2001
TOPIQUE
Nos rencontres
Guy Rosolato
33 Square Thiers 75116 Paris
C’est en pensant à une remarque de Piera Aulagnier posant que ”le propre
de l’être vivant est sa situation de rencontre continue avec le milieu physicopsychique qui l’entoure” ( Violence de l’interprétation, (VI. p. 20) que m’est
venu en mémoire, avec émotion, le souvenir, comme pour nous retrouver, de
la première et de la dernière fois où nous nous sommes rencontrés. Une singulière coïncidence unit ces deux épisodes.
* Nous avons fait connaissance, dans les années cinquante, lors d’un colloque
de la Société Française de Psychanalyse, autour de Lacan. C’était, je pense à
Chantilly, au cours d’un cocktail musical où nous avons dansé ensemble.
Et la dernière fois nous étions venus à Rio participer au 8e Forum International
de Psychanalyse, en octobre 1989. Nous logions à Copacabana dans un bel
hôtel au bord de la mer dans des chambres voisines. Nous bavardions, elle, ma
femme et moi. Piera fumait beaucoup et je lui disais qu’elle devrait se restreindre.
Nous fîmes des promenades sur les hauteurs de Rio dans la forêt de Tijuca et
le dernier jour nous allâmes dans un restaurant sur une petite île toute proche
de la côte où une excellent orchestre jouait de savoureuses sambas : nous dansâmes
pendant une bonne demi-heure et j’étais surpris par son dynamisme, sans la
moindre fatigue. Ce fut notre dernière rencontre. De retour à Paris, elle devait
mourir quelques mois après, en mars 1990.
Ainsi la danse avait singulièrement ouvert et clos les longues années de
notre amitié, les marquant ainsi d’une aura d’allégresse que la mort charge de
nostalgie.
** Mais je voudrais évoquer nos rencontres heureuses dans notre communauté de travail lorsqu’en 1965-1966, dans le cadre de l’Ecole Freudienne de
Paris qui venait d’être fondée, cinq membres du Directoire de cette institution,
P. Aulagnier, J. Clavreul, F. Perrier, J.P. Valabrega et moi-même avions poursuivi
une expérience de travail en commun exceptionnelle. Sur le thème “Le désir
et la perversion” chacun de nous faisait une conférence suivie d’un commentaire des quatre autres collaborateurs qui avaient lu préalablement le texte, avec
même pour quelques uns une réponse de l’auteur. Ces manifestations eurent
un franc succès et cette expérience si fructueuse est cependant restée unique
dans le champ de la psychanalyse française.
Et je retrouve entre Piera et moi dans la concordance de nos exposés une
complémentarité émouvante à repenser après tant d’années.
- Ainsi dans mon texte “ Etudes des perversions sexuelles à partir du
fétichisme” (présenté en 1965) je donnais déjà une place au désaveu (ce que
j’allais développer plus tard dans “ Le négatif et son lexique”, 1989, en définissant et distinguant le désaveu (Verleugnung), la dénégation (Verneinung) et la
forclusion (Verwerfung)), spécifique dans le fétichisme, comme d’ailleurs l’oscillation métaphoro-métonymique portant sur l’objet fétiche (immuable, coupé
du corps, servant de cache) quant à la réalité vue de la différence des sexes. Je
soulignais aussi la fonction du Père Idéalisé par rapport au Père Symbolique.
Piera Aulagnier m’avait donné son accord pour le terme de désaveu, rajoutant aussi l’importance du regard de l’Autre pour susciter un défi par rapport à
la filiation, à la Loi, et au Réel (ce qu’elle présentait également dans un texte
de la même époque “ La perversion comme structure”, 1966, publié en 1967).
Elle insistait en outre sur la fonction de la mère, menaçante pour le père.
- Dans son texte “ Remarques sur la féminité et ses avatars” elle décrivait
dans la féminité normale un lien à l’amour et à l’offrande, soulignait chez la
femme l’importance du regard pour être reconnue par un autre, et celle du plaisir
clitoridien en tant que dévoilé par l’homme. Pour la perversion où le plaisir est
seul maître du désir, elle notait que le fétichisme est une pratique surtout masculine alors que les femmes développent plutôt une érotomanie pour être désirées
sous le regard de l’homme. Elle comparait ensuite la passion et la perversion,
la première pouvant concerner la mystique, la pathologie amoureuse ou le savoir,
la seconde où la femme en tant qu’objet “a” s’inscrit dans une relation sadomasochisme (ou dans l’homosexualité), comme effet d’une tromperie de la mère
désirante visant à infliger une blessure.
