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S'inscrire Alertes e-mail - Revue Tiers Monde Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezDANS LE PARTI, DANS LE QUARTIER : LES BRANCHES LOCALES DE L’AFRICAN NATIONAL CONGRESS (ANC)
AuteurVincent DARRACQ [*] [*] Doctorant en Sciences politiques au Centre d’Etude d’Afrique...
suitedu même auteur
L’étude des partis politiques en termes d’organisation, en particulier localement, est un aspect peu développé de l’étude du politique en Afrique. Depuis les transitions démocratiques africaines des années 1990 et la large réintroduction du multipartisme, on constate un regain d’intérêt évident pour les partis politiques africains, acteurs indissociables de ce renouveau démocratique et des compétitions électorales nouvelles, comme en témoigne la parution d’ouvrages thématiques ou de numéros spéciaux de revues (Party Politics, 2005 ; Politique africaine, 2006 ; SALIH, 2003 ; BASEDAU et al., 2007). Mais alors que les approches organisationnelles irriguent l’étude occidentale des partis et que les politistes rivalisent d’imagination pour produire de nouveaux idéaux-types (parti-cartel, parti-franchise, parti moderne de cadres...), les études portant sur l’organisation, le fonctionnement des partis, en particulier à l’échelle locale, sont pratiquement absentes quand on en arrive aux terrains africains [1] [1] - Constat unanime chez GAZIBO, 2006 ; CARBONE, 2006 ;...
suite. Peu de monographies, peu d’analyses organisationnelles [2] [2] - Pour des exceptions, voir LEBAS, 2006, DARRACQ 2008 a...
suite, peu d’études empiriques, peu d’analyses locales.
2 Cet article est une analyse organisationnelle de l’ANC au niveau de sa structure locale, la branche. Pour qui veut comprendre les dynamiques sociales au niveau local en Afrique du Sud, l’ANC est un mouvement politique particulièrement intéressant, en plus du fait qu’il rassemble plus de 60 % des voix aux élections locales et que la majorité des élus locaux du pays sont issus de ses rangs. Il professe en effet une philosophie valorisant l’échelle locale, la branche et les militants, qu’il essaie (difficilement) de traduire dans son organisation et sa structure.
3 Pour cette analyse, nous utiliserons l’idéal-type du parti de masse. Cette notion a été popularisée il y a plusieurs décennies par Maurice Duverger, pour définir ces nouvelles formes de partis politiques issus de l’avènement du suffrage universel et de l’entrée des masses dans la sphère politique (DUVERGER, 1951). Un parti de masse ne se caractérise pas tant par le nombre de ses membres que par des traits organisationnels, en particulier le rôle alloué aux militants et leur participation dans la vie du parti. Les partis de masse sont de grands « consommateurs » de militants, qu’ils s’efforcent de recruter extensivement et d’éduquer politiquement. Les militants sont organisés en branches locales engagées tout au long de l’année dans des activités non-électorales. En retour, ils se voient attribuer un rôle certain dans le processus de décision au sein du parti, en particulier concernant la sélection des dirigeants, la détermination de son agenda et la désignation des candidats aux élections (WARE, 1987).
4 Dans un premier temps, c’est la rhétorique de l’ANC relative au rôle de l’échelle locale qu’il va falloir expliciter. Elle découle d’une trajectoire socio-historique bien particulière : c’est quand il s’est tourné vers l’action et l’organisation de masse que le mouvement s’est imposé comme le vecteur principal de l’opposition à l’apartheid, dans les années 1940-1950, et c’est encore en grande partie l’action de masse des années 1980 menée à l’intérieur du pays par l’United Democratic Front (UDF)* qui a poussé le gouvernement à négocier avec lui. Aujourd’hui, le rôle des branches locales va au-delà du simple cadre électoral : elles doivent être un acteur communautaire primordial, engagées dans des campagnes de terrain, tentant de rallier et mobiliser les organisations de la société civile derrière le programme du parti (I).
5 Cependant, bien peu de branches sur le terrain sont capables de remplir ce rôle. Une grande partie est minée par l’insuffisance des efforts organisationnels, le factionnalisme, et s’avère incapable de maintenir un niveau d’activité suffisant. Pour partiellement illustrer ces faiblesses sur le terrain, nous finirons par une étude de cas portant sur une branche particulière, la branche du ward 18 de Johannesburg, à Eldorado Park, Soweto (II).
I – L’ANC : UN MOUVEMENT DE MASSE
6 En 2007, l’ANC avait 621 237 membres, dans près de 2700 branches locales en activité [3] [3] - Organizational Report, 2007, Conférence nationale de...
suite. L’activité des branches est précisément réglementée : alignées depuis 2001 sur les limites des wards*, les branches sont regroupées en Zones* (rassemblant une dizaine de branches), et supervisées par les organisateurs des bureaux des Régions* (correspondant aux limites métropolitaines) et des Provinces ; elles ont des règles précises à suivre, en termes d’activités, de procédures, de réunions.
7 L’ANC s’efforce de former ses militants et de leur procurer une éducation politique. Un Département de l’Éducation Politique et de la Formation dans le Bureau du Secrétaire Général y est explicitement dédié. Le Bureau provincial du Gauteng a mis sur pied une Ecole politique, où les militants qui le désirent sont formés aux principes et traditions du mouvement, et à des techniques et savoir-faire organisationnels : comment lancer une campagne dans une communauté locale, comment identifier et traiter un problème affectant la communauté, comment interagir avec les différentes organisations locales [4] [4] -Entretien avec Zwelinzima SIZANI, Secrétaire pour l’Education...
suite.
8 Les branches locales et les militants de base de l’ANC ont un rôle reconnu dans le processus de prise de décision au sein de l’organisation. L’ANC se veut « mouvement de participation de masse », « mouvement participatif » [5] [5] - The Character of the ANC, 1997, document de discussion...
suite, où les leaders sont les exécutants des décisions des militants. « En tant qu’organisation démocratique de masse, les politiques de l’ANC sont déterminées par les membres, et les dirigeants sont responsables vis-à-vis des militants selon les procédures stipulées dans la Constitution » [6] [6] - Secretary General’s Report, 2002, Conférence Nationale...
suite.
9 Ainsi, l’ANC présente dans son organisation et ses pratiques un degré certain de démocratie interne déléguée, avec un rôle important des branches locales et des militants de base. Le fonctionnement de la Conférence Nationale, l’organe suprême de l’ANC, est en ce sens significatif. La Conférence Nationale, se réunissant généralement tous les 5 ans, élit les six Officiels[7] [7] - Ces six Officiels sont : le Président, le Vice-Président,...
suite et le Comité Exécutif National (NEC), l’organe dirigeant de l’ANC, et arrête les positions politiques du mouvement. Elle est constituée de plus de 3000 délégués-votants, dont 90 % sont directement des délégués de branche. Chaque branche remplissant les critères de bon fonctionnement envoie à la Conférence un certain nombre de délégués, proportionnellement à son nombre d’adhérents. Ces délégués sont mandatés par leur branche pour défendre les positions de cette dernière vis-à-vis de l’élection des dirigeants et des discussions programmatiques. Déployés dans des commissions thématiques, ils discutent, adoptent, amendent ou rejettent les documents de discussion politique du mouvement, qui ont été distribués et débattus en aval dans les structures du parti, en commençant par les branches. De même, ce sont les délégués qui élisent à la Conférence les Officiels et les membres additionnels du Comité Exécutif National, sur des listes consolidées à l’issue d’un long processus de nomination vertical impliquant les branches, les bureaux régionaux et provinciaux.
