Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.291306258X
200 pages

p. 109 à 112
doi: en cours

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no 74 2001/1

 
INTRODUCTION
 
 
En ce trentième anniversaire, je rappellerai brièvement les circonstance de nos relations réciproques, pour préciser le but de ce témoignage : nous nous sommes connus dans le Service des Admissions de Sainte-Anne, de 1958 à 1964, service alors dirigé par G. Daumézon. J’y travaillais comme Interne d’abord, comme Assistant ensuite. Puis nous avons continué à nous voir souvent, en particulier dans le Séminaire de psychiatrie comparative mensuel, du jeudi soir, et aussi, bien plus tard, dans la mise au point du livre en hommage à notre Maître, publié après sa mort accidentelle. Et j’empruntais de temps en temps, à mon nom, des livres à notre prestigieuse bibliothèque, que je confiais à C. Castoriadis, pour son épouse.
Je diviserai mon exposé en trois partie, la première plus personnelle, et les deux autres davantage théoriques.
 
L’APPRENTISSAGE DE LA CLINIQUE PSYCHIATRIQUE
 
 
P. Aulagnier, Docteur en médecine de l’Université de Rome, commençait une analyse, qu’on nommait encore didactique, avec J. Lacan. Ce dernier lui demanda d’acquérir une formation clinique en psychiatrie, mais au lieu de lui conseiller le Service de tel ou tel des Médecins des Hôpitaux psychiatriques de la Seine appartenant à ce qui constituait, à cette époque bien lointaine, la Société Française de Psychanalyse, il l’envoya chez son ami G. Daumézon qui commençait alors à orienter toute son énergie intellectuelle vers l’élaboration d’une sémiologie psychiatrique totalement rénovée par lui-même et quelques uns de ses proches, qui s’y passionnaient aussi, comme moi-même.
Le Service, où je travaillais du côté des femmes, recevait chaque jour une dizaine de personnes qu’il orientait le lendemain, le plus souvent vers le Service hospitalier correspondant au Secteur que déterminait leur domicile. Toutes les variétés de la clinique psychiatrique pouvaient s’y étudier, et chaque examen aboutissait à une observation et à un certificat de placement, mais aussi à une hospitalisation en Service libre ou en Maison de santé privée, ou à une sortie pure et simple. Parfois, le Patron décidait de garder dans son Service tel ou tel patient, dont il estimait que cette mesure lui serait profitable.
Il s’agissait donc d’un lieu très propice à acquérir une pratique complète de la clinique psychiatrique, mais aussi à discuter en connaissance de cause tous les problèmes que cette clinique ne manquait pas de poser à l’histoire rigoureuse et à l’épistémologie critique de notre discipline. Et nous pourrions ici évoquer bien des conversations assez longues avec P. Aulagnier elle-même, G. Daumézon, G. Benoit, G. Ph. Brabant et M. Lubtschanski, l’un des rares psychanalystes d’alors à essayer de traiter des patients psychotiques.
Je crois qu’elle avait gardé de ces années accomplies dans la liberté et la remise en question de tout, comme moi-même d’ailleurs, un excellent souvenir, qu’elle évoquait par la suite avec plaisir, comme des années d’apprentissage, pour paraphraser Goethe, qui s’étaient vite transmutées en années de pratique éclairée.
 
