2007
THÉRAPIE FAMILIALE
Éditorial
Les 10èmes journées francophones de thérapie familiale systémique de lyon, les nouvelles du jour, les chauffeurs de taxi lyonnais, ...
Gilbert Pregno
Fondation Kannerschlass 12, rue Churchill L-4434 Soleuvre
Demain, aujourd’hui est déjà hier…
(Mascha Kaléko)
Quand le comité scientifique m’a demandé de rédiger l’éditorial pour ce numéro
de la Revue
Thérapie familiale, j’avais d’abord pensé que j’allais écrire un texte
scientifique, rigoureux et dans lequel je rendrais compte, avec une acribie
[1] sans faille,
des diverses interventions. J’imaginais que cela me conduirait de fil en aiguille à un
certain nombre de conclusions profondes qui permettraient alors d’orienter la lecture, voire de motiver le lecteur. Voilà pour mon côté « dépendance ».
Dans un second temps il m’est venu à l’esprit que je disposais de plus de liberté
pour la rédaction de ce texte et j’ai donc décidé, par légèreté ou par souci d’imagination, de rédiger ce texte sous la forme d’un journal, avec des impressions, des
informations que j’ai consignées au jour le jour. A l’image de ce qu’écrivait Luigi
Comencini (réalisateur de film) dans ses mémoires « Ne jamais s’étonner de rien,
regarder la réalité simplement, avec curiosité, et noter clairement tout ce que l’on
voit ». Et voilà pour mon côté « autonomie ».
Ce texte est subjectif, donc très réel. Aussi n’ai-je pas pu assister à toutes les plénières, ni d’ailleurs aux différents ateliers. Comme quoi faire des choix, c’est se priver du reste… Comme tous les textes, celui-ci a deux auteurs : celui qui l’a écrit et
celui qui le lit. Imaginez que c’est une promenade à laquelle je vous convie… et
vous pourrez, si vous le voulez, mettre vos pieds dans mes traces.
Arrivé vers 15 h 00 à l’aéroport de Saint-Exupéry, qui se trouve à une trentaine
de kilomètres de Lyon, je prends le taxi. Le chauffeur, originaire de la Sierra Leone,
à qui je demande si je peux m’entretenir avec lui : « Ah, Monsieur, les chauffeurs
sont faits pour ça… ». Et donc il me parle de sa famille qu’il a laissée en Sierra
Leone, qu’il n’a plus vue depuis 6 ans, de son espoir de paix et d’une théorie sur la
volonté de travail : il pense que si un changement climatique a lieu, si la température
augmente, alors il se pourrait que les Européens n’aient plus envie de travailler, un
peu comme dans son pays d’origine où l’apathie serait reine. Je lance dans un élan
de sagesse, un peu maladroitement : « Peut-être que si les gens ont moins, ils peuvent
se permettre le luxe de jouir du peu qu’ils ont. » Cela déclenche une salve de rire…
Même s’il trouve cela amusant, il ne semble pas être de mon avis.
Dans la soirée : réception dans les fastueux salons à l’Hôtel de Ville avec un premier hommage à Yves Colas qui a été l’initiateur de ces Journées de Thérapie Familiale, qui en sont à leur 10ème manifestation et qui existent depuis maintenant 30 ans.
La représentante du maire de Lyon nous promet du beau temps et elle prédit qu’il
commencera à pleuvoir après notre départ.
Les nouvelles du jour
[2]
– En France, le conseil des ministres change de style… c’est tout juste si on ne
se tutoie pas et il y a un vrai dialogue. – Bush lie de nouveau l’Irak à Ben
Laden et à Al-Qaïda : le meilleur moyen de nous protéger est de porter le combat chez l’ennemi. – Benoît XVI reconnaît les « crimes » de la colonisation de
l’Amérique latine. – Un bébé requin conçu sans père dans un zoo au Nebraska.
Les Journées démarrent, après les discours d’accueil et d’introduction, avec un
brillant exposé d’une philosophe, Catherine Perrotin, qui aura le mérite de bien
poser le cadre. L’autonomie ne doit pas être comprise comme un état, mais comme un
mouvement. Elle nous rappelle que la transgression de la loi ne la détruit pas. Travailler le fondement de chaque individu, c’est reconnaître ses racines et donc la vie ne
peut se réduire aux déterminismes de son histoire. L’autonomie du sujet, quand il
accepte cette autonomie, nous conduit à adhérer à la compréhension de la responsabilité, comme un devenir, un mouvement où on devient responsable peu à peu.
