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Revue Tiers Monde

2009/2 (n° 198)

  • Pages : 220
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782200926014
  • DOI : 10.3917/rtm.198.0245
  • Éditeur : Armand Colin

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Ayant commencé sa carrière en Inde à Calcutta pour la terminer entre Cambridge et Harvard, le professeur Amartya SEN est un spécialiste reconnu de la théorie du choix social. Sur cette base, il a réhabilité la dimension éthique de l’économie en l’orientant, plus particulièrement, vers une nouvelle vision du développement. Cela l’a conduit à réfléchir sur un mode de développement qui privilégie la liberté considérée tout autant comme finalité que comme moyen : son raisonnement est ainsi centré sur le concept de « capabilité ». Ce néologisme exprime la capacité à agir, et à être, que détiennent les personnes sous une double forme de fonctionnements effectifs, et observables, et de libertés potentielles de choix entre différentes alternatives. Dans ce cadre, l’économie du développement a pour finalité de rendre les êtres humains plus « capables » de mener une vie souhaitée et acceptable, car correspondant à leurs aspirations. Elle ne se cantonne plus uniquement à l’accumulation de capital et à la gestion de biens et de services.

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Le souci de justice sociale a amené A. SEN à préconiser un développement qui renforce de manière équitable les capabilités individuelles et collectives des populations. En cela, il reconnaît la validité des critères de justice du philosophe John RAWLS dans sa Théorie de la justice (1971) qui, par le biais du principe de différence, veille à ce que les catégories les plus pauvres soient favorisées de manière ordonnée et lexicographique (par la « procédure du leximin »), dans la répartition des ressources. Il préconise, simplement, de privilégier l’égalité des capabilités par rapport à l’accès aux ressources, même si celles-ci recouvrent des biens dits « premiers » comme les droits et libertés de base, les pouvoirs, etc.

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Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) s’est fortement inspiré de l’ensemble de ces travaux pour mettre en place les politiques correspondantes de « développement humain ». Des politiques dont les éléments constituants sont régulièrement présentés dans les rapports annuels mondiaux sur le développement humain, et dans de multiples rapports nationaux qui sont élaborés par des équipes locales de la plupart des pays émergents ou en développement. Cette influence générale sur la conception des politiques publiques, amorcée au début des années 1990, a fortement contribué à sa notoriété car elle établissait un lien systématique entre une démarche théorique justifiant les libertés et une pratique de développement.

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Cette vision novatrice, tout en étant critique de l’utilitarisme, reste cependant fortement marquée par le raisonnement propre à la théorie du choix social. Le prix Nobel d’économie lui a été accordé, en 1998, pour ses contributions à l’économie du bien-être, à l’analyse du choix social, à l’étude économique des famines et à l’évaluation de la pauvreté et des inégalités.

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Ses travaux, tout comme ceux de J. RAWLS d’ailleurs, n’ont pas toujours été reconnus et même souvent fortement contestés, particulièrement en France. Néanmoins, cette dimension éthique du développement a été intégrée progressivement. L’objectif étant d’en tester la pertinence face aux politiques d’ajustement structurel.

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Le dossier proposé dans ce numéro de la Revue Tiers Monde a pour but d’exposer de façon critique les orientations de la pensée d’Amartya SEN. Il examine, dans une première partie, les grandes étapes qui ont marqué l’élaboration de sa pensée, ce qui permet de s’interroger sur sa cohérence, d’en examiner les apports et les limites. Diverses propositions et recherches visant à les compléter, voire même à en dépasser la vision actuelle, sont en train d’émerger. Elles seront présentées dans une deuxième partie. Enfin, six communications sont jointes à ce dossier. Toutes se situent dans ce regard critique sur les écrits d’A. SEN, pour en faire ressortir les limites et contradictions et, partant de là, pour ouvrir des pistes d’orientation de recherches nouvelles. Elles sont présentées sous la forme d’une série de résumés articulés dans la troisième partie de cette introduction.

I – PRINCIPALES ÉTAPES DE LA PENSÉE D’AMARTYA SEN

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A. SEN effectue ses premières études de BA [1][1]  - Bachelor of Arts, diplôme correspondant à la li... (1953) à Calcutta, puis les poursuit à Cambridge avec l’obtention d’un BA (1955). Ces études le conduiront à l’obtention d’un doctorat (PhD 1959) sous la direction de J. ROBINSON dont la thèse porte sur le choix des techniques dans les fonctions de production. Un travail qui s’inscrit dans le cadre de la fameuse « controverse des deux Cambridge » portant sur la valeur et la répartition.

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A. SEN a participé aux débats correspondants. Il relate d’ailleurs avec humour, dans divers articles, le traumatisme « initié par le Pandit Sraffa » défendant la vision néo-ricardienne de l’université de Cambridge, en Angleterre, face à la vision néoclassique de l’Institut de technologie du Massachussetts, États-Unis. Ces débats l’ont néanmoins sensibilisé aux conséquences sociales des alternatives techniques et ont renforcé son intérêt pour l’analyse des inégalités.

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À l’issue de ses études à Cambridge, il devient professeur d’économie en Inde à Jadavpur University, Calcutta (1956-1958). Il retourne à Cambridge au Trinity College après l’obtention d’une bourse qui lui permettra de faire des études de philosophie morale et politique (1958-1963). Il sera ensuite professeur d’économie dans de nombreux établissements, notamment à la Delhi School of Economics (1963-1971), la London School of Economics (197l-1977), l’université d’Oxford (1977-1980). Il deviendra professeur d’économie politique à l’université d’Oxford (1980-1988), professeur d’économie et de philosophie à l’université d’Harvard (1987-1998). Ces dernières années le voient partager son temps entre le Trinity College de l’université de Cambridge et l’université d’Harvard où il participe à la Global Equity Initiative.

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L’examen de sa production scientifique permet de distinguer quatre grandes étapes dans l’évolution de ses idées. Chaque étape est marquée par quelques articles fondateurs qui en définissent l’orientation. Les articles seront ensuite repris dans des ouvrages de compilations et initient une réflexion qui va en s’approfondissant.

