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Revue Tiers Monde

2011/4 (n°208)

  • Pages : 240
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782200927332
  • DOI : 10.3917/rtm.208.0065
  • Éditeur : Armand Colin

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En l’espace d’une décennie, la Chine est devenue un partenaire commercial incontournable dans toutes les régions économiques du monde, voire, pour de nombreux pays, le premier partenaire commercial, faisant ainsi reculer dans l’économie mondiale les pays développés, au premier rang desquels figurent les États-Unis. Loin d’être restées à l’abri de ces transformations, les Amériquesy sont au contraire entrées de plain-pied, prenant rapidement la mesure des opportunités offertes mais aussi des effets délétères d’une concurrence inattendue sur les schèmes de production et d’intégration établis.

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Tous les pays du continent ont vu leurs échanges avec la Chine progresser rapidement et tous se sont engagés dans de nouveaux schémas d’échanges, de coopération et de partenariats avec elle [1][1] Mentionnons à titre d’exemples les visites du premier.... Après avoir ignoré dans un premier temps la présence de la Chine sur le continent, les États-Unis l’ont ensuite regardée avec suspicion, y voyant une menace à long terme à ses intérêts sur le continent (Delamer et alii, 2004 ; Hakim, 2006). Aujourd’hui, ils semblent plutôt y voir une opportunité économique, voire l’occasion de développer une relation triangulaire (Arnson, Davidow, 2011 ; Wise, Quiliconi, 2007). De leur côté, les pays d’Amérique latine et des Caraïbes [2][2] L’expression Amérique latine couvre l’Amérique latine... continuent de faire preuve de prudence, et ce même si le dynamisme de la Chine a stimulé la croissance de nombre d’entre eux et permis de traverser la crise sans trop de dommages. Opportunité ou risque, on retrouve trois points de vue dans la littérature.

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Un premier point de vue consiste à regarder ces nouvelles relations entre la Chine et l’Amérique latine en termes d’opportunité et de complémentarité (Blásquez-Lidoy, Rodríguez, Santiso, 2006 ; Santiso, 2007a, 2007b ; Arnson, Mohr, Roett, 2007) : l’Amérique latine apporterait les ressources naturelles et les produits agricoles dont la Chine a besoin pour sa croissance, laquelle, en retour, lui permettrait de se libérer de la tutelle des États-Unis et de nouer des relations à long terme propices à son développement. Selon un second point de vue plus pessimiste, les schèmes du commerce et de la coopération seraient plutôt une menace pour son développement et son indépendance (ECLAC, 2009 ; RedLat, 2009). Les arguments sont nombreux mais les trois principaux sont les suivants : a) l’Amérique latine risque de revivre de nouveaux rapports centre-périphérie, b) prise au piège d’un schéma d’économie rentière et primaire comme au XIXe siècle, elle serait livrée à l’appétit des investisseurs chinois et à la dure concurrence des produits chinois sur ses propres marchés, et c) les pays seraient contraints d’accepter des contrats léonins assortis d’obligations politiques, notamment celles de rompre avec Taïwan et d’accorder à la Chine le statut d’économie de marché. Entre les deux points de vue, on retrouve celui des modérés : tout en reconnaissant les multiples problèmes d’une relation asymétrique, ceux-ci préfèrent y voir l’occasion pour l’Amérique latine de se pencher sur son avenir et de s’interroger sur la place qu’elle entend occuper dans le monde post-États-Unis qui se dessine à l’horizon (Jenkins, 2010 ; Roett, Paz, 2008 ; Jenkins, Peters, 2009 ; The Economist, 2009 ; Devlin, Estevadeordal, Rodríguez, 2006).

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Beaucoup de ces discussions portent un regard croisé sur les relations entre l’Amérique latine et la Chine. Toutefois, comme le soulignent Gallagher et Porzecanski (2010), on a du mal à percevoir comment la Chine conçoit l’évolution de la mondialisation de son économie et quel type de relations elle cherche à entretenir avec l’Amérique latine. Nous nous proposons de prendre le chemin inverse et de porter un regard sur la façon dont la Chine entrevoit ses relations commerciales avec l’Amérique latine, pour ensuite voir comment ces relations ont évolué au cours des dernières années, comment la carte économique des Amériques s’en est trouvée profondément modifiée et quelles voies s’offrent à l’Amérique latine. Complémentarité ou dépendance ? La réponse à la question dépend désormais autant des évolutions futures du modèle économique chinois que de la capacité de l’Amérique latine à articuler une réponse commune en y incluant les États-Unis, comme l’a rappelé avec insistance la Cepalc à l’occasion de la visite du président Obama en mars 2011 (ECLAC, 2011a).

L’AMÉRIQUE LATINE ET L’OUVERTURE ÉCONOMIQUE DE LA CHINE

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Le début des relations commerciales entre la Chine et l’Amérique latine remonte à la fin du XVIe siècle, importantes jusqu’au début du XIXe siècle (Sha, Jiao, 1986), elles baissent fortement par la suite, pour devenir quasi-inexistantes après la révolution chinoise, et ce en raison de l’isolement économique et diplomatique de la Chine. Il faut attendre les réformes économiques de 1979 et la politique d’ouverture de Deng Xiaoping pour assister à leur renaissance [3][3] C’est ainsi qu’en 1979, le commerce sino-latino-américain.... Le commerce bilatéral progresse tout au long des années 1990 pour s’accélérer dans les années 2000 (figures 1 et 2). Ainsi, entre 2001 et 2009, les importations chinoises en provenance de l’Amérique latine passent de 6,7 à 64,4 milliards de dollars, et les exportations chinoises vers la région, de 8,2 à 57,1 milliards de dollars. Remarquons toutefois que les pays d’Amérique latine pèsent peu dans l’ensemble des importations chinoises : 6,4 % en 2009. Et guère plus, en ce qui concerne les exportations : 4,75 % des exportations totales [4][4] Minister of Commerce of People’s Republique of China.... À l’opposé, la Chine est devenue en 2009 la première destination des exportations brésiliennes et chiliennes, et la deuxième pour celles de l’Argentine, du Pérou et du Venezuela. La Chine constitue également une importante source d’importations dans la région. Elle est le deuxième fournisseur du Brésil, du Chili, du Pérou, du Mexique et de la Colombie, et le troisième fournisseur de l’Argentine, du Venezuela et de l’Uruguay (CIA, 2010).

