2001
TOPIQUE
Le rêve cadre d’élaboration psychique
Françoise Chambon
Chantal Vénier
Brigitte Vignalou
[…] Et d’étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants sur des grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
A des grands soleils
Couchants sur des grèves.
Paul VERLAINE
La théorie freudienne du rêve pose le désir sexuel infantile inconscient comme
le moteur du rêve.
Selon Freud, le rêve est un acte psychique complet. Pour J.B. Pontalis, il a
une fonction de liaison en ce qu’il comprend un écran ou espace de rêve, et de
la figuration. P. Aulagnier définit l’élaboration psychique comme la liaison entre
les images de mots et les images de choses dotées d’une qualité affective particulière. Dans le rêve il y a en effet un espace de figuration (image de chose),
des images de mots et des affects. De quelle façon le désir inconscient trouve-t-il sa représentation sur les trois registres de l’originaire (sensoriel), du primaire
(figuration) et du secondaire (langage)?
Dans l’œuvre de P. Aulagnier, “l’élaboration psychique”, en ce qu’elle comporte de
dynamique de la figurabilité et de la représentation, est un aspect fondamental.
Le numéro 45 de Topique, “Autour du rêve”, était d’une certaine façon un hommage à
la fécondité de l’œuvre de P. Aulagnier et aux prolongements qu’elle avait trouvés à travers
Micheline Enriquez et quelques autres. “Le rêve cadre d’élaboration psychique” est un
texte bref mais dense élaboré par trois participants du IV Groupe au sein d’un groupe de
travail pendant l’année 2000. Je me crois autorisé à penser que P. Aulagnier aurait particulièrement apprécié comme hommage que la vitalité de sa pensée perdure dans sa fécondité dans notre travail actuel. C’est à cet hommage que je m’associe autant vis-à-vis de P.
Aulagnier que pour l’intérêt que suscite en moi le travail de nos collègues plus récents.
Jean-Paul MOREIGNE
Ces trois registres constitueraient le cadre d’un travail psychique, d’un
processus d’élaboration à l’œuvre dans le rêve.
L’espace du rêve, c’est l’équivalent psychique interne de l’espace transitionnel, nous dit M. Kahn. C’est la possibilité d’un écart, d’un jeu psychique.
Le rêve est à mi-chemin des objets internes et des exigences de la réalité (Pontalis).
Il est mis entre l’analyste et l’analysant. Espace de représentation que le rêve,
signe d’un écart, d’une différenciation d’où peut surgir la pensée. Permettons-nous une image : la mythologie nous dit que c’est lorsque Gaïa la terre et Ouranos
le ciel s’écartent l’un de l’autre que s’ouvre entre les deux un espace de vie
pour les humains. L’idée de la séparation, de la différenciation, préside à la
possibilité de rêver.
Le rêve transforme les pensées en images sensorielles, dit Freud. Il y a régression : la représentation retourne à l’image sensorielle d’où elle est sortie un jour.
Nos rêves de couleurs, d’odeurs (odeurs de l’enfance, goûts oubliés, etc.)
nous évoquent l’importance de la dimension corporelle, sensorielle, du registre
de l’originaire. Les formules métaphoriques qui illustrent selon Aulagnier le
registre de l’originaire (“être en forme”, “se sentir bien dans sa peau”) ne sont-elles pas appropriées pour décrire l’écran du rêve ?
Lewin fut le premier à évoquer les conditions préalables à l’existence du
rêve. L’écran du rêve est la surface sur laquelle un rêve semble être projeté. C’est
l’arrière – fond blanc présent dans le rêve. Cet écran serait en rapport avec le
sein de la mère. Le sommeil est accompagné d’un mouvement régressif qui pousse
à un retour-fusion avec la mère. Pour Lewin, un sommeil sans rêve ne comporte
que l’écran blanc. Dans ce sens, nous pourrions dire que le rêve est le premier
contact en images de la libido avec le corps maternel. Lewin nous parle d’écran
du rêve autour d’un cas. “Une jeune femme me rapporte ce qui suit : j’avais mon
rêve tout prêt pour vous, mais tandis que j’étais étendue ici voici qu’il s’est
éloigné de moi, qu’il s’est enroulé, roulant et roulant comme un cylindre”.
L’écran du rêve, avec le rêve projeté sur lui, s’éloigna en arrière d’elle. Or,
le fait d’oublier des rêves, nous le savons, n’est pas réductible à une autre forme
d’oubli. Oublier ou se rappeler un rêve, cela appartient au contenu du rêve lui-même et peut être analysé au même titre que tout élément du rêve manifeste.
