2001
TOPIQUE
Commémoration de P. Aulagnier
Georges Lantéri-Laura
16, rue Ch. Silvestri 94300 Vincennes
En ce trentième anniversaire, je rappellerai brièvement les circonstance de
nos relations réciproques, pour préciser le but de ce témoignage : nous nous
sommes connus dans le Service des Admissions de Sainte-Anne, de 1958 à
1964, service alors dirigé par G. Daumézon. J’y travaillais comme Interne d’abord,
comme Assistant ensuite. Puis nous avons continué à nous voir souvent, en
particulier dans le Séminaire de psychiatrie comparative mensuel, du jeudi soir,
et aussi, bien plus tard, dans la mise au point du livre en hommage à notre
Maître, publié après sa mort accidentelle. Et j’empruntais de temps en temps,
à mon nom, des livres à notre prestigieuse bibliothèque, que je confiais à C.
Castoriadis, pour son épouse.
Je diviserai mon exposé en trois partie, la première plus personnelle, et les
deux autres davantage théoriques.
L’APPRENTISSAGE DE LA CLINIQUE PSYCHIATRIQUE
P. Aulagnier, Docteur en médecine de l’Université de Rome, commençait
une analyse, qu’on nommait encore didactique, avec J. Lacan. Ce dernier lui
demanda d’acquérir une formation clinique en psychiatrie, mais au lieu de lui
conseiller le Service de tel ou tel des Médecins des Hôpitaux psychiatriques de
la Seine appartenant à ce qui constituait, à cette époque bien lointaine, la Société
Française de Psychanalyse, il l’envoya chez son ami G. Daumézon qui commençait alors à orienter toute son énergie intellectuelle vers l’élaboration d’une
sémiologie psychiatrique totalement rénovée par lui-même et quelques uns de
ses proches, qui s’y passionnaient aussi, comme moi-même.
Le Service, où je travaillais du côté des femmes, recevait chaque jour une
dizaine de personnes qu’il orientait le lendemain, le plus souvent vers le Service
hospitalier correspondant au Secteur que déterminait leur domicile. Toutes les
variétés de la clinique psychiatrique pouvaient s’y étudier, et chaque examen
aboutissait à une observation et à un certificat de placement, mais aussi à une
hospitalisation en Service libre ou en Maison de santé privée, ou à une sortie
pure et simple. Parfois, le Patron décidait de garder dans son Service tel ou tel
patient, dont il estimait que cette mesure lui serait profitable.
Il s’agissait donc d’un lieu très propice à acquérir une pratique complète de
la clinique psychiatrique, mais aussi à discuter en connaissance de cause tous
les problèmes que cette clinique ne manquait pas de poser à l’histoire rigoureuse et à l’épistémologie critique de notre discipline. Et nous pourrions ici
évoquer bien des conversations assez longues avec P. Aulagnier elle-même, G.
Daumézon, G. Benoit, G. Ph. Brabant et M. Lubtschanski, l’un des rares psychanalystes d’alors à essayer de traiter des patients psychotiques.
Je crois qu’elle avait gardé de ces années accomplies dans la liberté et la
remise en question de tout, comme moi-même d’ailleurs, un excellent souvenir,
qu’elle évoquait par la suite avec plaisir, comme des années d’apprentissage,
pour paraphraser Goethe, qui s’étaient vite transmutées en années de pratique
éclairée.
Je prends cette locution, devenue un peu obsolète, dans deux acceptions
différentes, l’une en rapport avec un projet de travail commun, l’autre pour
désigner la double prise en charge, psychanalytique et chimiothérapique, d’un
même patient.
Premier aspect : P. Aulagnier suivait depuis un certain temps une jeune femme
dont la manifestation pathologique dominante, et probablement exclusive, consistait en un petit automatisme mental qui avait la particularité de ne pas évoluer
selon les canons fixés par G. de Clérambault et de s’en tenir, sans aucune modification, à cette altération de la propriété privée de la pensée qui, nous semble-t-il, en constitue l’essentiel. G. Daumézon nous proposa d’en tirer ensemble
un article pour la revue qu’il fondait, Recherches sur les maladies mentales, et
il répartissait ainsi le travail : je reprendrai, quant à moi, de manière historique
et critique, l’exposé de la notion d’automatisme mental et son étude sémiologique et psychopathologique, et elle exposera le cas lui-même et, dans la mesure
du possible, le rôle tenu par l’entreprise psychanalytique dans la singularité de
son évolution.