1 – Du choix social comme fondement théorique

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La première étape est marquée par les recherches sur le choix social, thème auquel A. SEN commence à s’intéresser à partir de 1964 et qui, à travers une démarche axiomatique reliée à une réflexion philosophique, a marqué sa façon de raisonner en économie. Ces travaux sont effectués en parallèle avec les recherches sur l’économie du bien-être qui l’amènent à s’intéresser, de manière complémentaire, au problème de la mesure de la pauvreté et des inégalités

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La théorie du choix social énonce les conditions qui font qu’un ensemble d’individus, se situant au sein d’une collectivité, puisse combiner de manière rationnelle leurs préférences, ou priorités, naturellement divergentes afin d’engendrer une préférence collective unique, ou une priorité, partagée par tout le monde. Autrement dit, il s’agit de voir comment obtenir une préférence collective, alliant morale et rationalité, à partir de l’agrégation des diverses préférences individuelles.

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Ce questionnement tire son origine des travaux de mathématiciens français du XVIIIe siècle : J.-C. DE BORDA et N. DE CONDORCET. Le « paradoxe de Condorcet » montre que la décision obtenue par un vote à la majorité n’est pas forcément cohérente avec les choix effectués par les individus, la transitivité des choix n’étant plus garantie.

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Allant plus loin, K. ARROW (1951, 1963) élabore un « théorème d’impossibilité » qui montre qu’on ne peut passer de choix individuels à un choix collectif sans transgresser soit la morale, quelqu’un imposant son choix à la collectivité, soit la rationalité en modifiant la cohérence des choix individuels. Il affirmera même que « si on ne fait pas d’hypothèses a priori sur la nature des ordres individuels, il n’y a aucune méthode de vote qui puisse surmonter le paradoxe (...), ni le vote plural, ni un quelconque système de représentation proportionnelle aussi compliqué soit-il ; de la même façon, le mécanisme du marché ne crée pas un choix social rationnel ». Revenant, par la suite, sur les quatre conditions dites UPID  [2][2]  - Ces conditions sont : Universalité « Unrestricted... du théorème d’impossibilité d’ARROW, A. SEN apportera des précisions concernant la condition d’indépendance du choix collectif par rapport au cheminement des individus.

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Avec le « paradoxe du parétien libéral », A. SEN (1970) montrera qu’en réduisant les conditions à l’universalité (U) (tous les choix sont possibles) et à l’unanimité parétienne (P) (on ne peut augmenter le bien-être d’une personne sans réduire celui de quelqu’un d’autre) et en ajoutant la liberté minimale (chaque individu retrouve au moins une de ses préférences dans la préférence collective), on ne peut trouver de solution de choix collectif. Autrement dit, on ne peut être en même temps libéral, en voulant la liberté de choix pour tous, et parétien, en veillant à ce que toute amélioration de bien-être pour quelqu’un ne réduise pas le bien-être de quelqu’un d’autre.

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Ce résultat a été à l’origine d’une forte querelle entre l’école du choix social et celle du choix public ( « Public Choice »). Cette dernière, représentée par BUCHANAN et TULLOCK (1962) considère la politique comme un marché et oppose son analyse positive à la théorie « normative » d’ARROW et de SEN.

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Cette période a permis à A. SEN de développer une réflexion axiomatique, tout en cherchant des informations plus étendues notamment sur les questions d’inégalités sociales.

2 – Des droits d’accès à l’approche par les capabilités

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Cette deuxième étape commence à la fin des années 1970. Elle se caractérise par le passage d’une démarche théorique issue des théories du choix social et de l’économie du bien-être, vers des problématiques plus empiriques de l’économie du développement. Des problématiques qui portent sur la situation des femmes face à la présence de fortes inégalités sexuées et sur l’accès des plus pauvres à la nourriture en situation de famine généralisée. Dans les deux cas, elles soulèvent la question plus générale de l’accès équitable à un certain nombre de biens et services fondamentaux. Une question qui implique de remettre en cause certains des fondements éthiques des travaux précédents sur le choix social.

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Dans ses premières études empiriques, A. SEN (1976) examine la répartition alimentaire au sein des ménages et la façon dont s’opère l’accès à la nourriture. Il montre ainsi les biais sexués qui s’instaurent au détriment des femmes et les conséquences qui en résultent en termes de nutrition et de santé, conduisant à une différence dans la longévité féminine mesurée par l’espérance de vie. Cette surmortalité féminine, qui touche en premier lieu les petites filles, l’amènera par la suite à dénoncer, avec d’autres auteurs, le déficit systématique de femmes qui en résulte pour les sous-continents indien et chinois. Il insiste alors sur l’importance de l’accessibilité à un certain nombre de biens et services fondamentaux et sur la capacité souvent biaisée qu’ont les femmes à se procurer ces biens.

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Or, c’est ce même problème d’accessibilité à la nourriture qui se pose pour les populations pauvres confrontées à des situations de famine (SEN, 1977a). A. SEN propose alors un modèle d’analyse microéconomique de la famine dans son ouvrage Poverty and Famines : An Essay on Entitlement and Deprivation (1981). Il repose, d’une part, sur les dotations (endowments) dont dispose, de manière récurrente au sein d’une société donnée tout individu (force de travail, actifs, éducation, formation, relations...) et, d’autre part, une carte de droits à l’échange (exchange entitlement), pas uniquement marchand, qui lui permet d’accéder à divers ensembles de consommation. Ces droits d’accès par l’échange dépendent, à tout moment, des caractéristiques politiques, économiques, sociales, culturelles et légales de la société en question, et de la position de la personne considérée dans cette société.

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Ce sont ces deux variables qui déterminent sa capacité effective à se procurer des biens alimentaires : toute carte de droits d’accès par l’échange transformant, de manière formelle, un vecteur de dotations en biens en un ensemble de vecteurs de disponibilités alternatives en biens alimentaires. Ainsi, une personne qui souffre de la faim est une personne dont la carte de droits d’accès s’est réduite, même si l’offre générale de biens alimentaires demeure suffisante. La faim n’est pas le résultat d’un manque général de nourriture, comme le croient les tenants de l’école malthusienne, mais le fait que certaines personnes n’ont plus la capacité de se procurer de quoi manger.

