Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.291306258X
200 pages

p. 17 à 28
doi: en cours

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no 74 2001/1

2001 TOPIQUE

Le transfert originaire

Heitor O’dwyer de macedo 13 passage du clos Bruneau 75005 Paris
L’auteur propose ici une solution à l’aporie existant chez Freud entre la métapsychologie et les productions psychiques engendrées dans le champ transfert/contretransfert. Il souligne que cette aporie est la conséquence du statut métapsychologique de l’affect dans l’oeuvre freudienne, statut qui éjecte l’affect hors de l’inconscient. L’auteur démontre alors comment le concept d’originaire chez Piera Aulagnier est un opérateur qui permet une continuité conceptuelle entre la métapsychologie et la théorie de la cure.Mots-clés : Métapsychologie, Affect, Transfert/contre-transfert, Originaire. In this article, the author sets out an answer to the aporia that exists in Freud between metapsychology and the psychic production engendered by transference and countertransference. He shows how this aporia is the result of the metapsychological status given to the affect in Freud’s works, a status that ejects the affect out of the field of the unconscious. The author then shows how the concept of the original, as expressed in Piera Aulagnier ’s works, is an operative force that allows for a conceptual continuity between the metapsychological and the theory of the cure.Keywords : Metapsychology, Affect, Transference and Counter-transference, Origi- nal.
Très chère Piera,
Je viens de relire le brouillon de chacune de lettres que je vous ai envoyée pour chacun de vos livres. La raison de celle-ci ne diffère pas des autres : essayer, en vous écrivant, de mieux formuler pour moi-même la compréhension que j’ai de votre œuvre et abuser de votre patience pour vous soumettre une articulation avec ma clinique, ou avec les questions théoriques qui me préoccupent actuellement. Je pense que vous ne verrez pas d’inconvénient que je partage ces notes avec les collègues du IV Groupe lors de la journée consacrée à l’ensemble de votre travail.
Voici les principaux fils de l’entrelacement d’aujourd’hui.
La première théorie freudienne sur l’angoisse, qui est aussi sa théorie sur l’affect, postule que le refoulement de la représentation, laisse inemployée une libido qui, séparée de sa représentation originelle, se transforme en affect d’angoisse. Dans cette perspective, les affects sont agréables ou désagréables selon qu’ils sont, ou non, syntones au Moi. Ainsi, aussi effrayant qu’il soit, l’affect d’angoisse qui envahit le sujet n’est que la conséquence de sa séparation d’avec l’objet fantasmatique refoulé. Ce qui se présente sur la scène psychique d’une façon insistante n’est que la ré-apparition de ce qui avait déjà été là autrefois, le travail du psychanalyste consistant, alors, à faire accepter au Moi l’harmonie initiale entre l’affect agréable de désir et sa représentation. Dans cette optique, l’appareil psychique a un fonctionnement autonome, autarcique, on le croirait auto-engendré. Freud, dans Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques, remarquera qu’une telle organisation qui néglige la réalité du monde extérieur ne pourrait pas se maintenir en vie, mais, dit-il, “une fiction de ce genre se justifie quand on remarque que le nourrisson, à condition d’y ajouter les soins maternels, est bien près de réaliser un tel système psychique.”
Et Ferenczi arriva. Pour s’intéresser - précisément - à la mère de ces soins et aux configurations cliniques qui résultent de la relation à une mère incapable de s’identifier aux besoins psychiques de son nourrisson. Et Freud a beau avoir été énervé par la Confusion de Langues, avec la reprise que ce travail exigeait d’une réflexion sur le réel du traumatisme, il a été aussi suffisamment réaliste pour admettre que toute maman n’était pas aussi exceptionnelle que celle du petit Sigmund - d’autant que son ami savait de quoi il parlait.
Grâce au réalisme freudien, Ferenczi, faute d’enfant dans la réalité, aura une descendance théorique : Klein, Balint, Winnicott - qui vont tous s’intéresser à ces premiers moments de la relation de l’infans au monde.