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La majorité de chercheurs, y compris chinois, analyse les relations commerciales sino-latino-américaines en évoquant simplement une corrélation« naturelle » entre, d’une part, une Chine assoiffée de ressources naturelles et, d’autre part, une Amérique latine possédant des ressources abondantes. C’est ainsi, par exemple, qu’en 2009 le cuivre a représenté 76 % du total des exportations chiliennes à destination de la Chine (Volpon, 2010, p. 79). De même, les matières premières, comme le nickel, le fer, le pétrole, et les produits agricoles, comme le soja et la viande, constituent l’essentiel des exportations du Brésil, du Venezuela, de Cuba, de la Colombie et du Pérou vers la Chine (Ferchen, 2011 ; Lafarque, 2006). En contrepartie, la Chine leur exporte de plus en plus des produits à plus forte intensité de capital et de technologie (Ferchen, 2011).

Figure 1 - Exportations chinoises (milliards de dollars US)
Minister of Commerce of People’s Republic of China, 2011.
Figure 2 - Importations chinoises (milliards de dollars US)
Minister of Commerce of People’s Republic of China, 2011.
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Le rôle des forces du marché deviendrait ainsi primordial dans la compréhension de l’accélération des échanges commerciaux, la croissance rapide de l’économie chinoise générant une forte demande en ressources naturelles (Ratliff, 2009). Certains analystes vont plus loin, préférant souligner l’importance de la sécurité de l’approvisionnement chinois (Bethel, 2009). Au cœur de leur argument, on retrouve trois raisons : la croissance démographique, l’urbanisation rapide et la consommation grandissante de la classe moyenne urbaine de la Chine (Zweig, 2010). Pour l’Institut de l’Amérique latine de l’Académie chinoise de sciences sociales, en raison de la demande titanesque en matières premières, la croissance économique chinoise entraînerait celle de l’Amérique latine, créant ainsi les conditions favorables pour une augmentation des revenus et une amélioration des infrastructures nécessaires à une croissance stable et durable (Zheng, Sun, Yue, 2009).

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Pour les autorités chinoises, l’Amérique latine représente une source indispensable de matières premières, dans un contexte où le PIB devrait, selon les objectifs officiels, doubler en 2020 par rapport à celui de 2000, pour s’établir à 3 500 milliards de dollars (16e Congrès national du Parti communiste chinois, 2002). L’Amérique latine est également un maillon clé de leur stratégie de diversification des sources d’approvisionnement énergétique, notamment par la négociation d’accords avec le Brésil, le Venezuela et l’Équateur (Lafarque, 2006). Enfin, l’Amérique latine constitue un espace important pour la stratégie de globalisation des entreprises chinoises [5][5] La Chine est devenue le second pays, derrière l’Allemagne,.... De leur implantation, les autorités attendent qu’elles sécurisent l’approvisionnement en matières premières, facilitent l’entrée des produits sur des marchés tiers, notamment nord-américains, en raison de la proximité géographique et des nombreux accords commerciaux régionaux, contournent les mesures protectionnistes envers les produits fabriqués en Chine, et explorent le potentiel d’un marché de quelque 500 millions de consommateurs (Lafarque, 2006) [6][6] À ces trois volets de la diplomatie « économique »....

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Néanmoins, le discours sur le caractère « naturel » de la demande chinoise ne fait pas l’unanimité. Matt Ferchen (2011), par exemple, pose la question suivante : pourquoi la Chine a-t-elle besoin de façon croissante des ressources de l’Amérique latine ? Pour répondre à cette question, il nous propose d’examiner l’évolution des importations de matières premières de la Chine en relation avec les trajectoires de son modèle de développement. Selon lui, depuis le début des années 2000, la Chine aurait connu une profonde transformation économique, avec un retour marqué de l’industrie lourde. Sachant que les politiques de « réforme et d’ouverture » amorcées en 1979 avaient pour objectif de corrigerl’excès de concentration dans l’industrie lourde, ce retournement est particulièrement notable. Durant les vingt premières années de la réforme chinoise (1979-2001), on constate que l’intensité énergétique connaît une décroissance constante, témoignant d’un virage de l’industrie lourde vers l’industrie légère. Alors que le PIB s’accroissait au rythme de plus de 9 % par an, la consommation énergétique n’augmentait de son côté que de 4 % par an. À partir de 2001, ce n’est plus le cas : la croissance moyenne de demande énergétique atteint 13 % par an, dépassant donc celle du PIB. Le facteur clé qui pousse la demande et l’intensité énergétique à la hausse est l’augmentation de production de l’industrie lourde, comme l’acier, le ciment et les produits chimiques (Ferchen, 2011, p. 75). C’est dans l’aggravation des déséquilibres structurels du régime de croissance qu’il faut en rechercher la cause. L’insuffisance de la consommation liée à l’élévation du taux d’épargne des ménages et des entreprises conduit à un surinvestissement. Ce dernier se concentre particulièrement sur l’industrie lourde car les entreprises publiques qui la contrôlent y sont d’autant plus portées que la baisse des taux d’intérêt, accentuée par la politique de relance, et leurs liens avec les pouvoirs locaux l’ont grandement favorisé.