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Ainsi, ce sont les contraintes sur les droits et capacités d’accès (entitlements) des personnes qui empêchent le fonctionnement des marchés et excluent l’accès à la nourriture pour les populations les plus pauvres. Dans le cas des femmes, c’est leur grande capacité d’adaptation aux contextes familiaux et sociaux qui rend difficile la perception de leur désavantage relatif et qui, de cette manière, contribue au maintien des inégalités. Ces résultats amènent A. SEN à s’interroger sur la pertinence de l’utilitarisme comme philosophie susceptible d’évaluer correctement l’ensemble des situations sociales de bien-être rencontrées et d’aborder le problème des inégalités (SEN, 1977b).

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En 1979, il montre, au cours d’une conférence intitulée Inequality of what ? que le concept de « capabilité » est le plus pertinent en termes informationnels pour évaluer les inégalités. Un travail qui s’inscrit dans la double lignée de ses travaux déjà publiés sur les inégalités et de ses recherches récentes sur les droits d’accès. Ce texte fondateur sera suivi de nombreuses autres contributions exposant, de manière formalisée, l’opposition entre une analyse économique basée sur les ressources détenues par les individus et une analyse sur les capacités à faire et à être des agents à partir de ces ressources (SEN, 1982). Est aussi montrée l’antinomie entre des droits, qui sont tantôt formels, tantôt réels, et les capabilités qui, elles, sont effectives et peuvent être mesurées comme telles. Cette approche par les capabilités des agents permet d’articuler la dimension de fonctionnements effectivement réalisés, et donc observables, à la dimension de libertés de choix potentielles qui ne se réalisent que lorsque les opportunités correspondent aux aspirations des personnes.

3 – De l’approche par les capabilités aux libertés réelles

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L’introduction du raisonnement sur la capabilité des agents marque un tournant dans la pensée d’A. SEN. Il abandonne le raisonnement économique théorique, qui demeurait dans le cadre de son analyse sur les droits et capacités d’accès, pour une démarche plus marquée philosophiquement. Ceci l’amène, avec l’appui de M. NUSSBAUM, à assimiler les capabilités à des libertés réelles de choix, effectives comme potentielles, entre différentes alternatives de vie possibles.

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Il s’inspire de la distinction mise en évidence par le philosophe I. BERLIN (1969) entre liberté positive et liberté négative. La liberté positive découle du désir d’un individu d’être son propre maître, elle retrace ce que la personne est libre de faire. À l’inverse, la liberté négative est une liberté sous contrainte qui retrace l’espace au sein duquel on peut agir sans que d’autres ou des institutions vous en empêchent. L’étendue de cette liberté correspond, en fait, à une aire de non-ingérence.

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Cette distinction, en faisant ressortir l’adéquation entre liberté positive et capabilité, permet de mieux comprendre ce qu’est réellement la capabilité. En effet, seule la liberté positive exprime tout le potentiel que détient une personne. La liberté négative ne peut le faire car elle n’autorise que l’expression d’une capabilité limitée par un univers de contraintes sociales ou institutionnelles. Pour cette raison, A. SEN tend à privilégier la liberté positive. Cependant, tout en opposant liberté positive et liberté négative, son raisonnement inclut toujours la liberté négative puisque celle-ci retrace la vie telle qu’elle est vécue par les populations. Il veut néanmoins entrevoir l’ensemble des possibilités individuelles qui pourrait résulter de nouvelles opportunités économiques ou sociales issues de la mise en œuvre de politiques publiques appropriées. Des politiques qui réduiraient les contraintes délimitant l’espace de liberté négative pour permettre à l’agent de rejoindre l’espace de liberté positive.

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Sur cette base, la capabilité peut être perçue de deux manières différentes. La première porte sur sa dimension « fonctionnements ». Elle retrace ce que la personne est effectivement capable d’accomplir, dans l’univers d’opportunités et de contraintes où elle vit, et concerne les fonctionnements réalisés ou accomplissements. On est dans le cadre de la liberté négative. Chaque agent, ou acteur économique, utilise alors sa dotation en ressources matérielles ou immatérielles (biens, actifs, droits, etc.) pour la convertir en une série de fonctionnements. Cela se fait au travers de contraintes et d’opportunités sociales comme économiques, tout en tenant compte des caractéristiques personnelles (sexe, âge, handicaps, qualités, etc.). La combinaison de plusieurs fonctionnements permet la réalisation d’objectifs précis comme, par exemple, ceux de monter à bicyclette, de devenir médecin, de participer à la vie collective, etc. Ils expriment ce dont l’agent est effectivement capable.

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La deuxième dimension exprime ce que la personne pourrait réaliser si l’occasion, et les opportunités correspondantes, lui en étaient fournies. Elle retrace donc l’éventail des possibilités qu’un agent est, ou serait, capable de faire ou d’être, si les opportunités se présentaient pour cela et si l’agent décidait de les saisir. Cette dimension recouvre l’ensemble des fonctionnements non encore réalisés, mais qui pourraient l’être en fonction des libertés de choix entre plusieurs alternatives dont dispose la personne. Cette dimension « libertés » se situe dans le cadre de la liberté positive.

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C’est cet éventail de « libertés de choisir » parmi différentes alternatives de fonctionnements possibles qui pour A. SEN représente la capabilité ; certaines de ces alternatives étant effectivement choisies dans un contexte d’opportunités données et d’autres demeurant potentiellement réalisables. Le développement a alors pour finalité de renforcer les capabilités des agents en accroissant l’éventail de leurs libertés de choix. D’où le titre de son ouvrage Development as Freedom : « Le développement comme liberté » (SEN, 1999). Cet accroissement doit cependant se faire de manière équitable pour assurer l’égalité dans les capabilités des agents. Il sert de référence à toutes les actions visant à accroître la potentialisation (empowerment) des groupes et collectivités sociales.

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Chez A. SEN, la notion de capabilité reste générique car son contenu n’est pas précisé ; on sait seulement qu’elle résulte de la combinaison de fonctionnements réalisés ou potentiels. Abondant dans ce sens, tout en étant préoccupée de la spécificité des inégalités que rencontrent les femmes, la philosophe Martha NUSSBAUM établit une liste de dix « capabilités humaines fondamentales », qui s’ajuste aux différents contextes socio-économiques et devrait être considérée comme une liste de droits à respecter (NUSSBAUM, 2000).