Avec Lacan - qui les lira remarquablement - un tournant est définitivement pris : il y a de l’autre dans l’appareil de l’enfant. Désir de l’autre, préexistence de l’autre, avant même la naissance, par l’imagination de l’enfant à venir, par la symbolique du monde qui l’accueille. Mais Lacan est un homme qui aime l’ordre; si de ses lectures ferencziennes il reconnaîtra l’importance de la mère c’est pour tout de suite la référer à l’autre avec un grand A de l’Esquisse, pour privilégier ce grand autre au petit, c’est-à-dire à ce passeur de l’Universel qu’est la mère nourricière. Son séjour parmi Ferenczi et ses descendants sera, finalement, une visite de courtoisie à des marginaux de talent, mais des marginaux quand même. (Son rapport à Winnicott est beaucoup plus complexe, mais je ne vous redirai pas ici tout ce que j’ai déjà dit ailleurs).
Avec Lacan nous sommes tout de suite aux prises avec l’Universel, avec le Symbolique, tout de suite, comme ça : vlan - “elle fout du symbolique au petit Dick”, comme il dit de Klein. Et nous aurons ces textes de ses élèves, presque caricaturaux, où la hiérarchie entre symbolique et imaginaire n’a rien à envier à celle des stades libidinaux proposée par Abraham. En effet, si l’on est directement branché sur le symbolique, la question de l’affect on peut se la mettre aux oubliettes, l’homme devenu l’égal des dieux - ou de la machine, c’est pareil - la seule question qui peut encore réellement intéresser c’est comment mettre la mort dans tout cet édifice, parce que, malgré le signifiant, il va falloir quand même mourir. En attendant on aura le désêtre, et le “cause toujours”. Alors Granoff, le complice qui l’aimait, qui n’avait pas froid aux yeux, viendra rappeler de Ferenczi l’enfant dans l’adulte. Lacan n’a pas aimé. Première mise à distance entre les deux hommes - avant toutes les autres.
Votre intérêt pour la clinique de la psychose vous amènera, à votre tour, à fréquenter assidûment ce qu’on appelle improprement l’école anglaise. Et vous donnerez, avec le concept d’originaire, une métapsychologie à leur clinique fondée sur des hypothèses concernant la relation infans-mère nourricière. Si Lacan sera celui par qui il y aura de l’autre dans l’appareil psychique - un tournant - vous serez celle qui donnera droit de cité métapsychologique à l’affect de l’Autre, le plaçant au centre des enjeux et du travail de la psyché : une révolution !
Pour Freud, l’affect est réprimé et se déplace. Le refoulement ne concerne que les représentations. Donc l’affect ne fait pas partie de l’inconscient. Ce qui pose un problème de taille concernant l’articulation entre le dispositif de la cure et son objet. Si la relation transférentielle est l’outil qui permet le réaménagement des constellations représentatives, c’est-à-dire, l’outil qui permet l’accès à, et le travail sur, l’inconscient, en toute rigueur on n’a rien à faire de ce qui a lieu affectivement entre les deux sujets. Ce hiatus entre la métapsychologie de la cure et ce qu’elle est censée produire a déterminé chez les uns une asepsie obsessionnelle du cadre, l’analyste tenu, sous exigence de neutralité, à être moins qu’une ombre chez qui toute manifestation de sentiment est scandale. Les autres, considérés par les premiers comme des déviants, des hérétiques, essayaient d’honorer la maxime freudienne - la théorie c’est beau, n’empêche que ça existe - en soutenant, plus au moins gauchement, que le réel-réalité de la rencontre transfert contre-transfert est pour quelque chose dans l’émergence des représentations et des changements de la position inconsciente du sujet en analyse. Malgré les résistances, ils seront tolérés dans la cité freudienne; on les appellera les “cliniciens”, sans suspecter que la “trouvaille” de la désignation était déjà contenue dans cette incommunicabilité conceptuelle entre le champ de la clinique et celui de la théorie censée rendre compte de cette pratique.
Michel Neyraut faisant l’inventaire de l’embarras dans lequel on se trouve lorsqu’on essaye d’articuler la dialectique transfert contre-transfert avec la monade métapsychologique remarquera [1] :
“Alors que d’un côté le transfert est décrit comme le cœur de l’analyse, son moteur le plus puissant, sa force vive, la source de créations psychiques, la pierre d’achoppements des névroses et des psychoses, le principe même de l’analysabilité, une telle puissance, une telle force psychique n’aurait pas de statut métapsychologique.”
