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Thérapie Familiale

2014/2 (Vol. 35)


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Les mots, les mots

ne se laissent pas faire

................................

et toute langue

est étrangère

Guillevic Terraqué, Gallimard

La disparition des langues

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La disparition d’une langue est un phénomène si fréquent qu’il est souvent considéré comme naturel. Il reste à peu près trois mille langues parlées dans le monde, mais la moitié sont appelées à disparaître dans les années à venir et un nombre encore plus important ont déjà disparu dans les siècles précédents. Le XXIe siècle sera celui où le processus de mort de nombreuses langues va s’accélérer au fur et à mesure qu’un système-monde, avec une novlangue unifiée, se met en place dans le cadre de la globalisation.

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Si la fin d’une langue est rarement subite, elle est toujours en rapport avec une politique linguistique dominante, élément d’une politique globale visant la soumission et l’intégration d’un groupe. Cette politique peut s’accompagner de violences parfois extrêmes : la disparition d’une langue peut coïncider avec celle de ses locuteurs, comme cela s’est passé en Tasmanie au XIXe siècle. D’autres situations sont moins violentes, quand des membres d’une communauté linguistique abandonnent progressivement leur langue pour une autre considérée comme prestigieuse et, surtout, plus utile socialement, et arrêtent de transmettre leur langue d’origine aux nouvelles générations.

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Les premiers thérapeutes familiaux, dont la langue de travail était l’anglais américain, se sont peu intéressés au processus de disparition des langues alors que l’histoire de nombreuses familles témoigne que cela est souvent vécu comme un traumatisme et une discontinuité entre les générations. Le contexte de diversité linguistique de la société américaine n’avait pas attiré leur attention. Il a fallu attendre la parution du livre de Monica McGoldrick et coll., Ethnycity and Family (1982), pour que cela soit pris en considération. La vie familiale comme les thérapies, quelle que soit l’attention portée au langage non verbal, sont des lieux d’activités linguistiques. Il n’y a pas de famille sans paroles, sans transmission de la parole.

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Dans quelles circonstances les membres d’une génération ayant appris leur langue de leurs parents ne la transmettent plus à leurs enfants, voire leur interdisent de la parler ? Quelles seront les conséquences de cette rupture ? Il ne s’agit jamais d’une attitude relevant d’un libre arbitre, mais c’est une décision douloureuse où se mélangent les contraintes, la culpabilité, la honte, l’humiliation et l’espoir. Quelque chose doit se taire et une langue tend à devenir monologique, car les mots des autres ne viendront plus l’enrichir.

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Pour les locuteurs, ne pas transmettre leur langue d’origine n’est-il pas un manque de loyauté et une trahison vis-à-vis des générations anciennes ? Pour être abandonnée, une langue doit être dévalorisée par ceux qui la parlent et en retour, ceux-ci en sont dévalorisés. Il y a comme une rupture dans l’expression de la pensée et des sentiments. Les générations privées de l’ancienne langue ne sauront jamais comment les sentiments les plus profonds pouvaient s’exprimer autrement.

Transmission et apprentissage d’une langue

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Dès sa naissance, l’enfant entend la langue – ou les langues – qu’il sera amené à parler. Cette langue est habituellement appelée langue maternelle, mais comme c’est le plus souvent – en dehors des situations de bilinguisme – aussi la langue du père, des grands-parents, des frères et sœurs, la notion de langue d’origine, ou langue première, est préférable sans pour autant négliger la place décisive de la mère dans sa transmission.

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Elle est d’autant plus une langue d’origine qu’elle en articule deux : celle de ses parents et de leurs familles, mais aussi la sienne comme personne pouvant dialoguer et raconter.

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Il est utile de distinguer transmission de la langue et apprentissage de la langue. La transmission de la langue est l’œuvre des parents et de l’environnement familial, c’est un processus dialogique, alors que l’apprentissage, qui concerne les règles, la lecture, et l’écriture, a lieu principalement dans un cadre de la scolarisation, même si bien sûr les parents y participent le plus souvent activement. La transmission et l’apprentissage peuvent concerner deux langues différentes : la langue d’origine est transmise alors que la langue du pays d’adoption est apprise.

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La transmission prend la forme de la transmission de récits. Cela donne à l’enfant la possibilité de commencer à raconter sa propre vie, et d’entendre, de comprendre et d’apprécier les récits des autres et de les relier. C’est l’expérience d’une création commune.

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Le langage agit au début comme un « phénomène transitionnel » (Winnicott, 1980). Le « mot » est donné au nourrisson de l’extérieur par la mère ou tout autre membre de la famille, mais il existe auparavant une pensée, une émotion, voire l’ébauche d’un récit à laquelle il est destiné.

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L’accès au langage n’est pas sans contradiction : il entraîne autant la possibilité de la compréhension de l’autre et de soi que son impossibilité. Avec les mots, l’enfant peut raconter son expérience, mais les mots transforment cette expérience au point de la rendre lointaine, voire de la trahir.

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Mikhail Bakhtine (1977) a mis en évidence le principe dialogique au sein du langage :

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« Tout mot comporte deux faces. Il est déterminé tout autant par le fait qu’il procède de quelqu’un que par le fait qu’il est dirigé vers quelqu’un… Le mot est une sorte de pont jeté entre moi et les autres. S’il prend appui sur moi à une extrémité, à l’autre extrémité il prend appui sur mon interlocuteur. Le mot est le territoire commun du locuteur et de l’interlocuteur. »

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Si la psychologie classique considère l’acquisition du langage comme une étape de la séparation et de l’individuation, le langage, de notre point de vue, est avant tout une expérience à la fois d’union et de solitude. Le dialogue devenu possible par l’échange et la communauté des mots situe les deux interlocuteurs dans une relation spécifique où les paroles sont données et reçues. C’est une possibilité de prendre soin de l’autre, de lui permettre de se définir. Les mots deviennent l’expérience d’une union avec l’autre et de l’unité de soi. Mais ils peuvent aussi disparaître pour laisser place aux rêveries et aux rêves comme un retour aux pictogrammes d’avant l’acquisition du langage.