10 Dans les mots de l’ANC post-apartheid, la branche locale est présentée comme l’élément central du mouvement : elle est « l’unité la plus importante de l’ANC », « la structure première où tous les membres peuvent participer équitablement à la vie politique du mouvement » [8] [8] - Ibid. ...
suite. Cette insistance sur les structures locales et le caractère participatif du mouvement découle de la conception particulière du pouvoir et de la gouvernance officiellement professées par l’ANC : ce que l’analyste Johannes RANTETE appelle « le paradigme de la libération » (RANTETE, 1998). Dans sa rhétorique, l’ANC ne veut pas seulement diriger et administrer l’État, mais prétend orchestrer la transformation*, changer en profondeur les structures de la société sud-africaine marquée par les inégalités raciales et sociales issues de l’apartheid. Pour un tel objectif, l’outil des structures administratives classiques n’est pas suffisant : les communautés, les citoyens, doivent être impliqués au jour le jour dans un combat quotidien pour la transformation. « L’ANC est un mouvement de masse, dont le devoir est de mobiliser tous les secteurs de la société et les membres de toutes les communautés pour participer au processus de changement social fondamental par l’auto-émancipation » [9] [9] - Organizational Report, 2005, Conseil Général National. ...
suite. D’où l’insistance sur le caractère participatif et populaire : les citoyens doivent « devenir leurs propres gouvernants » ; « la primauté des citoyens dans la participation aux processus de gouvernance, exprimée dans l’idée d’une société centrée sur les citoyens et dans celle d’un processus de transformation dirigé par les citoyens, indique la centralité du concept de démocratie populaire et participative dans notre approche du fonctionnement de l’État démocratique » [10] [10] - Tasks of the National Democratic Revolution and the Mobilisation...
suite.
11 Dans cette conception d’une démocratie enracinée ( « grassroots »), le rôle des branches locales et des militants sur le terrain est primordial. En effet, ce sont eux qui sont censés orchestrer la mobilisation des citoyens et des communautés dans la lutte contre les inégalités. Les branches doivent être « l’avant-garde de leurs communautés » [11] [11] -ANC – People’s Movement and Agent for Change, 2000,...
suite, « les centres nerveux des communautés » [12] [12] - Secretary General’s Report, 2002, Conférence Nationale...
suite, elles sont « l’outil de mobilisation des citoyens dans l’action pour leur propre développement et pour changer les conditions de vie des plus pauvres et vulnérables » [13] [13] - Ibid. Ce type de rhétorique était également employé...
suite. Concrètement, les branches sont censées « s’occuper des problèmes de leur communauté, en collaboration avec les autres groupes et secteurs de la communauté, notamment les civics* » [14] [14] - Tasks of the National Democratic Revolution and the Mobilisation...
suite.
Enjeux de sémantique : mouvement/parti politique
12 Ce caractère démocratique, participatif et populaire que professe l’ANC est incarné dans sa rhétorique par un mot : « mouvement ». Depuis 1994, l’ANC se dit toujours « mouvement de libération nationale » [15] [15] - Building a National Democratic Society – Strategy and...
suite. Ce terme caractérise à la fois des relations de pouvoir internes (rôle des militants dans la prise de décision), un type d’organisation et de modus operandi (importance des branches, campagnes de terrain) et une relation à la société civile (partenariats locaux avec des ONG, des civics, etc). Ainsi, le caractère de mouvement de l’ANC est tout d’abord défini par « notre engagement envers une approche de masse, c’est-à-dire la certitude que les habitants de notre pays doivent être leurs propres libérateurs » [16] [16] - Ibid. ...
suite. Le terme « mouvement » se rapporte aux « masses en mouvement », à « nos efforts pour développer, dans le nouveau contexte national, de nouvelles formes d’activisme populaire et de gouvernance » [17] [17] - Ibid. ...
suite. Pour Kader ASMAL, ancien Ministre de l’Éducation, « à l’ANC, un mouvement est compris comme une organisation dirigée par et pour les masses, tandis qu’un parti politique est dirigé par des élites » [18] [18] -Entretien avec Kader ASMAL, membre du Comité Exécutif...
suite. Pour Rob DAVIES, Deputy-Minister du Commerce et de l’Industrie, « être un mouvement, c’est être présent sur le terrain, c’est être engagé dans l’action de masse, pouvoir faire des campagnes, pouvoir agir localement et conclure des partenariats locaux, avec des organisations communautaires, des ONG, autour d’enjeux sociaux. Être un parti politique électoraliste n’est pas suffisant » [19] [19] - Entretien avec Rob DAVIES, Cape Town, 22/ 08/ 2007...
suite.
13 Pour Asmal, « il y a l’ANC un attachement émotionnel très fort au mot « mouvement », qui relève de l’identitaire, de la passion, du mystique, du philosophique » [20] [20] - Entretien avec Kader ASMAL, cf. supra. ...
suite. Le pôle inverse, le repoussoir, chargé de connotations négatives, est être un « parti politique ». Ainsi, pour un cadre de l’ANC : « Nous sommes toujours un mouvement de libération nationale, parce qu’il y a encore tant à libérer ! Un parti politique social-démocrate à l’européenne ne peut pas corriger les contradictions sociales fondamentales : il essaie de les contrôler. Nous, nous les affrontons ! » [21] [21] -Entretien avec Mark SWEET, directeur de l’ ANC Research...
suite Même s’il a été questionné et remis en cause, notamment au National General Council de 2005, ce caractère de mouvement reste un trait prédominant de l’ANC, de son organisation et de sa culture politique.
Une trajectoire socio-historique particulière
14 On peut s’interroger sur les raisons de cet attachement au caractère de masse de l’ANC, à l’heure où de nombreux politistes ont théorisé depuis plusieurs années déjà le déclin de la forme traditionnelle des partis de masse (supplantés par/évoluant vers les formes de « parti attrape-tout » (KIRCHHEIMER, 1966), « parti électoraliste – professionnel » (PANEBIANCO, 1988), « parti – cartel » (KATZ et MAIR, 2000).
