Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
192 pages

p. 179 à 184
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

Volume 29 2008/1

 
Niklas Luhmann, une introduction Estelle Ferrarese Pocket Agora, 288 pages Paris, 2006
 
 
Niklas Luhmann est probablement inconnu ou méconnu de la plupart des thérapeutes familiaux systémiques francophones. Cela n’est pas étonnant car, comme l’écrit Estelle Ferrarese dans son introduction, « un silence épais entoure en France (et probablement dans les autres pays francophones – note du rédacteur) l’Å“uvre de Luhmann, qui a pourtant rapidement suscité disciples et débats en Allemagne, en Italie, dans les pays nordiques et, un peu plus tard, aux Etats Unis ». Et pourtant Niklas Luhmann se place au côté de Gregory Bateson et d’Edgar Morin, parmi les plus importants et originaux penseurs systémiques du siècle dernier et à ce titre, ses travaux concernent les thérapeutes familiaux systémiques même s’il n’a abordé que marginalement les systèmes familiaux, se centrant sur les sous-systèmes sociaux comme le droit, la politique, l’économie, etc.
Son Å“uvre est difficile, voire ardue, et on aurait tort après un survol trop rapide de n’y voir qu’une application du principe d’autopoïèse de Maturana et Varela dans le domaine de la sociologie; ce serait passer à côté de l’ampleur et l’originalité de cette Å“uvre qui peut être considérée comme une tentative de reformulation théorique de la société actuelle en tant que système se différenciant en sous-systèmes constitués non pas d’êtres humains mais de communications.
Face à cette nouveauté parfois déconcertante, même pour des thérapeutes rompus à la méthode systémique, le livre d’Estelle Ferrarese est une introduction bien utile et bienvenue.
Bien que soulignant leurs aspects insolites et hors normes, Estelle Ferrarese ne s’attarde pas sur les données biographiques et la carrière de Niklas Luhmann. Pourtant quelques indications seront cependant utiles pour une meilleure compréhension de ses travaux. Niklas Luhmann est né à Lünebourg en 1927 en Basse-Saxe et après des études de droit, il travaille comme haut fonctionnaire au ministère de la culture et de l’éducation du land de Basse-Saxe. Dix ans plus tard, il prend une année sabbatique pour étudier la sociologie fonctionnaliste et systémique auprès de Talcott Parsons à Harvard. A son retour en Allemagne en 1962, il entreprend un doctorat de sociologie et ce n’est qu’en 1969 qu’il est nommé professeur de sociologie à l’Université de Bielefeld (Rhénanie du Nord – Westphalie). A partir de 1965, il publie près de quatre cents articles et une quarantaine de livres. En 1993, il devient professeur émérite. Il est décédé en novembre 1998.
Dans ses écrits, Luhmann distingue et utilise trois grands types de systèmes : les systèmes vivants, les systèmes psychiques, le système social. Chacun d’entre eux, et Luhmann reprend pour son propre compte les notions de Maturana et Varela, est autopoïétique, c’est-à-dire qu’il est clos, qu’il délimite ses frontières lui-même, qu’il se produit et se reproduit par lui-même, et son environnement ne l’affecte que dans la mesure où, et de la manière dont, il l’a lui-même déterminé.
Tandis que les systèmes vivants reproduisent de la vie et les systèmes psychiques de la conscience, la société est théorisée comme un système social reproduisant de la communication. Comme l’écrit Estelle Ferrarese : « Tout ce qui n’est pas de la communication relève de son environnement avec pour conséquence que l’individu, lui-même redéfini en système psychique, s’y trouve relégué… (et) n’a donc pas les moyens d’intervenir sur le système social, encore moins de le gouverner. »
La société est donc décrite comme un système qui, dans le monde actuel, s’est différencié en sous-systèmes fonctionnels clos sur eux-mêmes : le système politique, le système économique, le système scientifique, le système religieux, le système de l’art, le système des mass media, le système éducatif, les systèmes familiaux et le système juridique; cette liste reste ouverte. L’apparition de sous-systèmes correspond à la nécessité pour la société d’atteindre un niveau supérieur de complexité. Il n’y a pas de sous-système dominant par rapport aux autres.
Pour Estelle Ferrarese « le problème provient plus précisément de ce que la société qu’il décrit est dépourvue d’hommes. » Elle ajoute que « la formule peut sembler un non-sens, mais elle résume trois traits caractéristiques de sa théorie de la société : les hommes ne constituent pas le système social, ils ne l’organisent pas, ils n’existent même pas en tant que supports ou centres d’un certain nombre de facultés. » On peut considérer que le changement de paradigme opéré par Luhmann est la substitution de la catégorie d’acteur par celle de système.
Luhmann reprend la notion de complexité parfois proche d’Edgar Morin, parfois s’en éloignant, pour finalement reformuler la théorie des systèmes comme une théorie des « systèmes observants », c’est-à-dire une théorie qui observe les autres systèmes comme des observateurs, l’observation étant elle-même définie comme le traçage d’une distinction. « Chaque auto-observation est une simplification, et le système ne contient jamais une représentation complète de lui-même » mais comme l’écrit Estelle Ferrarese : « Il peut se distinguer et se décrire lui-même, il peut se référer à lui-même en se donnant un nom ». Ainsi, à la place d’une représentation complète de lui-même, « il développe une “identité” qui lui sert pour orienter ses opérations ». C’est ce que Luhmann appelle une autodescription.