“D’un côté, il y a toujours la monade métapsychologique, de l’autre un accident, une complication, presque un épiphénomène regrettable, au cours duquel, néanmoins, on reconnaît que la résistance peut se manifester.”
“Cela tient sans doute à plusieurs raisons dont la première est qu’en effet le transfert est survenu d’une manière inattendue dans un système déjà conçu dans L’esquisse d’une psychologie scientifique et complété par le chapitre VII de La Science des rêves, qu’il est apparu comme importun, comme un obstacle inévitable mais permanent, et qu’à ce titre, il convenait d’en traiter à part, comme une difficulté technique particulière, contre laquelle, éventuellement, il fallait mettre en garde le néophyte.”
“Mais plus essentiellement, me semble-t-il, la Métapsychologie ne pouvait intégrer ou rendre compte du transfert pour deux raisons. La première tient au statut de l’objet plus particulièrement dans la théorie des pulsions. La seconde tient à la réduction de l’affect à son quantum d’énergie. Ces deux points sont liés fondamentalement en ce qu’ils éludent la qualité au profit de la quantité. Mais plus encore en ce qu’ils coupent toute possibilité d’avènement dialectique. (...)
“Il y a donc une coupure entre la métapsychologie et l’étude du transfert (...) Le système monadique de la psyché, qu’est la métapsychologie, s’oppose par ce caractère monadique à la situation analytique essentiellement duelle et, pour certains, essentiellement dialectique.”
Lacan résoudra cet embarras par une pirouette : il réduira la clinique à la métapsychologie, en faisant l’impasse sur la question du transfert. Les effets catastrophiques de cette logique métapsychologique sont connus. Le chef d’œuvre du désastre étant l’article de M. Jacques-Alain Miller publié dans Le Monde où nous apprenons que l’analyste n’a plus besoin de parler puisqu’on sait aujourd’hui, contrairement au temps de Freud, que l’inconscient s’interprète lui-même.
Voici l’état de lieux lorsque vous arrivez sur la scène, chère Piera. En épistémologue compétente, vous ne toucherez pas à l’inconscient freudien. Simplement, vous postulerez, avant lui, un registre de fonctionnement de l’appareil - l’originaire - que l’inconscient devra, quand même, prendre en compte, et dont le produit du représentant, le pictogramme, est, en même temps, une représentation de l’affect et l’affect de la représentation. Si l’existence exclusive du registre de l’originaire est de courte durée dans vie psychique de l’infans - très vite il exigera le travail de mise-en-scène du primaire - toute la vie durant il traitera, à son tour et selon son postulat, ce qui se présentera dans l’espace des deux autres, celui du fantasme et celui du Je.
Si dès les premiers paragraphes de La Violence de l’interprétation [2], vous demandez qu’on n’oublie pas que votre élaboration a comme toile de fond la clinique de la psychose, très rapidement vous convenez que votre recherche est un mode de questionner, aussi, la définition habituelle de la psyché, c’est-à-dire celle du modèle théorique pour la compréhension des névroses, qui laisse hors champ un impensable d’avant que nous avons tous partagé - en attendant que se mettent en place les certitudes et les évidences communes, garanties par le discours d’une culture donnée.
Cette élaboration est aussi un retour à Freud, puisque maintenir l’hétérogénéité entre l’espace psychique maternel et les possibilités de représentations limitées du fonctionnement psychique de l’infans, c’est, pour vous, à la fois, refuser une biologisation de l’avènement du sujet et une théorie de la chaîne signifiante qui néglige l’insistance freudienne sur le rôle du corps et des modèles sensoriels et somatiques qu’il fournit à la psyché.
Pour vous, donc, la première condition de la représentabilité de la rencontre renvoie au corps et, très précisément, à l’activité sensorielle qui lui est propre. La deuxième condition c’est que l’activité de représentation soit assurée d’une prime de plaisir.
Le pictogramme est la première représentation que l’activité psychique se donne d’elle-même par sa mise en forme de l’image objet-zone complémentaire et par le schéma relationnel qu’elle impose à ces deux entités. Selon la relation existant entre l’objet et la zone complémentaire il y aura la représentation originaire d’un plaisir - pictogramme de fusion - ou d’un déplaisir - pictogramme de rejet.