15 Un détour par l’histoire s’impose. L’ANC qui sort de l’illégalité et se rebâtit en 1990 est dépositaire d’une histoire et d’une tradition valorisant la mobilisation et la participation de masse. L’ANC des premières années, après sa création en 1912, est indéniablement une organisation majoritairement bourgeoise et christianisée, au nationalisme modéré, privilégiant des modes d’intervention pacifiés et « élitistes » (pétitions, délégations, etc.), aux structures lâches et intermittentes (WALSHE, 1970). Mais dès les années 1940, devant son insuccès à infléchir la politique du gouvernement, il se lance dans un véritable aggiornamento, en termes d’organisation et de méthodes. Sous la présidence du Docteur XUMA (1940-1949), il s’efforce de mettre sur pied des structures solides, en particulier localement. Aiguillonné par les « Jeunes lions » de l’ANC Youth League toute nouvelle (créée en 1944), il se tourne vers des méthodes plus militantes et la mobilisation de masse : boycotts, manifestations, grèves (MELI, 1988).
16 Ainsi, au début des années 1950, quelquefois en collaboration avec d’autres organisations militantes, il organise de grandes campagnes et manifestations de masse contre les premières mesures de la législation de l’apartheid [22] [22] - Le Group Areas Act (1950), qui instaure la ségrégation...
suite. Le pic en est la Defiance Campaign de 1952 [23] [23] - Allié au South African Indian Congress et au Franchise...
suite. Grâce à ce nouveau visage militant, l’ANC prend un nouveau départ, recrutant des milliers de membres (ils sont 100 000 en 1952) et mettant sur pied des branches locales sur une grande partie du territoire. Même s’il ne réussit pas dans les années suivantes à consolider cet influx militant (notamment à cause de la répression accrue et de capacités organisationnelles insuffisantes), il était effectivement devenu un mouvement de masse, avec une solide base locale, aux effectifs fournis, enclin à la mobilisation populaire et à l’action collective. Avant son interdiction par le gouvernement en 1960, c’est donc clairement sa conversion à l’action de masse qui a fait de l’ANC le mouvement anti-apartheid numéro un, le catalyseur du mécontentement croissant de la population noire face aux nouvelles lois raciales. En 1990, ce sont précisément les anciens Youth Leaguers, les Mandela, Tambo, Sisulu, qui avaient poussé au virage militant des années 1940-1950, qui tiennent en grande partie les rênes du mouvement.
17 De plus, il faut prendre en compte l’impact de l’expérience de l’United Democratic Front (UDF) sur l’ANC qui se reconstruit en Afrique du Sud en 1990, en terme de culture politique, d’ethos, de méthodes d’action. L’action de masse catalysée par l’UDF fut en effet dans les années 1980 l’un des facteurs primordiaux poussant le gouvernement aux négociations. Chapeauté par l’ANC, l’UDF était une fédération hétéroclite de mouvements locaux et sectoriels, opposés au régime de l’apartheid, en particulier aux autorités locales. Son mot d’ordre était la mobilisation locale, autour d’un agenda minimal (refus de l’apartheid), sur tous les enjeux et tous les registres : mouvements sociaux autour des questions du logement, de l’électricité, de l’accès à l’eau, etc. ; associations culturelles, sportives, traditionnelles, étudiantes, etc. Ce renouveau de l’activisme s’accompagnait d’une valorisation de l’échelle locale, de la mise en avant d’idéaux de démocratie participative, derrière le slogan « People’s Power ». Ces pratiques, ces discours ne sont qu’un élément, contesté, de la culture politique ANC à la fois composite et complexe. S’il ne faut pas faire un absolu de la taxinomie distinguant divers groupements ANC et leurs cultures politiques, et ainsi opposer les ex-dirigeants en exil, fonctionnant de manière secrète et hiérarchisée/des anciens détenus de la prison politique de Robben Island, pratiquant le consensus/des leaders UDF empreints de démocratie participative et grassroots, il est cependant indéniable que tous les courants et leaders du mouvement à sa légalisation en 1990 ne partageaient pas les conceptions dominantes à l’UDF sur l’importance de la société civile et de la participation locale (OTTAWAY, 1993). Toutefois, l’héritage de l’UDF reste important dans l’ANC d’aujourd’hui.
18 De plus, il semblait stratégique, en 1990, pour la plupart des leaders de l’ANC redevenu légal, de maintenir un certain degré de mobilisation populaire comme moyen de pression éventuel, arme politique, dans des négociations qui s’annonçaient extrêmement serrées et ardues avec le régime en place [24] [24] -Voir le second entretien de Jeremy CRONIN avec Helena...
suite.
19 Plus généralement, dans le contexte actuel sud-africain post-1994, celui d’un régime démocratique normalisé, il ne faut pas sous-estimer l’atout électoral que constitue, comme pour n’importe quel parti politique de par le monde, une base militante nombreuse, solide et organisée. En effet, malgré le développement des médias de masse et de la communication politique, le militantisme de base reste pour un parti politique un outil électoral important, que ce soit dans les activités de campagne électorale proprement dites, ou à travers les réseaux personnels informels, les discussions de tous les jours, entretenues par les militants. Ceci est vrai en Europe de l’Ouest, où de nombreux partis politiques importants défient les politistes théorisant le déclin des partis de masse et se sont lancés dans de grandes et réussies campagnes de recrutement, tels le New Labour Party de Tony Blair (SEYD, 1999), ou le Parti Socialiste et l’Union pour un Mouvement Populaire (UMP) en France. L’utilité des membres non-actifs, ne participant pas aux activités électorales, est réévaluée à la hausse par les organisateurs de ces partis, en tant que « multiplicateurs de vote », qui « aident le parti par leur impact dans les conversations de tous les jours » (SCARROW, 1996, p. 135), dans leur famille, à leur travail, où ils sont en quelque sorte des agents électoraux informels.
20 Ceci est particulièrement vrai en Afrique du Sud, où beaucoup de citoyens n’ont pas d’accès quotidien à la télévision et à la radio, et sont difficiles à atteindre par des campagnes politiques privilégiant l’utilisation des médias. De fait, les branches locales de l’ANC et les militants de base sont fortement mis à contribution pendant les campagnes électorales : porte-à-porte, réunions publiques dans les communautés, collage d’affiches, participation aux grandes réunions nationales, etc. « Cette base militante, qui nous permet de mener des campagnes électorales sur le terrain, de faire du porte-à-porte par exemple, c’est précieux, et c’est quelque chose que les autres partis politiques sud-africains n’ont pas » [25] [25] - Entretien avec Rob DAVIES, cf. supra. ...
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21 Enfin, disposer d’une importante base militante est pour une organisation politique une ressource considérable, en termes de légitimité. Ainsi Susan Scarrow souligne qu’avoir de grands effectifs « donne un aspect de légitimité populaire et permet à un parti politique d’affirmer qu’il a des liens solides avec le “citoyen lambda” » (Scarrow, 2000, p. 82). Ceci est particulièrement juste dans le cas de l’ANC qui, comme beaucoup d’anciens mouvements de libération nationale, se veut « Mouvement du Peuple », « Parlement du Peuple » [26] [26] - A strategic agenda for organizational renewal, 2007,...