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Dans leurs analyses, les chercheurs chinois se concentrent sur la complémentarité de type « sud-sud » de la relation commerciale bilatérale [7][7] Zhongguo dui ladingmeizhou he jialebi zhengcue wenjian,.... Pour ces derniers, les deux régions étant toujours « en développement », l’établissement d’un partenariat stratégique fondé sur le respect des souverainetés et la solidarité serait bénéfique pour tous, et cela, pour au moins trois grandes raisons. La première, la demande chinoise soutenue en ressources minières aidera les pays d’Amérique latine grâce à l’amélioration des termes de l’échange. Entre 2000 et 2007, des pays comme le Venezuela, la Bolivie, le Chili, la Colombie, Cuba et le Pérou ont ainsi vu leurs prix d’exportation à destination de la Chine augmenter de 14,8 %, 10,5 %, 13,5 %, 6,8 %, 23,8 % et 12,7 %, respectivement (Zheng, Sun, Yue, 2009, p. 4). Quant à la Chine, les minéraux en Amérique latine sont indispensables pour briser les monopoles internationaux. La deuxième concerne la capacité du marché : avec une population d’1,3 milliard d’individus, la Chine se veut un grand marché potentiel pour les pays latino-américains. C’est en ce sens, par exemple, que Zheng et ses collègues citent les données de la Cepal pour montrer que 93 % des exportations du Costa Rica, du Mexique, du Honduras et de la Colombie sont des produits de haute technologie, comme l’équipement de télécommunication (idem, p. 12). Troisièmement, les chercheurs chinois considèrent que les matières premières resteront prédominantes dans les exportations de la région latino-américaine à moyen terme, l’amélioration des infrastructures pourrait par conséquent augmenter la production et faciliter le transport. Les investissements et les technologies chinois pourraient ainsi jouer un rôleimportant, et cela, d’autant plus que les entreprises de construction chinoises possèdent déjà des expériences internationales (ibid., p. 15).

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Pourtant, si beaucoup d’observateurs latino-américains partagent cette vision, comme nous le verrons, d’autres au contraire sonnent l’alarme quant au danger d’une reprise de la dépendance.

LA NOUVELLE CARTE ÉCONOMIQUE DES AMÉRIQUES

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Les observateurs relèveront qu’avant la Chine, le Japon, dans les années 1980, puis l’Europe, dans les années 1990, avaient également fait des incursions marquées sur le continent, notamment sur le plan des investissements. Les motivations étaient cependant de nature différente. Les entreprises étrangères cherchaient surtout à l’époque à profiter des opportunités d’investissement créées par les réformes économiques, les privatisations et l’ouverture des marchés, voire plus au nord à tirer avantage des programmes maquilas et à prendre ainsi pied sur le marché des États-Unis à partir de sa périphérie immédiate. Dans le cas présent, la pénétration du marché américain passe par la voie commerciale, alors que les acquisitions et les investissements en Amérique latine se font principalement dans les secteurs lourds et les infrastructures. La seconde grande différence, la plus frappante, c’est l’ampleur de la pénétration chinoise sur le continent et la rapidité avec laquelle elle s’effectue. Certes, il existe des différences importantes entre les pays comme on peut le voir sur le tableau 1 mais, d’une façon générale, on constatera que, partout dans les Amériques, la Chine s’est rapidement accaparé de larges segments de marchés. Qui plus est, et contrairement à ce qui s’était passé dans le cas du Japon et des pays européens, elle offre un important débouché à ceux qui peuvent produire les biens dont elle a besoin. La première conséquence de cette évolution, c’est une carte économique des Amériques totalement chambardée.

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Les faits parlent d’eux-mêmes : 2000 et 2010, la part des États-Unis dans le commerce de l’Amérique latine a reculé de quelque 20 points de pourcentage. Les États-Unis restent incontournables, mais ils n’absorbent plus que 40 % des exportations de l’Amérique latine et ne comptent plus que pour 30 % des importations (ECLAC, 2011a). Ce constat en amène toutefois d’autres. Tout d’abord, vers la Chine, les pays d’Amérique latine exportent essentiellement des produits primaires ou des produits de base : plus de 80 %, comparativement à la moitié seulement pour les exportations vers les États-Unis (ECLAC, 2011a). Ensuite, parmi les produits manufacturés, ce sont surtout les produits à forte composition technologique qui intéressent la Chine. Avec les États-Unis, les trois quarts des produits manufacturés exportés sont à moyenne et à faible technologie. Pour l’essentiel, les produits à haute technologie proviennent du Mexique (Dussel Peters, 2009) et, dans une moindre mesure, du Costa Rica. Autre élément à prendre en considération : la gamme des produits exportés vers la Chine est nettement moins large que celle vers les États-Unis ou l’Union européenne.

Tableau 1 - Part des États-Unis et de la Chine dans le commerce total de l’Amérique latine et des Caraïbes

* Exportations / PIB ; ** Importations / PIB (comptes de la balance des paiements).

Pays choisis, 1995, 2000, 2005 et 2009 en pourcentage du commerce total et en pourcentage des taux d’ouverture.

United Nations. ComTrade : CEPALC, Anuario estadístico de América Latina y el Caribe, 2010
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Cela dit, si, d’une façon générale, les relations avec les États-Unis se desserrent, ce n’est pas de la même façon ni avec la même intensité partout. Il est possible en effet de tracer trois cercles de gravité dans les Amériques. Le premier cercle est celui de l’Alena. Avec le Canada et le Mexique, les États-Unis ont développé une relation qui, pour se relâcher, n’en demeure pas moins très étroite, car fondée sur des réseaux intrafirmes et un commerce d’intégration transfrontière. Le second cercle regroupe les pays d’Amérique centrale et des Caraïbes. Les échanges avec les États-Unis y sont moins intenses, mais ces pays sont liés à ces derniers par des accords de libre-échange ou de préférences commerciales, et ont développé avec eux des liens de sous-traitance qui demeurent importants, et ce, même si la concurrence de la Chine se fait vivement sentir. Enfin, il y a les pays du troisième cercle, l’Amérique du Sud. Traditionnellement, sauf pour la Colombie, l’Équateur et le Venezuela, les échanges avec les États-Unis y ont toujours été moins intenses ; ils le sont moins que jamais comme le montre le tableau 1. Le commerce d’exportation est davantage concentré sur les ressources naturelles, donc plus sensible à la conjoncture et aux facteurs extérieurs alors que, parallèlement, les investissements directs demeurent de type traditionnel, concentrés dans la finance, l’exploitation des ressources et la fourniture du marché domestique en biens et services.