En ce qui concerne cette patiente sous la pression de ses résistances, elle était
en train d’accomplir son réveil. L’écran du rêve roulant et s’éloignant était l’événement final de réveil complet.
L’objet du sommeil, c’est le retour aux origines; l’objet du rêve, c’est le
désir même, la recherche d’excitation, la pénétration du rêve (Pontalis)
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant …[…]
… Son Nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila …[…]
… Et pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
Paul V ERLAINE
Selon les kleiniens, l’espace du rêve c’est le contenant interne issu de l’introjection de la mère Pour de nombreux sujets, le processus du rêve est à leur
disposition mais non pas l’espace du rêve. “Le processus du rêve est une donnée
biologique humaine, mais l’espace du rêve est une conquête du développement
de la personnalité, conquête que facilitent les soins donnés au petit enfant”.
L’écran sur lequel se déroule le rêve est une métaphore de la mère tout entière
en tant que nécessaire à la constitution du sujet. Pontalis souligne : “Freud n’ignorait pas qu’à l’extrême du champ interprétatif, au point asymptotique de ce qu’il
appelait le “Livre du rêve ” quelque chose ne saurait être saisi : ce qu’il nomme
l’ombilic, ce qui rattache le rêveur à l’inconnu maternel”. Le rêve relie par un
scénario ce qui a pu se séparer. La mère des premiers temps remplit un rôle de
miroir où le narcissisme de l’enfant trouve une confirmation existentielle et
aussi un rôle de pare-excitation. C’est dans ce sens que fonctionne l’écran du
rêve. Mais c’est en même temps un écran protection, contre le trop d’excitation, le traumatisme destructeur ? En projetant ses désirs sur l’écran du rêve,
représentant la mère, le rêveur cherche à fusionner avec elle, à commettre l’inceste,
inceste qui conjugue jouissance et terreur. Mais le rêveur ne commet pas l’inceste
même métaphoriquement, puisque l’écran du rêve fait écran à ses désirs. Le
rêve viserait le suspens du désir, non la satisfaction accomplie : l’objet du désir
serait ici le désir même.
L’originaire, support sensoriel de la représentation, peut parfois envahir toute
la scène psychique. Peuvent survenir alors des moments de fading du moi, la
sensation de “tomber hors du monde”. Dans le rêve, si l’originaire nous submerge,
n’est-ce pas une des conditions de survenue du cauchemar ? Dans le cauchemar,
nous dit Pontalis, “l’enveloppe du rêve a craqué, elle s’est déchirée avant que
la lettre qu’elle contenait n’ait pu s’écrire”. L’auteur du cauchemar est “arraché
au corps du rêve” (P. Miller). Le passage des représentants inconscients dans
préconscient est court-circuité (Anzieu). De même, dans le rêve traumatique
dont le scénario répète le trauma, le support projectif (écran, enveloppe ) est là
aussi détruit; il faut attendre de la perlaboration un scénario de rêve qui ne soit
plus une catastrophe. Un temps préalable est nécessaire dans ce cas, dit Freud,
jusqu’à ce que le principe de plaisir reprenne sa domination.
Le rêve serait la voie royale de l’élaboration, aux trois niveaux de la représentation : emprunts faits par la psyché au fonctionnement du corps, mise en
scène fantasmatique, mise en sens idéïque.
Enveloppe sensorielle du rêve… Figuration… Le rêve puise dans le langage
pictural (Aulagnier). Le rêve est une des conditions dans lesquelles on peut
retrouver le langage pictural des scénarios infantiles refoulés. Freud : “la pensée
du rêve, inutilisable sous sa forme abstraite, doit être transformée en langage
pictural”. La régression formelle propre à l’état de sommeil redonne la primauté
aux motions pulsionnelles et aux modes d’expression de l’enfance. L’image de
chose précède la représentation par image de mot. Le visuel précède l’acoustique, l’image sensorielle est le premier référent de la représentation qu’elle
rend possible. Le rêve réalise une mise en scène qui va relier ce qui a pu se
séparer. Ce théâtre intérieur relie deux objets et le regard d’un troisième. Les
pensées sont figurées car le souvenir visuel exerce une attraction, il y a osmose
entre l’inconscient et le visuel.
Comme le dit Freud : “Le rêve est en somme une régression au plus ancien
passé du rêveur, comme une reviviscence de son enfance, des motions pulsionnelles qui ont dominé celles ci, des modes d’expression dont elle a disposé”.