Stefano Cirillo évoque combien souvent la psychothérapie a démonisé la dépendance et a inscrit l’autonomie tous azimuts sur ses étendards. Il décrit les correspondances entre certains types de personnalité et la carte du monde qui habite ces individus. Un exposé clair où la complexité devient compréhensible et accessible. Cela
me rappelle toujours ce que disait Leonard de Vinci : « La simplicité est la sophistication suprême ». J’aime beaucoup écouter et entendre Monsieur Cirillo.
Conscient de l’importance de ma mission, j’ai été conduit à visiter, non pas un
seul, mais différents ateliers. Je me suis adjoint les services de deux collègues qui
m’ont communiqué leurs impressions suite à l’atelier qu’elles ont visité.
[3]
Je vais commencer par l’atelier de Helène Delucci qui a fait travailler un groupe
d’une trentaine de participants sur la notion d’évaluation, appliquée à la relation thé-rapeute-client pour permettre un processus coconstruit.
Jaques Beaujean, ensemble avec Isabelle Neirynck et Julyane Pugin, montrent
comment l’Internet permet de partager notre savoir clinique. Il parle du besoin de
sécurité que nous avons tous et de « l’alchimie de la rencontre où la vulnérabilité
peut devenir une force ».
Marie-Claire Cavin-Piccard a présenté un travail d’écriture avec des adolescents
et a projeté un film très bien fait montrant comment elle travaille.
Florence Calicis et Mark Mertens nous ont emmenés dans la sphère des délits
sexuels pour nous indiquer comment une thérapie de groupe peut leur permettre de
retrouver leur humanité.
La fin de la journée a vu intervenir en séance plénière Jean-Paul Mugnier.
J’apprécie chez lui son éthique et aussi le sens qu’il crée autour de l’enfance, et tout
particulièrement des enfants qui souffrent : la vie vaut toujours la peine d’être vécue.
L’enfance se conjugue avec le temps de l’insouciance, mais pour certains jeunes, il
devient le temps du fracas. La promesse des enfants meurtris est comme un serment
qu’ils se font et qui va structurer un récit qui va guider leur vie. La promesse anticipe le temps. J’ajouterai la belle phrase de Paul RicÅ“ur qui écrivait qu’un individu
se reconnaît dans l’histoire qu’il se raconte à lui-même sur lui-même.
Rencontre avec un autre chauffeur de taxi qui nous ramène au centre-ville : un
croisement est bloqué par deux voitures… Sans broncher et sans la moindre réaction,
il attend patiemment que le carrefour se libère. Je tente d’entrer en contact : « Vous
avez de l’expérience avec les conducteurs qui gênent la circulation… ! Vous ne vous
fâchez pas, car vous savez que cela ne servirait à rien. »
Et une réponse, en termes d’exclamation : « Ah, vous savez, c’est pas l’envie qui
me manque… et je ne sais pas si ce serait inutile. Ces gens qui se plantent au milieu
de croisement, ils le font pour sentir qu’ils existent. Imaginez, si en plus je me fâchais,
peut-être qu’ils seraient contents. » Devant tant de sagesse et de hardiesse, ma collègue et moi engageons la discussion. S’ensuit un échange très fructueux… Il cite
un auteur (j’ai oublié son nom) qui vers 1640 aurait dit : « Ceux qui ont crevé les
yeux au peuple, lui reprochent de ne rien voir. » Il a un cahier dans lequel il consigne toutes les citations. Et de nous demander si nous avions lu : « La communication
silencieuse ». Sans que nous ayons jamais utilisé le mot de systémique ou de thérapie familiale, notre chauffeur de taxi trouve que « la systémique est fort intéressante ».
Il s’appelle Dubouchet : « Non Monsieur ! Ça ne vient pas de boucher… Mes ancêtres
transportaient le bois sur les canaux… !» En sortant du taxi, mon état d’esprit me
fait penser à ce qu’écrivait Pierre Hadot dans son livre « La philosophie comme
manière de vivre »: le présent est notre seul bonheur.