Et vous postulerez la perception fort précoce par la psyché d’un plus de plaisir éprouvé lors de la représentation accompagnée d’une expérience de satisfaction réelle - comme celle d’allaitement. Mais, vous soulignez, pour que la psyché éprouve ce plus de plaisir, il faut que cette satisfaction soit apte à apporter du plaisir et ne se réduise pas à faire taire le besoin. Or pour cela il y a une condition essentielle : que cette expérience puisse se représenter comme apportant du plaisir aux deux entités qui sont l’objet et la zone complémentaire; en d’autres termes que la bouche, c’est-à-dire l’infans, et le sein, c’est-à-dire la mère, éprouvent, en même temps du plaisir.
Certes, vous rappelez que, rigoureusement parlant, ce plus de plaisir de l’activité de représentation de l’originaire n’implique pas la reconnaissance du sein comme objet séparé du corps propre - même s’il le préannonce. ( Le postulat de l’originaire est l’auto-engendrement). Par contre, ce plus de plaisir suppose que l’objet représenté comme faisant partie du corps propre et auto-engendré (le sein, en occurrence), soit représenté comme un objet expérimentant du plaisir. Et comme nous savons le caractère désagréable pour la psyché d’avoir à représenter - ce dont le pictogramme de rejet est, parfois, l’effet - il n’est pas sans importance d’insister sur le plaisir que peut, ou non, éprouver la mère pendant l’allaitement et les soins donné à son bébé. Dans l’affirmative, nous pouvons anticiper que le travail du primaire se fera plutôt sur des qualités d’aimance et de tendresse. On pourra aussi, rétrospectivement, associer plus de plaisir dans l’activité représentative de l’originaire et plaisir partagé dans la réalité. Il y a ici des ponts évidents entre votre réflexion et celle de Winnicott. (Aujourd’hui je ne m’attarderais pas sur cet aspect. L’autre jour, Sophie faisait rire Joyce en lui racontant votre perplexité devant mon insistance à vous faire reconnaître cette dette à l’égard de Winnicott)
L’importance de cette qualité affective de l’autre dans l’activité de représentation est facilement reconnaissable dans le destin de la psyché, variable selon la valeur affective du message sensoriel que l’originaire doit traiter. En effet, si la représentation de l’objet est indissociablement représentation de l’instance qui le représente, dans l’originaire la représentation de l’activité psychique et la représentation du monde sont la même chose. La reprise, par le primaire et le secondaire, de ce qui est resté hors champ, dans l’originaire donc, sera évidemment infléchie par la prévalence du plaisir, ou du déplaisir des “mondes” représentés par les pictogrammes.
J’arrive, finalement, à la construction que je veux vous soumettre aujourd’hui. Je m’excuse de vous avoir, avant cela, infligé l’articulation des éléments qui sont votre création, mais ce détour m’était nécessaire.
Pour vous, l’inscription dans l’originaire des productions du primaire et du secondaire concernent toujours “la mise-en-scène et la mise-en sens d’un affect”. Comme pour vous il ne peut y avoir d’activité psychique sans qualité affective, toute expérience dans l’espace psychique est métabolisée aussi selon le postulat qui régit l’originaire.
Je n’avais pas compris jusqu’à maintenant les conséquences radicales de cette formulation pour ce qui concerne la métabolisation par l’originaire des processus de pensée. Il m’était déjà acquis que chaque pensée - ou pour être rigoureux : l’investissement d’une pensée par le Je - a une inscription dans l’originaire qui témoigne de l’affect où s’enracine le sentiment du Je : sentiment de joie, de tristesse, de colère, etc.
Ce que je n’avais pas encore réellement intégré c’est que cette inscription se représente par une image de chose corporelle, qui est le matériau avec lequel se forge le pictogramme. Que ce fond représentatif soit forclos au savoir du Je n’empêche, comme vous le signalez, que ses effets sur le Je se manifestent hors du champ de la psychopathologie, et que le discours rend par des expressions comme “être bien dans sa peau”, “se sentir pousser des ailes”, “ces gens me donnent envie de vomir”, etc. Dire que chaque pensée correspond dans l’originaire à une image de chose corporelle, redéfinit autrement les horizons cliniques et théoriques qui existaient avant que vous ne balisiez, par votre métapsychologie, une manière inédite de naviguer dans celui de la psychose. C’est sûr que la métabolisation de la pensée en hiéroglyphes corporels rend autrement plus évidentes et plausibles, c’est-à-dire acceptables, certaines expériences de rencontre transférentielles qui ne sont pas, nécessairement, dans le champ de la psychose. L’activité de penser, du point de vue de l’originaire, est l’équivalent de l’activité d’une “zone-fonction partielle”; elle peut donc, comme toute zone partielle, être source d’un plaisir permis, ou être une zone dont l’autre risque de vous mutiler, ou être une zone dont l’activité est interdite par le verdict du désir de l’Autre.
