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Revue Tiers Monde

2008/2 (n° 194)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782200924621
  • DOI : 10.3917/rtm.194.0261
  • Éditeur : Armand Colin
  • Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr



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PRÉAMBULE

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Quelle que soit l’approche adoptée pour l’analyse de l’Empire ottoman, les observateurs sont unanimes quant au caractère militaire-bureaucratique de celui-ci. Doté d’un État centralisé, l’Empire compte sur son armée, puisque celle-ci joue un rôle principal aussi bien dans l’organisation économique du pays que dans son organisation politique fondée pour une large part sur les conquêtes.

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Couronnée par son succès lors de la guerre d’indépendance (1919-1923) et unifiée par la nouvelle idéologie du nationalisme turc, après l’instauration de la République l’armée devient la première institution du jeune État turc, bien que reléguée par Mustafa KEMAL dans une position secondaire par rapport au Parlement et surtout au Parti (CHP [1]   - Cumhuriyet Halk Partisi (CHP - 1923/81, 1992...) :... [1] ). Le passage au multipartisme en 1946 et l’arrivée du Parti démocrate (DP [2]   - Demokrat Parti (DP -1945/60) : Parti démocrate,... [2] ) au pouvoir en 1950 changent la donne. Ce dernier tente d’écarter du pouvoir les élites dirigeantes traditionnelles (bureaucratie civilo-militaire). Cet important remaniement des élites au pouvoir, accueilli dans les milieux de l’armée comme de perfides atteintes à leur prestige et à leur honneur, finit par opposer la nouvelle génération d’officiers, issus en grande partie des couches moyennes inférieures, au gouvernement du Parti démocrate et à l’establishment militaire qui le soutient. S’ensuit le coup d’État du 27 mai 1960 [3]   - Coup d’État militaire fomenté par les jeunes officiers... [3] entrepris par les jeunes officiers dissidents passant outre la hiérarchie.

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L’intervention du 27 mai marque un tournant dans les relations civilo-militaires et un nouveau processus pour l’armée : celui de son affirmation en tant qu’institution singulière dans le système politico-étatique. Cette période est aussi celle où l’armée devient une sorte de balancier qui intervient de manière décisive dans les conflits sociopolitiques, pouvant difficilement se définir comme un arbitre neutre. Le coup d’État du 12 septembre 1980 [4]   - Intervention militaire directe respectant la hiérarchie,... [4] , profondement réactionnaire et visant principalement la gauche, en témoigne.

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Après le retour au régime parlementaire en 1983, la démocratie marque des points. La période Özal [5]   - Chronologiquement, Turgut ÖZAL a été vice-Premier... [5] (1983-1993) témoigne d’un certain nombre d’avancées démocratiques dans le sens d’une affirmation du pouvoir civil. Ces évolutions interviennent dans un contexte marqué par la réislamisation des institutions républicaines par l’insertion, au cœur même de l’appareil d’État, de la synthèse « turco-islamique », en partie à l’instigation de l’armée. Dans la lutte contre les idéologies gauchisantes, l’alliance caserne-mosquée est scellée.

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À partir de la première moitié des années 1990, certains événements survenus tant au plan national (montée en puissance de l’islam politique) que régional (lutte armée du PKK [6]   - Parti des travailleurs du Kurdistan. [6] ) modifient les données politiques. La bienveillance envers l’islam cède sa place à une hostilité sans réserve envers l’élément religieux (processus du 28 février et chute, en 1997, de la coalition gouvernementale DYP [7]   - Parti de la juste voie (Do˘gru Yol Partisi), de... [7] -RP [8]   - Parti de la prospérité (Refah Partisi), d’obédience... [8] dirigée par Necmettin ERBAKAN, leader du RP, sous la pression de l’état-major). Mais c’est surtout dans la lutte contre le séparatisme kurde que l’armée est investie des plus lourdes responsabilités. Se méfiant d’initiatives politiques civiles, elle évolue à l’écart du contrôle démocratique, faisant de la lutte antisubversive une affaire personnelle et s’engageant totalement dans le combat, au point que la reprise en main des affaires par les civils se révèle impossible.

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Traditionnellement méfiantes envers le monde politique, les forces armées trouvent ainsi dans la situation turque des années 1990 plus d’une raison de douter de la capacité des civils à lutter contre la « subversion ». C’est dans ce contexte qu’a lieu le tremblement de terre politique de novembre 2002 : avec 34 % des voix obtenues (soit 367 députés sur un total de 550), le scrutin fait du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip ERDOG˘AN, fondé au cours de l’été 2001 à la suite d’une scission du parti d’obédience religieuse de Necmettin ERBAKAN, la première force politique du pays (performance renouvelée par ailleurs lors des élections du 22 juillet 2007, l’AKP obtenant 46,3 % des voix et 341 sièges sur 550 au Parlement).

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Du côté de l’armée, la méfiance reste de mise envers les gouvernements issus de l’AKP. En témoigne l’avertissement de l’état-major daté du 27 avril 2007, qualifié de pronunciamento, rappelant insidieusement au gouvernement issu de l’AKP qu’il est fortement préoccupé par les remises en cause croissantes du principe de laïcité et surtout par la manière dont se déroule l’élection présidentielle [9]   - Un candidat unique de la majorité, le ministre des... [9] . Ceci dit, une convergence d’idées et d’appréciation existe entre la haute hiérarchie militaire et les dirigeants de l’AKP quant aux méthodes employées pour combattre les agissements séparatistes du PKK dans le sud-est du pays. Après avoir admis qu’il existe un « problème kurde » et même pris part au débat sur un nouveau concept de citoyenneté (suis-je Turc ou de Turquie ?), Erdo˘gan s’aligne finalement sur la position de l’état-major cherchant, en vain, à suppléer par la force aux défaillances du système général dans la région.

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En ce qui concerne les changements réclamés par les milieux européens dans le domaine des rapports entre civils et militaires, il faudrait souligner qu’ils sont acceptés par la haute hiérarchie militaire sans grande mauvaise humeur. Les amendements apportés en juillet 2003 à l’article 118 concernant le rôle et la composition du Conseil de sécurité nationale (MGK) [10]   - Instauré par la Constitution de 1961, dominé jusque-là... [10] ont modifié, entre autres, la fréquence de ses réunions (désormais bimensuelles) et supprimé ses pouvoirs exécutifs en le transformant en un organe consultatif. Afin d’améliorer la transparence budgétaire, l’autorisation a été accordée à la Cour des comptes de contrôler les dépenses militaires. Il n’y a enfin plus de représentant de l’armée dans des organismes civils tels que le Conseil supérieur de l’enseignement et le Conseil supérieur de l’audiovisuel. Cependant, l’arbitraire n’en demeure pas moins, s’agissant de la redéfinition claire du champ des compétences des militaires. C’est dire que l’écart entre la dimension formelle et la réalité du contrôle civil reste important [11]   - Dans ses trois dimensions, à savoir la non-ingérence... [11] .