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La présence et l’activité de l’ANC dans les communautés locales
22 Les campagnes locales dans les communautés sont un outil privilégié de l’ANC. Comme le dit un Officiel de l’ANC à Soweto, « l’ANC croit en ses campagnes » [27] [27] - Entretien avec Aubrey MATLE, Président de la Zone 3...
suite. Elles sont « un outil stratégique de mobilisation de masse », « les instruments les plus efficaces pour mener et organiser le peuple sur la voie de la transformation sociale » [28] [28] - Secretary General’s Report, 2002, Conférence Nationale...
suite. Plus prosaïquement, elles permettent également à l’ANC d’attirer de nouveaux militants, et sont toujours couplées à un plan de recrutement.
23 La Conférence Nationale de Mafikeng, en 1997, avait identifié le manque de campagnes locales comme une cause essentielle des difficultés de l’ANC sur le terrain, et avait décidé d’intensifier l’activité locale du mouvement. Depuis, l’ANC a organisé plusieurs campagnes dans les communautés, aux noms différents mais aux profils largement similaires (Vuka, Letsema, Know your neighborhood, Imvuselelo[29] [29] -Les noms en eux-mêmes sont souvent imagés : Vuka signifie...
suite). Dans ces campagnes, les branches doivent identifier les problèmes touchant leur communauté, et s’engager dans des activités collectives pour tenter d’y remédier. Ainsi, pendant une durée donnée, des branches vont se consacrer à la réfection d’écoles, au ramassage d’ordures [30] [30] - Sur la Letsema Campaign, voir LODGE, 2004. ...
suite. Dans le Ward de Woodstock, à Cape Town, la branche se consacre ainsi à la lutte contre la gentrification de l’endroit, s’efforçant d’assister les habitants populaires de ce quartier en pleine mutation sociale. En effet, une population nouvelle, faite de jeunes professionnels, assez aisée, investit depuis plusieurs années ce quartier ouvrier métis proche du centre-ville, entraînant une hausse des loyers et du foncier préjudiciable à la population « historique » [31] [31] -Entretien avec Vanessa HOOD, Présidente de la branche...
suite. La branche se bat pour une part plus grande de logements sociaux dans le ward.
24 Un autre volet de ces campagnes est l’infiltration dans les structures de la société civile locale. Les membres de la branche locale sont ainsi incités à faire de l’entrisme dans les corps qui comptent dans le quartier : bureaux dirigeants des hôpitaux, des écoles, community policing forums*, etc. Dans la même veine, l’ANC s’efforce de recruter des membres influents de la communauté : dirigeants d’ONG en vue, hommes de religion, businessmen, etc. Le but est d’étendre la sphère d’influence de la branche et de promouvoir localement le programme de l’ANC [32] [32] - Entretien avec Jackson MPHAO, Johannesburg Regional Organizer,...
suite.
25 La campagne Imvuselelo, de 2006, est particulièrement intéressante : chaque branche est censée mettre sur pied des structures sectorielles, entre 10 et 11 sous-comités, qui dupliquent les structures du gouvernement local, les positions du ward committee*. Tous les membres de la branche sont affectés à un de ces « départements », dirigés par des membres de l’exécutif de la branche. Quand c’est possible, ces structures doivent être reproduites à l’échelle inférieure des blocs de rue [33] [33] - Ibid. ...
suite.
26 C’est aussi pour connecter l’ANC local aux communautés que les branches doivent organiser toute l’année des réunions publiques, interactives, en sus des réunions de branches ordinaires, dans les quartiers principaux du ward.
27 Pour s’imposer comme un acteur incontournable sur le terrain, les branches ANC sont incitées à jouer le rôle d’intermédiaire entre les citoyens et les pouvoirs publics dominés par l’ANC, à informer les membres de la communauté des programmes de développement initiés par l’administration, à les assister dans leurs démarches administratives. Les branches locales doivent être « des centres d’information pour les communautés » [34] [34] - Secretary General’s Report, 2002, Conference Nationale...
suite. Pour un dirigeant de branche, « nous sommes au pouvoir. En tant que militants nous devons tenir le rôle de conseillers dans la communauté ; nous devons par exemple être capables de conseiller les gens dans leurs démarches, de les orienter vers le département administratif concerné » [35] [35] - Entretien avec Vanessa HOOD, cf. supra. ...
suite.
28 Cette insistance sur le rôle des branches dans la vie de la communauté n’est pas surprenante pour un parti de masse. En Europe, de nombreux partis à forte base militante ont adopté cette stratégie dès les années 1970. Le SPD et la CDU en Allemagne, le Labour Party en Grande-Bretagne insistent en particulier sur l’implication des militants et des structures locales dans la communauté : entreprendre des actions dans le quartier (nettoyer les parcs, s’occuper de personnes âgées, par exemple), positionner des militants dans les structures locales (clubs, associations, Eglises, etc.) où ils sont censés être de véritables ambassadeurs du parti, fournir assistance administrative et conseils, organiser des réunions publiques. Cette nouvelle approche est due à une redécouverte par les organisateurs des partis des vertus du militantisme local, et à l’émergence d’une nouvelle conception du rôle et de l’utilité potentiels des membres (SCARROW, 1996).
29 La branche ANC au niveau local apparaît également comme un agent de socialisation, et un agent de solidarité pour ses membres, en particulier dans les communautés les plus pauvres. Comme le dit une dirigeante de branche, « nous avons une responsabilité sociale envers nos militants » [36] [36] - Entretien avec Vanessa HOOD, cf. supra. ...
suite. Les branches contribuent ainsi aux funérailles des militants dans le besoin ou de membres de leur famille. Elles jouent parfois aussi le rôle d’agence d’emploi : dans les réunions, les élus, les travailleurs publics font circuler les annonces d’emploi dont ils ont eu connaissance de par leurs fonctions. Des réseaux d’entraide s’y constituent [37] [37] - Observation à des réunions de branche, branche Bill...
suite.
II – DE LA DIFFICULTÉ D’ÊTRE UN ACTEUR LOCAL : DES BRANCHES À L’IMPLANTATION ET AUX RÉSULTATS INÉGAUX
30 Sur le terrain, une grande partie des branches ANC se révèle cependant incapable d’être un acteur local dominant et de mobiliser de manière efficace. Les lacunes organisationnelles du mouvement sont ici en cause, ainsi qu’une conception très administrative et « top-down » de la gouvernance, de plus en plus présente à l’ANC, qui marginalise le rôle de la mobilisation de masse et des branches et les prive de substance. De nombreuses branches sont ainsi très faibles, minées par le factionnalisme. Une étude de cas de la branche Bill Jardine, ward 18 à Johannesburg, Soweto, permet d’illustrer ce phénomène.