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La première question qui se pose à la lumière de ces constats est la suivante : les États-Unis ne sont-ils pas en train de perdre pied dans les Amériques ? Mais il y en a une seconde qu’il faut bien poser : par-delà l’effet euphorique du boom commercial, les relations avec la Chine ne sont-elles pas en train de bouleverser la dynamique de l’intégration dans les Amériques ?

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La première question avait été posée par Peter Hakim en 2006 dans Foreign Affairs. On peut voir les choses sous cet angle, mais on peut se demander aussi si les États-Unis ne sont pas en train de se désintéresser de l’Amérique latine. Évitons tout malentendu : les États-Unis ne se désintéresseront jamais des Amériques, mais force est de constater deux choses. Sur le plan politique tout d’abord, les États-Unis n’ont plus de grands projets. Le projet de faire des Amériques une communauté des démocraties intégrée par le commerce et les valeurs partagées est mort en novembre 2005 au Sommet de Mar del Plata. Six ans plus tard, les États-Unis ont peut-être beaucoup d’accords commerciaux mais ils n’ont pas pour autant de politique, ni de stratégie vis-à-vis de l’Amérique latine, comme on a pu le constater à l’occasion du voyage de courtoisie du président Obama en mars dernier.

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Sur le plan économique, les choses sont un peu plus complexes. Les États-Unis sont toujours très actifs sur le continent. L’Amérique latine représente le quart de leurs exportations et un peu moins de 20 % de leurs importations [8][8] Source : Bureau of Economic Analysis.. Les chiffres pour l’investissement vont dans le même sens : près de 20 % desinvestissements américains dans le monde se trouvent concentrés en Amérique latine. Cela dit, le Mexique à lui seul concentre plus de la moitié des exportations des États-Unis vers l’Amérique latine et les deux tiers des importations. Même chose pour les investissements : le stock d’investissements y est 1,7 fois plus élevé qu’au Brésil. Par contre, les tendances ne sont guère favorables à l’Amérique latine, les multinationales américaines se tournant elles-mêmes de plus en plus vers l’Asie et la Chine. Il n’en fut pas toujours ainsi.

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Les années 1980, on se le rappellera, furent des années difficiles pour l’Amérique latine, mais ce fut également pendant ces années que les États-Unis modifièrent leur politique commerciale, la protection des investissements devenant l’une de leurs grandes priorités et le bilatéralisme, la voie privilégiée pour faire avancer leur agenda. Ce fut également pendant ces années-là que les entreprises américaines commencèrent à réorganiser leurs réseaux de filiales et à tirer avantage des zones franches, au Mexique et en Amérique centrale principalement, pour répondre au défi que leur posait la concurrence asiatique. Dans ce sens, si l’Alena fut un tournant majeur sur le plan diplomatique et commercial, il le fut aussi sur un autre plan : celui de l’intégration régionale. Il consacrait, en effet, sur le plan institutionnel un modèle d’intégration en profondeur qui présentait la triple caractéristique d’être polarisé sur les États-Unis, de laisser libre cours à la concurrence et d’insérer une économie en développement sur un espace ouvert. En clair, l’objectif explicite était de créer en Amérique du Nord des chaînes de valeur capables de concurrencer les chaînes asiatiques, puis d’élargir le processus à l’ensemble des Amériques.

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Jusqu’au début des années 2000, tout semblait bien fonctionner. Il en alla de même des investissements, les entreprises américaines trouvant dans leur environnement immédiat, non seulement des conditions de production très avantageuses, mais également des garanties de stabilité et de protection. Dans ce sens, le choc des années 2000 est d’autant plus brutal que la concurrence chinoise vient non seulement prendre des parts de marché aux États-Unis tout en évinçant la production locale sur le marché d’origine, mais également ébranler sur ses bases le modèle d’intégration « Alena ». Plus au sud, on retrouve également le même problème de concurrence, mais les difficultés de l’intégration viennent moins de là que du détournement d’attention qu’ont engendré une forte demande pour les matières premières et une amélioration conséquente des termes de l’échange [9][9] Les produits primaires représentaient, en 2009, 52,9 %.... On en vient ainsi à notre seconde question : quid des schémas d’intégration laborieusement mis en place à l’ère du « nouveau régionalisme » ?

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De Bolivar à aujourd’hui, le rêve d’une Amérique latine unie a traversé les époques. Pourtant, l’Amérique latine est encore loin de former une région homogène. Malgré l’histoire, la culture et les défis communs, la coopération et la plupart des projets intégratifs n’ont guère été à la hauteur des attentes (Malamud, 2009). Ainsi, la première vague de régionalisme, celle des années 1950-1970 promue par Raúl Prebisch, qui allait donner vie au MCCA, au Pacte andin, au Caricom, ou encore à l’Alale, s’était-elle nourrie de l’idée de rupture avec le modèle colonial agro-exportateur, la consolidation d’un secteur manufacturier national et le développement du commerce intrarégional étant perçus comme un moyen d’atténuer la vulnérabilité externe des économies latino-américaines.

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La modernisation des structures industrielles nationales fut également au cœur de la seconde vague de régionalisme dans les Amériques. Le rapprochement avec les États-Unis, initié avec l’Aleca et l’Alena et poursuivi avec le bilatéralisme qui s’est substitué à l’approche hémisphérique, visait explicitement à profiter des effets de débordement de l’économie américaine, l’investissement américain devant servir de moteur au renouveau industriel latino-américain. Même le Mercosur, qui s’était pourtant posé en projet alternatif, s’inscrivait dans cette nouvelle dynamique d’intégration que laissait miroiter à ses débuts le projet de zone de libre-échange. Ce n’est vraiment qu’avec les ratés de l’approche hémisphérique que le Mercosur fut redéfini sous l’égide du Brésil avec l’objectif d’en faire le socle d’une intégration sud-américaine et que fut lancée en 2007 l’Unasur, une initiative jusqu’à maintenant plus politique qu’économique. En ce sens, seule l’Alba représentait un rejet du rapprochement avec les États-Unis et de l’intégration compétitive [10][10] L’Union des Nations sud-américaines (Unasur) regroupe....