APPROCHE ADOPTÉE

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Acteur grandement présent sur le plan politique et historique, comme on vient de le voir, le militaire en Turquie est objet étrangement discret de la sociologie. Les études analysant globalement le rôle politique des militaires en Turquie sont rarissimes, du moins dans la littérature française [12]   - À l’exception notable des travaux de Kemal KARPAT... [12] , tandis que celles qui existent, relevant dans leur grande majorité des sciences politiques, sont souvent circonscrites à la recherche des causes, du sens ou des conséquences de différentes interventions militaires et ceci à partir de deux approches symétriques : le modèle instrumentaliste qui réduit le militaire à un agent d’exécution passif convié à intervenir dans le jeu politique en faveur de tel ou tel autre joueur et sous-estime par ce fait le système de valeurs propre aux forces armées, et l’approche institutionnaliste qui surestime celui-ci et considère que les racines de l’interventionnisme militaire sont à rechercher exclusivement à l’intérieur de l’institution et résultent du processus de socialisation interne de son corps d’officiers (en l’occurrence de l’intériorisation excessive des principes kémalistes jalousement gardés).

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La conception institutionnaliste s’en tient à une description assez hâtive, qui ne permet d’apprécier ni l’implication de l’institution militaire dans les jeux politiques et les conflits sociaux, ni les conditions des « discontinuités » politiques. Elle néglige également le fait que, aussi clos que soit l’univers de la société militaire, l’armée baigne dans un environnement politique et social, plus que la marginalité apparente de la vie militaire ne le laisserait penser, même si cette situation particulière des officiers influe notablement sur leur perception de la vie politique.

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Le modèle instrumentaliste, en affirmant que le rôle politique des militaires n’est rien en lui-même et que seuls les agissements des forces politiques civiles (en l’occurrence ceux des classes dominantes alliées au grand capital international et à l’impérialisme américain [13]   - À titre d’exemple, voir les travaux de Çetin YETKIN... [13] ) méritent l’attention, renferme le postulat implicite que l’appareil militaire est un instrument purement passif, répondant mécaniquement à des impulsions extérieures qui, de toutes parts, viennent à l’assaillir. Par ailleurs, considérer de manière automatique la volonté de cooptation comme une manipulation réelle reviendrait à ignorer les acteurs et leurs valeurs propres.

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Pour notre part, nous avons préféré nous placer aux niveaux de l’institution militaire et du jeu politique à géométrie variable, envisagés dans la dynamique dialectique de leurs rapports réciproques. Notre hypothèse consiste à démontrer que, dans les rapports entretenus avec les agents agissant dans le champ politique, les militaires défendent des valeurs et des intérêts institutionnels propres, réagissent conformément à des normes spécifiques qui coïncident, dans une conjoncture donnée, avec les desseins de certains aspirants au pouvoir. En d’autres termes, il s’agirait de la rencontre plus ou moins heureuse d’une offre (militaire), élaborée exclusivement à partir du prisme institutionnel (qui entraîne une reformulation des questions centrales de la vie nationale sous l’éclairage militaire, c’est-à-dire à l’aune des valeurs, normes et schèmes de pensée militaires), et d’une demande (civile) qui coïncide, dans une conjoncture donnée, avec les desseins institutionnels (militaires). Le coup d’État de 1980 (nous y reviendrons à plusieurs reprises) constitue un exemple éclairant à ce sujet. Certes l’ajustement structurel mis en place par la junte sanctionnait les salariés et opérait une redistribution régressive des revenus salariaux. Il est même permis de penser que les généraux cherchaient à renforcer la bourgeoisie industrielle et financière de sorte que celle-ci assume ultérieurement la direction de l’ensemble de secteurs sociaux et crée un consensus élargi autour de ses orientations. Mais, ce faisant, les militaires ont maintenu sinon accru leur autonomie politique et, globalement, ne se sont guère conduits en simples courtiers de la bourgeoisie.

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En s’inscrivant dans l’approche théorique ainsi brièvement esquissée, notre objectif principal ici sera de rendre intelligibles les rapports armée-pouvoir politique en Turquie. Cette objectivation nous renverra à l’histoire nationale tant elle éclaire la double insertion étatique et sociétale de l’armée (acteur générant l’État et lui conférant sa substance), mais aussi aux règles immanentes du jeu politique, celles-ci permettant aux militaires d’agir non pas en usurpateurs illégitimes mais en substituts de l’État légitimant les instances de légitimité (les partis politiques).

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Pour expliquer convenablement le phénomène et appréhender pleinement les faits, il est indispensable, dans un premier temps, de jeter un coup d’œil sur les données générales de l’histoire. Puis, dans un second temps, et afin de ne pas tomber dans un historicisme trop exclusif, nous allons tenter de rendre intelligibles la nature et les propriétés intrinsèques des rapports civilo-militaires et armée-pouvoir politique. Certains thèmes annexes mais non moins importants tels le kémalisme présenté souvent comme « coupable du désordre » et le caractère non monolithique des armées seront aussi abordés au passage. Soucieuse du détail mais réticente à toute tentative de narration événementielle, notre entreprise d’objectivation débouchera enfin sur une analyse prospective tentant d’éviter prophétisme intellectuel et fétichisme politique.

I – L’ARMÉE COMME DÉPOSITAIRE DE L’HISTOIRE NATIONALE ET DES INTÉRÊTS DE L’ÉTAT

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L’institution militaire telle qu’elle apparaît aujourd’hui en Turquie s’est constituée au fil des années comme une organisation singulière dont la restructuration, amorcée il y a plus d’un siècle par les missions allemandes, visait à former de nouveaux professionnels des armes, capables de rivaliser avec leurs adversaires européens. Une morale de dévouement à l’État ainsi qu’à ses symboles et l’idée d’un intérêt supérieur à la personne des souverains [14]   - À la différence des kapıkulu, esclaves et serviteurs... [14] se développent donc rapidement dans l’Empire ottoman avec notamment, à partir du début du XIXe siècle, la constitution d’un corpus bureaucratique, civil et militaire de règlements spécifiques. L’histoire politique de la fin de l’Empire ottoman tient pour l’essentiel dans les conflits et tensions que ce renouveau bureaucratique ne manquera pas de générer entre la Sublime Porte et les agents, notamment militaires, de l’État (révolution jeune-turque de 1908 – initiée en grande partie par l’armée –, triumvirat militaire unioniste, participation au conflit mondial avec les puissances centrales, défaite finale et démembrement de l’Empire).

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Dans les années qui suivent la résistance kémaliste contre les forces occupantes, couronnée par la reconstruction de l’unité nationale et l’instauration de la République en 1923, on constate un important changement de nature dans les relations civilo-militaires, l’armée ne constituant plus une menace pour le pouvoir civil, mais plutôt son bras séculier. Les militaires apparaissent en quelque sorte comme un des piliers primordiaux de l’État-parti (CHP) des dirigeants kémalistes, dans lequel ils sont incorporés en situation subordonnée, dépourvus d’une autorité suprême. Au demeurant, la subordination des prétoriens de l’appareil politico-partisan aux dirigeants de la nation est quasi-totale. Assurance du régime, l’armée est aussi l’école de la nation, puisqu’elle est chargée de l’éduquer, de la former, notamment de lui inculquer le patriotisme et les valeurs républicaines. Aussi chaque régiment se transforme-t-il en un « centre d’apprentissage », en une « école de bonnes moeurs », rendant à la nation des citoyens républicains, instruits, probes, laborieux. Une mission nouvelle est donc désormais proposée à l’officier, une mission de moniteur, d’instituteur, d’éducateur, de formateur, dans un esprit d’idéalisme saint-simonien. Ainsi, si la motorisation de l’agriculture turque par la généralisation du tracteur fut possible dans les années 1950, c’est notamment parce que le passage dans l’armée avait appris aux jeunes paysans le maniement d’un véhicule à moteur [15]   - Bien que non étudiée sous cet angle, la conscription... [15] . Il en va de même pour les jumelages des villages avec les unités militaires locales (Karde¸s köy uygulaması) qui permirent, dans les années 1960, aux villages jumelés de se doter de diverses infrastructures (route, voirie, adduction d’eau, etc.) et de différents services publics (école, centre de soins, etc.).