Les branches ANC : faiblesses locales
31 Malgré ses professions de foi, l’état de l’ANC au niveau local est globalement faible, et les branches sont bien souvent des « coquilles vides », vides d’activité, vides de programmes politiques. En ce sens, le rapport du Bureau du Secrétaire Général pour le National General Council de 2005 est extrêmement franc, et alarmant. Selon lui, seules 50% des branches du mouvement fonctionnent et remplissent les critères définis par la Constitution de l’ANC : Avoir un minimum de 100 membres, avoir organisé dans l’année une réunion annuelle de branche (élisant le bureau exécutif, elles requièrent un quorum : un minimum de 50 % des membres de la branche plus un doit être présent pour que la réunion puisse officiellement se tenir), tenir des réunions mensuelles, etc. Parmi ces 50 % de branches « opérationnelles », « les branches parfaitement organisées sont une minorité, la majorité se contentant de remplir a minima les critères constitutionnels » [38] [38] - Organizational Report, 2005, Conseil Général National. ...
suite. La plupart des branches sont incapables de maintenir une activité solide dans leur communauté et sont largement inactives, en dehors des réunions de branche usuelles ; elles n’ont pas la capacité de mettre sur pied et de développer des programmes d’action locaux.
32 Le problème n’est pas nouveau. La Conférence Nationale de Mafikeng en 1997 avaient identifié les mêmes faiblesses et avait recommandé la mise en place de campagnes locales destinées à donner un nouvel élan aux branches. Le rapport du Bureau du Secrétaire Général de 2005 fait le constat que ces campagnes, malgré quelques bons résultats, n’ont pas été suffisamment soutenues et n’ont pas rempli leurs objectifs. Mal organisées et sans incidence, elles se sont souvent limitées dans les faits à quelques efforts de recrutement, sans que ceux-ci soient vraiment appuyés par un programme d’action local d’implication dans les activités de quartier. Or, « pour mobiliser les militants, le seul moyen, c’est les campagnes sur un enjeu social précis, qui concerne directement leur vie quotidienne. Sans ça, les campagnes de recrutement sont inutiles, car tu ne peux pas consolider ces gains de militants. C’est là qu’est notre faiblesse, à l’ANC ! » [39] [39] - Entretien avec Godfrey OLIPHANT, ANC MP, Cape Town, 12/ 09/ 2007. ...
suite La seule véritable activité de beaucoup de branches se révèle être la réunion mensuelle. Ces réunions elles-mêmes, sans substance et vrai programme d’activité, se résument souvent à des exercices administratifs sans saveur. « Les réunions sont ennuyeuses, consacrées à la paperasse, l’examen de rapports, rien ne s’y passe. Quand tu es nouveau, tu y vas une fois et tu n’y reviens plus » [40] [40] - Ibid. ...
suite. Pour beaucoup d’entre elles, c’est seulement en période électorale qu’elles sont investies d’un programme d’action et que leur activité est ravivée.
33 De fait, le Département consacré à l’organisation du Bureau du Secrétaire Général n’a pas la dimension et les ressources nécessaires pour diriger et super-viser la mise en place de plans d’activité et de mobilisation d’envergure. Il est condamné à réagir, plutôt qu’agir :
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suite.
35 Depuis 1994, comme l’admettent volontiers l’ANC et ses cadres [42] [42] - Entretien avec Joel NETSHITENZHE, Chef du sous-comité...
suite, l’ANC a négligé les tâches organisationnelles, en termes de ressources financières, humaines, intellectuelles. On peut y voir un effet naturel d’un processus objectif : l’ANC, au pouvoir pour la première fois, s’est concentré sur l’apprentissage du gouvernement ; il a par exemple déployé ses meilleurs cadres dans le gouvernement et dans l’administration [43] [43] - Ibid. ...
suite. L’ANC ne s’est pas donné les moyens de gérer son statut nouveau de parti de masse au pouvoir, en particulier en ce qui concerne l’éducation politique des nouveaux membres.
36 Mais est également en cause un facteur subjectif : être au gouvernement a nourri la perception déjà existante avant 1994, dans certains secteurs de l’ANC, que la mobilisation de masse n’est pas indispensable, au moins en ce qui concerne l’exercice du pouvoir. L’ANC, désormais au gouvernement, utilise les outils étatiques et administratifs pour mettre en place son programme ; les campagnes locales autour d’enjeux précis (logement, accès à l’eau, etc.) et l’action de masse ne se justifieraient plus. Jeremy Cronin, Deputy-Secretary duSouth African Communist Party (SACP) et membre du Comité Exécutif National de l’ANC (NEC), décrit ainsi ce sentiment, avec humour :
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suite.
Factionnalisme local
38 Une des manifestations de cette faiblesse du parti au niveau local est le factionnalisme qui a cours dans les branches. Parlant de ce phénomène, le rapport du Bureau du Secrétaire Général de 2005 est sans appel :
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suite.
40 De fait, l’ANC présente plusieurs des caractéristiques internes qui favorisent le factionnalisme intra-partisan : idéologie souple et peu marquée, complexité sociologique (racialement, socialement), membres issus de traditions ou de mouvements politiques variés (des militants revenus de l’exil, des anciens de l’UDF, des membres de COSATU*, du Parti Communiste sud-africain (SACP), etc.) [46] [46] - Sur les facteurs favorisant le factionnalisme intra-partisan,...
suite. Au niveau local, la question se pose avec encore plus d’acuité depuis 2001 et le réalignement des branches avec les limites administratives des wards. Une des conséquences de cette réorganisation a en effet été une plus grande mixité sociale interne des branches : « à présent, de nombreuses branches sont de véritables “Afriques du Sud en miniature”, rassemblant des militants socialement très différents » [47] [47] - Entretien avec Jackson MPHAO, cf. supra. ...
suite.
41 Cependant, ce factionnalisme local interne est le plus souvent, d’après le rapport du Bureau du Secrétaire Général, un combat pour l’accès aux positions de pouvoir et aux marchés publics, qui n’a rien à voir avec les différences en termes d’idéologie ou de culture politique [48] [48] - Organizational Report, 2005, Conseil Général National. ...
suite. De fait, la domination électorale de l’ANC, couplée à la structure du gouvernement local, a fait de la branche ANC un passage obligé pour les positions de pouvoir au sein du gouvernement local et l’accès privilégié aux ressources qui va avec. D’un côté, cela a participé à l’institutionnalisation et la légitimation des branches ANC, et a renforcé la « parti-isation » de la vie politique locale. Mais cela a également attiré à l’ANC de nouveaux militants dont les vraies motivations sont parfois obscures. Surtout, cela a concouru à aiguiser la compétition interne aux branches, au développement de ce factionnalisme local qui mine le niveau local de l’ANC, en particulier dans des contextes de raréfaction des ressources. Pour un cadre local, « l’ANC n’est plus un mouvement de libération nationale : c’est un mouvement pour les carrières ! » [49] [49] - Entretien avec Aubrey MATLE, cf. supra. ...
suite. Pour un député ANC au parlement : « tu serais surpris : il y a des branches dont les réunions ont pour seul objet de savoir comment on va se partager les contrats publics » [50] [50] - Entretien avec Godfrey OLIPHANT, ANC MP, cf. supra. ...
suite. Cette dilution de l’esprit et de l’éthique militante, cet arrivisme local, cette perception d’un mouvement qui « pourrit de l’intérieur » sont des sujets qui inquiètent et qui sont très discutés à l’ANC, au niveau local comme national.