Postuler cette traduction simultanée de toute activité du primaire et du secondaire, dans les termes affectifs et sensoriels de l’originaire, avec, comme conséquence, la ré-présentation sur chacune des deux scènes du traitement pictographique donné à leurs productions signifie postuler la circulation d’un message entre deux systèmes hétérogènes : d’un côté l’originaire, de l’autre l’inconscient freudien, c’est-à-dire, le primaire et le secondaire.
Concevoir la possibilité d’une circularité dialectique de l’information entre deux ensembles hétérogènes, change immédiatement la conception du terrain du transfert que vous définirez comme le lieu où, dans certaines circonstances, le plus important c’est ce qui n’y se répète pas, ce que cet espace inaugure des nouveaux moments de rencontre avec l’autre, où le sujet connaîtra ce qu’il n’a pas connu enfant dans sa relation à sa mère : être une nouveauté, un commencement, une surprise. Votre métapsychologie qui, en dernière analyse, propose un modèle de la circulation d’un message entre deux ensembles hétérogènes, n’est plus en contradiction avec ce qui se joue dans la dialectique de la cure, parce que votre métapsychologie est une réflexion sur la rencontre. Après vous, nous sommes métapsychologiquement armés pour, parfois, considérer l’activité psychique du psychanalyste comme l’essentiel du processus analytique - comme nous considérons que la relation du porte-parole, de la mère-environ-nement, à son nourrisson est déterminante pour la constitution de sa psyché.
La question est : quelles sont les figures cliniques de l’originaire dans le champ de la psychopathologie, mais en dehors de la psychose ? En 1981 - que le temps passe ma chère Piera - je vous ai déjà proposé une constellation qui vous a intéressé : refoulement de l’Œdipe, absence d’érotisation de la souffrance, un désir de mort (enveloppe de la haine) à l’égard des parents reconnu depuis l’enfance et vécu sans culpabilité, et une incapacité à produire des fantasmes permettant l’expérience de satisfaction, essentielle chez tout sujet humain, de l’accomplissement de la pensée. En référence à l’environnement dans lequel ils ont grandi j’ai appelé ces sujets les enfants des dinosaures et j’ai avancé, pour caractériser le type de relation transfert contre-transfert, l’idée d’un sujet à deux personnes. [3]
Si je reviens aujourd’hui à ce sujet à deux personnes pour y repérer les figures de l’originaire, c’est pour m’attarder, surtout, à comment circule le message impensable entre les deux ensembles hétérogènes que sont la réalité psychique du patient et celle du psychanalyste.
La reprise de ces questions se fait à un moment particulier du destin de votre œuvre. S’il y a unanimité pour reconnaître le travail gigantesque que vous avez accompli par rapport au fait psychotique, il y a des réticences, ou des résistances, à constater le bouleversement que votre proposition de l’originaire détermine dans la métapsychologie freudienne - bouleversement dont je viens de retracer les grandes lignes. Un commentaire récurrent résume ces doutes, ces hésitations : on ne comprend pas très bien le pictogramme. Vous avez beau avoir insisté qu’il s’agit d’un concept pour rendre compte d’un avant impensable, rien n’y fait, on se désole de ne pas l’avoir encore rencontré. Cette plainte renvoie, me semble-t-il, à l’incompréhension de votre théorie sur l’affect originaire, inséparable de la chose corporelle, matérialisation du pictogramme, et qui envahit le terrain du transfert contre-transfert dans certaines cures qui ne sont pas du registre de la psychose, lorsque le primaire n’a pu traiter selon son postulat ce qui lui arrive de cet ailleurs. Cette incompréhension de votre théorie sur l’affect originaire est aussi, à mon sens, responsable de l’actuel regain d’intérêt pour la problématique narcissique. L’excellence des travaux n’est pas ici en cause, seulement ils reprennent les enjeux en deçà de là où vous les avez amenés, avec un risque certain de désexualisation de la théorie. Lorsque, il y a plusieurs années de cela, en 1987 exactement [4], j’ai été le premier à revenir sur la mère de tendresse freudienne, je l’ai fait pour décrire la constitution du Moi-réalité du début, et rappeler son rôle important pour que et le sexuel et la sexualité ne soient pas vécus comme effrayants par l’espace psychique du nourrisson.