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Que conclure en somme de ce passé ? Restant ancré profondément dans l’ethos et l’imaginaire collectif militaire, le rôle capital de l’armée, sous la République comme à l’époque de l’Empire ottoman, accroît le sentiment d’appartenance à un corps d’élite d’État, investi d’une mission messianique, « conduire le pays au concert des pays civilisés », et ayant par ce fait un droit de regard à la fois historique et légitime sur la politique. Il en ressort aussi que l’armée entretient religieusement une mémoire professionnelle qui lui est propre. En effet, on ne saurait la confondre avec celle d’un autre corps professionnel tant elle se confond avec la mémoire nationale. Cette imbrication fait que l’histoire de la Turquie est autant habitée par le destin de ses armées que les militaires turcs le sont par l’histoire nationale.

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Il apparaît en outre, au regard de ce qui précède, que la sensibilité des militaires turcs pour l’ordre interne vient de loin, un phénomène qui n’est pas sans rapport avec la professionnalisation du corps des officiers, puisqu’elle permet aux militaires, conscients de leur importance professionnelle, de se considérer comme les dépositaires du pouvoir de l’État et d’inventer leur propre définition de l’intérêt national. Contrairement à ce que développe Samuel HUNTINGTON (1957) pour qui la professionnalisation [16]   - Définie à partir de trois critères en somme bien... [16] est la clef de voûte de la subordination des professionnels des armes au pouvoir civil, tout se passe donc comme si, en concentrant ses propres compétences militaires, le corpus militaire turc suivait sa logique autonome de monopolisation de l’État. En faisant de l’institution militaire le symbole du progrès et de la rationalité, mais aussi du dévouement et du désintéressement, et en l’érigeant en porteur des intérêts universels au sens hégélien, la restructuration historique de l’appareil militaire à partir du début du XIXe siècle contribue à développer chez les professionnels du métier des armes une conscience historique de compétence qui les porte à intervenir dans les affaires publiques avec tout le poids spécifique qui est le leur. Ainsi naquit chez certains militaires l’illusion ou l’ambition d’être les interprètes du « véritable » intérêt national, fût-ce à l’encontre de la volonté régulièrement manifestée de la nation. L’intervention du 27 mai 1960, outre ses motifs corporatifs et indépendamment de ses appuis sociaux (couches citadines, jeunesse estudiantine, bourgeoisie manufacturière), illustre parfaitement cette idée : il est nécessaire, en cas de crise grave, de déterminer quel est l’intérêt supérieur de la nation ; mettant, pour déterminer cet intérêt, la survie et la continuité historique de l’État (éléments quasi mystiques), au-dessus des aspirations populaires profondes (en l’occurrence ici celles de la paysannerie) réputées insuffisamment élaborées.

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Cette prétention de détenir un privilège exclusif d’autorité en tout ce qui concerne les intérêts vitaux de la nation explique aussi pourquoi l’armée accorde malaisément au gouvernement élu une adhésion sans réserve. Sa subordination n’est guère joyeuse et les témoignages de celle-ci s’adressent davantage aux fonctions qu’aux personnes. Cette dissociation intellectuelle entre l’État (incarnation sublimée), dont l’armée assure la survie et interprète (et sert) les intérêts supérieurs, et le gouvernement élu (instance de gouvernance des profanes), qui l’emploie et la paye et à qui elle doit, a priori, une subordination complète, est particulièrement importante tant elle permet à l’armée d’agir politiquement, de se consacrer, de s’absolutiser et de devenir ainsi « la mesure de toutes choses » pour employer le langage nietzschéen. Ainsi, l’intervention en 1960 de jeunes officiers « réformateurs-progressistes » n’a pas de mobiles cognitifs profondément différents de ceux du coup d’État réactionnaire de 1980 organisé par des généraux « conservateurs ». Ces deux tentatives d’instituer « la fin de l’histoire », en ce qu’elles se donnent pour objectifs de geler les luttes, ne définissent pas en réalité une nouvelle orientation politique, mais une claire volonté de défendre la cause et les intérêts de l’État que les militaires s’arrogent la faculté d’interpréter.

II – L’ARMÉE COMME ENJEU DES LUTTES POLITIQUES

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Mais cette volonté hégélienne, pour les militaires, de s’ériger comme « porteurs d’un intérêt universel » ne saurait mettre l’armée à l’abri des mouvements sociaux et des forces politiques civiles. Le militaire et le politique ne sont pas deux mondes qui s’ignorent : non seulement les militaires participent à la conduite de la cité en contribuant à la définition du système de défense et de certains aspects de la politique extérieure, mais ils sont aussi précisément l’enjeu même de batailles politiques. Jouant un rôle d’ « inverseur des courants sociaux », puisque les interventions militaires déclenchent un mécanisme redistributif et influent sur le sens des transferts entre secteurs et groupes d’intérêts, les militaires sont constamment sollicités par les divers aspirants au pouvoir, constituant ainsi un enjeu à travers lequel se polarisent certains intérêts politico-économiques. Le coup d’État de 1980 est à cet égard très significatif : l’expansion relative du marché populaire urbain, indispensable au bon fonctionnement du modèle de substitution aux importations, prend fin dans la deuxième moitié des années 1970. Aussi les tensions sociales s’accroissent-elles en même temps que l’État populiste « régulateur », « intégrateur », mis en place par le coup d’État de 1960, ne peut plus absorber les conflits sociaux. Ainsi, avec le coup d’État de 1980 des généraux conservateurs, le modèle populiste et la législation du travail paternaliste, qui ont remarquablement modifié la répartition du revenu en faveur des travailleurs, sont remplacés par l’ajustement structurel sous l’égide de la haute bourgeoisie industrielle et commerciale au prix d’une forte détérioration de la répartition du revenu national et de la chute radicale des salaires réels des travailleurs (tableau 1).

Tableau 1 - Répartition du revenu, salaires réels (1960-1990)

Note : 1) Dans l’industrie manufacturière ; 2) 1963 et 1989 pour la répartition des revenus ; 3)

intervention militaire.

Calculs établis par Deniz AKAGÜL (2003, p. 6).
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L’approche privilégiée ici diffère donc largement de certaines grilles d’analyse qui considèrent la vie politique turque comme un lieu de confrontation permanente entre les militaires, partisans du système étatique en vigueur, et les civils, acteurs de la « société civile », favorables à une refonte de fond en comble de celui-ci. Or, soumise aux pressions sociétales et sollicitée à l’occasion par des groupes civils, l’armée ne peut rester muette et indifférente devant le tumulte dont elle est précisément l’objet.

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On peut trouver un excellent exemple des pressions incessantes que les civils exercent sur les chefs de l’armée pour leur demander de chasser leurs adversaires, dans le rôle capital joué par certains médias lors du processus du 28 février 1997 qui déboucha sur la chute du gouvernement de Necmettin ERBAKAN. Jamais dans l’histoire de la Turquie, la participation des médias à une intervention militaire n’avait été aussi directe. Les quatre principales chaînes de télévision privées (ATV, Star TV, Show TV et Kanal D), avec leurs prolongements dans la presse écrite (notamment les journaux Hürriyet, Sabah et Milliyet), incitèrent ouvertement l’état-major à éradiquer « l’intégrisme religieux » du gouvernement. Eenquêtes, interviews, comptes-rendus, commentaires, images allèrent ainsi tous dans le même sens et avec le même objectif : délégitimer et discréditer le gouvernement aux yeux de la population et surtout auprès de l’institution militaire, afin de le renverser.