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De quelque manière que l’on regarde le problème aujourd’hui, le discours intégratif bute sur la dure réalité du commerce. Ainsi, dans le Mercosur, les résultats commerciaux sont loin d’être probants. En moyenne, les exportations de produits manufacturés ont crû de quelque 5,4 % par année entre 1990 et 1999 (en valeur), comparativement à 19,6 % pour l’Amérique centrale et à 27,3 % pour le Mexique (ECLAC, 2011b). Les chiffres pour la décennie 2000 sont meilleurs, soit une croissance annuelle moyenne de 8,4 % comparativement à 7,8 % pour l’Amérique centrale et à 2,9 % pour le Mexique. Mais pour autant, il n’a jamais été démontré que les stratégies orientées vers l’exportation de ressources naturelles favorisaient le développement industriel (Pérez, 2010). Et surtout, les chiffres montrent que l’internationalisation s’est faite au détriment du commerce régional tout au long des années 2000 [11][11] Source : OMC.. Ainsi est-il significatif de constater que la part du commerce intra-Mercosur tombe, entre 2000 et 2009, de 21 % à 15,1 % dans le cas des exportations et de 19,7 % à 17,2 % dans lecas des importations. Dans le cas du Brésil, elle passe de 16 % à 13,3 % de ses exportations et de 15 % à 12 % de ses importations [12][12] Source : United Nations Commodity Trade Statistics....

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En somme, on se retrouve aujourd’hui devant une situation paradoxale. Au Nord, les accords commerciaux ou préférentiels avec les États-Unis sont là pour durer, voire évoluer et être intégrés pour créer une grande zone de libre-échange autour des États-Unis. Mais ce régionalisme économique sans projet politique semble bien vulnérable dans la conjoncture actuelle. Le commerce d’intégration y a produit ses meilleurs résultats dans les années 1990, mais trop polarisé sur le marché américain, il n’a pas permis de développer des chaînes de valeur aussi compétitives qu’en Asie, ni d’engendrer les effets de convergence qu’on attendait de lui. Pis, depuis les années 1990, ce commerce recule. Ainsi, dans le cas de l’Alena, le commerce intra-groupe ne représente même plus aujourd’hui le tiers des importations, ni la moitié des exportations, alors qu’il dépassait, au tournant des années 2000, les 40 %, dans le cas des importations, et les 50 %, dans celui des exportations. Au Sud, les choses ne sont guère plus réjouissantes : les projets politiques ne manquent pas mais l’intégration économique ne suit pas.

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Ne nous leurrons pas : l’optimisme affiché n’est que de façade. Les multiples sommets latino-américains témoignent en fait d’une position attentiste et d’une incapacité collective à s’engager dans une voie authentiquement régionale. La Chine en est-elle la cause ? En partie peut-être, mais en bouleversant la donne dans les Amériques, elle révèle surtout à quel point les modèles d’intégration, quelle que soit la voie choisie, sont extrêmement vulnérables aux chocs extérieurs lorsque le projet collectif fait défaut ou, lorsqu’il existe, ne sont pas suivis d’effets, ou si peu. Dans ces conditions, la tentation est grande de faire cavalier seul, une stratégie que tout le monde semble vouloir prendre, quitte à en accepter les risques. Malgré tout, certaines voies alternatives semblent se profiler.

QUELLE APPROCHE FACE À LA CHINE ?

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De tous les pays de la région, seul le Brésil possède les attributs et la volonté pour prétendre au rôle de leader régional. La recherche constante d’un équilibre dans les relations diplomatiques et commerciales du pays, la diversification des partenariats, le Mercosur, l’Unasur ou, encore, l’activisme international d’un Lula da Silva sont autant de manifestations de la volonté nationale de redéfinir le Brésil comme puissance sinon globale, du moins régionale, et de participer à la définition d’un monde multipolaire (Santander, 2009). Sur ce plan, à côté des États-Unis et de l’Union européenne, les pays du Bric, et tout particulièrement la Chine, apparaissent en haut de ses priorités, l’objectif étant ni plus ni moins d’établir un partenariat stratégiqueentre les nouvelles puissances du Sud ou, pour reprendre les mots d’Alain Rouquié, de créer des « solidarités périphériques [... et accessoirement] d’ouvrir au commerce et aux entreprises du Brésil de nouveaux débouchés alors que l’axe économique du monde se dépla[ce] vers le “Sud” » (Rouquié, 2010, p. 113). La politique commerciale brésilienne ne peut ainsi vraiment se comprendre qu’à la lumière de sa politique étrangère, le pays n’hésitant pas à sacrifier de possibles gains économiques sur l’autel de l’autonomie politique et de sa reconnaissance internationale [13][13] Voir par exemple Coelho (2009) qui attribue à cette.... À cet égard, malgré les liens qui l’unissent à la Chine, le Brésil est peut-être le seul pays d’Amérique latine qui ose hausser le ton et réaffirmer les priorités économiques du pays [14][14] Dilma Rousseff parle de relations « déséquilibrées....

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Si le Brésil figure aujourd’hui parmi les grands acteurs internationaux, sur la scène régionale, les relations qu’il entretient avec ses voisins sont plus difficiles. Son influence est indéniable, mais la méfiance envers lui et les jalousies historiques, certes moins fortes, sont toujours là. Lui-même, de son côté, est toujours aussi réticent à faire du Mercosur une organisation supranationale et à y assumer pleinement un rôle leader. L’Argentine, quant à elle, prend ombrage des ambitions internationales et régionales du Brésil, comme l’a montré son opposition à l’octroi d’un siège permanent au Conseil de sécurité. Sur le plan économique, elle considère que les relations commerciales au sein du Mercosur demeurent fortement déséquilibrées, le Brésil multipliant les surplus commerciaux. Tensions il y a donc, et elles sont visibles, notamment lorsque furent imposées en février dernier de nouvelles licences d’importation sur les produits manufacturiers brésiliens – près de 20 % des produits. La multiplication des protections non tarifaires, comme l’imposition de certificats phytosanitaires sur les produits alimentaires brésiliens, en est un autre exemple (Aguilar, 2011). Dans ce sens, Buenos Aires est plutôt satisfait du « partenariat stratégique Argentine-Chine » [15][15] La Chine a également ratifié de tels partenariats avec... : en plus de stimuler le commerce bilatéral et l’investissement direct chinois, celui-ci permettrait d’établir une saine distance avec le Brésil, voire avec les États-Unis (Laufer, 2009).