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L’application systématique de l’approche par les capabilités à l’économie du développement s’opère à la fin des années 1980 à travers l’étroite collaboration qui est menée avec le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Grâce à la présence de son ami Mabhul U HAQ, rencontré lorsqu’il était étudiant à Cambridge et devenu conseiller spécial de l’administrateur du PNUD, A. SEN contribue à la conception du développement humain et à l’élaboration d’indicateurs de suivi, comme l’Indicateur de développement humain (IDH).

4 – Des réflexions sur la démocratie et sur les identités

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Dans son ouvrage Development as Freedom (1999) publié peu après l’obtention du prix Nobel, A. SEN présente la liberté tant comme moyen que comme finalité du développement. Il insiste, par la suite, sur l’importance des valeurs démocratiques, qui permettent le débat public et peuvent orienter la prise de décision de manière pertinente face à des catastrophes comme la famine ou la guerre. Son débat avec le premier ministre de Malaisie concernant la spécificité des valeurs asiatiques lui a permis de réaffirmer la valeur instrumentale comme intrinsèque de la démocratie. Son ouvrage Development as Freedom insiste sur la liberté comme moyen et comme finalité. Dans son ouvrage La démocratie des autres (SEN 2005), il élargit la conception de la démocratie au-delà des seules élections pour favoriser le débat tant public que social. Il souligne que, dans nombre de pays, il existe des procédures démocratiques spécifiques qui font que la démocratie n’est pas l’apanage des occidentaux. Bien des formes particulières de démocraties peuvent être en effet fort efficaces au niveau local. Cependant, le lien entre démocratie et développement reste insuffisamment démontré même si A. SEN insiste sur le fait que la vulnérabilité face aux catastrophes naturelles est plus forte dans les régimes non démocratiques.

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Enfin, son ouvrage Identité et violence (SEN, 2006) part du principe que chaque personne détient une identité plurielle issue du multiculturalisme et de l’hétérogénéité des situations de chacun. Il souligne que le fait de privilégier inconsidérément une dimension particulière, comme, par exemple, le fait religieux est générateur de violence. Au contraire, chaque individu doit pouvoir se construire librement en profitant de la multiplicité de ses appartenances. Cependant, ce schéma trop fonctionnel ne prend pas en compte le fait qu’à chacune de ces appartenances est associé un couple de droits et d’obligations qui engage la personne. La notion d’engagement est ainsi liée à la notion d’identité et engendre une responsabilité personnelle à des degrés divers selon les contextes sociaux. Ceci peut susciter tantôt un conflit intérieur entre différentes facettes identitaires, tantôt un refus de l’engagement, ce qui, dans les deux cas, rend difficile la construction d’une personnalité et l’épanouissement de ses capabilités.

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Pour conclure cette première partie, on peut noter que le message fondamental qui émerge de la pensée d’A. SEN porte sur l’importance de l’éthique en économie du développement. Une éthique qui se traduit par un souci de justice en visant à renforcer de manière équitable les capacités ou libertés d’action des personnes et en tenant compte des spécificités de leurs aspirations et de leurs manières d’agir et d’être, tant individuellement que collectivement.

II – LES LIMITES DE L’APPROCHE ET LES DÉPASSEMENTS POSSIBLES

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Un certain nombre de faiblesses apparaissent, cependant, dès qu’on effectue une lecture approfondie et critique des écrits d’A. SEN. Cette situation d’inachèvement, que lui-même qualifie « d’incomplétude », l’amène à refuser de considérer son approche par les capabilités comme une théorie économique générale. De même, il considère que ses travaux sur la pauvreté et l’inégalité sont insuffisants pour établir une théorie de la justice aussi cohérente que celle de J. RAWLS (1971). Ainsi, par exemple, l’absence d’une explication convaincante sur la manière d’agréger les choix éthiques des personnes en une démarche collective est une des faiblesses qu’il cite fréquemment.

1 – Des faiblesses, voire des contradictions

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Mais cette « incomplétude » prend d’autres formes et on peut citer les cas de la responsabilité face à l’affirmation de liberté, de la qualification anthropologique du sujet dans les politiques de développement, du rôle de la société et des interactions sociales qui la composent, et de la mesure des capabilités. Ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres qui pourraient ressortir d’une analyse plus approfondie des écrits d’A. SEN.

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En ce qui concerne la liberté, on sait que toute société, en se fondant sur le principe de réciprocité (POLANYI, 1944), maintient un certain équilibre entre les droits de ses membres – leurs libertés – et les obligations correspondantes – leurs responsabilités. Or, dans bien des cas, les droits ne sont effectifs que lorsque les obligations ont été satisfaites, ce qui implique une analyse fine de l’interaction entre droits et obligations.

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A. SEN aborde peu cette question, en dehors du cas de la famine, mais il insiste surtout sur le fait que c’est la liberté qui permet d’assurer la responsabilité (SEN, 1999). Il se réfère toujours à l’analyse de la liberté telle que développée par I. BERLIN (1969) pour opérer une distinction entre liberté positive et liberté négative. Or, cette vision est considérée comme trop simplifiée par de nombreux auteurs qui tel Z. BAUMAN (1988) proposent un classement plus étendu des formes de libertés disponibles.

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Le fait de ne considérer que les deux formes de liberté, positive et négative, occulte les situations qui sont basées sur l’acceptation volontaire de réduire sa propre liberté pour satisfaire à des obligations considérées comme prioritaires, car liées à un certain statut ou à une vision particulière du monde. C’est le cas, naturellement, des parents qui font passer les besoins de leurs enfants avant les leurs. Mais c’est aussi celui de tous ceux qui sont engagés dans les actions écologiques ou humanitaires de l’économie solidaire, ou dans la responsabilité sociale des entreprises. Ils sont prêts à sacrifier certaines de leurs libertés de choix en termes de consommation, de revenu, de temps, car ils se sentent responsables.