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L’appel aux soldats n’est d’ailleurs pas l’apanage des formations sociopolitiques se classant à droite. Ainsi, au cours des années 1960 et 1970, les jeunes officiers faisaient l’objet de nombreuses tentatives de captation émanant de plusieurs organisations politiques d’extrême-gauche, qui tablaient sur « le progressisme » de l’armée. Dev-Genç (la jeunesse révolutionnaire), très active dans les universités, qualifiait les soldats et officiers de « patriotes » et « jouissait de la sympathie d’un nombre impossible à évaluer, mais réel, de cadets et d’officiers subalternes. Il en fut de même de l’armée de libération populaire turque, issue de la Dev-Genç, dont les partisans s’efforcèrent d’enrôler des militaires » (BAYART et VANER, 1981, p. 55). Certains groupes vont jusqu’à placer tous leurs espoirs dans une alliance avec les militaires « progressistes ». C’est le cas « des forces vives de la nation » (intellectuels et étudiants d’extrême-gauche) qui appelaient de leurs vœux, au cours des années 1960 et 1970, une alliance avec les officiers « patriotes et progressistes », pour une éventuelle révolution « nassérienne » ou « à la péruvienne ».

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L’armée se voit donc assigner des objectifs tant multiples qu’incompatibles, devenant par-là même un enjeu pour les forces civiles qui cherchent à l’aliéner, en situation de tension ou de crise. Aussi des « couples » civilo-militaires se forment-ils. Ainsi, le Parti républicain du peuple (CHP) se reconnaissait dans la lignée représentée par le Comité d’union nationale (MBK) [17]   - L’organisme central des militaires qui s’installèrent... [17] dont les responsables renversèrent le Parti démocrate en 1960. Ce parti eut d’ailleurs, après la dissolution de la junte, le 29 octobre 1961, un rôle de premier plan et gouverna le pays jusqu’en 1965. Mais la faveur obtenue par l’adversaire ne tiédit pas l’ardeur des perdants. Le pronunciamiento de 1971 marque en effet le retour des forces politiques et sociales victimes du réformisme de la junte de 1960. Et, des années plus tard, l’ingérence indirecte de février 1997 sera une revanche des partis de centre battus par les urnes en 1995.

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Il est toutefois primordial de préciser que les tentatives de cooptation des militaires par les forces civiles supposent une certaine passivité des forces armées, qui n’a jamais existé dans le cas turc. Ainsi que le notent Semih VANER et Jean-François BAYART (1981, p. 61), si l’hostilité des auteurs de la « révolution du 27 mai » à l’encontre du Parti démocrate allait de soi, leur attachement au Parti républicain du peuple d’˙Ismet ˙INÖNÜ n’était pas unanime.

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Les militaires sont avant tout les gardiens de l’État, dont les actions et débats tournent tous autour de cette question centrale, vieille de plusieurs siècles : Comment assurer la pérennité de l’État ? Leur objectif principal est de repousser les pressions exercées sur l’État par tout acteur politique dont les formes de perception et d’expression sont jugées indicibles dans les limites de la problématique étatique, et bien que ceci puisse coïncider (et coïncide effectivement) avec les desseins de certains aspirants au pouvoir. C’est ainsi que les militaires entendent « dépolitiser l’État », expression qui va bien au-delà de la rhétorique justificative. En suivant cette grille de réflexion, on peut alors affirmer que, par des interventions entraînant des discontinuités politiques, l’armée écarte du pouvoir les secteurs agro-exportateurs en 1960, les syndicats en 1971, et la nouvelle bourgeoisie provinciale ascendante en 1997. Le coup d’État de 1980 en constitue un autre exemple. Dans les années de terreur et de guerre civile qui ont précédé l’intervention de 1980, la poussée considérable des mouvements revendicatifs de gauche apparaissait aux yeux de l’état-major comme un sujet majeur de préoccupation. Au lendemain du 12 septembre, sous des slogans tels que « libérer les forces du marché », « dépolitiser et désétatiser la société », la politique de réorientation et de réorganisation complète de l’État et de la société, chère aux généraux de la junte, libérait l’État du poids des syndicats et du lest des partis de gauche.

III – L’ARMÉE COMME CORPS NON MONOLITHIQUE

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On s’aperçoit donc que le militaire intervient non seulement dans le champ politique comme sujet, mais également comme objet : de différents côtés de l’échiquier politique, on cherche à tout le moins à l’infléchir ou à peser sur ses prises de position, voire à le conquérir. Toutefois, comme cela a été déjà précisé, cette perméabilité aux luttes politiques civiles ne réduit en rien l’acteur militaire à un instrument passif des forces sociales. L’autonomie relative du champ militaire étant acquise, ce qui se produit comme output (la posture institutionnelle sur le plan politique) au sein du champ n’est jamais le reflet direct des contraintes ou des demandes idéologiques externes, mais une expression réfractée par toute la logique (valeurs, normes, schèmes de pensée) du champ militaire.

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C’est également cette réfraction institutionnelle qui, en imposant une vision (du monde social et de ses enjeux à ceux qui font partie de l’institution) mais également une division (suivant en cela les clivages organisationnels [18]   - Comme l’appartenance aux différentes armées et aux... [18] ), prédétermine les manières « d’agir, de penser, de percevoir et de sentir » de chaque militaire, de chaque armée et, en son sein, de chaque arme.

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L’uniforme et ses attributs constituent à cet égard un espace symbolique où peuvent se lire les différences constitutives des dynamiques internes au champ militaire. L’armée de Terre est largement dominante au sein du champ tant sur le plan décisionnel [19]   - Aucun chef d’état-major n’appartient à la Marine... [19] que sur le plan des effectifs et des budgets [20]   - L’une des caractéristiques les plus saillantes de... [20]  ; elle constitue, à titre d’illustration, le cas exemplaire d’un système très élaboré de signes différenciant armes, subdivisions d’armes et régiments et par lequel chaque arme ou chaque unité signale et marque ses particularités (idéogrammes d’objet de guerre et couleurs identifiant l’arme et la subdivision d’arme, insignes métalliques portés à la poitrine signalant corps d’armée et divisions, etc.). Ainsi, le vert annonce une position dominante, celle de l’infanterie [21]   - Plus nombreuse et plus étendue grâce à ses garnisons... [21] . À côté, le gris signé d’un idéogramme de char, distingue les blindés (un certain élitisme et le sentiment d’appartenir à une arme privilégiée y sont associés), tandis que le bleu marine signale l’arme la plus élitiste en Turquie, à savoir l’artillerie (l’arme savante dotée d’un capital culturel fort, l’arme où le haut establishment militaire se recrute incontestablement le plus).

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Les actes qui s’accomplissent dans le champ militaire renferment donc la référence pratique aux positions et clivages organisationnels où les membres de l’institution, différemment dotés en pouvoir et prestige se rencontrent et rivalisent ; repérable aussi par les petites querelles corporatistes, appelées communément « guerre des boutons », chaque armée, ou arme, cherchant la surabondance des moyens pour telle ou telle autre raison stratégique, demandant un rééquilibrage budgétaire en sa faveur, tente en somme de valoriser son capital militaire. Dotées d’un prestige fort, les classes dites combattantes (infanterie, artillerie, etc.) dominent par exemple les classes dites « auxiliaires » (comme l’intendance), regardées avec dédain et mépris. Cette distinction est ancienne, inscrite dans le vocabulaire argotique militaire et porteuse des rivalités très vives entre armes qui sont constitutives de la culture de l’armée de Terre, de sa nature profondément hétérogène, à rebours de l’image unifiée qui est projetée vers le monde civil.