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Toutefois, comme pour la plupart des autres pays de la région, ce que la Chine offre à l’Argentine est une relation asymétrique ; en échange de l’importation massive d’une gamme très réduite de produits de base, l’essentiel étant dans ce cas constitué à 70 % de soja et de ses dérivés, la Chine inonde le marché local de ses produits manufacturés. Aussi, de plus en plus de voix s’élèvent pour dénoncer cet état de chose. Certains parlent ouvertement de nouveau mercantilisme chinois en Amérique latine (Farnsworth, 2011). D’autres parlent désormais de « sojadependencia » et de « chinodependencia » du secteur exportateur et de la classepolitique argentine (Laufer, 2009), et se demandent si la Chine ne va pas devenir la Grande Bretagne du XXIe siècle, une puissance impérialiste informelle, avec deux conséquences : une croissance économique tributaire des aléas de la demande de soja et une classe exportatrice latifundiaire arrogante (Laufer, 2011).

28

De son côté, si elle fait preuve de prudence et évite de froisser Washington [16][16] Ainsi, signe des temps, bien que le Parti communiste..., c’est néanmoins avec une grande détermination que la Chine s’inscrit désormais dans la géoéconomie régionale. Faisant preuve d’un certain paternalisme avec les petits, ceux des Caraïbes surtout, elle négocie avec les plus importants des accords commerciaux ou d’investissement qui lui garantissent des marchés d’exportation, un approvisionnement sécurisé et une protection étendue pour ses investissements. De là à dire qu’il y a un intérêt mutuel dans ces nouvelles relations, ce n’est pas prendre suffisamment la mesure du fait que l’accélération des échanges entre la Chine et l’Amérique latine trouve aussi son origine dans le retour de la Chine à un modèle de développement lourd depuis les années 2000.

29

Pour l’heure, les transformations structurelles de la Chine industrielle penchent du côté de l’industrie lourde, mais ce modèle engendre des déséquilibres, de l’inflation et des surcapacités de production, qui doivent être corrigées. Sans oublier la spéculation immobilière qui est devenue l’une des préoccupations centrales des autorités chinoises. Avec la crise, celles-ci ont commencé à corriger les déséquilibres et à repenser le développement en fonction du marché intérieur et en privilégiant la production à forte intensité technologique, notamment. Dans ce cas, on pourrait s’attendre à un ralentissement significatif des importations de matières premières et de pétrole, au détriment de l’Amérique latine. Qui plus est, si l’interdépendance entre les pays d’Asie de l’Est continue de s’accroître et que la Chine cherche à y jouer un rôle autre que celui de rassembleur final (Athukorala, 2010), comment pourrait-elle honorer sa promesse d’aider les pays d’Amérique latine à monter dans les chaînes de valeur qui iraient contre ses intérêts ?

30

Ces questions méritent d’être posées. Lorsque le développement dépend des marchés extérieurs, c’est à l’extérieur que les choses se passent et, si l’on n’y prend garde, les risques de mauvaises surprises pourraient survenir plus tôt qu’on ne le pense. Pour le moment, le débat est surtout polarisé en Amérique latine entre ceux pour qui la Chine est une sorte de nouvel Eldorado et ceux pour qui les échanges avec elle conduisent à une « re-primarisation », pour reprendre la formule judicieuse d’Alain Rouquié. Plus pragmatiques, les milieux d’affaires développent des stratégies différenciées, selon les pays qui montrent autant uneréelle volonté de leur part de tirer parti de l’énorme potentiel qu’offre le marché de la Chine, que la nécessité pour les gouvernements et les institutions régionales de renforcer la compétitivité économique et de jouer un rôle actif à l’intérieur d’un nouveau modèle de coopération Sud-Sud (Dussel Peters, 2007).

EN GUISE DE CONCLUSION : COMPLÉMENTARITÉ OU DÉPENDANCE ?

31

En l’espace d’une décennie à peine, la Chine a profondément bouleversé la carte économique des Amériques : l’absence de leadership de la part des États-Unis, mais aussi du Brésil, et la fragilité des modèles d’intégration n’en paraissent que plus criants. Les débats que suscite cette présence de plus en plus envahissante, tout comme les nouvelles initiatives qui sont prises pour mettre la coopération régionale en phase avec les nouveaux courants économiques internationaux, montrent qu’il y a bel et bien amorce d’une réflexion commune sur les voies à prendre, à la fois pour mieux tirer parti des opportunités ouvertes et rééquilibrer une relation jusqu’ici, quoi qu’on en dise, fortement asymétrique.

32

L’une des initiatives les plus intéressantes des dernières années est sans conteste la création en janvier 2007, à l’initiative du Pérou, du Forum de la ceinture latino-américaine du Pacifique (Foro sobre la Initiativa de la Cuenta del Pacífico Latinoamericano) (ci-après l’Arc du Pacifique) [17][17] L’Arc du Pacifique regroupe 11 pays. La Colombie, le... (Briceño Ruiz, 2010). Bien qu’il s’agisse avant tout d’un forum régional, l’Arc du Pacifique permettrait de relancer a) le processus intégratif sur la base d’un régionalisme ouvert, par opposition au modèle bolivarien prôné par le Venezuela, la Bolivie et l’Équateur, b) d’étendre l’espace de coopération du Chili au Mexique et, surtout, c) de promouvoir un dialogue et une approche commune permettant de saisir les opportunités offertes par la croissance phénoménale de l’Asie-Pacifique, pour ne pas dire de la Chine [18][18] Depuis son lancement, quatre groupes de travail ont....