Dans son livre, Estelle Ferrarese présente l’ensemble des aspects théoriques de l’Å“uvre de Luhmann : d’une part, sa compréhension originale des trois grands types de systèmes centrés sur l’autopoïèse et l’autoréférence, d’autre part sa critique des notions d’individu et de sujet comme étant des éléments d’une sémantique « vieille européenne » caduque. Elle rappelle que, pour Luhmann, les sous-systèmes sont clos sur eux-mêmes et se reproduisent à l’aide de codes. « Ce code, structure de base du système détermine quelles opérations appartiennent au système et quelles opérations se déroulent dans l’environnement du système. » Ainsi « le code est une forme à double face : il est toujours constitué d’une valeur positive et d’une valeur négative » qui ne doivent pas être assimilées à la différence entre système et environnement.
La complexité, la contingence, l’auto-observation de premier ou de second ordre et les autodescriptions des systèmes comme sémantiques sont abordés dans les deux chapitres suivants.
La dernière partie de ce petit livre aborde les controverses suscitées par les travaux de Luhmann.
Luhmann est-il, comme beaucoup de ses critiques l’ont soutenu, un conservateur cynique ? La conclusion de ses travaux est-elle de conserver le monde tel qu’il est, par impossibilité de pouvoir le changer ? Pourtant, comme l’écrit Estelle Ferrarese, « c’est la noirceur radicale d’un monde sans issue qui a suscité une forte fascination dans des univers intellectuels très hétérogènes ».
Le fameux débat entre Jurgen Habermas, un des héritiers de la fameuse école de Francfort, et Niklas Luhmann, est évoqué. Niklas Luhmann critique avec vigueur et rigueur les notions de légitimité et d’espace public, ainsi que de « colonisation » du monde de la vie par le monde des systèmes qu’avait introduites Habermas dans sa recherche d’une éthique de la discussion basée sur l’agir communicationnel.
Les positions de Luhmann sur l’écologie et sur la « mondialisation », deux sujets d’actualité, sont évoquées dans le dernier chapitre. Les « nouveaux mouvements sociaux », comme le mouvement écologique et les mouvements féministes, se trouvent, selon Luhmann, dans l’incapacité de produire des autodescriptions suffisamment élaborées : « ils n’ont pas de théorie » comme « il n’y a pas de théorie de l’autre côté » (Luhmann); d’ailleurs toute recherche alternative affaiblirait les mouvements de protestation.
Aborder une Å“uvre aussi riche et complexe, autant controversée et malgré tout admirée, n’est pas chose facile et c’est bien l’intérêt du livre d’Estelle Ferrarese de s’y atteler et de donner l’envie d’en connaître plus.
« Plus l’avenir apparaît comme possible, plus l’inquiétude devient alors insistante » écrit Niklas Luhmann.
Estelle Ferrarese souligne que Luhmann a très peu étudié les systèmes familiaux, mais, au travers de son livre, les thérapeutes familiaux systémiques trouveront une possibilité de s’initier à l’Å“uvre de ce grand penseur systémique.
Pour Luhmann, la famille est un système un peu à part car, comme le souligne Estelle Ferrarese, « contrairement aux autres systèmes fonctionnels, auxquels on ne participe que sur une base thématique, et donc de manière extrêmement limitée, tout ce qui regarde les participants, toutes leurs actions et leurs expériences, y compris celles qui ont lieu à l’extérieur de la famille, sont potentiellement pertinentes dans la communication familiale » et « la communication s’y laisse perturber par tout ce qui concerne les systèmes psychiques des partenaires ». Ainsi la famille serait, selon Luhmann, le sous-système au sein duquel se réalise le couplage structurel entre le système psychique et le système social.
Si les travaux de Luhmann restent complètement ignorés des thérapeutes familiaux francophones il a suscité un grand intérêt en Allemagne, en particulier à partir des recherches de Karl Ludewig.
Dans sa présentation des thérapies familiales en Allemagne, cet auteur souligne les deux impasses dans lesquelles les thérapeutes familiaux ont tendance à s’engouffrer : d’une part se rallier à un Gourou plus ou moins charismatique, comme cela s’est réalisé avec Bert Hellinger en Allemagne, et d’autre part adapter leur discours scientifique au modèle de l’économie de marché (« sans mode, pas d’affaires !») pour finalement faire du « tourisme idéologique ». Kurt Ludewig a trouvé dans les travaux de Luhmann une rigueur théorique permettant de renouveler et consolider l’option systémique. Il a, pour cela, élaboré une connexion métathéorique entre la thérapie systémique et la sociologie systémique de Niklas Luhmann, qui actuellement est devenue une référence majeure pour de nombreux thérapeutes familiaux et systémiques et donne aux thérapies familiales des assises solides dans un contexte difficile où les effets de modes les discréditent ou les fragilisent.
Par ailleurs, Tannelie Blom et Leo Van Dijk de Haarlem ont publié en 1999, dans Journal of Family Therapy, un article particulièrement complet sur l’intérêt de la théorie des systèmes sociaux de Luhmann comme cadre de référence pour les thérapies familiales systémiques afin de dépasser, selon eux « les limites des théories systémiques uniquement basées sur les systèmes biologiques ».
Il reste donc à découvrir une Å“uvre majeure du XXe siècle dont l’utilité m’apparaît évidente. Le livre d’Estelle Ferrarese constitue la meilleure introduction pour ce passionnant travail.
BIBLIOGRAPHIE
1. Livres de Niklas Luhmann actuellement disponibles en français :
  • Politique et complexité, CERF, 1999.
  • La confiance. Un mécanisme de réduction de la complexité sociale, Economica, 2006 (Original, 1968).
2. Articles de Niklas Luhmann concernant la famille :
  • Socialsystem familie, in Soziologische Aufklärung V, pp. 196-217.
  • Glück und Unglück der Kommunikation in Familien, Zur Genese von Pathologien, ibid., pp. 218-227.
3. Articles de thérapeutes familiaux faisant référence à Luhmann
  • Tannelie Blom and Leo van Dijk (1999): A theoretical frame of reference for family systems therapy ? An introduction to Luhmann’s theory of social systems, Journal of Family Therapy, 21,195-216.
  • Ludewig K. (2006): La thérapie systémique en Allemagne, Générations, 35 : 48-54.
 