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Parler de l’armée au singulier ou du corpus militaire comme d’un groupe uniforme ne relève donc pas de l’analyse sociologique mais d’idées préconçues. Derrière les termes aux significations apparemment bien posées, comme « l’armée » ou « les militaires », derrière l’apparente uniformité des tenues et des comportements, se cache en réalité une variété de situations très difficiles à percevoir et à comprendre lorsqu’elles sont uniquement étudiées de l’extérieur. Bien qu’aucune étude comparative n’existe sur ce point, on peut couramment observer que ces différences distinctives contribuent dans une certaine mesure à l’émergence des dispositions tendancielles particulières, surtout lorsqu’il s’agit de l’appartenance à une des trois armées : les officiers de la Marine ou de l’armée de l’Air, par exemple, sont considérés avec mépris comme « officiers de salon », mieux payés que les autres et isolés dans leurs bases, et très réticents à l’égard des idéologies gauchisantes ou d’extrême-droite ; à l’opposé, les officiers de l’armée de Terre ont une image militaire plus familière, de style troupier, moins bien payés, mais plus proches des hommes de troupe et de la population civile, plus sensibles au bien-être populaire et très marqués par l’idée de service public et d’abnégation, ce qui se traduit par un discours franchement paternaliste. Le Comité d’union nationale (MBK) réunissait principalement des officiers de l’armée de Terre (32 sur 38 membres), l’armée de l’Air n’en comptait que trois, la Marine deux et la Gendarmerie un (ÜNSALDI, 2005, p. 232).

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Certains clivages hiérarchiques sont parfois à l’origine de conflits parce qu’ils recouvrent des oppositions de génération. Ainsi, sous l’Empire ottoman, les Jeunes-Turcs, formés par les instructeurs militaires allemands couverts d’un savoir militaire et d’une culture intellectuelle européenne, s’opposaient aux officiers sortis du rang, plus âgés et détenteurs d’une expérience avant tout pratique des choses militaires. Outre même la marche des cadets de l’École de guerre, le 22 mai 1960, contre le gouvernement du Parti démocrate, le coup d’État de 1960 fut fomenté essentiellement par les officiers supérieurs ou subalternes relativement jeunes qui, non seulement appartenaient à une autre génération, mais encore avaient une autre culture, des préoccupations et des valeurs différentes. De même, le Comité d’union nationale formé en mai 1960 se composait de cinq généraux, huit colonels, sept lieutenants-colonels, douze commandants et six capitaines (ÜNSALDI, 2005, p. 237).

33

La distinction majeure entre les officiers d’état-major (Kurmay), diplômés de l’Académie de guerre (Harp Akademisi), l’équivalent du Collège interarmées de défense et de l’IHEDN [22]   - Institut des hautes études de défense nationale [22] français réunis, et les officiers de troupe (Sınıf Subayı), diplômés de la seule École de guerre (Harp Okulu), est tout autant significative. Ces deux corps donnent lieu à des affectations différentes : le premier corps donne accès au généralat tandis que le deuxième ne permet pas d’aller au-delà du grade de colonel. Dans la pratique, ce mécanisme statutaire pose un grave problème puisque, à grade égal, deux officiers se trouvent en fait dans une situation d’inégalité ; l’appartenance au corps des officiers de troupe est un handicap dans l’avancement de carrière par rapport à l’appartenance au corps des officiers d’état-major. On imagine aisément le malaise que provoque une telle situation ; il est probable que ce clivage professionnel suscite chez les officiers de troupe une frustration qui pourrait se traduire par un certain radicalisme ou par un discours réformiste. Ainsi les cinq membres du Comité d’union nationale (MBK) à ne pas avoir suivi les cours de l’Académie de guerre, figuraient parmi les quatorze « radicaux » expulsés du Comité (BAYART et VANER, 1981, p. 46).

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Les clivages dus à des expériences diverses peuvent s’avérer aussi décisifs, lorsqu’il s’agit de la participation à un conflit intérieur ou extérieur. Ainsi les visions sur la question kurde d’un officier de l’armée de Terre servant dans une unité qui a directement participé à la lutte contre le séparatisme kurde seraient, a fortiori, différentes de celles d’un officier de la Marine qui a rarement quitté sa base navale à Istanbul ou Izmir.

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Enfin les coordonnées socio-familiales des militaires peuvent également peser sur leurs représentations du monde social. Une certaine correspondance est particulièrement perceptible entre l’origine sociale, l’expérience professionnelle et l’orientation politique chez les officiers de la Marine. Leur origine citadine et la particularité de l’institution navale (de nombreux déplacements à l’étranger et de nombreuses indemnités en conséquence) semblent coïncider avec la sympathie à l’égard des idées libérales.

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Toutefois, la principale ligne de rupture sociale, de loin la plus importante, susceptible de se traduire en termes politiques est l’origine sociale des sous-officiers, indiscutablement plus humble que celle des officiers. Il semble aller de soi que les officiers doivent provenir des couches moyennes et citadines pour commander les sous-officiers issus des couches populaires, originaires de la campagne, plus sensibles à la culture traditionnelle et à la religion. D’autant que chez les premiers, la conscience d’appartenir à une élite porte les germes d’un esprit de caste. Les lieux les plus flagrants de cette ségrégation facilement repérable sont les quartiers militaires où les relations entre les familles d’officiers et celles de sous-officiers revêtent un caractère particulièrement discriminatoire. À ceci correspond également des partitions d’espaces plus ou moins prononcées en fonction du port ou pas de l’épaulette, les officiers et sous-officiers se restaurant et prenant leurs loisirs dans des espaces différents (mess officiers/mess sous-officiers). Les rapports informels entre ces deux groupes sont également découragés (ÜNSALDI, 2005, p. 226).

IV – AVEZ-VOUS DIT LE KÉMALISME ?

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Malgré ses apparences d’homogénéité, sa discipline, son corps rigide, l’armée ne se présente donc nullement comme une formation sociale d’où toute tension interne serait exclue. Par la diversité de ses origines et de ses structures, par les différences entre les armées, entre les grades, les générations et les carrières, elle offre à ses membres un plus grand horizon d’idées que ce que l’on imagine. Ce pluralisme d’opinions au sein des armées ne doit toutefois pas nous faire oublier la singularité fonctionnelle et organisationnelle de l’institution militaire.

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Sa finalité première étant d’assurer la défense intérieure et extérieure du pays, la survie de la nation ainsi que l’intégrité de l’État, c’est d’abord à ce titre que l’armée intervient dans la vie politique. Mais le sens et le contenu réels de ces décisions extra-militaires ou la façon dont les mobiles institutionnels se manifestent ne sont point prédéterminés [23]   - Il en va de même pour certaines valeurs professionnelles... [23] . La sauvegarde et la pérennité de l’État peuvent prendre alors des directions multiples, impliquant des stratégies d’action et d’alliance fort différentes. Cela peut notamment se traduire par une préoccupation accrue pour le moral des troupes et donc pour le bien-être populaire (réformisme du coup d’État de 1960) ou revêtir la forme d’une croisade franchement antisubversive (intervention de 1980).

