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Topique

2001/1 (no 74)


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Dans cet hommage à Piera Aulagnier je voudrais souligner la filiation directe de ces deux notions avec Freud, ce que Piera d’ailleurs n’a pas manqué elle-même de mentionner en plusieurs de ses textes.

1. LE PICTOGRAMME

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Cette notion, d’une grande importance chez P. Aulagnier, est très proche de celle de Freud : “représentation de chose et représentation de mot”. Piera dit aussi : “image de chose et de mot”. Et le sous-titre même de son livre : La Violence de l’interprétation (1975) est : “Du pictogramme à l’énoncé”. Donc, de la chose au mot. A noter que chez Freud, on trouve cette théorie de la représentation dans Le Moi et le Ça (1923) et, préalablement, dans L’Inconscient (1915). Et ce n’est pas par hasard qu’il prend l’exemple de la schizophrénie, c’est-à-dire une psychose majeure. Là encore, P. Aulagnier rejoint donc Freud. Pour lui — on le rappelle — dans la schizophrénie, ce sont les mots qui prennent la place des choses et non l’inverse. Encore que dans l’autisme, qui en est la forme extrême, et où il n’y a pas de mots, on peut penser que c’est l’inverse. Inverse ou inversion de l’inverse ? Il y a là un problème. Il s’agit, en tout cas d’une variante de la schize, clivage ou dissociation.

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La réserve ou critique que l’on peut faire — nous semble-t-il — de la notion de pictogramme, est que ce terme a pour dénotation le graphisme, l’écriture — d’où le nom d’écriture pictographique — ce qui implique aussi non seulement le passage à l’écriture, mais également la fonction primordiale occupée implicitement par la vision, la perception visuelle, alors que les représentations inconscientes — de chose — elles, peuvent provenir et fixer des perceptions sensorielles de tous les sens : auditif, tactile, olfactif, gustatif, et visuel aussi bien sûr. On peut donc estimer que le terme trace mnésique (Freud), ou “engramme”, ou encore “empreinte”, serait plus approprié, car il ne privilégie pas l’image visuelle.

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Exemple princeps : le souvenir-écran (Freud, 1899), est bien, comme il le dit, une trace ou empreinte mnésique, pouvant être une chose, un mot ou un fragment — aussi infime soit-il — d’une perception sensorielle quelconque mais chargée de sens, par contiguïté comme Freud le définit encore.

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Il faudrait citer également O. Isakower et B. Lewin, pour la notion de rêve écran (ou écran du rêve), dont l’origine est assignée par les auteurs au contact bouche-sein du nourrisson : c’est-à-dire une empreinte laissée par une expérience de plaisir et de satisfaction, comprenant des perceptions tactiles, olfactives, gustatives, auditives et visuelles, et ne devenant pictographique que par reconstruction dans un second temps. L’image de l’écran est vide.

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Pour les esprits curieux, on indiquera encore un lointain précurseur en la matière, beaucoup moins connu des psychanalystes : il s’agit de Condillac (1714-1760) qui, avec une intuition de génie, conférait non pas une priorité mais une primarité aux perceptions olfactives et tactiles, puis aux traces et empreintes mnésiques qu’elles impriment. Là est l’origine de la mémoire, ajoute même Condillac.

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Intuition géniale, prophétique en effet, parce que les découvertes modernes en ont apporté des confirmations spectaculaires. Dans les travaux de F. Dolto : Le sentiment de soi et notamment L’image inconsciente du corps (1984) est posée l’antériorité d’un stade respiratoire-olfactif, composante du stade oral. On n’a cessé de vérifier, depuis lors, que l’odeur de mère était un élément primordial de reconnaissance du lien maternel chez le bébé nourrisson, à commencer par la succion de la tétée, donc tactile, elle-même. Puis la découverte — récente — des phéromones et de leurs fonctions à la fois dans la reconnaissance du soi et de l’autre, ainsi que dans le comportement sexuel et l’accouplement, déjà attestées chez les espèces animales, cette découverte vient à l’appui de l’antériorité, ontogénétique et phylogénétique du signal olfactif.

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Or, précisément, Condillac écrit le Traité des sensations en 1754, suivi du Traité des animaux; ce qui prouve bien — comme il le dit dans ses conclusions — que les sensations et les organes des sens constituent le fondement général de tous les êtres animés, “hommes et bêtes”.

