2001
TOPIQUE
Les notions de Pictogramme et de Potentialité – psychotique – dans l’œuvre de Piera Aulagnier
Jean-Paul Valabrega
151 rue de Grenelle 75007 Paris
Dans cet hommage à Piera Aulagnier je voudrais souligner la filiation directe
de ces deux notions avec Freud, ce que Piera d’ailleurs n’a pas manqué elle-même de mentionner en plusieurs de ses textes.
Cette notion, d’une grande importance chez P. Aulagnier, est très proche de
celle de Freud : “représentation de chose et représentation de mot”. Piera dit
aussi : “image de chose et de mot”. Et le sous-titre même de son livre : La Violence
de l’interprétation (1975) est : “Du pictogramme à l’énoncé”. Donc, de la chose
au mot. A noter que chez Freud, on trouve cette théorie de la représentation
dans Le Moi et le Ça (1923) et, préalablement, dans L’Inconscient (1915). Et
ce n’est pas par hasard qu’il prend l’exemple de la schizophrénie, c’est-à-dire
une psychose majeure. Là encore, P. Aulagnier rejoint donc Freud. Pour lui —
on le rappelle — dans la schizophrénie, ce sont les mots qui prennent la place
des choses et non l’inverse. Encore que dans l’autisme, qui en est la forme
extrême, et où il n’y a pas de mots, on peut penser que c’est l’inverse. Inverse
ou inversion de l’inverse ? Il y a là un problème. Il s’agit, en tout cas d’une
variante de la schize, clivage ou dissociation.
La réserve ou critique que l’on peut faire — nous semble-t-il — de la notion
de pictogramme, est que ce terme a pour dénotation le graphisme, l’écriture —
d’où le nom d’écriture pictographique — ce qui implique aussi non seulement
le passage à l’écriture, mais également la fonction primordiale occupée implicitement par la vision, la perception visuelle, alors que les représentations inconscientes — de chose — elles, peuvent provenir et fixer des perceptions sensorielles de tous les sens : auditif, tactile, olfactif, gustatif, et visuel aussi bien sûr.
On peut donc estimer que le terme trace mnésique (Freud), ou “engramme”,
ou encore “empreinte”, serait plus approprié, car il ne privilégie pas l’image
visuelle.
Exemple princeps : le souvenir-écran (Freud, 1899), est bien, comme il le
dit, une trace ou empreinte mnésique, pouvant être une chose, un mot ou un
fragment — aussi infime soit-il — d’une perception sensorielle quelconque
mais chargée de sens, par contiguïté comme Freud le définit encore.
Il faudrait citer également O. Isakower et B. Lewin, pour la notion de rêve
écran (ou écran du rêve), dont l’origine est assignée par les auteurs au contact
bouche-sein du nourrisson : c’est-à-dire une empreinte laissée par une
expérience de plaisir et de satisfaction, comprenant des perceptions tactiles,
olfactives, gustatives, auditives et visuelles, et ne devenant pictographique que
par reconstruction dans un second temps. L’image de l’écran est vide.
Pour les esprits curieux, on indiquera encore un lointain précurseur en la
matière, beaucoup moins connu des psychanalystes : il s’agit de Condillac (1714-1760) qui, avec une intuition de génie, conférait non pas une priorité mais une
primarité aux perceptions olfactives et tactiles, puis aux traces et empreintes
mnésiques qu’elles impriment. Là est l’origine de la mémoire, ajoute même
Condillac.
Intuition géniale, prophétique en effet, parce que les découvertes modernes
en ont apporté des confirmations spectaculaires. Dans les travaux de F. Dolto :
Le sentiment de soi et notamment L’image inconsciente du corps (1984) est
posée l’antériorité d’un stade respiratoire-olfactif, composante du stade oral.
On n’a cessé de vérifier, depuis lors, que l’odeur de mère était un élément primordial de reconnaissance du lien maternel chez le bébé nourrisson, à commencer
par la succion de la tétée, donc tactile, elle-même. Puis la découverte — récente
— des phéromones et de leurs fonctions à la fois dans la reconnaissance du soi
et de l’autre, ainsi que dans le comportement sexuel et l’accouplement, déjà
attestées chez les espèces animales, cette découverte vient à l’appui de l’antériorité, ontogénétique et phylogénétique du signal olfactif.