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Tous ces comportements qui se basent sur « l’autocontrainte » de sa propre liberté sont mal pris en compte par une analyse de la liberté en termes binaires, positif et négatif. En effet, où pourrait-on les inclure ? Dans la liberté négative, cela reviendrait à assimiler toute forme d’autocontrainte, librement consentie, à une contrainte imposée par autrui. Or, KANT (1775) montre que c’est parce qu’on est capable de s’auto-contraindre moralement qu’on gagne en liberté sous forme de liberté intérieure. Ne pas voir cet aspect réduit la force de l’analyse. À l’inverse, on pourrait songer à l’inclure dans la liberté positive ce qui demanderait, en suivant l’approche d’A. SEN, d’en faire une capabilité spécifique, qui ne serait autre qu’une « capabilité de responsabilité ». Mais ce questionnement qui demande une réflexion toute particulière sur ce qu’est la responsabilité face aux obligations dans un contexte de liberté n’est jamais abordé de manière explicite dans les écrits d’A. SEN.

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Pourtant, il affirme que le développement durable doit veiller à améliorer les capabilités de la génération actuelle sans risquer de compromettre le renforcement des capabilités des générations futures (SEN, 2000). Or, cela peut aussi impliquer de pouvoir demander à la génération actuelle de réduire le rythme du développement de ses propres capabilités pour permettre l’émergence de celles des générations à venir. On est dans le cas d’une responsabilité prospective (ou ex-ante) qui résulte de la présence d’obligations a priori pouvant demander d’auto-réduire sa propre liberté d’action pour les respecter. Ce que développent des philosophes comme H. JONAS (1979) pour la responsabilité vis-à-vis de l’environnement écologique, et E. LÉVINAS (1982) ou encore P. RICŒUR (2004) pour la responsabilité sociale et sociétale vis-à-vis de l’autre.

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En fait, cela soulève la question de l’existence d’une capacité particulière : la « capacité d’autocontrainte » de sa propre liberté pour satisfaire à ses responsabilités. Une attitude qui est caractéristique de la manière d’agir et d’être de la personne (RICŒUR, 2004). Or, cette capacité d’autocontrainte doit s’inscrire dans l’ensemble des capabilités que le développement humain cherche à accroître sur une base équitable. Il faut donc revoir la panoplie des libertés de choix de l’agent et reconnaître que la définition anthropologique qu’A. SEN donne de l’agent est largement insuffisante. Si elle couvre bien l’individu autonome, l’agent économique rationnel et l’acteur social raisonnable, elle oublie le citoyen, au niveau local, et la personne, de manière plus universelle, dont la caractéristique est d’être a priori responsable.

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On rejoint là une deuxième limite de la pensée d’A. SEN qui est relative à la place des interactions sociales et de la société dans son approche du développement. Pour A. SEN, les capabilités sont par définition des attributs individuels, même s’il reconnaît, à travers l’agencéité, la capacité de participer en tant qu’acteur social à des objectifs collectifs. Les interactions sociales peuvent être à l’origine de capabilités particulières appelées « socially dependant capabilites » (SEN, 1999). Ces capabilités sociales exprimeraient alors le supplément de capabilité qui peut être individuellement obtenu par le fait d’agir avec d’autres. Or, ce supplément peut être positif en cas d’entente et de coopération, mais aussi nul en cas d’indifférence, voire négatif en cas de conflit. Or, A. SEN ne s’appesantit guère sur le processus qui, sous une forme agrégative quelconque, pourrait expliquer la formation d’une capabilité collective à partir de la combinaison des capabilités individuelles et des capabilités sociales, ni sur le passage de la capabilité collective à l’action collective (DUBOIS et al., 2008).

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Les difficultés qui surgissent dans la mesure de la capabilité viennent de sa définition même, car il faut pouvoir autant évaluer les fonctionnements réalisés que les libertés de choix face à différentes alternatives. La mesure de la dimension des « fonctionnements réalisés » s’avère plus simple à mettre en œuvre car elle peut s’appuyer sur l’acquis des années d’expérience relatives à l’évaluation du niveau et des conditions de vie des ménages. Il faut cependant l’ouvrir à d’autres variables relatives aux conditions d’existence, aux perceptions et aux aspirations des personnes, aux représentations sociales et prendre en compte la dimension temporelle. Ce dernier point encourage la mise en place d’observatoires sur des panels de ménage. De plus, comme pour l’économie expérimentale, il faut pouvoir comparer, sur la base d’échantillons de contrôle, la présence ou l’absence de certaines capabilités et les comportements particuliers qui en résultent.

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À l’inverse, la mesure de la dimension « libertés de choix » se heurte à de multiples difficultés d’ordre théorique comme méthodologique. Il est en effet difficile de mesurer des variables qui ne sont pas directement observables car relatives à des situations possibles, dans un contexte d’opportunités donné, mais qui ne se sont pas encore réalisées. Il faut, en fait, induire, sur la base d’informations déjà existantes sur la population, les capacités potentielles des individus dans un contexte particulier. Ceci demande de mettre au point des méthodes spécifiques en termes de collecte d’information comme d’analyse.

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Certaines solutions à ce problème portent sur le choix de variables considérées comme des proxies (variables approchantes) de ces libertés, considérées alors comme des possibilités alternatives de choix. Elles retracent les aspirations des agents, leur perception d’une situation, leur sentiment de réussite ou d’échec. D’autres font appel à des méthodes d’induction qui estiment les libertés, comme autant de capacités potentielles, en s’appuyant sur les fonctionnements effectivement observés. Référence est alors faite à la théorie des ensembles flous, aux modèles de variables latentes ou aux méthodes de la statistique inférentielle comme le bootstrap et le jackknife.

2 – Au-delà de SEN, des dépassements possibles

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Les travaux de SEN utilisent à la fois la philosophie et l’économie, la théorie du choix social et la pratique du développement, de façon très évolutive. Il suggère de nombreux développements tout en rappelant que ses concepts sont provisoires.

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À côté des limites qui les caractérisent, on dénote aussi certaines contradictions qui demandent des propositions de solutions innovantes, tout en conservant certaines des références fondamentales sur le plan éthique. C’est le cas, notamment, de la méfiance vis-à-vis de l’utilitarisme pour aborder les inégalités, de la référence aux capabilités des personnes plutôt qu’à la gestion des biens, de l’importance du débat public pour établir des priorités, et, plus généralement, de l’intérêt pour la diversité humaine et son expression à travers la démocratie.