Un schéma intergénérationnel

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Le processus intergénérationnel de la perte de la langue d’origine n’est pas homogène, car il dépend de multiples facteurs et circonstances qui se produisent dans chaque famille à des moments différents. C’est toujours une histoire singulière des relations entre générations. Les éléments suivants apparaissent comme des facteurs de maintien ou de dépérissement d’une langue (Clairis, 1971) :

  • L’usage de la langue est-il limité aux générations les plus anciennes ou reste-t-elle utilisée pour s’adresser aux plus jeunes ?

  • Les locuteurs les plus anciens s’adressent à leurs enfants et petits-enfants en langue dominante.

  • Les lieux d’utilisation de la langue d’origine et le nombre de participants à la conversation : famille, couple, amis…

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Ce processus implique au moins quatre générations, donc peut couvrir la durée d’un siècle.

  • La première génération parle la langue dominée, sans savoir la lire ni l’écrire. Elle la transmet à la nouvelle génération.

  • La deuxième génération : les parents ne transmettent plus la langue dominée, mais continuent à l’employer quotidiennement.

  • La troisième génération : les membres de cette génération gardent quelques connaissances de la langue d’origine, mais la dévalorise : « Ce n’est pas une vraie langue ». Ils parlent la langue dominante.

  • La quatrième génération : la langue d’origine ne fait plus partie de l’univers quotidien même si certains tentent de l’apprendre avec difficultés.

Systèmes familiaux et système linguistique

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Le sociologue systémicien Niklas Luhmann (1984) a étudié la famille comme un système singulier fonctionnant différemment des autres systèmes sociaux. Dans ces derniers, la participation se fait de manière limitée à une seule base thématique, le plus souvent selon un code binaire, alors que dans le système familial tout ce qui regarde les participants, leurs actions et leurs expériences, y compris celles qui ont lieu à l’extérieur de la famille ou dans leur système psychique, sont pertinentes dans la communication et la structuration familiales.

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Selon Luhmann, la famille est le système social au sein duquel se réalise le couplage entre les systèmes psychiques et les systèmes sociaux. Les systèmes linguistiques sont constamment modifiés et modifiables par toutes sortes d’interactions entre les membres du système. Dans la perte du langage d’origine, le système familial se trouve colonisé et déstabilisé par un système linguistique extérieur attaquant les régulations antérieures en simplifiant les interactions selon un code binaire « parlant la langue dominée versus parlant la langue dominante ». Les conséquences s’inscrivent dans l’histoire du système par la stagnation de l’imaginaire familial et la nécessité de reconstruire un nouvel imaginaire familial, où les mots d’avant donneront une teinte mélancolique.

Implications pour le thérapeute familial

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Recevoir une famille où les membres ne parlent pas tous la même langue est relativement fréquent dans un monde globalisé. L’utilisation de la traduction par le recours d’un interprète extérieur à la famille ou par un membre de la famille est parfois utile pour recueillir des informations, mais reste incapable de saisir l’importance des ruptures linguistiques, des impasses et des émotions dans la famille.

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La rupture linguistique entre les générations comme la stigmatisation de l’usage de la langue d’origine ont de multiples conséquences. Parmi elles, le déséquilibre entre ce qui est reçu et donné entre les générations et l’expression formaliste des émotions aux dépens d’une langue plus intime permettant de mieux exprimer des sentiments comme la tendresse.

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Le non-verbal – langage analogique – vient alors au secours du verbal perdu et clivé pour retrouver une fluidité relationnelle ne faisant plus obstacle à l’imaginaire familial. A partir de l’hypothèse que le langage non verbal garde plus longtemps les traces des émotions, des pensées, des façons de dire et de faire du langage perdu, l’utilisation d’objets flottants (Caillé, 2012), ou d’autres moyens non verbaux, représentent des ouvertures pour une reprise des relations et un retour vers la créativité de l’imaginaire familial.


Bibliographie

  • 1 –  Bakhtine M., 1977. Le marxisme et la philosophie du langage. Minuit, Paris.
  • 2 –  Caillé P., 2012. La relation dans tous ses états. Les objets flottants comme révélateurs de complexité et facteurs de changement. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 47, 19-38.
  • 3 –  Clairis C., 1991. Le processus de disparition des langues. La Linguistique, 27, 2, 3-13.
  • 4 –  Luhmann N., 1984. Soziale Systeme. Grundriß einer allgemeinen Theorie. Suhrkamp, Frankfurt a.M.
  • 5 –  McGoldrick M., 1982. Irish families. In McGoldrick, Pearce & Giordano, Ethnicity and family therapy. Guilford Press, New York.
  • 6 –  Malherbe M., 1983-1995. Les langages de l’humanité. Laffont. Bouquins, Paris.
  • 7 –  Winnicott D., 1980. Conversations ordinaires. Gallimard, Paris.

Plan de l'article

  1. La disparition des langues
  2. Transmission et apprentissage d’une langue
  3. Un schéma intergénérationnel
  4. Systèmes familiaux et système linguistique
  5. Implications pour le thérapeute familial

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