2006
THÉRAPIE FAMILIALE
Éditorial
Autonomie et dépendances
Micheline Christen
Drôle d’époque pour parler d’autonomie (au singulier) et de dépendances (au
pluriel)! Le modèle économique en vigueur dans tous les pays développés, et en
particulier en Occident prône l’autonomie comme une valeur première. L’économie
de marché mondialisée appelle ceux qui recherchent du travail à quitter père, mère,
amis, maison familiale, pour tenter l’aventure. Tenter sa chance à l’étranger représente le summum du courage pour un jeune. J’écoutais récemment une émission sur
une radio nationale dans laquelle le journaliste traitait les jeunes Français de « frileux »: de tous les Européens, disait-il, ils sont ceux qui tentent le moins cette aventure. Nos jeunes sont appelés à faire leurs valises et à partir pour construire leur avenir
et gagner leur argent, condition incontournable de l’autonomie, et l’un des marqueurs
le plus important de la position sociale de chacun de nous.
Cette même économie mondialisée nous rend aussi de plus en plus interdépendants pour produire. Pour construire un airbus, combien de pays, combien d’entreprises travaillent ? Si les routiers en colère bloquent les voies de circulation, donc les
flux, c’est toute l’économie qui tombe très rapidement en panne.
L’Encyclopedia Universalis définit la famille comme une « zone protégée de
maturation correspondant notamment à l’achèvement nécessaire et souvent suffisant d’une morphologie structurale et comportementale d’émancipation ». Le législateur a repris cette idée dans le texte de loi qui régit l’autorité parentale. Il oblige les
parents à « entretenir » leurs enfants jusqu’à ce que ces derniers soient en mesure de
subvenir à leurs besoins (sous réserve que l’enfant s’y prépare activement). Mais
comment y préparer nos enfants ? Comment les conduire vers l’émancipation ?
Comment les éduquer pour qu’ils acquièrent les compétences pour faire face à cette
vie et trouver leur place dans ce monde ?
S’il est tout à fait vrai que dans nos différentes consultations familiales se retrouvent les parents et les enfants qui ont de la difficulté à relever ce défi, ou qui y ont
provisoirement échoué, je suis quand même très questionnée par un certain nombre
de comportements parentaux qui aboutissent à des dépendances massives. Un de ces
phénomènes a donné lieu à une illustration cinématographique sous le nom de
« Tanguy ». Je vois des jeunes avec de très petits revenus, et des situations professionnelles extrêmement précaires qui ne leur permettent pas d’accéder à un logement
indépendant. Mais en face, je vois aussi des parents pleins de compassion, qui tolèrent beaucoup d’abus de la part de leurs enfants « parce que ce monde est difficile ».
Les conditions économiques viennent masquer les imbroglios relationnels. Mais
comment travailler au départ de la maison quand ce n’est économiquement pas viable ? Je vois aussi des parents qui, pour bien préparer leur enfant (capital scolaire et
de développement), lui consacrent toute leur énergie et en font un enfant-roi, avant
que n’arrive, et de plus en plus tôt, le stade du tyran familial. Ces enfants ont des
agendas surchargés d’activités diverses et sont poussés avec vigueur à travailler
scolairement. C’est le nouveau capital dans lequel les parents investissent massivement, activant par là un fort lien de dépendance. Or les échecs scolaires se multiplient dans un contexte d’opposition alors que le capital intellectuel est bien présent.
Les comportements à risque, les violences, les consommations de drogues et
d’alcool ne cessent de croître. Il nous faut bien regarder que dans une frange non
négligeable de la population, les dépendances se développent. Il faudrait aussi mentionner les enfants non investis par leurs parents, qui ont perdu avec eux tout espoir
d’avoir un jour une place dans ce monde. Lors de l’explosion de violences dans les
banlieues
[1], ils ont assez répété devant les caméras qu’ils n’avaient plus rien à perdre
puisqu’ils avaient déjà tout perdu. Eux aussi auront à faire face aux dépendances
tant il est vrai qu’on ne peut se séparer de ce que l’on n’a pas reçu.
Alors comment faire entre trop et trop peu ? Faut-il repenser l’éducation ? Faut-il
repenser les valeurs sociétales ? Que faire ? J’espère que les nouvelles journées de
Lyon apporteront quelques réponses à ces questions.