LA DOUBLE RÉFÉRENCE
 
 
Je prends cette locution, devenue un peu obsolète, dans deux acceptions différentes, l’une en rapport avec un projet de travail commun, l’autre pour désigner la double prise en charge, psychanalytique et chimiothérapique, d’un même patient.
Premier aspect : P. Aulagnier suivait depuis un certain temps une jeune femme dont la manifestation pathologique dominante, et probablement exclusive, consistait en un petit automatisme mental qui avait la particularité de ne pas évoluer selon les canons fixés par G. de Clérambault et de s’en tenir, sans aucune modification, à cette altération de la propriété privée de la pensée qui, nous semble-t-il, en constitue l’essentiel. G. Daumézon nous proposa d’en tirer ensemble un article pour la revue qu’il fondait, Recherches sur les maladies mentales, et il répartissait ainsi le travail : je reprendrai, quant à moi, de manière historique et critique, l’exposé de la notion d’automatisme mental et son étude sémiologique et psychopathologique, et elle exposera le cas lui-même et, dans la mesure du possible, le rôle tenu par l’entreprise psychanalytique dans la singularité de son évolution.
Nous en parlions souvent, avec un intérêt mutuel, et nous aurions été heureux, l’un comme l’autre, de signer ensemble un tel travail; mais à mesure que le temps passait, elle éprouvait davantage de scrupules à publier une observation, assortie d’un commentaire psychanalytique, concernant une patiente de sa pratique. Nous étions d’accord, dès le début, pour ne rien en déguiser, sauf les initiales du nom; mais à mesure que l’analyse se poursuivait, il lui devenait de plus en plus difficile de résoudre un dilemme : ou bien apporter quelques modifications de détail à l’observation, pour que la patiente ne pût se reconnaître, mais au prix de lui enlever toute valeur clinique précise, ou bien rédiger une observation très exacte, mais avec le grave inconvénient de bafouer l’obligation stricte du secret, exigence à quoi nous tenions l’un comme l’autre. Elle apprit incidemment, de la bouche même de la patiente, que cette dernière fréquentait les librairies médicales et y feuilletait les revues de psychiatrie et de psychanalyse. Nous convînmes alors, d’un commun accord, et sans la moindre hésitation, de ne pas publier ce cas et de nous en tenir à un article de pure connaissance historique et critique. Le Patron nous approuva, et depuis cette époque il m’arrive de rencontrer des collègues qui me demandent où a été publiée la seconde partie de l’article; certains n’ajoutent pas foi à mes explications et me font le grief de leur cacher malignement quelque chose.
Second aspect de la double référence, prise alors dans un sens plus courant : dans les années 1960-1970, certains estimaient, dans des cas de névrose obsessionnelle ou de schizophrénie incipiens, où les altérations dépressives de l’humeur jouaient un certain rôle, que la psychanalyse, qui restait évidemment essentielle, pouvait pendant quelques temps s’accompagner d’un traitement thymoleptique réglé par un second thérapeute, qui recevait régulièrement le patient.
Quand l’indication s’avérait judicieuse, cette pratique pouvait être très utile, à la condition que chacun se maintînt à sa place et que les tâches respectives ne se confondissent point. J’ai ainsi, avant mon départ pour Strasbourg, en 1965, eu plusieurs occasions d’assurer le suivi chimiothérapique de patients dont P. Aulagnier était la psychanalyste. C’est avec mon ami S. Leclaire que j’avais aussi travaillé de la même façon, à la même époque.
Je tiens à rappeler à ce propos que P. Aulagnier était alors l’une des rares psychanalystes à prendre en charge des sujets psychotiques, en particulier certains maniaco-dépressif, et qu’elle en assura une consultation, à la rémunération bien symbolique, à l’Admission d’abord, puis au C.P.O.A. d’Henri-Rousselle, dont G. Daumézon fut le Chef de Service jusqu’à son dernier jour.
 
PSYCHIATRIE ET PSYCHANALYSE
 
 
Je n’exposerai pas ici les conceptions psychanalytiques de P. Aulagnier dans leur originalité spécifique, car d’autres se trouvent bien plus qualifiés que moi pour le faire de manière complète et rigoureuse. Mais je voudrais dire quelques mots de l’intérêt effectif qu’elle a trouvé, durant toute sa carrière, dans la l’excellente connaissance qu’elle s’était donnée de la psychiatrie clinique, non pas comme un savoir de luxe, satisfaisant à sa façon quelque libido sciendi un peu étendue et extrinsèque, mais comme un savoir et un savoir-faire profitables.
La décision d’entreprendre une cure psychanalytique, de la différer ou de l’exclure, comportait, alors comme aujourd’hui, un temps où il convenait de peser les éléments favorables ou défavorables à pareille résolution, qui n’avait rien à voir avec je ne sais quelle panacée. Or, si le diagnostic proprement psychiatrique n’y suffisait sûrement pas et si d’autres aspects, sans doute plus décisifs, devaient être pris en cause, cependant il y tenait une certaine place. C’est pourquoi la connaissance précise d’une clinique psychiatrique rigoureuse et rénovée demeurait sûrement profitable.
Pareille fonction restait encore plus légitime pour une psychanalyste qui, comme P. Aulagnier, estimait que sa pratique spécifique pouvait concerner des patients psychotiques, et en particulier des maniaco-dépressifs. Il ne s’agissait pas un instant de confondre les deux disciplines, et encore moins de réduire l’une à l’autre, mais de profiter de ce qu’il pouvait lui demeurer d’utile dans la sémiologie psychiatrique.
Je suis heureux, trente ans plus tard, de pouvoir associer au souvenir de l’estime le souvenir de l’amitié.
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