42 Il faut souligner que le factionnalisme à des niveaux supérieurs du parti, régional et provincial en particulier, a également des incidences directes sur l’état des branches. En effet, ce sont les délégués de branche qui élisent aux Conférences régionales et provinciales les exécutifs respectifs ; pour cela, elles doivent être capables de tenir une réunion pré-conférence en respectant le quorum (50 % plus un au moins de présents). Une branche qui ne peut remplir le quorum envoie seulement aux Conférences des observateurs, sans droit de vote. La conséquence est que les dirigeants régionaux et provinciaux n’hésiteront pas parfois à délibérément miner les branches qui ne leur sont pas favorables. Le rapport du Bureau du Secrétaire Général l’établit clairement : « Il y a des cas où les Comités Exécutifs Régionaux (REC) ne travaillent qu’avec les branches qui les soutiennent. Dans les pires des cas, les branches que le REC estime trop critiques sont délibérément minées par le REC, notamment à travers des mesures visant à s’assurer que ces branches ne remplissent pas le quorum ou par d’autres moyens qui empêchent les branches de travailler correctement, en particulier à l’approche des Conférences régionales » [51] [51] - Organizational Report, 2005, Conseil Général National. ...
suite. Il en est ainsi, par exemple, dans l’ANC du Western Cape. Ainsi, avant la Conférence provinciale de 2005, les partisans du Secrétaire général provincial, Mcebisi Skwatsha, ont fait de leur mieux pour s’assurer que les branches de la Cape Town Region soutenant leur adversaire, le Premier de la Province Ebrahim Rasool, ne pouvaient atteindre le quorum et envoyer des délégués [52] [52] - Entretien avec un Officiel de l’ANC de la Cape Town...
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43 Les causes de cette faiblesse des branches ont été abondamment discutées dans le mouvement lors de la préparation de la Conférence Nationale de décembre 2007. Un des documents de discussion les plus importants pour cette conférence, débattu en juin à la Policy Conference préparatoire, est consacré aux problèmes organisationnels de l’ANC, en particulier au niveau local. Il préconise de nombreuses mesures pour remédier aux insuffisances des branches, toutes avalisées par la Policy Conference, en termes de répartition des fonctions, de fonctionnement, de financement, d’éducation politique. Une des propositions importantes destinées à lutter contre l’arrivisme local, est de renforcer les critères préalables à une élection dans l’exécutif de la branche : être inscrit dans la branche depuis un an minimum, suivre la formation politique du parti, avoir consacré un certain temps aux activités bénévoles.
Une branche locale ANC : la branche Bill Jardine du ward 18, Johannesburg [53] [53] - Ce paragraphe est fondé sur des observations personnelles...
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44 L’étude de la branche ANC du ward 18 de Johannesburg peut illustrer toutes (ou presque) les faiblesses potentielles d’une branche ANC. Ce ward sowetan est constitué d’un township métis historique, plutôt de classe populaire, Eldorado Park, et d’un bidonville noir particulièrement déshérité, Slovo Park. Slovo Park a été inclus dans le ward d’Eldorado Park sur décision de la Commission Electorale Indépendante (IEC), avant les élections locales de 2006. L’ANC, qui avait proposé ce redécoupage, estimait qu’il lui serait électoralement favorable et lui permettrait éventuellement de remporter le ward : Slovo Park vote traditionnellement massivement pour l’ANC, ce qui n’est pas le cas d’Eldorado Park. Si, avant l’élection locale de 2006, l’élu local était ANC, c’était après avoir migré du parti d’opposition, la Democratic Alliance (DA)*, après son élection en 2000, profitant de la législation particulière du floor-crossing [54] [54] - Une législation adoptée en 2003 instaure deux périodes...
suite. La branche est donc hétérogène, rassemblant en nombres à peu près égaux des militants des deux quartiers.
45 La composition raciale particulière de la branche a évidemment une incidence sur son fonctionnement. Ainsi, en 2006, la branche a organisé une réunion consacrée spécialement à la question de l’identité métisse, de la place ambiguë des Métis dans la nouvelle Afrique du Sud. Surtout, ce clivage racial se juxtapose à une différenciation sociale (classe ouvrière ou petite classe moyenne d’Eldorado Park/lumpenprolétariat de Slovo Park), organisationnelle et générationnelle (conflits entre l’ANC Youth League et la « maison-mère », les membres actifs de la Youth League étant tous de Slovo Park), qui aboutissent à la présence de deux blocs fortement antagoniques, que l’identité partisane ne suffit pas à transcender. Ainsi, les enjeux de pouvoir interne prennent quasi-systématiquement la forme d’une compétition entre ces deux blocs, pour le pouvoir politique (élection de l’exécutif), la distribution des ressources économiques (les militants de Slovo Park estimaient que l’action de l’élu local et du ward committee ne prenait pas suffisamment en compte les intérêts de leur quartier).
46 Les illustrations sont nombreuses, qui grèvent l’activité de la branche et son efficacité. Ainsi, de nombreux militants de Slovo Park n’assistent pas aux réunions de la branche, qui se tiennent à Eldorado Park, et sont en retour accusés d’organiser des réunions parallèles et non-autorisées. Les méfiances réciproques sont nombreuses (ainsi, ce leader d’Eldorado Park dénonçant avec insistance « les conspirations » des militants de Slovo Park). Dans les réunions elles-mêmes, le « langage du corps » (soupirs, regards, yeux au ciel, etc.) est transparent : ainsi, quand un militant de Slovo Park, souvent mal habillé, s’exprime dans un anglais parfois laborieux, il faut voir les regards de commisération, voire de mépris, qu’il s’attire, avant, souvent, de se faire rabrouer par un leader d’Eldorado Park, qui s’oppose violemment à ce qu’il vient de dire et lui dit qu’il n’a rien compris au problème.
47 La dernière élection de l’exécutif de la branche a mis aux prises les deux blocs, avec chacun leurs candidats. L’action de la branche est minée : ainsi, en juillet 2006, lors de l’élection du ward committee, la grande majorité des militants de Slovo Park quitta la salle quelques minutes avant le déroulement de l’élection, se plaignant de ne pas avoir été consultés pour la nomination des candidats de la branche. À cause de cette défection, l’ANC échoua à conquérir plus d’un poste dans le ward committee, les autres positions revenant à un civic local[55] [55] - Observation de l’élection du ward committee du ward...
suite. Les divisions internes (les militants de Slovo Park étant eux-mêmes divisés entre eux), l’absence de collaboration, les méfiances réciproques sont la cause d’un échec électoral et organisationnel récurrent.
48 La branche est également touchée par le factionnalisme lié à la compétition pour les positions. L’élu local sortant, à l’origine issu du DA, a ainsi été très mal accueilli par les leaders de la branche lorsqu’il a rejoint l’ANC et la branche. D’ailleurs, après qu’il a été désigné par la branche comme son candidat pour l’élection locale de mars 2006, les membres de l’exécutif ne se sont pas engagés dans sa campagne électorale qui a suivi. La campagne a été ainsi notoirement insuffisante et l’élection perdue. De même, alors qu’un des volets de la récente campagne Imvuselelo est de recruter dans les branches des membres influents du quartier, des « opinion-makers », ces derniers sont finalement extrêmement mal reçus par les leaders en place, qui les perçoivent comme une menace, lorsqu’ils participent aux réunions de branche. Ainsi, à l’une d’elles où venaient pour la première fois deux militants avec un profil et une visibilité locale élevés (un dirigeant de Comité scolaire et un pasteur), ces deux derniers furent systématiquement et violemment contrés par les leaders de la branche à chaque prise de parole.
