t-on appris à mesurer ses colères, à se réconforter rapidement ? (…)
Quand deux petits frères et sœurs de moins de 4 ans se battent sur le palier, si l’un des
deux pousse l’autre qui se tue en dévalant toutes les marches, en quoi est-ce utile de
penser à un remake d’Abel et Caïn ? C’est pareil si les deux enfants ne se sont jamais
vus auparavant.
La théorie œdipienne contredit l’observation animale où l’inceste n’existe pas mais,
de plus, donne du grain à moudre aux adultes incestueux et autres pédophiles pour
croire :
- que l’inceste appartient naturellement et foncièrement à l’espèce humaine et que
c’est par un effort privé et collectif conscient que l’on peut s’en délivrer;
- qu’il est suspendu au-dessus de chacun comme une menace ontologique ou plutôt
tapi en chacun de nous comme une bombe difficile à désamorcer;
- que c’est l’enfant qui initie le contact incestueux.
Les prédictions négatives d’avoir un conflit interne entre les pulsions incestueuses
tueuses et les interdits de l’inceste sont pessimistes et fabriquent un problème au lieu
de prendre le problème présent objectivement en compte, à la hauteur de l’enfant, en
se mettant à sa place. C’est cela l’empathie : essayer de se mettre à la place de l’autre
et non se substituer à lui. C’est un des piliers de la bonne position thérapeutique.
Il n’est pas besoin de cela pour dire et redire que l’enfant n’a pas besoin que d’amour
mais aussi d’éducation : que c’est un devoir parental et de la société toute entière. (…)
L’éducation des enfants leur permet de surmonter les frustrations, d’apprendre à se
mettre à la place de l’autre, d’intégrer les délais et les interdits, les différences et les
précautions : le feu ça brûle, l’eau ça mouille, le couteau coupe, etc. Oui, elle est
indispensable !»
Revenons maintenant au contenu de ce numéro. Le premier article de ce numéro
vous propose la réflexion fort originale et intéressante d’Etienne Dessoy sur les turbulences graves qui affectent le monde depuis quelques années.
Réfléchissant sur la société démocratique et dominante du monde capitaliste à
laquelle s’oppose l’autre partie du monde, qui fait entendre sa différence par des
actes de guérilla ou de terrorisme – faute de pouvoir se faire entendre autrement. Il
trouve qu’il existe une analogie avec une famille qui se proclamerait heureuse malgré la présence d’une symptomatologie psychiatrique grave chez l’un de ses membres; ou bien avec une famille dont le maintien d’une partie des sous-systèmes
familiaux se ferait aux dépens d’un sous-système souffrant.
Cette situation, pense-t-il, découle de l’effondrement du bloc de l’Est, avec la
chute du mur de Berlin, qui ne laisse aucune place pour aucune autre idéologie face
au bloc de l’Ouest triomphant; avec la perte de la possibilité d’un discours alternatif… sinon, peut-être, le mouvement altermondialiste ?
La prévalence des états dépressifs est aujourd’hui suffisamment élevée pour que
cela soit un problème de santé publique. Il est donc intéressant de se pencher sur les
facteurs de risque et l’efficacité des prises en charge. C’est ce que Nicola Gervasoni
a fait. Grâce à une large revue de la littérature il montre que la thérapie familiale systémique trouve toute sa place, tant dans le processus thérapeutique que dans la mise
en place de la prévention des rechutes.
Après la revue de la littérature, le lecteur trouvera certainement avec plaisir un
exemple fort intéressant de mise en pratique de la systémique dans l’approche et le
traitement de la dépression de jeunes adultes. Lieven Migerode, Gilbert Lemmens,
An Hooghe, Els Brunfaut, et Muriel Meynckens nous proposent un article sur les
groupes de jeunes patients. Ces groupes dont le but est la mise en perspective de
l’épisode dépressif comme une problématique de l’étape difficile – pour la famille
comme pour le jeune patient – que représente la prise progressive de l’autonomie du
jeune, avec les réajustements de la famille que cela implique.
Avec précision et beaucoup de finesse dans l’exposé des exemples, ils développent les différents temps et les techniques qui sont utilisées pour la construction de
ce qui s’avère être des rencontres multifamiliales alternant avec des sous-groupes de
pairs et de parents.
C’est dans la lignée de son intérêt pour l’anticipation – épreuve d’anticipation,
OMNIA – que Jean-Claude Benoit, avec la complicité d’Ignacio Garcia-Orad,
vient nous parler de la technique d’anticipation à court terme et de son acronyme
TACT.
Il s’agit-là d’un moyen simple et rapide pour faire associer le patient sur la question qui se pose à l’instant présent. Avec de jolis exemples ils montrent comment
mettre en œuvre cette chaîne associative.
Pour sa part Michel Delagepoursuit ses recherches sur l’attachement. Aujourd’hui,
à partir de la reprise des concepts de l’attachement, il montre comment cette théorie
peut être un fil conducteur dans l’approche des relations de la famille et du couple.
La base familiale de sécurité étant la capacité de la famille à répondre aux besoins
de ses membres, et résultant de la combinaison des modèles internes d’attachement
de chacun, elle se trouve sollicitée dans les étapes du cycle de vie de la famille. A
l’aide de l’exemple d’Anne et Saïd il expose comment il utilise ces concepts dans la
prise en charge des couples.
L’intérêt du travail en réseau n’est plus à démontrer, il est de plus en plus utilisé
par les systémiciens. Cependant la complexité des rencontres et la difficulté à exploiter les informations recueillies peuvent parfois en freiner l’utilisation. Eric Widmer,
Marianne Chevalier et Patricia Dumas ont mis au point un outil pour exploiter toutes ces informations. Le FNM « Family Network Method » permet une visualisation
des configurations familiales et du réseau des personnes. Avec l’aide des exemples de
Joanna et de Béatrice pris dans leur pratique (elles sont toutes deux suivies par une
tutrice, assistante sociale) ils exposent comment cet outil peut être une aide dans la
prise en charge : l’évolution du réseau venant ponctuer les étapes du processus.
Le Comité de rédaction