J’abordais la question de la tendresse en citant le texte de Freud de 1912 Contributions à la psychologie de la vie amoureuse. Pour le Moi-réalité du début, que j’ai trouvé dans Pulsions et destins des pulsions, je présentais le concept en citant extensivement le texte de Laplanche et Pontalis dans le Vocabulaire de Psychanalyse. Comme vous devez vous rappeler, ces deux éléments théoriques faisaient partie d’un ensemble articulé qui présentait le Moi comme pré-spéculaire et me permettait de prendre fermement position pour une antériorité de l’identification primaire à la constitution du narcissisme : la première identification est l’identification a un lieu, disais-je. À partir de ce cadre de référence, j’insistait, alors, sur la nécessité d’interpréter, dans la névrose, sans exclusive, et les impasses narcissiques et les impasses œdipiennes. Finalement, après Winnicott, je soulignais l’importance du statut de l’autre comme objet subjectif et de tout le champ de la transitionnalité - qui est l’opérateur essentiel pour l’intégration féconde, dans la psyché de l’enfant, entre les destins de la mère de soins et les destins de la sexualité.
Vous aussi, comme Winnicott, vous avez bien noté chez Freud l’antériorité du Moi au sujet - votre concept de porte-parole en témoigne. Je ne suis donc pas d’accord avec ceux qui disent que votre Je exclut le Moi - et donc l’espace d’illusion. Si vous ne vous attardez pas sur le Moi c’est parce que Freud et Winnicott ont déjà fait l’essentiel du travail. En plus, vos démêlés théoriques ne sont pas avec Freud, mais avec Lacan : le signifiant, l’aliénation, le Moi spéculaire, évidemment, mais surtout la charpente de la cathédrale, la notion de sujet. Du strict point de vue de l’histoire des théories psychanalytiques, la notion de sujet chez Lacan n’est rien d’autre que sa traduction du self façon Winnicott, dont il reconnaît même la continuité d’existence, qui est le being, et qu’il traduit par le trait unaire. Votre théorie du Je c’est l’échappée, le dégagement par rapport à l’épistémé lacanienne; elle est votre métapsychologie du sujet, sujet qui s’inscrit toujours dans la filiation du self winnicottien, mais, cette fois-ci, un sujet qui renoue avec son enracinement sensoriel et somatique, bref, un sujet qui a du corps, un sujet incarné. Je laisserais à un autre moment le développement de ce faisceau stimulant de réflexions.
Aujourd’hui je voulais parler de comment circule le message impensable entre les deux protagonistes de la cure. Pour cela j’utiliserai les travaux de nos amis Michel Artières et Joyce Mc Dougall.
Michel a proposé la dépression du vide, comprise comme immobilisation de la vie psychique, comme une troisième solution, s’ajoutant à celles proposées par vous, lorsque l’excès de souffrance chez un sujet où la libido n’étant plus étayée par des représentations, le confronte au choix de la mort ou au recours à une causalité délirante, c’est-à-dire la constitution du persécuteur. [5] Cette solution dépressive implique le gel des processus d’introjection, grâce à quoi l’autre ne sera pas reconnu comme séparé.