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Trois dynamiques de dépassement sont en cours. La première, qui porte sur les questions du sujet et des interactions sociales, se rapproche de la phénoménologie comme philosophie de référence. La seconde concerne le rôle des institutions et de l’État vis-à-vis de la constitution et du renforcement des capabilités. La troisième est relative à la conception de politiques publiques plus équitables et solidaires qui s’inscrivent dans une vision de développement humainement durable.

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En ce qui concerne le premier point, la pensée d’A. SEN reste marquée par la philosophie analytique qui examine de manière fonctionnelle les liens qui existent entre différents phénomènes propres à la philosophie morale ou politique, ceci afin de pouvoir faire ressortir les causalités et les facteurs explicatifs face à des résultats obtenus. Or, cette approche ne permet de fournir qu’une vision restrictive du sujet, qui se trouve être réduite à l’agent, et qui ne prend pas en compte toutes les dimensions de la personne notamment sa responsabilité qui naît de l’insertion sociale et des obligations que cela engendre.

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Ainsi, par exemple, dans le cas de l’analyse du handicap, il ne suffit pas de raisonner sur l’amélioration des capabilités des handicapés ainsi que sur leurs aspirations, mais il faut aussi percevoir la façon dont ils sont reçus par autrui, avec les risques de discrimination, comprendre les intentions collectives et la disponibilité qui s’opère à leur égard. De la même manière, en ce qui concerne le développement durable, le fait de prendre en compte les capabilités des générations futures demande de connaître l’intentionalité des générations actuelles, leur représentation du futur face aux crises potentielles et, naturellement, le sens de responsabilité qui s’en déduit.

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Tous ces aspects peuvent être intégrés dans une démarche de type phénoménologique qui dépasse la vision anthropologique inachevée de l’agent pour construire celle, plus adaptée à la réalité actuelle, du citoyen au niveau local ou de la personne au niveau universel.

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La seconde dynamique de dépassement porte sur le rôle des institutions et de l’État vis-à-vis de la constitution et du renforcement des capabilités. Pas plus que le problème des interactions sociales qui contribuent à la société, A. SEN n’aborde directement la question des institutions. Celles-ci ne sont présentes dans son raisonnement que sous la forme d’entités abstraites qui permettent d’effectuer un certain nombre de choses que l’individu ne peut pas faire. Elles portent alors une responsabilité sociale globale sans que le détail de leur interaction avec les individus ne soit explicité.

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Cette question est abordée de deux manières différentes. Soit en examinant le rôle des individus en tant qu’éléments constitutifs de la société par leurs actions au sein de certaines institutions (DE MUNCK, ZIMMERMANN 2008). Ainsi, dans le cas du marché du travail, on peut, par exemple, repenser le rôle du marché à travers les exigences de vision par les capabilités. Soit en raisonnant directement sur des capabilités institutionnelles propres à des collectivités locales ou des États (SASSEN, 2007).

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Il manque cependant une réflexion approfondie sur le rôle des niveaux d’ordre meso-économique, que ceux-ci soient institutionnels ou sectoriels, vis-à-vis de l’approche par les capabilités. Une réflexion qui est indispensable dès qu’on raisonne en termes de politique publique. Par exemple, parler de « droit d’ingérence humanitaire » pourrait aussi être analysé en termes de « droit d’accès » aux victimes et de « responsabilité » à les protéger en cas de violation de droits politiques, sociaux ou économiques. Cela implique de prendre en compte le rôle des institutions et de l’État dans la formation de certaines capabilités autant collectives qu’individuelles.

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Le troisième point est relatif à la conception de politiques publiques plus équitables et solidaires s’inscrivant dans la vision d’un développement humainement durable.

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L’ « économie solidaire » regroupe une série d’actions collectives qui naissent des interactions sociales entre différentes catégories de personnes. Le principe de réciprocité qui fonde la société est à la base du partenariat qui naît de ces relations sociales. Il permet de se mettre à la place de l’autre et d’échanger en fonction de ses possibilités et de ses moyens.

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Ces actions collectives recouvrent un large éventail de projets qui peuvent avoir des objectifs économiques (production, consommation, échange), sociaux (éducation, santé, emploi, etc.), culturels (culture et identité, tradition et affaires religieuses), politiques, etc. Elles visent à renforcer les capacités individuelles et collectives des populations en développant leur capacité d’actions. L’empowerment (potentialisation) va dans ce sens en visant à accroître le pouvoir de choisir et la puissance d’action d’un agent ou d’un groupe d’agents en vue du changement social. Ce concept recouvre la triple dimension de capabilité, d’agencéité et de responsabilité sociale prospective. C’est pourquoi les actions correspondantes incluent le renforcement des capabilités politiques, individuelles comme collectives, le développement de l’agencéité, l’accès aux droits réels, la prise de conscience des responsabilités, etc.

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L’articulation entre liberté et responsabilité se trouve au cœur de cette vision éthique. Elle s’appuie en effet sur une théorie de la justice renouvelée, qui privilégie l’égale liberté sous contrainte de responsabilité notamment vis-à-vis des situations extrêmes, la réduction des inégalités au moyen de critères d’équité élaborés par le débat public et une démarche de solidarité qui reconnaît la spécificité des plus vulnérables (DUBOIS, 2009).

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L’approche par les capabilités peut apporter des fondements théoriques à l’économie solidaire à travers sa prise en compte de l’hétérogénéité des acteurs et de la réduction des inégalités de capabilités. À condition cependant d’être élargie à la capabilité collective et à l’action (ou agencéité) collective, d’une part, et à la responsabilité prospective ex-ante, d’autre part, qui en sont originellement absents. En ce sens, la vision de l’économie solidaire dépasse l’approche d’A. SEN par son souci de la responsabilité et de l’action collective.