Voyage en systémique Philippe Caillé Editions Fabert Paris, 2007
 
 
Cet ouvrage, comme son titre peut le laisser présager, nous invite aux voyages.
Tout d’abord un voyage dans des lieux à découvrir, mais plus encore dans des lieux à revisiter grâce à des articles ici rassemblés et parfois devenus difficilement trouvables. Pour n’en citer que trois qui montrent à la fois la diversité des thèmes abordés, mais aussi la cohérence de la pensée de l’auteur, je choisirai :
  • Fratrie sans fraternité qui aborde de façon totalement originale ce concept de fratrie qui depuis une bonne dizaine d’années retient l’attention des thérapeutes familiaux.
  • Corps et identité : cohérences, conflits et divorces, sorte de relecture diachronique du double lien qui déploie différentes strates, par exemple : au-delà du double lien 1 – l’hystérie classique, au-delà du double lien 2 – le culte du corps, et enfin, un retour au dialogue par les méthodes analogiques pour éclaircir le sens du double lien.
  • De l’étrange et du familier : appartenance culturelle et affiliation linguistique en psychothérapie. Disons-le, celui-ci est mon préféré car il présente le mérite de mettre en harmonie l’histoire du thérapeute, son expérience, son vécu et sa pratique. Il vient éclairer son intérêt soutenu pour le langage analogique.
Mais ce sont aussi les étapes proposées qui font l’originalité du parcours, qui lui impriment son rythme, qui sont comme un autre voyage. Cette partition ne peut que faire écho pour les praticiens du champ médico-psycho-social qui sont amenés à rencontrer des couples, des familles et/ou à travailler sur la relation dans les équipes au sein des institutions comme le montrent les grandes lignes de ce découpage :
  • Se penser thérapeute.
  • Ceux que nous rencontrons : individus, couples, familles.
  • Ceux que nous formons.
Enfin, et non le moindre, il y a la voix off, les commentaires qui accompagnent chaque étape du voyage. Sorte de mélodie intimiste qui donne toute son épaisseur émotionnelle à l’ouvrage. Ainsi le lecteur échappe à l’impression de patchwork que donne souvent la simple juxtaposition de textes. Le savoir, ici, prend sens et s’enrichit d’une nouvelle sensibilité.
Bien entendu mon point de vue sur cet ouvrage est totalement partial et subjectif. Avec Philippe, nous avons cheminé de longues années de concert sur les sentiers escarpés de la systémique et des modèles de la complexité. Chemin faisant nous avons composé : Il était une fois… La méthode narrative en systémique (ESF, 1996), puis Les objets flottants, méthodes d’entretiens systémiques (3e éd., Fabert, 2004). Il est donc clair que, dans son voyage, je retrouve une petite partie de mon voyage, mais chaque lecteur, sans aucun doute, retrouvera aussi quelque chose du sien. C’est donc en toute partialité que je conclurai cette brève présentation, en paraphrasant qui vous savez, les livres c’est comme les amours, il y a les nécessaires et les contingents. Le voyage systémique est un ouvrage nécessaire.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis