2008
THÉRAPIE FAMILIALE
Éditorial
Nicolas Duruz
Je ne crois pas beaucoup me tromper en pensant que deux groupes de personnes sont
en train de lire cet Editorial : celles qui ont eu la chance d’être présentes aux 10èmes Journées de Lyon, et celles qui n’ont pas eu l’occasion d’y participer. Les premières ne
m’en voudront pas de m’adresser plus particulièrement aux secondes. A ces dernières,
j’ai envie de communiquer ce que j’ai déjà pu partager à la fin du mois de mai 2007
avec certains collègues rencontrés à Lyon précisément : le tout grand cru de ces 10èmes
Journées Francophones de Thérapie Familiale Systémique ! Consacrées, s’il faut le
rappeler, à la problématique Autonomie et Dépendances, elles m’ont séduit par leur
excellente organisation au service de la rencontre, le sérieux des échanges et la pertinence des thèmes abordés.
Un congrès réussi se juge en partie aux rencontres qu’il favorise. Une fois de plus,
ces Journées n’ont pas failli à cette fonction. Un accueil chaleureux et une organisation bien huilée, la bonne alternance entre séances plénières et ateliers, les nombreux
moments de pause prolongée, l’architecture des lieux comme l’attrait de plusieurs
quartiers de la cité lyonnaise, ont contribué une fois de plus à nous retrouver avec plaisir entre systémiciens. Sans sectarisme pour autant, avec la présence d’un public jeune
et, d’après les organisateurs, un grand nombre de première participation. Environ 450
personnes s’étaient donné rendez-vous. Occasion de partager des expériences de travail, de confronter différents points de vue, qui n’en sont pas restés à des échanges
entre bons amis, grâce sans doute au sérieux des exposés dont on a pu bénéficier.
En effet, j’ai été frappé par le fait que plusieurs orateurs, davantage me semble-t-il que lors des précédentes Journées, prenaient soin d’expliciter le modèle théorique
qui inspirait leur travail clinique. La diversité était au rendez-vous. En plus des modèles de facture directement systémique (modèles communicationnel, transgénérationnel, conversationnel, etc.), nous avons eu l’occasion d’être branchés sur la théorie de
l’attachement, la théorie piagétienne, l’éthologie et la psychanalyse. Et bien souvent,
les conférenciers se plaisaient à confronter ces référentiels entre eux, pour voir comment ils pouvaient se féconder mutuellement. Ouverture sur l’interdépendance ! Et
quand certaines communications se risquaient avec la présentation de données de
recherches empiriques – ça, c’est vraiment nouveau –, on quittait définitivement l’image
d’une systémique un peu « boy scout », certes ouverte et généreuse, mais s’attirant alors
facilement les soupçons d’une pensée floue, syncrétique et en fin de compte peu scientifique. J’engage bien sûr dans cette appréciation l’a priori de l’universitaire que je
suis, qui ne sacrifie pas pour autant sa conviction profonde que l’expérience vécue
prime sur la pensée conceptuelle. Cette dernière a toutefois l’avantage de permettre
une certaine objectivation des processus intersubjectifs et communicationnels, à l’Å“uvre dans toutes nos interventions. Cette posture critique et réflexive me semble indispensable à maintenir, si nous souhaitons une reconnaissance de la systémique sur la scène
sociale et professionnelle, dans les domaines de la santé, de l’éducation et du travail.
Enfin, le thème de ces Journées m’est apparu d’une actualité redoutable. Dans une
société postmoderne qui pousse tellement l’individu à être responsable, productif et
efficace, en l’obligeant à se montrer « autonome », il devient difficile, comme l’ont bien
relevé Bernard Fourez et Jean-Paul Gaillard, de ne pas ressentir négativement le fait
d’être relié et en dépendance. Avec le risque d’opposer autonomie et dépendance,
émancipation et appartenance, individu et société. Notre vie est de part en part relationnelle; la diversité des exposés durant ces Journées a permis d’en dévoiler les différentes scènes : relation de couple, familiale, thérapeutique ou de supervision, ou
encore de travail et de réseau, etc. A chaque fois se joue l’individuation d’une personne singulière cherchant à être soi avec les autres. S’il est une chose que ces Journées nous ont sûrement permis de bien comprendre, c’est que l’autonomie, loin de
s’opposer aux dépendances, s’appuie sur elles pour se construire. Notre degré d’autonomie s’évalue à notre degré de différenciation : en toute situation nous sommes nous-même, bien qu’à chaque fois différent, en fonction précisément du système d’appartenance avec lequel nous interagissons actuellement, sans être pour autant déconnecté
des autres auxquels nous continuons d’appartenir. Etre soi, c’est parvenir au mieux
à gérer personnellement ses diverses appartenances. On est donc plus proche, comme
je le dis parfois un peu familièrement, d’une épistémologie de l’oignon que d’une
épistémologie de l’artichaut ! Et quand bien même les dépendances peuvent être parfois ressenties comme des excès de contrainte, il serait dommage de ne pas essayer
de repérer en elles, comme le dit S. Cirillo, ce qu’elles peuvent contenir de « saines
dépendances ». En tant que sujet, acteur de sa vie, l’homme a la capacité de croire,
comme l’affirmait de son côté C. Perrotin lors de la conférence d’ouverture, qu’il peut
donner une autre forme à son existence. De manière peut-être un peu moins militante
et reprenant une formule de la philosophie stoïcienne, elle évoquait Epictète : il s’agirait de « vouloir que les choses arrivent comment elles arrivent »!
Il me reste à souhaiter une agréable et fructueuse lecture de ces Actes, autant aux
personnes qui les découvriront pour la première fois qu’à celles qui en ont déjà eu un
avant-goût. J’ajouterai pour terminer un vÅ“u personnel : puisse une prochaine livraison de Thérapie Familiale nous restituer sous une forme ou sous une autre quelque
chose des deux remarquables contributions, malheureusement non intégrées à ces
Actes : celle de la philosophe Catherine Perrotin (De l’autonomie proclamée à l’interdépendance reconnue) et celle du psychothérapeute-chercheur Stefano Cirillo (Dépendances saines, dépendances pathologiques). Ce « rappel » ne sera pas de trop d’ici
quelques mois pour nous aider à penser et à vivre plus avant, dans la complexité des
complémentarités chère à la systémique, l’autonomie et les dépendances de notre
existence humaine.