III – UN DOSSIER POUR EXPLORER LES APPORTS ET LES LIMITES DE L’APPROCHE

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Les communications de ce dossier s’inscrivent dans la logique présentée ci-dessus, apportant un regard analytique et critique sur différents points développés par A. SEN au cours de sa carrière. Elles montrent l’articulation, à première vue contradictoire, entre l’approche du choix social, fondement de la pensée d’A. SEN, et celle d’un développement qui se veut humain car visant à renforcer de manière équitable les capabilités des populations.

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Le dossier s’ouvre par un discours d’A. SEN, prononcé en 2007 à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne lors de sa distinction en tant que docteur honoris causa. Il y rappelle combien la théorie du choix social l’a marqué au cours de sa vie professionnelle. Une théorie qui a pris ses racines en France au siècle des Lumières avec J.-C. DE BORDA et N. DE CONDORCET, puis a connu la notoriété avec la formalisation de K. ARROW et l’énoncé du théorème d’impossibilité démontrant l’incompatibilité entre morale et rationalité dans la formation du choix social. Il rappelle solennellement que ses apports à la compréhension du développement sont indissociables de sa réflexion théorique sur le choix social.

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L’article qui suit est de Benoît PRÉVOST et s’intitule « SEN, la démocratie et le marché : portées et limites d’une critique de l’économie politique du développement ». Il pose la question de la place du marché dans la vision d’A. SEN. Ce dernier, en préconisant un renforcement des libertés des agents, met en permanence l’accent sur le fait que la démocratie est indissociable du développement. Or, la démocratie est aussi le fait d’une société juste qui se construit collectivement à travers participation et délibérations, chacun s’impliquant pour les décisions qui concernent son vécu. D’ailleurs, A. SEN préconise le débat public pour définir les valeurs de justice et d’équité. Or, ceci implique aussi une réflexion sur la place et l’importance des institutions qui régulent la société. C’est à ce niveau que certaines limites, voire des contradictions, apparaissent dans sa pensée. Il y a bien chez lui une critique de l’économie politique orthodoxe et de ses fondements utilitaristes, mais il ne va pas aussi loin que l’exige sa propre vision des capabilités - ou libertés - dès lors qu’il faut repenser le sens de la propriété et de la relation équité/efficacité dans le contexte du marché. Or, cela s’avère pourtant indispensable pour opérer les transformations institutionnelles qui permettraient de corriger certaines inégalités et de mieux affirmer la démocratie. Sa vision du marché reste encore trop proche de l’économie standard. Ce qui, malheureusement, a pour effet de fragiliser son propre argumentaire en faveur de la démocratie.

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Le deuxième article, écrit par Des GASPER, s’intitule « From valued Freedoms, to Polities and Markets. The Capability Approach in Policy Practice ». Il poursuit la réflexion précédente sur le rôle des institutions en abordant la question des politiques publiques. Le succès de l’approche par les capabilités s’explique par son insistance à définir la pauvreté de manière multidimensionnelle pour s’ajuster à la diversité des situations rencontrées par les populations. Cela ne l’empêche pas de présenter certaines faiblesses qui résultent de l’accent excessif mis sur les libertés des agents, de la non-prise en compte des interactions sociales et des capabilités politiques des agents, et de la présence de capabilités adaptatives, voire négatives ou malveillantes. Pourtant, cette approche a une finalité politique puisqu’elle vise à changer la situation des femmes, le mode de développement, à combattre la famine, la pauvreté et les inégalités. On peut donc se demander si J. S. MILL n’a pas eu une influence excessive sur A. SEN le conduisant à trop mettre l’accent sur certaines formes de liberté, sous-estimant ainsi le rôle des institutions. Or, le développement résulte d’un combat collectif pour étendre des libertés raisonnées, et des capabilités humaines, qui est source de conflits entre les droits des agents et la concentration toujours plus forte du pouvoir de l’argent. On est donc en pleine contradiction. Ne serait-il pas souhaitable de s’inscrire dans une lignée de penseurs plus pragmatiques pour mieux rendre compte des interactions sociales et du rôle des institutions dans l’insertion sociale ?

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Jérôme BALLET et François-Régis MAHIEU, dans un article intitulé « Capabilité et capacité : repenser la question du sujet », abordent la question du sujet du développement. Ils reprochent à la vision d’A. SEN une anthropologie inachevée de l’agent dans sa définition actuelle. L’éventail des capabilités qui est retenu lors de la conception de politiques de développement humain dépend de cette définition. Pour A. SEN, l’agent ( « the agent ») est un individu autonome, car non soumis à autrui pour ses décisions, et rationnel en allouant de manière efficace des moyens à ses fins. Il est aussi inséré dans des réseaux sociaux, ce qui retrace sa raisonnabilité et le rapproche de l’acteur social. Ce sujet est donc, à la fois, un agent économique et un acteur social, qui par son agencéité peut s’engager dans diverses formes d’action. La responsabilité est alors le résultat de cette capacité - ou liberté - d’action. Or, son insertion sociale implique aussi un certain nombre d’obligations à satisfaire, et souvent de manière prioritaire. Elles prennent ainsi le pas sur les libertés de l’agent. Il en résulte une responsabilité dite ex-ante, qui prédomine sur la liberté de choix. Cette priorité de la responsabilité n’est jamais abordée de manière explicite par A. SEN pour qui la responsabilité ne peut que découler de la liberté. Pourtant, le citoyen, au niveau local, et la personne, au niveau universel, sont bien des sujets qui, de par leur statut, ont la capacité de s’imputer une telle responsabilité que le philosophe H. JONAS considère être de forme parentale. C’est donc à la personne, et non pas à l’agent, que A. SEN devrait se référer. Sa vision est trop restrictive par rapport aux exigences d’une réalité socio-économique à laquelle il a pourtant, en permanence, le souci de s’ajuster. Elle a pour effet d’appauvrir la définition même de la capabilité et seule une démarche de type phénoménologique pourrait redonner au concept de capabilité sa dimension réelle, face à la définition classique de la capacité.

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Examinant le concept d’agencéité, Tom DE HERDT et Johan BASTIAENSEN soulèvent, dans leur contribution intitulée « L’agencéité dans ses relations », la question de la responsabilité sociale. Ils montrent, en effet, que la vision d’A. SEN en termes de capabilités - ou libertés - s’appuie sur deux dynamiques complémentaires qui sont essentielles au développement. La première porte sur l’extension de la notion de bien-être individuel au-delà du revenu ou de la consommation. Ceci lui permet d’introduire des indicateurs « humains » du développement dans l’évaluation des situations sociales ; c’est ce que font les Objectifs du millénaire pour le développement. La seconde est relative à l’agencéité - ou capacité d’acteur social - et ouvre la voie à un engagement dans des actions dont la finalité est tout autre que la recherche de bien-être. Mais, il manque à cette agencéité une dimension relationnelle qui lui permettrait de quitter le niveau du raisonnement individuel pour donner plus de puissance ( « empowerment »), notamment vocale, à certains groupes, pour leur permettre de mieux se faire entendre dans une démarche démocratique. Ceci permettrait d’esquisser les contours d’une vision relationnelle de l’agencéité ouvrant la voie, au niveau macro-social, à l’action collective.

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Dans son article intitulé « Capabilités et seuil de santé », Bruno BOIDIN examine, d’un point de vue pratique, l’apport de l’approche par les capabilités au domaine de la santé. Il pense qu’on doit tenir compte, en même temps, des dimensions objectives et subjectives de la santé lors des processus d’évaluation sanitaire. Ceci évite de confiner les pays les plus pauvres dans des trappes de sous-développement humain dont ils ne pourront sortir en raison de leur trop faible niveau sanitaire. Dans ce but, il propose d’étendre l’approche par les capabilités en y introduisant la notion de seuil de santé. Le seuil de santé retrace, au niveau individuel, le niveau minimal de santé qui permet à une personne de mettre en œuvre sa capabilité. Au niveau macro-social, cela s’exprime par une série de situations sanitaires qui montre que le pays ne peut plus s’en sortir. On établit ce seuil à partir d’une analyse multicritère qui associe indicateurs sanitaires objectifs, correspondant à la satisfaction des besoins essentiels, et indicateurs subjectifs ou comportementaux, exprimant le rôle des individus dans la gestion de leur bien-être. On en déduit les situations critiques de vulnérabilité et surtout d’irréversibilité, tant au niveau individuel que collectif.

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Le dernier article, proposé par Muriel GILARDONE, s’intitule « Inégalités de genre et approche par les capabilités : quelle mise en dialogue chez SEN ? ». Elle montre que les premiers travaux d’A. SEN sur les inégalités sexuées sont des évaluations empiriques portant sur la répartition alimentaire au sein des ménages et sur ses conséquences nutritionnelles et sanitaires sur la longévité des femmes, exprimée en termes d’espérance de vie. Ceci l’amène à une double réflexion théorique. D’une part, les critères utilitaristes ne peuvent saisir le désavantage relatif des femmes face à leur capacité d’adaptation familiale et sociale. Cette omission des « préférences adaptatives » entraîne une sous-estimation systématique de leurs besoins, de leur morbidité, et contribue au maintien des inégalités. D’autre part, l’important est l’accessibilité ou, autrement dit, la capacité d’accès à certains biens et services pour lesquels les femmes sont systématiquement pénalisées. Mieux vaut alors évaluer leurs fonctionnements effectifs, comme le fait d’être bien nourries ou en bonne santé, ou leurs capabilités, comme la capabilité de vivre longtemps, plutôt que de se référer à la notion subjective du bien-être ou à une comptabilisation des biens qu’elles possèdent.

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On a souhaité conclure ce dossier en introduisant un glossaire qui présente les définitions des principaux concepts utilisés par A. SEN. À la spécificité de son vocabulaire propre, se rajoutent les termes utilisés par ceux qui, tout en s’inscrivant dans son courant de pensée, en étendent la vision de manière à combler, voire à dépasser, certaines des plus importantes faiblesses. Certains termes sont des traductions de l’anglais et demandent des explications particulières (pour capabilité, agencéité, potentialisation), d’autres viennent du vocabulaire philosophique (comme liberté positive, responsabilité prospective, équité). Il y a aussi ceux, issus de la microéconomie, auxquels A. SEN donne un sens particulier (comme agent, autonomie, rationalité). Trois dynamiques s’entremêlent donc dans ce glossaire créant une sorte de mini-champ sémantique et linguistique qui ne cesse de s’étendre avec les recherches actuelles.

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Enfin, une série d’analyses bibliographiques consacrée à quelques ouvrages récemment publiés complète ce dossier. Certaines présentent la logique de la pensée d’A. SEN en détaillant certains aspects particuliers, tandis que d’autres tentent d’ouvrir de nouvelles voies dans les domaines controversés de la responsabilité et de l’action collective.


BIBLIOGRAPHIE

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  • SEN A. K., 2005, La démocratie des autres, Paris, Payot.

Notes

[*]

Respectivement directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et professeur émérite à l’Université de Versailles St Quentin en Yvelines (UVSQ). Tous deux sont membres du Centre d’économie et d’éthique pour l’environnement et le développement (C3ED), unité mixte de recherche entre l’IRD et l’UVSQ.

[1]

- Bachelor of Arts, diplôme correspondant à la licence.

[2]

- Ces conditions sont : Universalité « Unrestricted domain » (U), Pareto unanimité (P), Indépendance par rapport aux alternatives non pertinentes (I) et Non dictature (D). On peut y intégrer un critère de justice sociale en rajoutant le Leximin (L) qui est élaboré sur la base du principe de différence de J. RAWLS (1971) et permet de favoriser les plus pauvres des pauvres.

Plan de l'article

  1. I – PRINCIPALES ÉTAPES DE LA PENSÉE D’AMARTYA SEN
    1. 1 – Du choix social comme fondement théorique
    2. 2 – Des droits d’accès à l’approche par les capabilités
    3. 3 – De l’approche par les capabilités aux libertés réelles
    4. 4 – Des réflexions sur la démocratie et sur les identités
  2. II – LES LIMITES DE L’APPROCHE ET LES DÉPASSEMENTS POSSIBLES
    1. 1 – Des faiblesses, voire des contradictions
    2. 2 – Au-delà de SEN, des dépassements possibles
  3. III – UN DOSSIER POUR EXPLORER LES APPORTS ET LES LIMITES DE L’APPROCHE

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