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Ceux qui liront Condillac seront stupéfaits d’apprendre, par sa figuration proto- et archétypique de la statue, que “Au premier instant de son existence, elle ne peut former de désirs; car avant de pouvoir dire je désire, il faut avoir dit moi ou je” [1][1] Cf. Traité des sensations, I, 6, mots soulignés par....

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Ne croirait-on pas entendre P. Aulagnier : “ L’espace où le Je peut advenir”? [2][2] Cf. La Violence de l’interprétation, I, 4.

2. LA POTENTIALITÉ

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Utilisée comme on sait par P. Aulagnier spécifiquement pour les psychoses : la potentialité psychotique, cette notion peut, elle aussi, être située dans la ligne freudienne. Le concept de disposition, que Freud applique notamment à la perversion dans ses origines — potentielles justement : la disposition perverse polymorphe (et non la perversion) de l’enfant. On trouve également dans les textes de Freud : la disposition au transfert, la disposition conversionnelle ou complaisance somatique chez l’hystérique; ou encore la prédisposition — à la névrose obsessionnelle par exemple.

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Mais ce qui paraît devoir être souligné, du point de vue méthodologique et épistémologique, c’est que ces notions, que ce soit potentialité, disposition ou prédisposition, seraient à définir plus précisément et rigoureusement. Car elles ouvrent sur un champ vaste et vague, indéterminé jusqu’à illimité, du conjectural, de l’hypothétique, qui est non seulement un terrain fertile aux projections idéologiques et, cliniquement, contre-tranférentielles, mais dont les conceptions théoriques sont souvent fondées, rétroactivement, sur l’inversion temporelle et causale de l’avant et de l’après, de l’antérieur et de l’ultérieur, de l’ante et du post. Ceci pouvant conduire jusqu’au sophisme.

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Ainsi on déduira d’un état psychotique manifeste l’aboutissant de cette “potentialité psychotique”. Si le malade est psychotique, c’est donc qu’il avait une potentialité ou une disposition à le devenir. Ce qui est soit une lapalissade, soit une pétition de principe, soit aussi une commodité que l’on se donne en vue de maîtriser ce que l’on ignore.

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Il faudrait donc, à notre avis, définir avec précision les champs d’application de telles notions. Sur le modèle de ce que, en physique, on désigne comme énergie potentielle et énergie cinétique, suivant qu’il s’agit de l’eau contenue dans un barrage ou libérée par une chute, puis canalisée et transformée en énergie électrique.

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Car autrement, on pourrait tout aussi bien dire que l’enfant-né, l’infans comme P. Aulagnier le nomme toujours, que l’infans, donc, a toutes les potentialités : névrotique, perverse, psychotique, et même — comme dirait l’autre — normale…

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La potentialité, le potentiel, comprend de multiples facteurs : héréditaires, congénitaux, récessifs, familiaux, traumatiques, aléatoires, transmis, acquis, rejetés, transformés, dons, aptitudes, capacités… qui en conséquence siègent en une zone des confins, aux frontières mouvantes, un horizon flottant, prospectif, exploratoire et aventureux.

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De sorte que, justement parce qu’elle est à la fois nécessaire voire indispensable, mais insaisissable en son entier, toute potentialité doit être approchée avec courage, prudence, critique et doute suspensifs et — allons jusqu’à dire — un soupçon de respect.

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Un mot de Montaigne pour conclure : “Platon ordonne trois parties à qui veult examiner l’âme d’un aultre, Science, Bienveillance, Hardiesse” [3][3] Montaigne, Essais, III, chap. XIII.

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Par son œuvre, sa pratique, son amitié, Piera nous laisse un exemple éminent de ces trois dons, aptitudes et vertus.

Notes

[1]

Cf. Traité des sensations, I, 6, mots soulignés par Condillac.

[2]

Cf. La Violence de l’interprétation, I, 4.

[3]

Montaigne, Essais, III, chap. XIII.

Plan de l'article

  1. 1. LE PICTOGRAMME
  2. 2. LA POTENTIALITÉ

Pour citer cet article

Valabrega Jean-Paul, « Les notions de Pictogramme et de Potentialité – psychotique – dans l'œuvre de Piera Aulagnier », Topique, 1/2001 (no 74), p. 119-122.

URL : http://www.cairn.info/revue-topique-2001-1-page-119.htm
DOI : 10.3917/top.074.0119


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