33

En fait, l’organisation du forum et les relations entre les membres qu’elle suggère ne sont pas sans rappeler l’approche qui prévaut au sein de l’Anase et le partenariat qui s’est établi autour d’elle avec la Chine, le Japon et la Corée, ce qu’on appelle l’Asean+3. D’un côté, il s’agirait de se doter de normes intra-régionales communes en matière de commerce et d’investissement, de manière à minimiser les distorsions commerciales et les tensions qui peuvent résulter de pratiques nationales trop différenciées et / ou de la multiplication d’ententes commerciales bilatérales, qu’elles soient entre pays membres ou entre un membre et des partenaires extrarégionaux. L’harmonisationdes normes de concurrence aurait ainsi pour effet de diminuer les tensions, mais surtout d’aider à renforcer les chaînes de valeur entre les pays latino-américains [19][19] Pour une présentation approfondie de l’argument, voir.... D’un autre côté, avec des pratiques commerciales harmonisées, les pays de la région pourraient présenter un front uni dans un dialogue trans-Pacifique, voire face à tout autre acteur extrarégional, et établir ainsi des relations un peu plus rééquilibrées.

34

L’Amérique latine n’est toutefois pas l’Asie du Sud-Est : tandis que l’Anase génère 6,5 % des exportations mondiales, l’Arc du Pacifique n’en fournit que 3,1 % ; et encore, le Mexique à lui seul compte pour près de 60 % du total (Foro del Arco del Pacífico Latinoamericano, 2010, p. 9-10). Plus important : alors que le commerce intra-industrie constitue une caractéristique fondamentale du commerce régional en Asie de l’Est, voire au sein des pays de l’Anase, celui-ci demeure plutôt marginal entre les pays de l’Arc du Pacifique, et davantage encore lorsque l’on considère le commerce bi-régional (idem, pp. 18-19). Autre preuve des difficultés des pays de l’Arc du Pacifique à s’intégrer dans les chaînes de valeurs asiatiques : la forte proportion que représentent les produits primaires et agricoles dans les exportations vers l’Asie, le Mexique et, surtout, le Costa Rica faisant ici figure d’exception comme nous l’avons déjà souligné.

35

Il convient donc de demeurer prudent, mais il se peut aussi que l’approche collective atteigne rapidement ses limites. Pour les pays andins, la Chine a un effet structurant et propulse la croissance. Il n’est donc guère surprenant que le Chili et le Pérou aient conclu des accords de libre-échange et soient les plus enthousiastes vis-à-vis du géant chinois. À l’inverse, les attentes sont beaucoup plus mitigées parmi les pays plus au nord, lesquels sont relativement moins bien pourvus sur le plan des matières premières et subissent de plein fouet la concurrence des produits chinois, au risque de connaître des phases de désindustrialisation. Restons néanmoins positifs : l’initiative a le grand mérite d’offrir une approche concertée face à la Chine tout en donnant au Mexique et aux pays d’Amérique centrale la possibilité de sortir de l’isolement dans lequel les confinaient les accords avec les États-Unis.


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Notes

[*]

Professeur adjoint à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, ares.mathieu@uqam.ca

[**]

Économiste, professeur titulaire d’économie politique au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directeur du Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation (CEIM), deblock.christian@uqam.ca

[***]

Professeur adjoint au département de science politique du l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et directeur de l’Observatoire sur la Chine, lin.ting-sheng@uqam.ca

[1]

Mentionnons à titre d’exemples les visites du premier ministre chinois Hu Jin Tao en Amérique latine en 2004 et 2008, ainsi que les traités commerciaux signés avec le Chili, le Costa Rica et le Pérou.

[2]

L’expression Amérique latine couvre l’Amérique latine et les Caraïbes.

[3]

C’est ainsi qu’en 1979, le commerce sino-latino-américain se chiffrait à 1,26 milliard de dollars et, bien qu’ayant plus que doublé, les échanges bilatéraux n’atteindront toujours que 2,97 milliards de dollars en 1989 (China Commerce Yearbook, 2000).

[4]

Minister of Commerce of People’s Republique of China (Mofcom), http://zhs.mofcom.gov.cn/aarticle/cbw/201011/20101107219163.html (consulté le 21 mars 2011).

[5]

La Chine est devenue le second pays, derrière l’Allemagne, pour le nombre de traités bilatéraux sur l’investissement signés. Le modèle qu’elle a adopté est assez semblable à ceux que signent les pays européens et les États-Unis. L’objectif est d’accompagner les investissements et de leur garantir protection et sécurité (Berger, 2008).

[6]

À ces trois volets de la diplomatie « économique » chinoise en Amérique latine, il faut adjoindre le volet politique, celui d’isoler Taïwan de ses partenaires traditionnels. Parmi les 25 pays entretenant des relations diplomatiques avec Taïwan, près de la moitié se trouve en Amérique latine et dans les Caraïbes. Les milieux d’affaires dans ces pays souhaitent accéder au marché chinois et appellent à une rupture des relations avec Taipei (Lafarque, 2006, p. 10).

[7]

Zhongguo dui ladingmeizhou he jialebi zhengcue wenjian, 5 novembre 2008, http://world.people.com.cn/BIG5/14549/8289573.html

[8]

Source : Bureau of Economic Analysis.

[9]

Les produits primaires représentaient, en 2009, 52,9 % des exportations totales de l’Amérique latine, comparativement à 41,1 % en 2002. Il s’agit de moyennes. Ainsi ne représentaient-ils que le quart des exportations du Mexique et le tiers environ de celles du Costa Rica, comparativement à 88 % environ pour le Chili et le Pérou. Entre les deux, on retrouve le Brésil et l’Argentine, avec respectivement 61 % et 68 %. L’indice des termes de l’échange (2000 = 100) était de 121,5 en 2008 et de 114,7 en 2009 (Anuario estadístico de América Latina y el Caribe, 2010).

[10]

L’Union des Nations sud-américaines (Unasur) regroupe les douze pays d’Amérique du Sud. L’Alliance bolivarienne pour les Amériques (Alba) regroupe huit pays, dont le Venezuela et Cuba.