Les nouvelles du jour
– Un détecteur astronomique à Pise permet de poser les jalons d’une astronomie de l’extrême pour mesurer dans l’infiniment petit, des ondes gravitationnelles déclenchées par des catastrophes cosmiques : des trous noirs, des
explosions d’étoiles,…
– Les femmes, premières victimes de l’intolérance religieuse, d’après Amnesty
International.
– Ces vingt dernières années, et bien que les inégalités se soient accrues, le
nombre d’hommes et de femmes vivant dans l’extrême pauvreté est passé de
1,5 milliard en 1981 à 1 milliard en 2001.
Muriel Meynckens rend hommage aux grands pionniers qui nous ont quittés :
Boszormenyi-Nagy, Jay Haley, Imso Kim Berg, Steve de Shazer et Paul Watzlawick,
qui tous ont été des géants sur les épaules desquels nous avons pu monter pour voir
un peu plus loin.
Michel Delage présente un exposé sur la notion d’attachement et les nombreux
liens qui peuvent être établis avec des modèles issus des thérapies systémiques. Un
exposé brillant, fouillé et dense, qui tire profit de la prise en compte de la complexité.
Il souligne combien sont importantes les modalités d’attachement qu’ont expérimentées les personnes qui viennent en thérapie. Celles-ci sont susceptibles de créer
une base supplémentaire et temporaire de sécurité : les thérapeutes créent du lien et
de l’attachement...
Dans l’atelier de Hannelore Schrod et Janine Régnier il est question de l’enfant-roi et de l’enfant-tyran. Dans un jeu de rôle, un des participant jouant un enfant-roi
ou tyran (allez savoir) a failli déclencher le système d’alarme incendie… pour bien
montrer comment ces enfants devenus adultes étaient encore capables de mettre en
échec non pas seulement leurs parents !
A l’occasion d’une soirée très agréable, un hommage a été encore une fois rendu
à Yves Colas pour son engagement sans faille, mais aussi à Daniel Masson pour un
travail de longue haleine. Marie-Christine Cabié a su trouver les mots justes pour
exprimer toute notre gratitude.
Les nouvelles du jour
– A Frattamagiore, une ville aux portes de Naples, des milliers d’enfants et
d’adolescents ne peuvent plus aller à l’école qui toutes ont été fermées : la
commune est incapable de se débarrasser des ordures qui s’amoncellent
dans les rues.
– « Ce qui caractérise notre société, c’est le “ vivre séparé-ensemble”. Cette
notion fonde le grand succès du portable », Philippe Mallein, sociologue.
– Dans les messages personnels de « Libé »: « Appel du 15/5,19 heures.
Retrouvons-nous enfin et parlons-nous de nos fragilités et secrets essentiels,
instaurant ainsi le calme après la tempête. Décidément, je t’aime. XXXB »
Edith Goldbeter a conjugué le temps aux différents temps : circulaire, linéaire,
atomisé… Il y a aussi le temps de consommation, c’est celui qui signifie qu’il faut
profiter de chaque instant. Le temps du vieillissement, lui, tourne au ralenti : « on
peut alors donner du temps au temps ».
Jean-Paul Gaillard montre combien l’envie d’égalité est présente partout, sans
que nous ayons vraiment de modèle pour la vivre. S’appuyant sur les réflexions
concernant l’individu contemporain et amenées par Bernard Fourez, aussi bien
dans son brillant exposé des précédentes Journées de Thérapie Familiale, que dans
l’atelier qu’il venait d’animer le jour avant, Jean-Paul Gaillard nous parle des
« mutants »: ils se caractérisent par un changement radical dans leur manière d’être
au monde. Tout est de l’ordre du possible, dans un monde changeant indéfiniment.
Une table ronde a clôturé ce congrès :
Virginia Satir a été à l’honneur : « La thérapie familiale est simple mais n’est pas
facile ».
Quelques-uns étaient d’accord pour dire que les êtres humains étaient de plus en
plus seuls et peut-être que, pour cela, ils courraient le risque d’être de plus en plus
interdépendants.
Mais alors cette interdépendance peut nous amener à la collaboration, une
dépendance librement assumée …
Là où il y a danger, là croît aussi ce qui sauve. (Friedrich Hölderlin, 1802)
[1]
N.d.l.r. : avec exactitude, grande précision.
[2]
Informations obtenues dans la presse régionale,
Le Monde, Libération, …
[3]
Je remercie Marie-Jeanne Schmitt et Donatienne Fourez pour l’aide qu’elles m’ont fournie.