49 Les exemples flagrants d’usage de la branche à des fins personnelles sont également nombreux. On peut citer le cas des responsables d’une entreprise locale de peinture, venus participer aux réunions de branche, et s’y plaignant qu’ils manquaient de travail. Ils ont obtenu, sur suggestion de la branche au membre ANC du Comité du Maire* afférent, un contrat de marché public qui leur a permis de lancer leur entreprise, aujourd’hui très rentable. Depuis, on ne les a plus aperçus dans aucune réunion de branche.
50 Les militants les plus expérimentés partent d’eux-mêmes et cessent d’être actifs, désillusionnés par cet état de fait et ces pratiques, ou sont délibérément marginalisés par les nouveaux leaders. Les conséquences de ces manquements sont visibles : la branche est ainsi l’une des moins efficaces de Soweto, une de celles où le nombre de militants est le plus bas, qui ne met en place aucun programme d’action dans son ward, qui est même incapable de mobiliser les ressources humaines pour mener à bien une campagne électorale (pas de porte-à-porte, des réunions inefficaces) [56] [56] - Caricaturalement, l’auteur se souvient s’être déplacé...
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51 Comme l’a souligné Giovanni Carbone, l’analyse des partis politiques est, plus que tout autre domaine de la science politique, tributaire de concepts et d’outils théoriques développés pour des contextes occidentaux (CARBONE, 2006). Cela soulève des questionnements légitimes sur la validité et l’utilité de ces hypothèses et de ces modèles pour l’étude des partis politiques en Afrique. Disposons-nous des concepts nécessaires pour parler des partis politiques africains ?
52 Pour sortir de ce dilemme, nous pouvons suivre Mamadou GAZIBO, qui prescrit une posture œcuménique et heuristique : « s’approprier la littérature de la science politique mainstream » tout en la combinant à « une démarche empirique attentive à ce que les terrains ont à montrer » (GAZIBO, 2006). Dans une perspective organisationnelle, cette posture met l’accent sur la nécessité impérieuse d’études empiriques, seules à même de tester, de valider, d’hypothéquer ou de compléter les concepts existants. Ceci est d’autant plus vrai qu’avec le diffusionnisme des modèles d’organisation (autant au niveau théorique, grâce à la visibilité des travaux politistes dans l’espace public (GIDDENS, 1997), qu’au niveau pratique, grâce aux interactions et aux influences mutuelles, à l’échelle internationale, entre partis), des partis politiques sont prompts à se réclamer de modèles organisationnels consacrés par les travaux scientifiques ou qui ont fait leurs preuves sous d’autres cieux, dans d’autres partis. Il s’agit alors, grâce à des études empiriques, quasi-anthropologiques, de dissocier le « formel » d’un parti (sa constitution, ses statuts, ses règlements) de son fonctionnement concret, des dynamiques internes, des dynamiques locales, qui s’articulent aux règles formelles et les « retravaillent ». Ceci pose les bases d’une approche sociologique et inductive, basée sur des études monographiques (GAZIBO, 2006).
53 Pour appréhender l’ANC et son organisation locale, j’ai utilisé le concept de parti de masse. Celui-ci s’est révélé fructueux pour étudier la rhétorique et la culture politique du parti, et ses modes d’organisation et de fonctionnement, en particulier localement. Les structures locales de l’ANC sont un acteur communautaire à part entière, même si elles n’ont pas toujours la capacité d’être cet acteur local « dominant », ce catalyseur de la vie sociale que décrivent les écrits sur le parti de masse (et que prêchent les documents officiels du mouvement).
54 On a montré ailleurs comment les règles et les structures de démocratie interne à l’ANC permettent un minimum de responsabilisation des gouvernants du pays aux structures du parti et aux militants, par la compétition interne (DARRACQ, 2008a et b) ; dans un système de parti-dominant, où l’ANC n’est pas menacé électoralement, ces mécanismes sont précieux. Cette situation de domination de l’ANC se retrouve localement dans la plupart des grandes villes sud-africaines : on peut alors se demander dans quelle mesure les branches locales de l’ANC contribuent au programme et aux politiques des autorités locales et font rendre des comptes à des dernières.
Bibliographie
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Notes
[ *] Doctorant en Sciences politiques au Centre d’Etude d’Afrique Noire (CEAN). CEAN - IEP de Bordeaux, 11, allée Ausone, Domaine universitaire, 33607 Pessac Cedex. Mél : v.darracq@ifas.org.za ; vincentphd@yahoo.com ; Tel : 06 61 36 31 19.
[ 1] - Constat unanime chez GAZIBO, 2006 ; CARBONE, 2006 ; BASEDAU et al., 2007.
[ 2] - Pour des exceptions, voir LEBAS, 2006, DARRACQ 2008 a et b.
[ 3] - Organizational Report, 2007, Conférence nationale de Polokwane.
[ 4] -Entretien avec Zwelinzima SIZANI, Secrétaire pour l’Education politique et la Formation au Bureau provincial de l’ANC du Gauteng, 15/11/2006.
[ 5] - The Character of the ANC, 1997, document de discussion pour la Conférence Nationale de Mafikeng.
[ 6] - Secretary General’s Report, 2002, Conférence Nationale de Stellenbosch.
[ 7] - Ces six Officiels sont : le Président, le Vice-Président, le président de séance (chairperson), le Secrétaire Général, le Vice-Secrétaire Général et le Trésorier.
[ 8] - Ibid.
[ 9] - Organizational Report, 2005, Conseil Général National.
[ 10] - Tasks of the National Democratic Revolution and the Mobilisation of the Motive Forces, 2000, document de discussion pour le Conseil Général National de Port Elizabeth.
[ 11] -ANC – People’s Movement and Agent for Change, 2000, document de discussion pour le Conseil Général National de Port Elizabeth.
[ 12] - Secretary General’s Report, 2002, Conférence Nationale de Stellenbosch.
[ 13] - Ibid. Ce type de rhétorique était également employé par les partis politiques au pouvoir dans les régimes africains nouvellement indépendants des années 1960. Rupert Emerson parle du « parti utilisé comme le cristallisateur pour mener les communautés locales dans le combat pour leur développement et améliorer leurs conditions de vie » (EMERSON, 1966).
[ 14] - Tasks of the National Democratic Revolution and the Mobilisation of the Motive Forces, 2000, document de discussion pour le Conseil Général National de Port Elizabeth.
[ 15] - Building a National Democratic Society – Strategy and Tactics of the ANC, 2007, document de discussion pour la Policy Conference.
[ 16] - Ibid.