En réponse j’avais attiré l’attention sur les réactions pathologiques issues
d’un ressentiment quant au père, soit par une perte d’amour, soit par la déception de n’avoir pas eu d’enfant de lui. Je signalais aussi les retournements passionnels dans la dévotion et l’oblativité. Je précisais par ailleurs les facteurs jouant
dans la passion, à savoir : l’idéalisation (que Freud distinguait de la sublimation), la dépossession conduisant à une remise des pouvoirs, la force de l’affrontement par rapport à la Loi, à la religion, à la différence des sexes, active dans
le sado-masochisme, et un désir inaltérable exaltant l’état passionnel jusqu’au
délire.
Piera devait reprendre cette question de la passion dans Les destins du plaisir
(1979) relativement aux besoins, au jeu, à l’amour, dont l’absolu de la demande
diffère du doute qui, lui, permet des découvertes en saisissant des limites.
Et ce dialogue entre nous me touche toujours en faisant revivre les belles
années de notre passé dans cette féconde communauté de travail, et d’autant
plus qu’on peut en retrouver les comptes rendus dans le livre qui en est issu,
Le désir et la perversion (1967), et qui avait acquis dès le départ une notoriété
certaine. On remarquera que sa date de parution correspond à l’année où Lacan
avait proposé d’établir la “passe” qui amenait à réduire le pouvoir des Analystes
de l’Ecole (les AE), et du Directoire.
*** J’en viens maintenant à suivre la rencontre de nos parcours à travers
les textes que nous avons écrits depuis ce temps-là pour suivre nos correspondances de pensée et nos cheminements personnels. Je les reprends avec nostalgie
depuis la mort de Piera, ayant lu aussi le beau livre que H. Troisier a consacré
à son œuvre.
Je n’évoquerai que deux thèmes, vu le temps limité à maintenir dans cette
table ronde : le pictogramme et très brièvement j’avancerai quelques réflexions
sur les recherches de Piera sur les psychoses.
- Le pictogramme a, on le sait, une place importante dans son élaboration
dès La violence de l’interprétation dont le sous-titre est : “Du pictogramme à
l’énoncé” (1975). Sa constitution mentale se situe dans la première phase processuelle, originaire, antérieure à l’apparition du langage. Il est une première représentation de l’activité psychique dans l’objet-zone complémentaire, bouchesein. Le sujet en conséquence ne peut en avoir aucune connaissance directe. Il
dépend donc d’une construction de l’analyste. Il est représentation de l’affect
et affect de la représentation. Or le choix du terme pose question. Si on se réfère
au dictionnaire Robert on trouve : “dessin figuratif stylisé qui fonctionne comme
un signe d’une langue écrite et qui ne transcrit pas la langue orale”. L’exemple
qu’en donne H. Troisier par une photo répond effectivement à de telles formes.
Or je ne pense pas que le concept que Piera entend par pictogramme se ramène
directement à un signe de langue écrite.
Ce qu’elle vise me paraît correspondre plus exactement à ce que j’ai décrit
comme signifiants analogiques, ou signifiants de démarcation. Leur action se
manifeste effectivement dans l’enfance dès le départ, à l’origine, à partir d’un
éprouvé, venant du corps, d’un affect, d’une perception, d’une relation entre le
corps et l’objet. Mais ils ne sont pas seulement visuels (picto !) car ils répondent aux cinq sens.
De plus ils restent au départ isolés, ne s’articulant pas encore en représentation de chose. A ce stade ce sont des signifiants potentiels de démarcation,
donc encore énigmatiques. Et si la souffrance, la violence deviennent intolérable, ils sont alors abolis, faisant un vide, un trou (selon le terme de Piera), ou
comme nous disons à la suite de Lacan une forclusion, à l’origine des psychoses.
Mais en outre ces premiers signifiants sont oubliés, puisque la mémoire ne
se manifeste chez l’enfant, consciemment, qu’entre un et deux ans. Ils restent
cependant actifs en tant que traces mnésiques (nommées telles par Freud dans
son Moïse) quoique insaisissables, notamment dans le cours d’une analyse, à
moins qu’ils ne puissent être identifiés grâce au récit des parents, de l’entourage qui se souviennent des premières réactions de l’enfant. De sorte que le
savoir analytique peut avoir recueilli ces données et les utiliser dans la cure en
tant que constructions.