Mais tous les rêves utilisent-ils la figuration ? Freud parle de rêves idéïques
(rêves Autodidasker). Ces rêves, dit-il “jouent avec les noms et les syllabes”
qu’ils condensent. C’est l’abaissement de la censure entre cst et incst qui explique
ce type de rêve. Il précisera en 1915 : “des pensées de nature très abstraite qui
ont dû présenter de grandes difficultés à la figuration dans le rêve… Le travail
du rêve doit tout d’abord remplacer le texte abstrait des pensées par un texte
plus concret qui lui est lié – par comparaison, par symbolisme, par allusion
allégorique ou de façon génétique – et qui devient le matériel du rêve”. Ramener
les mots aux représentations de choses.
Le rêve est un rébus. Le rébus est un déguisement porteur d’une intention.
Rébus signifie : “des choses”. Le rêve comme rébus des choses qui ont eu lieu
sur la scène psychique infantile ? Ce qui a eu lieu et qui doit être “pris au piège
de l’élaboration secondaire”, selon l’expression de P. Miller, pour en affaiblir
la trace. La tâche de l’analyste serait donc non pas tant de mettre au passé que
de rendre inactuel.
Comment l’activité psychique vient à l’homme, au prix de quelle lutte, de
combien de compromis arrive-t-elle à se maintenir ? Ce qui est en question c’est
la réalité du temps, la réalité psychique, la réalité du monde.
Hier j’ai rêvé que je voyais
Dieu et que je parlais à Dieu
Et j’ai rêvé que Dieu m’écoutait…
Après, j’ai rêvé que je rêvais.
A. MACHADO
Avant d’atteindre la conscience le processus du rêve suit une marche dans
le temps, travail du rêve qui, précise Freud, peut durer plus d’un jour et une
nuit : transfert du désir, déformation par la censure, changement de direction
régressif, élaboration secondaire. Tout à coup, un événement psychique se produit
qui rassemble ce qui était épars qui laisse de côté une partie de ce qui a été
élaboré. Un choix s’est effectué. Cette décision qui constitue le rêve en tant
qu’objet perceptif pour la conscience, est une scansion, i.e. une temporalisation d’un processus psychique inconscient. La séance d’analyse est conçue sur
le modèle du rêve. “Il aura fallu tout ce temps pour comprendre” (Lacan), mais
ce n’est pas une raison pour conclure… Par une interruption de la séance.
Le rêve en analyse a un avenir parce qu’il est pris dans la dynamique transférocontretransférentielle, parce qu’il s’adresse à cet autre silencieux qui sait
attendre. L’interprétation du rêve, loin de conclure, ne fait que relancer la capacité
de continuer à rêver.
A côté de la fonction symbolisante du rêve (cf. Ferenczi, Kahn, Meltzer)
dont on privilégie l’émergence en psychothérapie, en analyse c’est le désir inconscient infantile qui va se révéler et qui sera l’objet du travail de mise en mots,
de mise en sens.
Les associations se poursuivent bien après les séances d’analyse, repoussant toujours le point d’ombilic. L. Bataille : “De nouvelles associations défilent…
Qui m’entraînent loin … Comment n’y avais-je pas pensé auparavant ?”
Le rêve est bref mais il dure (P. Miller).
Rêve porteur de sens et de l’histoire de notre accès à la symbolisation.
·
AULAGNIER (P.), La violence de l’interprétation, P.u.f., 1975
·
AULAGNIER (P.), Un interprète en quête de sens, P.B. Payot, 1986
·
BATAILLE (L.), L’ombilic du rêve, Seuil, 1984
·
CASTELLANOS-COLOMBO (H.), La place de la théorie freudienne du rêve dans la psychanalyse actuelle, Topique 45,1990
·
FREUD (S.), L’interprétation des rêves, P.U.F.
·
FREUD (S.), Révision de la science du rêve, in Nouvelles conférences sur la psychanalyse,
Gallimard
·
FREUD (S.), Quelques additifs à l’ensemble de l’interprétation des rêves in Résultats, idées,
problèmes, P.U.F.
·
FREUD (S.), Complément métapsychologique à la théorie du rêve in Métapsychologie, Gallimard
·
LACAN (J.), Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée in Les Ecrits, Seuil, 1966
·
LEWIN (B.), L’écran du rêve, N.R.P,.5,1972
·
MILLER (P.), Le rêve est bref mais il dure,Topique 45,1990
·
PONTALIS (J.B.), La pénétration du rêve, N.R.P., 5,1972
·
PONTALIS ( J.B.), L’attrait du rêve in La force d’attraction, Points Essais, 1990
·
PONTALIS ( J.B.), Fenêtre, Gallimard, 2000