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Associée depuis toujours à la gestion du pays, ouverte sur les mutations sociales, l’armée est donc un acteur politique non monolithique dont les possibilités d’action extra-militaire ne découlent en aucun cas des prises de position dictées par une idéologie quelconque (la réalité sociale étant bien plus complexe). De façon générale, plus les armées sont étatisées (en opposition avec des armées sociétales), c’est-à-dire autonomes et insérées profondément dans les structures étatiques (c’est le cas de l’armée turque), plus elles apparaissent comme des appareils à idéologie variable (ROUQUIÉ, 1982, p. 372). Il faudrait donc considérer le kémalisme comme une solidarité corporative, voire un consensus mobilisateur, à l’intérieur de l’institution militaire et sûrement pas comme une idéologie officielle. L’histoire de la Turquie contemporaine est suffisamment riche pour témoigner d’un nombre infini de groupes militaires ou de formations politiques civiles qui s’opposent les uns aux autres mais qui se réclament, tous, avec quelque vraisemblance, d’une même légitimité kémaliste. Le kémalisme a par ailleurs ses propres dynamiques, puisqu’il est avant tout un mouvement historique visant à hisser la Turquie au rang des nations occidentales et recouvrant à ce titre des dynamiques sociales concrètes, plutôt qu’une entité idéale. Ses propres soubassements idéels ne tiennent donc pas lieu d’idéologie par leur consistance. On y trouve des principes fondamentaux de la quasi-totalité des États-nations (intégrité nationale, indivisibilité territoriale), mais aussi le laïcisme du siècle des Lumières, la politique économique des années 1930 (étatisme), ou encore le corporatisme de DURKHEIM (sous le vocable de « populisme ») ; autant de valeurs et de principes épars dont certains, à l’instar de l’étatisme ou du populisme, font déjà partie du passé.

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L’armée n’est ainsi, en tant que telle, ni modernisatrice, ni conservatrice, ni progressiste. Elle peut être tout cela, faire tout cela, contradictoirement et dans un ordre successif très rapproché. Les interventions militaires qui se distinguent radicalement les unes des autres au point de se contredire en témoignent. Ainsi, les colonels socialisants de 1960 sont paradoxalement les généraux fascisants et conservateurs de 1971 et de 1980. Il s’ensuit donc que l’armée réagit face à des situations plutôt qu’elle n’agit en vue de certains objectifs. Les hypothèses stratégiques conjoncturelles acceptées à un moment donné définissent les menaces dont l’évaluation détermine les stratégies d’actions appropriées (modalités d’intervention, mainmise directe ou indirecte, appuis civils escomptés [24]   - Ceci prouve que les militaires ne peuvent pas créer... [24] , etc.). Jugeant la subversion du corps social comme une menace de premier ordre, la junte du 12 septembre 1980 s’embarquait dans un vaste projet de réorganisation et de réorientation complète de la société et de l’État, un projet délibérément appuyé par l’élément religieux considéré comme l’antidote le plus sûr contre les idéologies gauchisantes. Alors qu’en 1997, c’est précisément cet élément religieux qui était dans le collimateur de l’état-major dans sa lutte contre « l’intégrisme islamiste », une lutte soutenue, cette fois, par les forces progressistes et laïques de la société, y compris celles de gauche.

V – LES RAPPORTS ARMÉE-POUVOIR

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Soucieuse de défendre son autonomie et ses privilèges, l’armée est souvent encline, en fonction du rapport global des forces, à tenter de s’assurer des ressources politiques susceptibles de légitimer ses interventions directes et indirectes. On peut souligner à cet égard l’article 35 de la loi du service interne de l’armée, selon lequel le devoir des forces armées est de surveiller et de protéger la patrie turque et la République de Turquie établie constitutionnellement [25]   - « Loi no 211 du 4 janvier 1961 relative au service... [25] .

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Mais comment expliquer ce besoin de légitimation constitutionnelle des militaires ? Après tout, l’armée est la composante de l’État qui dispose de trois avantages politiques décisifs face aux organisations civiles : une organisation efficace (cohésion, hiérarchie), un statut symbolique souvent valorisé et un monopole sur les armes significatives (VENNESSON et CAPLOW, 2000, p. 55). En première analyse, rien ne s’oppose à ce qu’elle exerce directement le pouvoir politique ou qu’elle fonde une nouvelle légitimité et propose un nouveau système de valeurs sur les ruines de l’ancien, à l’instar des régimes autoritaires européens entre 1920 et 1945. La question devient alors : pourquoi les militaires ne gouvernent-ils pas directement ? La réponse est relativement simple : si paradoxal que cela puisse paraître, l’idéologie dominante en Turquie est la démocratie pluraliste et représentative. Même pour les régimes militaires usurpateurs, il s’agit, dans leurs légitimations comme dans leurs objectifs, de l’améliorer, de la renforcer, voire de la protéger, et non pas de l’anéantir ou de la détruire. Lisons bien les premiers communiqués des coups d’État de 1960 et de 1980. Ils traduisent avant tout la plena potentia agendi que s’attribuent les forces armées, et le paternalisme et la fides implicita d’élites militaires vouées à l’État, incarnés dans l’État.

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Le 27 mai 1960 :

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« Attention, attention, soyez à l’écoute, la voix des forces armées à qui vous faites toujours confiance va s’adresser à vous dans une minute. En raison de la crise politique dans laquelle notre démocratie s’enlise et afin d’empêcher une guerre civile de plus en plus éventuelle, les forces armées turques viennent de prendre le pouvoir. Avec cet engagement, les forces armées ont l’intention de résoudre les conflits politiques jusqu’ici insolubles et d’organiser le plus vite possible une élection libre et égalitaire sous son arbitrage objectif [26]   - Souligné par l’auteur. [26] . »

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Le 12 septembre 1980 :

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« En vertu de la loi interne sur les fonctions de l’armée, qui lui donne la mission de sauvegarder la République turque, les forces armées turques ont pris le pouvoir ce matin à 5 heures pour préserver l’intégrité territoriale et l’unité nationale, enrayer la menace d’une guerre civile fratricide, restaurer l’autorité de l’État ainsi que pour faire disparaître tous les obstacles qui empêchent le bon fonctionnement de la démocratie [27]   - Souligné par l’auteur. [27] . Les forces armées turques demandent au pays d’avoir confiance en son armée, sortie de son sein. »

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C’est pourquoi la faible durée des régimes militaires en Turquie s’explique par leur illégitimité telle qu’elle est perçue par les militaires. Quel que soit leur discours, ceux-ci savent fort bien qu’ils ne peuvent aller à l’encontre de la démocratie pluraliste, dont ils doivent finalement se réclamer. Une sorte de « caudillisme à la turca » qui renverrait aux ambitions personnelles de certains chefs militaires et/ou aux déterminants corporatifs institutionnels n’existe donc pas. A contrario, un certain attachement, du moins dans la rhétorique, des « citoyens en uniforme » au système représentatif civil est omniprésent. Si l’on en reste à la définition classique selon laquelle l’usurpation martiale vise, pour l’essentiel, la rupture définitive de la continuité institutionnelle par la force des armes, dans le cas turc « la rupture de légitimité civile provoquée par l’armée n’en est pas véritablement une, puisque les militaires ne cherchent pas à remplacer l’ancienne légitimité par une nouvelle. Ils ne la contestent pas, ils la suspendent » (BOZDEMIR, 1984, p. 111).