J’ai souvent mis en relief l’importance d’articuler les signifiants analogiques
avec les signifiants digitaux, et pour l’analyste dans les deux sens, de pouvoir
parler de ce qui a constitué les représentations de choses et d’identifier dans le
discours les signifiants analogiques, à évoquer, à retrouver. Et ceci s’accorde
avec une démarche semblable de Piera Aulagnier qu’elle expose dans “Du langage
pictural au langage de l’interprète” (1981, cf. Topique) et dans Un interprète
en quête de sens (1986).
- J’en viens maintenant à la constante réflexion de Piera Aulagnier sur la
psychose et qui parcourt tous ses ouvrages. Elle la reprend sans cesse, nous
faisant part de l’expérience qu’elle avait acquise face aux difficultés se présentant dans ce domaine. Et je pense aux concordances que l’on peut saisir à nouveau
entre ses écrits et les miens, par exemple avec mes Essais sur le symbolique
(1969) ou mes Eléments de l’interprétation (1985).
D’une manière très brève je rappellerai des points majeurs pour nos convergences.
Tout d’abord sur le plan général des psychoses Piera donne à la mère un
rôle capital par sa toute-puissance de “porte-parole” qui génère une “violence
de l’interprétation”, quoique la fréquence des souhaits de mort et la culpabilité
de la mère ne donnent pas lieu automatiquement à des psychoses.
La forclusion est centrale, pour elle comme pour moi, bien qu’elle fasse des
réserves sur les applications systématiques des formules de Lacan (VI, 232,
276) par exemple quant à la forclusion du Nom du Père. Portant sur le pictogramme, et selon moi sur le signifiant de démarcation, la forclusion résulte
d’une situation de haine, et de déréliction, avec des renversements (bouche/sein,
avalement/vomissement), et de plus pour Piera d’une “exclusion de tout énoncé
contradictoire avec la cohérence et l’ordre du système parental”. La forclusion
produit un trou, “un manque du manque” par rapport à l’inconnu, selon moi.
Piera distingue aussi un trou dans le discours de l’Autre, dans la fausseté relative
à l’origine, à l’histoire, au vécu du sujet, par rapport à quoi ce qu’elle a nommé
une “potentialité psychotique” tente de colmater cette absence comme peut le
faire de plus l’aide d’un parent, d’un ami, d’un chef, par une restauration qui
écarte le glissement vers le délire.
Quant à moi j’avais insisté, dans le déclenchement psychotique, sur les effets
d’un affrontement à “un Père”, à une dualité, une relation amoureuse, une maladie
somatique. En ce qui concerne la schizophrénie Piera Aulagnier a travaillé au
long des années à nous faire part de son expérience et des observations qu’elle
en a tirées. Je ne peux encore que résumer celles qui lui sont les plus personnelles. Et avant tout la place majeure et causale de la mère qu’elle a décrite
prend un relief marquant. Car elle désigne chez la mère du schizophrène un
non désir d’enfant, transmis par sa propre mère, bien qu’il y ait toutefois un
désir de maternité, à quoi s’ajoute l’absence de désir pour le père. Il en résulte
un échec du refoulement maternel quant à sa propre mère (VI, 239).
Il faut noter un excès de violence, s’exerçant par des interdits, portant sur
le savoir concernant des secrets, des mensonges relatifs à des drames, au père,
au système de parenté, avec un interdit de demander car il faut accepter une
réponse qui précède la demande et la rend du coup inutile, fausse ou mensongère (VI, 242). Cet impact violent sur la pensée de l’enfant conduit au délire
qui cependant sert de rempart contre l’autisme.
Et le manque de référence à un Autre rend la réalité historique intolérable,
quand il s’agit d’abandon, de rejet, de classe défavorisée, en perte de réalité
(comme Freud l’avait écrit dans La perte de la réalité dans la névrose et la
psychose, 1924) ou face à un père intolérant (comme chez Schreber) : si le renoncement est inaccessible, apparaît une reconstruction délirante, ou, à défaut, un
vécu vide s’installe dans l’autisme.
Mais avec la paranoïa je trouve des correspondances plus précises entre les
écrits de Piera Aulagnier et les miens.
Nous donnons en effet une grande importance à la scène primitive dans
cette psychose (elle dans Violence de l’interprétation, moi dans mon texte
“Paranoïa et scène primitive”, 1963,1969 : Essais sur le symbolique).
