Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
192 pages

p. 199 à 203
doi: en cours

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Volume 29 2008/2

2008 THÉRAPIE FAMILIALE

Éditorial

Robert Pauzé Faculté d’éducation Université de Sherbrooke Sherbrooke, Québec, Canada, J1K 2R1
Ma formation initiale comme psychologue clinicien se situe dans le domaine de la thérapie béhaviorale classique. Lorsque je suis entré sur le marché du travail, j’ai travaillé pendant plusieurs années dans un quartier défavorisé de Montréal auprès d’enfants présentant des problèmes de comportement et de familles confrontées à une grande pauvreté. Mon béhaviorisme en a vite « pris pour son rhume ». Le contexte de vie de ces enfants avait une influence tellement importante sur leur adaptation personnelle que je me devais de trouver une manière d’envisager leur situation qui tiendrait compte des multiples facteurs de risque auxquels ils étaient confrontés. C’est alors que j’ai pris connaissance des premiers écrits en approche écologique (Bronfenbrenner, 1979). Ce modèle théorique, centré sur l’interaction entre les multiples systèmes auxquels participe l’individu, me permettait de prendre en considération une multitude de variables personnelles et contextuelles et d’identifier celles sur lesquelles je pouvais agir et qui auraient le plus d’effet de généralisation possible. Parallèlement, je travaillais auprès d’adolescents présentant des problématiques diverses : anorexie, obésité, abus sexuels, conflits familiaux, etc. Dans cet autre milieu clinique, j’essayais tant bien que mal de composer avec l’ensemble des variables de l’environnement de ces jeunes, incluant leur famille, et d’agir sur celles qui me semblaient prioritaires. En outre, je travaillais avec ces adolescents et leurs parents et nous tentions d’établir ensemble des contrats pour dénouer certaines impasses relationnelles. Bien que ces contrats aient été cohérents, leur actualisation ne donnait pas toujours les résultats escomptés. Comme toute personne sensée, j’avais tendance à faire plus de la même chose en cherchant à définir de façon plus détaillée encore les paramètres de ces contrats.
Un vendredi matin de 1981, une famille annule son rendez-vous à la dernière minute. Ayant un peu de temps à ma disposition, je décide d’aller assister à une conférence donnée par Guy Ausloos, psychiatre systémicien de Lausanne. Cette conférence portait sur les secrets de famille. J’ai gardé un souvenir très précis de cette conférence. Je me souviens bien sûr de son contenu mais j’ai surtout été troublé par la manière dont il abordait les problématiques des adolescents. C’était la première fois que j’entendais parler du modèle systémique. Je venais de découvrir un modèle qui m’aiderait à mettre des mots sur une réalité que j’arrivais mal à définir, la réalité des interactions fines et complexes entre les individus dans une famille, dimension qui était peu abordée dans le modèle écologique. Je voulais en savoir plus et vite. Je me suis inscrit à un séminaire organisé par le Dr Ausloos la semaine suivante. Conférencier exceptionnel, il m’a séduit par ses propos et a éveillé en moi un besoin de tout connaître sur ce modèle. Au cours de ce séminaire, il a maintes fois mentionné le nom de Gregory Bateson comme un des pères fondateurs de la systémique. Le lendemain de ce sémi-naire je suis allé acheter les deux livres disponibles en français de Bateson publiés au Seuil : Vers une écologie de l’esprit, vol. 1 et 2. J’ai commencé à lire et je n’ai rien compris. La systémique était manifestement trop compliquée pour moi [1]. Un collègue m’a alors suggéré de commencer par lire le livre de Watzlawick intitulé Une logique de la communication, publié également au Seuil. En lisant ce livre, j’ai eu l’impression de me retrouver un peu plus.
Les mois et les années ont passé. J’ai eu la chance d’aller travailler avec Guy Ausloos pendant trois mois continus. Je l’ai accompagné dans toutes les interventions qu’il faisait et j’ai discuté avec lui tous les jours sur le pourquoi et le comment de telle ou telle intervention. Il m’a aussi permis d’établir des contacts avec tout un réseau de formateurs européens et en même temps avec une diversité insoupçonnée de points de vue : la systémique était multiple.
J’ai aussi entrepris une supervision avec Jacqueline Prud’homme, une des thérapeutes familiales les plus importantes du Québec. Dans le cadre de ces rencontres de supervision, la question de la fonction homéostatique du symptôme pour la famille était régulièrement abordée. Il s’agissait manifestement d’un postulat incontournable de cette approche. J’étais cependant incapable d’adhérer à cette conception du symptôme. J’ai donc douté de moi, de ma capacité à voir correctement les choses. Pourquoi étais-je si réfractaire à cette idée ? Selon mon point de vue, la plupart des adolescents que je suivais en thérapie semblaient plutôt forcer leur famille à revoir leur fonctionnement, à redéfinir leur relation avec leurs parents, à remettre en question certaines règles familiales.