Très finement Michel fera deux remarques fondamentales : ce qui s’exprime dans ces cures, côté patient, est essentiellement de l’ordre de l’affect, affect qui ne peut être relié à aucune élaboration fantasmatique; ces cures supposent, donc, une réelle capacité de l’analyste à les investir. La psyché de ces patients étant saturée d’affects qui renvoient au conflit pulsionnel originaire entre Eros et Thanatos, leurs mots on la valeur de choses corporelles. Cette saturation de la psyché par des affects est utilisée pour le maintien de la vie psychique; par ailleurs, cette saturation sera neutralisée par la dépendance à un objet extérieur. L’analyste, privé des fantasmes de l’autre, tourne à vide et, pourtant, ces patients, portent une attention particulière à la personne de l’analyste et au cadre. C’est même, dira Michel, cette prise en compte de la réalité du psychanalyste, venant faire contre-poids à la massivité du transfert, qui différencie ces cures de celles des psychotiques. Pourtant, la dépression n’offre pas la même stabilité que les défenses névrotiques ou psychotiques; entre la mort et le délire, sur la brèche, le sujet préférera la douleur au manque, façon de contourner la rencontre avec un affect originaire qui entraînerait tout sur son passage.
En prise directe avec les affects originaires du patient - l’impossibilité, chez le psychanalyste, de fantasmatisation et d’intellectualisation en sont la preuve, sans protection et devant la nécessité de contrôler les mouvements positifs ou négatifs que mobilise chez lui le conflit Eros Thanatos dans sa forme la plus brutale, l’analyste est un sujet bien réel qui doit être capable d’accueillir ce qui, chez le patient, n’a jamais été pris dans les mots mais seulement ressenti ou agi. Nous sommes ici dans le point extrême de la défaillance du sujet, à un point crucial d’une séparation première pas encore entièrement réalisée et devant laquelle le patient est d’autant plus démuni que l’investissement de la pensée comme source de plaisir ne lui a pas été permis par le porte-parole, la mère-environnement. Ces patients demandent quelque chose à la personne du psychanalyste. Mais quoi ?
Michel répond : qu’il permette à ces patients de vivre autre chose qu’ils n’ont jamais vécu jusqu’à maintenant - et vous aurez reconnu ici votre conception du rapport transfert contre-transfert comme le lieu où l’important peut être ce qui ne se répète pas. La cure sera donc l’espace d’expérience d’un état d’unité narcissique à travers une relation, préalable nécessaire, chez ces patients, à l’abord de leur problématique pulsionnelle. Et comme Michel ne considère pas nécessaire de concevoir une coupure entre la structuration du Moi et ses bases pulsionnelles, il met en garde ceux qui seraient tentés de parler ici d’état narcissique - ce qui impliquerait, d’ailleurs, que le transfert n’aurait pas l’organisation ici décrite. Conclusion : les interprétations visent à faire reconnaître au patient son propre espace psychique différencié, à l’intérieur d’un espace, celui de l’analyste, qui le contient et le protège.
Artières remarque que du point de vue de l’usage habituel du dispositif analytique, ces patients ne communiquent pas. C’est cette non-communication, cette communication primitive qui va intéresser aussi Joyce Mc Dougall. [6]
Il s’agit pour elle, comme pour Michel, de réfléchir sur ces patients dont le traumatisme se situe avant l’acquisition de la langue, à l’époque où la relation infans-mère fait de l’inconscient de celle-ci la première réalité pour l’enfant et son appareil à penser. Époque où l’enfant n’a que sa capacité de capter l’affect, capacité qui précède l’acquisition de la langue, pour “réagir au vécu affectif de la mère.” Joyce remarquera aussi comment pour ces sujets la parole ne sert pas à communiquer, mais à faire éprouver quelque chose à l’analyste, parole sans lien avec le refoulé, parole chargée intensément d’affect ancré dans le corps, parole rageuse, parole qui pulvérise la pensée, parole-poubelle, parole-fusion, “rejet hors de soi de tout ce qui risque d’être source de douleur psychique”, parole à travers quoi et non grâce à quoi se révèle “le débris d’une expérience catastrophique, subie dans un vécu relationnel précoce”.
Joyce donnera, elle aussi, une description de ce transfert originaire, “fondamental”, dira-t-elle, où le patient traite l’analyste comme une partie de lui-même, “tout en craignant parallèlement une fusion mortifère”. Ce qui est à entendre, remarque Joyce, est forclos du discours et de l’inconscient freudien; l’analyste est affecté par des signes qu’il doit interpréter : “bien que l’analogie ne saurait être poussée très loin, l’analyste est placé dans la situation de la Mère qui devient capable d’écouter les cris et les signaux de détresse de son enfant et de les traduire en langage, prenant ainsi le rôle de son appareil à penser”.