La relation sexuelle entre les parents serait, selon Piera, dans la paranoïa,
conçue comme un conflit entretenu par la haine des parents excluant toute jouissance. La mère est, là aussi, néfaste, comme nous l’avons vu en général dans
la psychose. Outre sa méfiance et ses mensonges elle accuse le père, le dévalorise, excluant le nom du Père (selon la formule de Lacan). De plus le père réel
est porteur de désirs mauvais, de violence, également pris dans un profil
paranoïaque.
Et selon moi il existe dans la scène primitive, une identification narcissique
à la mère avec une reprise de la disqualification portant sur le père. De sorte
que les fantasmes qui tournent autour de la scène primitive sont le point de
départ tant des formes génératives que des formes destructives de la paranoïa
(J’indiquerai mon texte : “Le père dans le système génératif de la paranoïa”,
1980,1985 : dans Eléments de l’interprétation ).
Piera décrit un système défensif qui consiste à tenter d’être l’allié d’un des
parents, voire par l’idéalisation du père (VI, 315,323), impliquant un potentiel homosexuel, opération vouée à l’échec, la déchéance du père, selon la volonté
de la mère, prenant le dessus.
Piera précise les relations du paranoïaque au persécuteur. Celui-ci est connu,
désigné comme personne, ou comme classe ou groupe. Une exigence de communication entretient le conflit et la haine. Des alliés intermédiaires, un Père Idéalisé,
sont recherchés. Enfin les raisons de ces luttes portent sur la possession de
biens, de savoir, de pouvoir, de vérité, dans une idéalisation mégalomane, où
le paranoïaque se considère comme l’héritier légitime d’un fondateur, prophète
unique, autodidacte. Et s’il en découle un désir de meurtre il peut porter sur le
persécuteur, mais aussi sur soi (VI, 325).
Piera s’intéresse aussi, à propos de la psychose, au “double bind” ou “double
contrainte” que je traduis quant à moi par “double entrave” (“L’apprentihistorien et le maître-sorcier”, 240) dont elle donne un exemple : “il est interdit de
penser, il est obligatoire de penser « la pensée de l’autre »” (VI, 360) ce qui
peut produire une auto-exclusion (VI, 362).
De mon côté j’avais indiqué que la double entrave qui a des conséquences
pathologiques porte essentiellement sur quatre existentiaux : la différence des
sexes, la différence des générations, le pouvoir, et la mort.
J’avais aussi indiqué comment les contradictions logiques, à partir de la
formule “Je l’(e) aime”, impliquant le sexe, produisent des systèmes généalogiques et de filiation délirants (“Paranoïa et scène primitive”).
Enfin j’évoquerai encore un terrain de convergence avec Piera au sujet de
l’espace corporel en rapport avec les hallucinations et le délire paranoïaque.
Piera avait donné toute son importance à l’ouïe et à la voix dans la constitution
des hallucinations. De mon côté je m’étais attaché à montrer l’organisation de
l’espace corporel en fonction de la vue, qui contrôle le champ antérieur et externe,
alors que l’audition s’applique, en plus, au champ postérieur et interne du corps.
Cette dernière zone étant en quelque sorte plus secrète et échappant au regard
devient une localisation des hallucinations auditives, nettement plus fréquentes
que les hallucinations visuelles (Cf. “ Repères pour la psychose”, 1969, et “ Les
hallucinations acoustico-verbales et les champs perceptifs du corps”, 1977,1985).
Mais je m’arrête là. Ce parcours à travers notre accord d’amitié, a été marqué,
après coup, par la singulière corrélation entre notre première et notre dernière
rencontre, l’une s’ouvrant vers un avenir d’échanges, de conversations et de
communauté de travail, et l’autre, sans que l’on ait pu y songer à ce moment-là, devait être suivie d’une fin, où, dès lors, seuls le rappel des souvenirs et la
lecture pouvaient faire revivre une réciprocité de réflexion.
Il y a déjà dix ans que Piera est morte. Mais elle vit toujours dans notre
mémoire et notre pensée, pour nous qui l’avons connue. Et l’affliction se tempère
par les souvenirs heureux qui ne s’effacent pas. Et plus tard encore, ses livres
seront toujours là pour ceux qui ne l’ayant pas rencontrée et qui, s’intéressant
à la psychanalyse, sauront découvrir la plénitude de son oeuvre. Au-delà de la
mort l’esprit transmet la vie.