Quelques années ont passé et certains auteurs, notamment Onnis (1988), ont commencé à parler du symptôme comme ayant une fonction de mise en crise pour la famille. Je me retrouvais tout à fait dans cette conception du symptôme. J’étais cependant perplexe : qui avait raison ? Comment des points de vue si diamétralement opposés pouvaient-ils coexister dans une même approche ? J’ai alors fait une recension des écrits sur la notion de symptôme en thérapie familiale afin de résoudre cette énigme. Avec un de mes étudiants, j’ai entrepris de recenser toutes les définitions du symptôme proposées par les auteurs dans les revues Thérapie familiale et Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux pour les années 1980 à 1988. Dans les 36 numéros de la revue Thérapie familiale et les 9 numéros des Cahiers critiques, nous avons dénombré 364 articles, soit 292 dans la première et 72 dans la seconde. Dans l’ensemble de ces articles, nous avons trouvé 139 citations ayant trait à la notion de symptôme. De ces 139 citations, 90 n’ont pas été retenues à cause de leur manque de précision. Parmi les 49 citations retenues, nous avons pu constater que certains auteurs mettaient l’accent sur la question de l’émergence du symptôme, d’autres sur le sens et d’autres sur la fonction du symptôme pour la famille. La préparation de cet article, paru dans la revue Thérapie familiale en 1991, m’a permis de réaliser qu’un symptôme pouvait avoir autant une fonction homéostatique qu’une fonction de mise en crise pour la famille. La fonction attribuée au symptôme n’était pas liée à la nature même du symptôme, elle était plutôt déterminée par le modèle auquel adhère le thérapeute. Celui-ci ne serait donc pas « l’observateur étranger, détaché et neutre » (Onnis, 1988, p. 79) que je croyais. De fait, selon Von Foerster (1973, dans Sluzki, 1985), l’observateur participe toujours à la réalité qu’il observe ou, comme l’écrit Onnis (1988, p. 80), « une description du système ne peut jamais être une représentation entièrement “objective” de la réalité systémique puisqu’elle inclut aussi la partie subjective qui est la contribution du thérapeute à la construction ». Tout devenait un peu plus clair pour moi : il n’y avait pas de vérité dans ce modèle systémique; il s’agissait plutôt d’hypothèses, de manières différentes d’envisager une même réalité.
Ont été publiés quelques années plus tard les premiers ouvrages sur l’apport du constructivisme en thérapie familiale : L’invention de la réalité (Watzlawick, 1988) et Si tu m’aimes, ne m’aime pas (Elkaïm, 1989) pour ne nommer que ceux-là. Le constructivisme proposait à son tour une nouvelle façon de concevoir la pathologie. Selon Watzlawick (1991, p. 165), « celui qui souffre mentalement ne souffre pas de la réalité “réelle”, mais de sa conception de la réalité ». En fait, cet auteur insiste pour établir une distinction entre la réalité de premier ordre, c’est-à-dire celle qui découle de la perception que l’on a des propriétés physiques des objets, et la réalité de second ordre, à savoir la signification et la valeur que nous lui attribuons. Pour lui, « la prétendue réalité à laquelle nous avons affaire, en particulier dans le domaine de la psychiatrie, est toujours une réalité de second ordre que nous construisons en attribuant un sens ou une valeur à une réalité de premier ordre donnée » (p. 121). Partant de ce point de vue, il ne s’agissait plus de travailler à modifier les règles de fonctionnement du système familial, mais plutôt à modifier la manière de voir des membres de la famille. A ce sujet, Elkaïm (1989, p. 172) écrit : « Pour qu’une intervention modifie un système humain à long terme, il est nécessaire que le changement affecte la manière de voir de l’ensemble des membres de ce système ». Plus récemment encore, un nouveau mouvement verra le jour en thérapie familiale, soit le constructionnisme social, modèle qui a donné lieu aux thérapies narratives (White et Epston, 1990; Gergen, 1997).
Avec le temps j’ai pu dégager certaines tendances dans l’évolution de la thérapie familiale.
  1. L’émergence de tout nouveau modèle en thérapie familiale avait pour effet de rejeter les modèles antérieurs jugés obsolètes. Il y avait chaque fois une nouvelle vérité, plus vraie. Comme formateur en thérapie familiale, j’en suis venu avec les années à me référer à tous les modèles théoriques anciens et récents comme autant de manières riches et singulières d’envisager les situations cliniques auxquelles je suis confronté tout en ne perdant jamais de vue que l’intérêt et l’efficacité de ces modèles demeurent non vérifiés.
  2. Plusieurs auteurs dans le domaine de la thérapie familiale ont eu tendance à appliquer intégralement aux familles certains concepts empruntés aux sciences naturelles (par exemple, la théorie de Prigogine sur la thermodynamique du non-équi-libre et le comportement des systèmes à l’écart de l’équilibre, ou encore la référence aux études de Maturana sur la vision de la couleur). L’emprunt de ces concepts, bien qu’enrichissant sur le plan analogique et métaphorique, a eu pour effet pervers de faire croire que les concepts organisateurs de la thérapie familiale étaient scientifiquement démontrés. Ce qui est loin d’être le cas.