48

Par conséquent, le régime militaire en Turquie est transitoire par essence, à la fois en raison de l’idéologie englobante évoquée précédemment, et également en raison de la spécificité générale des appareils militaires dans leur rapport au pouvoir. Les tâches gouvernementales affaiblissant la cohésion interne et réduisant les ressources politiques de l’institution (ROUQUIÉ, 1982, p. 446). Ainsi, le Comité d’union nationale, l’organisme de la junte qui prit le pouvoir en 1960, était impeccablement uni en apparence. Tous les objectifs fixés étaient atteints : le gouvernement démocrate déchu, les cadres militaires adverses éliminés, une nouvelle Constitution réformiste promulguée. Les velléités des « radicaux » du comité d’entreprendre un certain nombre de réformes structurelles sous un régime militaire, brouillèrent pourtant les cartes. Trop fragile pour être durable, le peu d’affinité qui avait uni les auteurs du coup d’État de 1960 fit alors place à une lutte sourde entre les « modérés » et les « radicaux ».

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Une forte politisation peut donc éroder l’unité interne d’une armée et nuire à sa performance dans l’accomplissement de ses missions (VENNESSON et CAPLOW, 2000, p. 56). Dans de tels cas, tout se passe comme si le recours aux civils et la consultation électorale apparaissaient comme la seule solution pour réunifier l’appareil militaire tiraillé par des tendances contradictoires (ROUQUIÉ, 1982, p. 451). Face au danger d’éclatement et de décomposition, le recours au suffrage universel apaise les tensions et refait l’unité interne. En 1980, les forces armées renversaient le gouvernement civil parce que la prise du pouvoir leur semblait l’unique moyen de relever une nation affaiblie socio-économiquement et incapable d’assurer sa propre défense. Trois ans plus tard, elles décidaient de rectifier leur tir et de restituer leur importance aux fonctions spécifiquement militaires ; les difficultés économiques causées par la mise en place de l’ajustement structurel, les tensions internes autant que l’usure du pouvoir les amenant ainsi à se libérer progressivement de leur engagement direct dans les affaires de l’État.

50

Ces contraintes qu’entraînent les tâches gouvernementales expliquent donc pourquoi « le gouvernement direct et non légalisé n’est ni une nécessité ni même une bonne solution » (ROUQUIÉ, 1982, p. 446). Le gouvernement fondé sur la seule force brute est rarement durable. La légitimité politique nécessaire pour se maintenir au pouvoir suppose immanquablement des compromis et arrangements avec des secteurs civils qui écarteraient, in fine, le régime militaire de son état primitif (VENNESSON et CAPLOW, 2000, p. 55). En conséquence, « l’armée ne peut gouverner directement et durablement sans cesser d’être une armée » (ROUQUIÉ, 1982, p. 421). Et « un système militaire permanent est presque une contradiction dans les termes » (ROUQUIÉ, 1982, p. 421). Le cas turc semble grandement le confirmer.

51

Entreprendre de penser le militaire en Turquie, c’est s’exposer constamment à des évidences du sens commun (armée kémaliste, armée modernisatrice, armée laïcisante...) teintées d’oppositions stériles (civil/militaire, État/société civile, armée/société, militaire/politique...) n’échappant que rarement à des discours performatifs de souhaits, d’exhortations ou de reproches. Aussi serait-il judicieux :

52

- si nous souhaitons rendre pleinement intelligible la réalité sociale observée, de cesser de concevoir ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement en Europe « l’exception turque » comme une anomalie ou, mieux, comme un dysfonctionnement du système, dont la correction n’est possible que dans l’Union européenne et par l’Union européenne tant que le pays est, sous-entend-on, inerte, dépourvu de dynamiques internes de changement et donc sans histoire (théorie de l’effet de levier incessamment avancée, mais versant indubitablement dans un ethnocentrisme euphémisé) ;

- de renouer avec la vigilance sociologique et de rétablir la complexité du social dans ses niveaux décisifs d’interaction face aux approches trop strictement juridiques ou politiques (postulat implicite du principe de l’effet de levier prévoyant la transposition pure et simple de l’acquis communautaire pour assurer, « par un coup de baguette magique », la mise aux normes européennes des pratiques locales).

53

Ces énoncés critiques ne signifient pas que les conduites des acteurs sont insignifiantes et sans conséquences, mais que comportements et stratégies ne se programment pas et s’insèrent eux-mêmes dans une réalité sociale englobante. C’est dire, pour simplifier les choses, que le problème, s’il existe, n’est nullement d’ordre juridique mais sociologique : il renvoie au rapport structurel que le champ militaire relativement autonome entretient d’une part avec l’État – la constitution historique d’un microcosme bureaucratique, d’un champ militaire autonome fortement distingué et distinctif et son monopole de la définition légitime des intérêts universels qu’incarne l’État – ; et d’autre part avec le champ politique – lieu de concurrence pour l’État qui s’accomplit à travers et par l’intermédiaire de l’arbitrage du militaire, agissant non pas en usurpateur illégitime mais en substitut de l’État, donc légitime, avec notamment l’effet de censure qu’il exerce sur le reste des joueurs, en veillant scrupuleusement à ce qui est dicible et indicible dans le champ, dé-favorisant tel ou tel joueur au profit de tel ou tel autre. S’ensuivent, entre les acteurs civils et militaires, des interférences, des fusions, partielles ou momentanées, des interpénétrations et des alliances stratégiques à géométrie variable.

54

Enfin, pour ce qui concerne le futur des rapports civilo-militaires en Turquie, le principal défi à relever dans les années à venir pourrait consister, par-dessus tout, à assurer une refonte complète du champ militaire, du point de vue de son insertion à la fois étatique et sociétale, et à former, par là même, un corps des officiers qui ne se croie pas au-dessus de la mêlée et ne se considère pas propriétaire exclusif de l’idée nationale. Encore faut-il que les forces politiques civiles s’abstiennent de frapper aux portes des casernes et que le non-recours au militaire devienne la règle d’or de tous les joueurs politiques.


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Notes

[*]

Sociologue, Post-doctorant à l’IEDES (Université Paris 1).

[1]

- Cumhuriyet Halk Partisi (CHP - 1923/81, 1992...) : Parti républicain du peuple, de centre-gauche, interdit en 1981, refondé en 1992.

[2]

- Demokrat Parti (DP -1945/60) : Parti démocrate, conservateur libéral rural, interdit suite au coup d’État de 1960.

[3]

- Coup d’État militaire fomenté par les jeunes officiers dissidents ; le gouvernement du Parti démocrate déchu, l’Assemblée nationale dissoute, l’organisme de la junte, le Comité d’union nationale (MBK), investit le pouvoir. Le Premier ministre Adnan MENDERES, le ministre des Affaires étrangères Fatih RܸSTÜ ZORLU et le ministre des Finances Hasan POLATKAN sont exécutés par pendaison.

[4]

- Intervention militaire directe respectant la hiérarchie, contrairement à celle de 1960 ; le gouvernement est déchu, l’Assemblée nationale dissoute, tous les partis politiques interdits ; 650 000 gardes à vue ont lieu, 210 000 procès sont intentés et 230 000 personnes condamnées à différentes peines par les tribunaux militaires ; 517 condamnations à mort sont prononcées, 50 exécutées (ÜNSALDI, 2005).

[5]

- Chronologiquement, Turgut ÖZAL a été vice-Premier ministre de la junte chargé de l’économie, leader du Parti de la mère patrie (ANAP), de centre-droite, Premier ministre et Président de la République à partir d’octobre 1989. Il est mort d’une crise cardiaque en 1993.