[ 17] - Ibid.
[ 18] -Entretien avec Kader ASMAL, membre du Comité Exécutif National (NEC), Cape Town, 11/10/2006
[ 19] - Entretien avec Rob DAVIES, Cape Town, 22/08/2007
[ 20] - Entretien avec Kader ASMAL, cf. supra.
[ 21] -Entretien avec Mark SWEET, directeur de l’ ANC Research Unit au Parlement, Cape Town, 02/11/2006
[ 22] - Le Group Areas Act (1950), qui instaure la ségrégation raciale géographique ; le Suppression of Communism Act (1950), qui, sous prétexte de lutter contre le communisme, met en danger la liberté d’association ; le Native Laws (Amendment) Act (1952), qui règlemente l’accès des Noirs aux zones urbaines ; le Bantu Authorities Act (1952), qui remet sur pied des autorités traditionnelles plus ou moins fantoches.
[ 23] - Allié au South African Indian Congress et au Franchise Action Council du Cap, l’ANC organise cette campagne de masse (manifestations, boycotts, grèves) qui dura plusieurs mois, contre le Group Areas Act et le Suppression of Communism Act.
[ 24] -Voir le second entretien de Jeremy CRONIN avec Helena SHEEHAN, disponible sur le site http://www. comms.dcu.ie/sheehanh/za/cronin02.htm.
[ 25] - Entretien avec Rob DAVIES, cf. supra.
[ 26] - A strategic agenda for organizational renewal, 2007, document de discussion pour l’ANC Policy Conference.
[ 27] - Entretien avec Aubrey MATLE, Président de la Zone 3 (Eldorado Park – Pimville) de la Région ANC de Johannesburg, 06/12/2006.
[ 28] - Secretary General’s Report, 2002, Conférence Nationale de Stellenbosch.
[ 29] -Les noms en eux-mêmes sont souvent imagés : Vuka signifie « Réveille-toi », Imvuselelo « Revivre ».
[ 30] - Sur la Letsema Campaign, voir LODGE, 2004.
[ 31] -Entretien avec Vanessa HOOD, Présidente de la branche ANC de Woodstock, Cape Town, 15/10/2006.
[ 32] - Entretien avec Jackson MPHAO, Johannesburg Regional Organizer, Johannesburg, 14/11/2006.
[ 33] - Ibid.
[ 34] - Secretary General’s Report, 2002, Conference Nationale de Stellenbosch.
[ 35] - Entretien avec Vanessa HOOD, cf. supra.
[ 36] - Entretien avec Vanessa HOOD, cf. supra.
[ 37] - Observation à des réunions de branche, branche Bill Jardine, Ward 18, Johannesburg (Eldorado Park, Soweto), février - juillet 2006.
[ 38] - Organizational Report, 2005, Conseil Général National.
[ 39] - Entretien avec Godfrey OLIPHANT, ANC MP, Cape Town, 12/09/2007.
[ 40] - Ibid.
[ 41] - Ibid.
[ 42] - Entretien avec Joel NETSHITENZHE, Chef du sous-comité de l’Education politique du Comité National Exécutif de l’ANC, Pretoria, 12/12/2006.
[ 43] - Ibid.
[ 44] - Deuxième entretien de Jeremy CRONIN avec Helena SHEEHAN.
[ 45] - Organizational Report, 2005, Conseil Général National.
[ 46] - Sur les facteurs favorisant le factionnalisme intra-partisan, voir BELLER et BELLONI, 1978.
[ 47] - Entretien avec Jackson MPHAO, cf. supra.
[ 48] - Organizational Report, 2005, Conseil Général National.
[ 49] - Entretien avec Aubrey MATLE, cf. supra.
[ 50] - Entretien avec Godfrey OLIPHANT, ANC MP, cf. supra.
[ 51] - Organizational Report, 2005, Conseil Général National.
[ 52] - Entretien avec un Officiel de l’ANC de la Cape Town Region, 03/10/2006.
[ 53] - Ce paragraphe est fondé sur des observations personnelles des réunions de la branche (mars-juillet 2006), et sur des entretiens avec Aubrey MATLE, Président de la Zone 3 (Eldorado Park - Pimville) de la Région* ANC de Johannesburg.
[ 54] - Une législation adoptée en 2003 instaure deux périodes de 15 jours par mandat électif, pendant lesquelles les élus peuvent passer d’un parti politique à un autre, en gardant leur mandat. Cela a bien évidemment bénéficié en premier lieu aux partis les plus puissants, l’ANC et, dans une moindre mesure, le DA, le principal parti d’opposition.
[ 55] - Observation de l’élection du ward committee du ward 18, Eldorado Park, Soweto, 13/07/2006.
[ 56] - Caricaturalement, l’auteur se souvient s’être déplacé plusieurs fois de suite pour assister à des réunions de la branche, annulées sur le moment quand, devant la porte du local, les responsables se rendent compte que personne n’en a les clés.
Résumé
Cet article traite de l’organisation locale de l’African National Congress (ANC). Il se focalise sur les branches locales du parti, le rôle qui leur est dévolu dans les structures du parti, leur activité dans les communautés. S’appuyant sur le modèle conceptuel du parti de masse et sur une approche empirique, il se veut une contribution à l’analyse organisationnelle des partis politiques en Afrique, domaine largement délaissé.Mots-clés
African National Congress, analyse organisationnelle, parti politique, Afrique du Sud, Afrique
In the party and in the township : the African National Congress’ local branches
This article deals with the African National Congress (ANC)’ s local structures. It focuses on the ANC local branches : their role for the party, their local activity. It relies mainly on the mass party model and on empirical analysis and is a contribution to the organizational analysis of African political parties, a field largely neglected.Keywords
African National Congress, organizational analysis, political party, local politics, South Africa, Africa
En el partido, en el barrio : las ramas locales del African National Congress (ANC)
Este artículo aborda la organización local del African National Congress (ANC). Está centrado en el estudio de las ramas locales del partido, el rol que les es atribuido en las estructuras del partido y su actividad en las comunidades. Apoyándose sobre el modelo conceptual del partido de masas y sobre un enfoque empírico, su objetivo es contribuir al análisis organizativo de los partidos políticos en África, un ámbito ampliamente relegado.Palabras clave
African National Congress, análisis is organizativo, partido político, Sudáfrica
PLAN DE L'ARTICLE
- I – L’ANC : UN MOUVEMENT DE MASSE
- II – DE LA DIFFICULTÉ D’ÊTRE UN ACTEUR LOCAL : DES BRANCHES À L’IMPLANTATION ET AUX RÉSULTATS INÉGAUX
POUR CITER CET ARTICLE
Vincent Darracq « DANS LE PARTI, DANS LE QUARTIER : LES BRANCHES LOCALES DE L'AFRICAN NATIONAL CONGRESS (ANC) », Revue Tiers Monde 4/2008 (n° 196), p. 779-796.
URL : www.cairn.info/revue-tiers-monde-2008-4-page-779.htm.
DOI : 10.3917/rtm.196.0779.