Michel et Joyce font remarquer l’importance de la honte chez ces sujets. Ceci aussi rejoint mon expérience.
Je pense que dans un premier temps d’élaboration, la honte renvoie à une absence d’estime de soi, elle même conséquence de l’impossibilité pour ces patients de créer un monde interne - impossibilité due au gel des processus d’introjection. Dans un autre moment, ce qu’on retrouve toujours c’est une immense détresse d’avoir été délaissé(e), abandonné(e) par la mère-environ-nement, le porte-parole.
Et l’on comprend comment cet affect de honte a évité que ces sujets sombrent dans la psychose. Parce que là où le psychotique aurait reconnu la haine comme cause du fonctionnement psychique, ils ont pu trouver la force pour se rappeler de leur souffrance d’avoir été abandonnés par le porte-parole. Or, ce rappel implique une reconnaissance dont le psychotique est incapable : celle d’une demande d’amour, en fait un besoin d’amour, auquel la mère-environnement n’a pas pu répondre. Contrairement au psychotique, qui aurait interprété cette carence de réponse comme un refus, fruit de la haine, ces sujets interpréteront cela comme une incapacité de l’environnement maternel et paternel. Et ils auront honte, pour eux, de cette incapacité. L’affect de la honte chez ces patients - affect qui les protège contre la psychose - est un affect originaire de honte de leur propre mère incapable. Paradoxalement, c’est cette souffrance innommable qui permettra l’investissement, problématique mais investissement quand même, de la relation au psychanalyste : espoir que cette fois-ci l’autre soit capable de répondre à cet appel dont dépend la vie psychique du sujet - réponse qui par ailleurs dévoilerait le contenu inavouable (et inaccessible) de la honte.
Dans l’organisation du terrain transfert contre-transfert comme un sujet à deux personnes, il est demandé à l’analyste d’être sur la fissure du passage permettant au primaire de traiter les productions de l’originaire, fissure par où s’engouffre, en faisant retour à sa source, l’essentiel d’un matériau qui, re-mélangé à l’agressivité non encore intégrée à la libido, menace de faire irruption dans l’espace fantasmatique en engloutissant le sujet dans la haine du porte-parole. A l’analyste il est demandé, donc, de prêter au patient son appareil psychique afin que des affects originaires soient nommés et des fantasmes agencés - affects que le patient ne peut reconnaître, fantasmes qu’il ne peut pas construire.
Voici, ma chère Piera ce que je voulais vous soumettre. Avant de vous quitter pour aujourd’hui, je voulais vous dire que je suis très heureux que La Violence de l’interprétation soit publiée en anglais dans les semaines qui viennent. Joyce m’a amicalement communiqué la préface qu’elle et Nathalie ont rédigée pour l’occasion, travail remarquable de clarté et concision - vous savez la ténacité qu’elles ont eu, toutes les deux, pour mener à bien ce projet. Quelle chance ont les Anglais, et les Américains de vous rencontrer ! Et nous aussi, puisque je pense qu’il y aura un retour de la découverte qu’ils feront de vous dans la communauté française.
Bien à vous,
Heitor
Août 2000
 
NOTES
 
[1]Michel Neyraut, Le transfert, Paris, P.U.F, Le fil rouge, 1974, Chapitre II.
[2]Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation, Paris, P.U.F, Le fil rouge, 1975.
[3]Heitor O’Dwyer de Macedo, Topique n° 28. Repris in De l’amour à la pensée, Paris, L’Harmattan, 1994.
[4]in Esquisses Psychanalytiques, printemps 1987, repris in De l’amour à la pensée, op.cit.
[5]Michel Artières, Silence, discours inhibé, discours anecdotique. (Résistances et dynamique de la cure), Topique n° 24 et La dépression du vide, Topique n° 30
[6]Joyce Mc Dougall, À l’écoute d’une certaine réalité. Le contre-transfert et la communication primitive in Topique n° 16 repris in Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, 1978.
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[2]
Piera Aulagnier, La violence de l’interprétation, Paris, P....
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[3]
Heitor O’Dwyer de Macedo, Topique n° 28. Repris in De l’amo...
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[4]
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[5]
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[6]
Joyce Mc Dougall, À l’écoute d’une certaine réalité. Le con...
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