[6]

- Parti des travailleurs du Kurdistan.

[7]

- Parti de la juste voie (Do˘gru Yol Partisi), de centre-droite, héritier du Parti démocrate et du Parti de la justice, interdits suites aux interventions militaires de 1960 et de 1980

[8]

- Parti de la prospérité (Refah Partisi), d’obédience religieuse, interdit par la Cour constitutionnelle en 1998.

[9]

- Un candidat unique de la majorité, le ministre des Affaires étrangères Abdullah GÜL, a été désigné par le tandem ERDOG˘AN, Premier ministre, et ARINÇ, Président du Parlement, sans aucune tentative de compromis avec l’opposition.

[10]

- Instauré par la Constitution de 1961, dominé jusque-là par les militaires et qualifié maladroitement de « gouvernement de l’ombre ».

[11]

- Dans ses trois dimensions, à savoir la non-ingérence des militaires dans les questions de politique interne, le contrôle démocratique de la politique de défense, impliquant notamment la définition par les politiques du format, des structures et des dépenses de l’armée et, enfin, le contrôle démocratique de la politique étrangère.

[12]

- À l’exception notable des travaux de Kemal KARPAT (1970), Ergün ÖZBUDUN (1966), Metin HEPER et Ahmet EVIN (1988), Walter WEIKER (1963), Ümit Cizre SAKALLIOG˘LU (1997), Taha PARLA (2004), Tanel DEMIREL (2004), Tanıl BORA (2004) et Mehmet Ali BIRAND (1987 ; 1991) qui méritent tout particulièrement d’être retenus. Pour une approche plus historique sur la puissance militaire ottomane voir les travaux de Gabor AGOSTON (2005).

[13]

- À titre d’exemple, voir les travaux de Çetin YETKIN (1995) et de Hikmet ÖZDEMIR (1989).

[14]

- À la différence des kapıkulu, esclaves et serviteurs dévoués au Sultan, ou plus précisément à l’État incarné par le Sultan.

[15]

- Bien que non étudiée sous cet angle, la conscription fut aussi un facteur d’accélération de l’exode rural, en faisant connaître aux jeunes recrues paysannes les attraits de la vie urbaine.

[16]

- Définie à partir de trois critères en somme bien classiques : la possession d’une expertise dans la gestion et l’organisation de la violence, la reconnaissance d’une responsabilité sociale éminente et l’existence d’un esprit de corps.

[17]

- L’organisme central des militaires qui s’installèrent au pouvoir le 27 mai 1960 pour une durée de dix-huit mois.

[18]

- Comme l’appartenance aux différentes armées et aux services distincts, l’origine sociale, l’opposition de génération, de formation et d’expérience.

[19]

- Aucun chef d’état-major n’appartient à la Marine ni à l’armée de l’Air, ce poste étant réservé à l’armée de Terre.

[20]

- L’une des caractéristiques les plus saillantes de l’armée turque est sans doute son caractère terrien, aussi bien dans son organisation (répartition des crédits entre les armées) et sa stratégie que dans son recrutement.

[21]

- Plus nombreuse et plus étendue grâce à ses garnisons couvrant toute l’étendue de territoires, « la reine des batailles » est de loin la base de l’armée de Terre turque.

[22]

- Institut des hautes études de défense nationale.

[23]

- Il en va de même pour certaines valeurs professionnelles telles que discipline, autorité, courage, audace, honneur ou culte du sacrifice, sur lesquelles la plupart des armées modernes continuent de reposer. Contrairement à l’idée communément admise, ces traits culturels ne font en aucun cas des soldats et des organisations militaires des entités mécaniquement conservatrices. L’histoire a montré à plusieurs reprises que les militaires, individuellement ou collectivement, avaient adhéré à des discours, des régimes ou des gouvernements, démocratiques, républicains, socialistes ou même communistes, sans pour autant s’opposer aux valeurs professionnelles de leur institution.

[24]

- Ceci prouve que les militaires ne peuvent pas créer à eux seuls la légitimité indispensable à toute action extra-militaire, sans laquelle un coup d’État pourrait devenir un simple putsch. Les deux coups d’État avortés du colonel Talat AYDEMIR en 1961 et 1963, qui se sont rapidement soldés par un échec en l’absence d’un véritable appui civil, face à la résistance ferme de la coalition adverse regroupant l’état-major et la majorité des partis politiques, en apportent la preuve.

[25]

- « Loi no 211 du 4 janvier 1961 relative au service interne des forces armées turques », texte paru au Journal Officiel de la République de Turquie, volume I, no 10703, janvier 1961, p. 1008. Cet article qui attribue des fonctions extra-militaires à l’armée fut souvent interprété sans difficulté en sorte qu’il fournit une sorte de légitimité à de nombreuses interventions militaires.

[26]

- Souligné par l’auteur.

[27]

- Souligné par l’auteur.

Résumé

Français

Bénéficiaire de l’héritage ottoman, détentrice de privilèges institutionnels, portée par l’exaltation nationaliste et renforcée par l’emprise que la conscription lui offre, l’armée en Turquie est un acteur permanent de la vie politique, un acteur qui, même s’il se retranche périodiquement dans ses quartiers, n’en continue pas moins à l’arrière-plan d’influencer la destinée nationale. Cet article a pour objectif central de saisir le rôle politique des militaires en Turquie et d’en cerner les niveaux décisifs.

Mots clés

  • Militaire
  • politique
  • Turquie
  • armée
  • gouvernement
  • État

English

Political function of the army in Turkey
Beneficiary of the Ottoman heritage, holder of institutional privileges, focus of the nationalist exaltation and powerful through conscription, the army is a permanent actor in the political life of Turkey. Though periodically withdrawn into its headquarters, this actor continues influencing the national destiny behind the scenes. This article intends to understand the political role of the army in Turkey and to distinguish its decisive levels.

Keywords

  • Military
  • policy
  • Turkey
  • army
  • government
  • state

Español

El rol político de la armada en Turquía
Beneficiaria de la herencia otomana y de privilegios institucionales, llevada por la exaltación nacionalista y reforzada por la importancia que le confiere la conscripción, la armada constituye, en Turquía, un actor permanente de la vida política, un actor que, incluso cuando se repliega periódicamente en sus cuarteles, continua influenciando el destino nacional. El objetivo central de este artículo es el de identificar el rol político de los militares en Turquía y analizar sus niveles decisivos.

Palabras clave

  • Militar
  • política
  • Turquía
  • armada
  • gobierno
  • Estado

Plan de l'article

  1. PRÉAMBULE
  2. APPROCHE ADOPTÉE
  3. I – L’ARMÉE COMME DÉPOSITAIRE DE L’HISTOIRE NATIONALE ET DES INTÉRÊTS DE L’ÉTAT
  4. II – L’ARMÉE COMME ENJEU DES LUTTES POLITIQUES
  5. III – L’ARMÉE COMME CORPS NON MONOLITHIQUE
  6. IV – AVEZ-VOUS DIT LE KÉMALISME ?
  7. V – LES RAPPORTS ARMÉE-POUVOIR

Pour citer cet article

ÜNSALDI Levent, « Du rôle politique de l'armée en Turquie », Revue Tiers Monde 2/ 2008 (n° 194), p. 261-279
URL : www.cairn.info/revue-tiers-monde-2008-2-page-261.htm.
DOI : 10.3917/rtm.194.0261


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