[11]

Source : OMC.

[12]

Source : United Nations Commodity Trade Statistics Database (ComTrade). Le « groupe » est le Mercosur + le Chili.

[13]

Voir par exemple Coelho (2009) qui attribue à cette caractéristique de la politique brésilienne le fait que ce soit de l’Itamaraty, le ministère des Affaires étrangères, que se décide la politique commerciale et que le Brésil n’ait jusqu’à maintenant ratifié qu’un seul Ale, soit le Mercosur.

[14]

Dilma Rousseff parle de relations « déséquilibrées et divergentes » et hésite à lui octroyer le statut d’économie de marché (Brésil information, 10 février 2011).

[15]

La Chine a également ratifié de tels partenariats avec le Brésil, le Chili, le Mexique et le Venezuela.

[16]

Ainsi, signe des temps, bien que le Parti communiste chinois règne sans partage sur le pays, la Chine a toujours refusé de s’associer au projet bolivarien d’une ligue anti-américaine et évite les discussions à caractère stratégique (Ratliff, 2008). Il existe bien un accord de coopération étendue avec Cuba mais, là encore, la Chine prend bien soin de ne pas trop s’associer avec la junte cubaine, se limitant souvent à réitérer la relation « privilégiée » entre les deux pays socialistes. En fait, si la Chine joue un rôle à Cuba, c’est sans doute qu’elle peut servir de modèle de transition vers l’économie de marché, officialisé lors du 6e Congrès du Parti communiste cubain en avril 2011.

[17]

L’Arc du Pacifique regroupe 11 pays. La Colombie, le Chili, l’Équateur, le Salvador, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Panama et le Pérou participèrent au premier sommet. Par la suite, le Costa Rica et le Nicaragua deviendront également membres.

[18]

Depuis son lancement, quatre groupes de travail ont vu le jour : un sur la convergence commerciale et l’intégration intrarégionale, un sur la promotion et la protection des investissements, un sur les infrastructures et la facilitation du commerce, et un dernier sur la coopération économique et technique visant l’amélioration de la compétitivité. Il faut aussi mentionner la création d’un groupe de travail présidé par le Mexique et chargé de définir les bases institutionnelles de cette coopération (Forum de la Ceinture latino-américaine du Pacifique, page consultée le 30 avril 2011, http://www.arcodelpacifico.org/nosotros/arco_del_pacifico).

[19]

Pour une présentation approfondie de l’argument, voir Kawai et Wignaraja (2009).

Résumé

Français

Alors que certains voient dans la croissance phénoménale de la Chine et dans ses immenses besoins en matières premières un véritable Eldorado pour l’Amérique latine, d’autres, au contraire, s’inquiètent des effets déstructurant des nouveaux courants d’échange et de la diplomatie commerciale chinoise sur les circuits de production et les processus d’intégration. En peu de temps, la carte économique, non seulement de l’Amérique latine mais de tout le continent, s’est trouvée bouleversée, et ce sans que l’on sache trop encore pour le moment ce qui va en ressortir, sinon qu’il y a matière à s’interroger sérieusement, selon les auteurs, tant sur les schémas de développement qui se mettent en place que sur les évolutions futures d’une relation bilatérale qui est à ce point dépendante des décisions des autorités chinoises en matière de développement.

Mots clés

  • Chine
  • Amérique latine
  • États-Unis
  • Brésil
  • Mercosur
  • Alena
  • intégration
  • commerce
  • développement
  • diplomatie
  • concurrence
  • coopération

English

China and Latin America: The Great Reshuffling? While some see the phenomenal growth of China and its huge needs for raw materials as an Eldorado for Latin America, others are concerned about the destabilizing effects of new trade flows and their inherent trade diplomatic effects on both production networks and integration processes. In a short time, the Latin American economic map was completely reshaped. Yet, we do not know what the final result might be. We can be certain however – and many authors make this clear – that the situation raises important questions, both regarding development patterns and the future of bilateral relationships. Both issues are currently contingent on the Chinese authorities and their vision of development.

Keywords

  • China
  • Latin America
  • United States
  • Brazil
  • MERCOSUR
  • NAFTA
  • integration
  • trade
  • development
  • diplomacy
  • competition
  • cooperation

Español

China y América Latina: ¿el gran descalabro? Mientras algunos estudios ven en el extraordinario crecimiento de China y en sus necesidades inmensas de materias primas un verdadero Eldorado para América Latina, otros, al contrario, se inquietan de los efectos desestructurantes de las nuevas corrientes de intercambio y de la diplomacia comercial china sobre los circuitos de producción y los procesos de integración. En poco tiempo, el mapa económico de América Latina y de todo el continente se ha visto conmocionado, sin que se sepa todavía muy bien por el momento sus resultados. Según los autores, existen indicios de que es legítimo interrogarse seriamente tanto sobre los esquemas de desarrollo que se implementan, como sobre las evoluciones futuras de una relación bilateral que es a tal punto dependiente de las decisiones de las autoridades chinas en materia de desarrollo.

Palabras clave

  • China
  • América Latina
  • Estados Unidos
  • Brasil
  • MERCOSUR
  • Alena
  • integración
  • comercio
  • desarrollo
  • diplomacia
  • competencia
  • cooperación

Plan de l'article

  1. L’AMÉRIQUE LATINE ET L’OUVERTURE ÉCONOMIQUE DE LA CHINE
  2. LA NOUVELLE CARTE ÉCONOMIQUE DES AMÉRIQUES
  3. QUELLE APPROCHE FACE À LA CHINE ?
  4. EN GUISE DE CONCLUSION : COMPLÉMENTARITÉ OU DÉPENDANCE ?

Pour citer cet article

Arès Mathieu, Deblock Christian, Lin Ting-Sheng, « La Chine et l'Amérique latine : le grand chambardement ? », Revue Tiers Monde, 4/2011 (n°208), p. 65-82.

URL : http://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2011-4-page-65.htm
DOI : 10.3917/rtm.208.0065


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