  3. Enfin, peu de place est faite dans les revues et dans les congrès de thérapie familiale dans les pays francophones à des textes ou des conférences portant sur l’évaluation scientifique des pratiques et des concepts dans ce domaine. Les conférenciers invités sont plutôt des théoriciens ou des concepteurs d’approches thérapeutiques singulières. A certains moments, j’ai eu l’impression, comme le souligne si bien Werry (1989, dans Cook-Darzens, 2002), que la thérapie familiale présentait tous les signes d’une religion, avec plusieurs sectes concurrentes dirigées par des charismatiques querelleurs qui se prévalent de détenir la vérité, mais qui ne possèdent que peu d’attributs d’une démarche professionnelle enracinée dans l’éthique et le scepticisme.
Après toutes ces années d’une évolution marquée par un enrichissement des idées, des points de vue et des pratiques en thérapie familiale, il apparaît maintenant essentiel de commencer à évaluer la justesse de ce que nous disons et faisons. La survie et surtout le développement de ce modèle passe par une évaluation systématique et rigoureuse des concepts et des pratiques en thérapie familiale. Nous devons donc, tenter d’installer une culture de recherche chez les thérapeutes familiaux.
En outre, puisque la famille n’est pas la seule dimension à considérer dans l’analyse des situations cliniques, qu’elle doit plutôt être considérée comme un facteur de risque parmi tant d’autres, il est essentiel de former les thérapeutes familiaux à une perspective multidimensionnelle et écologique de la pathologie.
Pour atteindre ce but, il serait peut-être nécessaire d’exiger qu’une partie de la formation des thérapeutes familiaux soit consacrée à l’apprentissage de méthodologies de recherche clinique multidimensionnelle (par exemple, les études de cas unique) et à l’utilisation d’outils d’évaluation systématiques et validés. En outre, pour recevoir leur accréditation, les étudiants devraient éventuellement faire la preuve de leur capacité d’établir un portrait clinique complet des situations qui leur sont référées et d’évaluer systématiquement l’efficacité de leurs interventions.
Pour réaliser un tel virage, les intervenants ont besoin de connaître différents outils d’évaluation et d’être en mesure de choisir parmi une gamme d’outils disponibles ceux qui sont les plus robustes sur le plan scientifique et les plus pertinents pour la clinique.
C’est sur la base de ces préoccupations que le comité scientifique de la revue Thérapie Familiale a décidé d’organiser une première journée consacrée à la recherche et à l’évaluation des interventions et des thérapies systémiques.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  1. Bronfenbrenner U. (1979): The Ecology of Human Development, Harvard University Press, Cambridge.
·  2. Cook-Darzens S. (2002): Thérapie familiale de l’adolescent anorexique : approche systémique intégrée, Dunod, Paris.
·  3. Elkaïm M. (1989): Si tu m’aimes ne m’aime pas, Seuil, Paris.
·  4. Gergen K.J. (1997): Realities and Relationships : Soundings in social construction, Harvard University Press, Cambridge.
·  5. Onnis L. (1988): « Crises et systèmes humains : influence de l’intervention thérapeutique sur la définition de l’évolution de la crise », Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 8, 73-82.
·  5. Pauzé R., Cotnaréanu P.A. (1991): Etude sur l’évolution de la notion de symptôme en thérapie familiale systémique au cours des années 1980-1989, Thérapie Familiale, 12,1,45-53.
·  6. Sluzki C. (1985): « A minimal map of cybernetics », Networker, May-June, p. 26.
·  7. Watzlawick P. (1988): L’invention de la réalité : contribution au constructivisme, Seuil, Paris.
·  8. Watzlawick P. (1991): Les cheveux du baron de Münchhausen, Seuil, Paris.
·  9. White M., Epston D. (1990): Narrative Means to Therapeutic Ends, Norton, New York.
 
NOTES
 
[1]J’avais le sentiment qu’il y avait dans ce modèle une vérité que je devais tenter de saisir. Puisque Bateson était cité par presque tous les auteurs à cette époque, je pensais que je devais tout connaître sur cet auteur. J’ai donc entrepris de lire l’ensemble de son Å“uvre. Je l’ai lu plus d’une fois. Après dix années de travail, j’ai décidé d’écrire un livre qui s’intitule Gregory Bateson : itinéraire d’un chercheur. En travaillant sur son Å“uvre j’en suis venu à penser que Bateson avait probablement été mal à l’aise d’être associé au mouvement de la thérapie familiale. De fait, Bateson a toujours nourri une aversion pour les sciences appliquées, car il était fermement convaincu « que les efforts entrepris en vue de résoudre les problèmes ont plutôt pour effet pervers de les aggraver » (Bateson, 1989, p. 30).
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