Or, précisément, Condillac écrit le Traité des sensations en 1754, suivi du
Traité des animaux; ce qui prouve bien — comme il le dit dans ses conclusions — que les sensations et les organes des sens constituent le fondement
général de tous les êtres animés, “hommes et bêtes”.
Ceux qui liront Condillac seront stupéfaits d’apprendre, par sa figuration
proto- et archétypique de la statue, que “Au premier instant de son existence,
elle ne peut former de désirs; car avant de pouvoir dire
je désire, il faut avoir
dit
moi ou
je”
[1].
Ne croirait-on pas entendre P. Aulagnier : “
L’espace où le Je peut advenir”?
[2]
Utilisée comme on sait par P. Aulagnier spécifiquement pour les psychoses :
la potentialité psychotique, cette notion peut, elle aussi, être située dans la
ligne freudienne. Le concept de disposition, que Freud applique notamment
à la perversion dans ses origines — potentielles justement : la disposition
perverse polymorphe (et non la perversion) de l’enfant. On trouve également dans les textes de Freud : la disposition au transfert, la disposition conversionnelle ou complaisance somatique chez l’hystérique; ou encore la prédisposition — à la névrose obsessionnelle par exemple.
Mais ce qui paraît devoir être souligné, du point de vue méthodologique
et épistémologique, c’est que ces notions, que ce soit potentialité, disposition ou prédisposition, seraient à définir plus précisément et rigoureusement.
Car elles ouvrent sur un champ vaste et vague, indéterminé jusqu’à illimité,
du conjectural, de l’hypothétique, qui est non seulement un terrain fertile
aux projections idéologiques et, cliniquement, contre-tranférentielles, mais
dont les conceptions théoriques sont souvent fondées, rétroactivement, sur
l’inversion temporelle et causale de l’avant et de l’après, de l’antérieur et
de l’ultérieur, de l’ante et du post. Ceci pouvant conduire jusqu’au sophisme.
Ainsi on déduira d’un état psychotique manifeste l’aboutissant de cette
“potentialité psychotique”. Si le malade est psychotique, c’est donc qu’il
avait une potentialité ou une disposition à le devenir. Ce qui est soit une
lapalissade, soit une pétition de principe, soit aussi une commodité que l’on
se donne en vue de maîtriser ce que l’on ignore.
Il faudrait donc, à notre avis, définir avec précision les champs d’application de telles notions. Sur le modèle de ce que, en physique, on désigne
comme énergie potentielle et énergie cinétique, suivant qu’il s’agit de l’eau
contenue dans un barrage ou libérée par une chute, puis canalisée et transformée en énergie électrique.
Car autrement, on pourrait tout aussi bien dire que l’enfant-né, l’infans
comme P. Aulagnier le nomme toujours, que l’infans, donc, a toutes les potentialités : névrotique, perverse, psychotique, et même — comme dirait l’autre
— normale…
La potentialité, le potentiel, comprend de multiples facteurs : héréditaires,
congénitaux, récessifs, familiaux, traumatiques, aléatoires, transmis, acquis,
rejetés, transformés, dons, aptitudes, capacités… qui en conséquence siègent
en une zone des confins, aux frontières mouvantes, un horizon flottant,
prospectif, exploratoire et aventureux.
De sorte que, justement parce qu’elle est à la fois nécessaire voire indispensable, mais insaisissable en son entier, toute potentialité doit être approchée avec courage, prudence, critique et doute suspensifs et — allons jusqu’à
dire — un soupçon de respect.
Un mot de Montaigne pour conclure : “Platon ordonne trois parties à qui
veult examiner l’âme d’un aultre, Science, Bienveillance, Hardiesse”
[3]
Par son œuvre, sa pratique, son amitié, Piera nous laisse un exemple éminent
de ces trois dons, aptitudes et vertus.
[1]
Cf.
Traité des sensations, I, 6, mots soulignés par Condillac.
[2]
Cf.
La Violence de l’interprétation, I, 4.
[3]
Montaigne,
Essais, III, chap. XIII.