Nous en parlions souvent, avec un intérêt mutuel, et nous aurions été heureux,
l’un comme l’autre, de signer ensemble un tel travail; mais à mesure que le
temps passait, elle éprouvait davantage de scrupules à publier une observation,
assortie d’un commentaire psychanalytique, concernant une patiente de sa
pratique. Nous étions d’accord, dès le début, pour ne rien en déguiser, sauf les
initiales du nom; mais à mesure que l’analyse se poursuivait, il lui devenait de
plus en plus difficile de résoudre un dilemme : ou bien apporter quelques modifications de détail à l’observation, pour que la patiente ne pût se reconnaître,
mais au prix de lui enlever toute valeur clinique précise, ou bien rédiger une
observation très exacte, mais avec le grave inconvénient de bafouer l’obligation stricte du secret, exigence à quoi nous tenions l’un comme l’autre. Elle
apprit incidemment, de la bouche même de la patiente, que cette dernière fréquentait les librairies médicales et y feuilletait les revues de psychiatrie et de psychanalyse. Nous convînmes alors, d’un commun accord, et sans la moindre hésitation, de ne pas publier ce cas et de nous en tenir à un article de pure connaissance historique et critique. Le Patron nous approuva, et depuis cette époque
il m’arrive de rencontrer des collègues qui me demandent où a été publiée la
seconde partie de l’article; certains n’ajoutent pas foi à mes explications et me
font le grief de leur cacher malignement quelque chose.
Second aspect de la double référence, prise alors dans un sens plus courant :
dans les années 1960-1970, certains estimaient, dans des cas de névrose obsessionnelle ou de schizophrénie incipiens, où les altérations dépressives de l’humeur
jouaient un certain rôle, que la psychanalyse, qui restait évidemment essentielle, pouvait pendant quelques temps s’accompagner d’un traitement thymoleptique réglé par un second thérapeute, qui recevait régulièrement le patient.
Quand l’indication s’avérait judicieuse, cette pratique pouvait être très utile,
à la condition que chacun se maintînt à sa place et que les tâches respectives
ne se confondissent point. J’ai ainsi, avant mon départ pour Strasbourg, en 1965,
eu plusieurs occasions d’assurer le suivi chimiothérapique de patients dont P.
Aulagnier était la psychanalyste. C’est avec mon ami S. Leclaire que j’avais
aussi travaillé de la même façon, à la même époque.
Je tiens à rappeler à ce propos que P. Aulagnier était alors l’une des rares
psychanalystes à prendre en charge des sujets psychotiques, en particulier certains
maniaco-dépressif, et qu’elle en assura une consultation, à la rémunération bien
symbolique, à l’Admission d’abord, puis au C.P.O.A. d’Henri-Rousselle, dont
G. Daumézon fut le Chef de Service jusqu’à son dernier jour.
PSYCHIATRIE ET PSYCHANALYSE
Je n’exposerai pas ici les conceptions psychanalytiques de P. Aulagnier dans
leur originalité spécifique, car d’autres se trouvent bien plus qualifiés que moi
pour le faire de manière complète et rigoureuse. Mais je voudrais dire quelques
mots de l’intérêt effectif qu’elle a trouvé, durant toute sa carrière, dans la l’excellente connaissance qu’elle s’était donnée de la psychiatrie clinique, non pas
comme un savoir de luxe, satisfaisant à sa façon quelque libido sciendi un peu
étendue et extrinsèque, mais comme un savoir et un savoir-faire profitables.
La décision d’entreprendre une cure psychanalytique, de la différer ou de
l’exclure, comportait, alors comme aujourd’hui, un temps où il convenait de
peser les éléments favorables ou défavorables à pareille résolution, qui n’avait
rien à voir avec je ne sais quelle panacée. Or, si le diagnostic proprement psychiatrique n’y suffisait sûrement pas et si d’autres aspects, sans doute plus décisifs,
devaient être pris en cause, cependant il y tenait une certaine place. C’est pourquoi
la connaissance précise d’une clinique psychiatrique rigoureuse et rénovée demeurait sûrement profitable.
Pareille fonction restait encore plus légitime pour une psychanalyste qui,
comme P. Aulagnier, estimait que sa pratique spécifique pouvait concerner des
patients psychotiques, et en particulier des maniaco-dépressifs. Il ne s’agissait
pas un instant de confondre les deux disciplines, et encore moins de réduire
l’une à l’autre, mais de profiter de ce qu’il pouvait lui demeurer d’utile dans la
sémiologie psychiatrique.
Je suis heureux, trente ans plus tard, de pouvoir associer au souvenir de
l’estime le souvenir de l’amitié.