2001
TOPIQUE
Un crime impuni (De l’intérêt du concept de l’originaire)
Pierrette Laurent
41 avenue du six juin 14000 Caen
Le concept de l’originaire théorisé par P. Aulagnier postule le pictogramme
comme forme de représentation en-deça de la représentation fantasmatique du processus
primaire et de la représentation idéique du processus secondaire. Créant ainsi un soubassement à la métapsychologie freudienne il vient lui donner une profondeur et un éclairage
nouveaux qui se veulent en accord avec l’activité psychique de tout sujet et s’espèrent
opérant dans l’approche de la pensée psychotique. Il permet aussi une approche du concept
de la pulsion de mort qui soit moins spéculative.
Nous souhaitons montrer, en évoquant des moments de la cure d’un jeune enfant gravement psychotique, comment la relation analytique reprend avec lui le chemin arrêté de son
histoire par la (re)construction de ce “temps” mythique qu’est l’originaire dont les effets
venaient grièvement oblitérer l’accès de cet enfant à la symbolisation.Mots-clés :
Originaire, Pictogramme, Spécularisation, Étayage, Pulsion, Pulsion de mort.
The concept of the original as expressed in Piera Aulagnier’s theories sets
forwards the pictogram as a form of representation beneath fantasy representations of the
primary process and the representation of the Id in the secondary process. Thus creating a
substrata to Freudian metapsychology, Aulagnier’s concepts provide Freud’s notions with
new depths and perspectives that are in accordance with the psychic activity of any subject
and aim to be of use in approaches to psychotic thought patterns. Her concept also allows
for a new, less speculative, approach to the notion of the death drive.
Basing her ideas on stages of a cure of a seriously psychotic child, the author of this article
aims at showing how the analytical relation resumes the trail through the subject’s history
that has been cut short, (re)constructing therefore this mythical ‘time’that we call the original stage and of which the effects had been to seriously obliterate the child’s access to symbolisation.Keywords :
Original, Pictogram, Speculative conceptualisation, Anaclisis, Drive, Death drive.
C’est avec plaisir que j’ai écrit ce texte, en reconnaissance du travail fait
avec P. Aulagnier tant par la lecture de ses écrits que dans nos rencontres. La
force de sa “quête de sens”, même dans des productions psychiques critiques
et obscures, son désir de “trouver un accès à l’analyse de la relation qu’entretient le psychotique avec le discours, qui permette à l’expérience analytique
une action plus proche de l’ambition de son projet”
[1], le lien rigoureux qu’elle
maintenait entre sa pratique et sa théorie ne sont que l’autre face de son exigence
que la parole de l’analyste puisse ouvrir à de l’inédit même chez le sujet psycho-tique et que la parole de l’analysant puisse éventuellement transformer celle
de l’analyste voire sa théorie. C’est à ce prix que la métapsychologie aiguise
l’écoute de l’analyste sans la fermer à l’inconnu par une réponse toute prête
aliénant la parole de l’analysant. Cette démarche a permis à P. Aulagnier de
penser la topique de l’originaire et son mode de représentation pictographique.
“C’est le discours psychotique qui nous a induit à postuler une forme d’activité psychique forclose du connaissable, à jamais et pour tout sujet, et pourtant
toujours à l’œuvre, ‘fond représentatif ’qui persiste parallèlement à deux autres
types de production psychique : celle propre au processus primaire et celle propre
au processus secondaire.”
[2]
Ayant moi-même longuement travaillé dans une institution pour enfants et
adolescents gravement psychotiques et autistes, il m’a paru que la topique de
l’originaire était particulièrement intéressante pour l’approche de ces sujets :
elle libère une créativité chez l’analyste face à certains troubles psychotiques
de la pensée en venant les imager et leur proposer un mode de fonctionnement;
elle est ainsi une aide précieuse contre la désorganisation de la pensée de l’analyste, sa dépression et son désinvestissement de la relation, réactions contre-transférentielles bien connues avec ces sujets.
Si P. Aulagnier n’a pas travaillé elle-même avec des enfants, son interrogation de la relation mère-enfant à partir de ses cures d’adultes, en a profondément modifié la pensée psychanalytique. Cette mère, qu’elle appelle le porteparole, vient interpréter à l’infans sa rencontre avec le monde : elle lui traduit
les lois et les exigences du monde, elle lui nomme qui il est, ce qu’il ressent,
ce qu’il fait, ce qu’il devrait faire, et à ses interprétations elle attribue un sens
libidinal, en lien à la fois avec ce que cet enfant et ce que le monde représentent pour elle. Seul, ce lien libidinal permet que ces fragments de monde et ces
objets d’expérience deviennent des objets psychiques pour l’infans. Les pleurs
de l’infans prouveront qu’il appelle et désire sa mère, ses sourires, son bon
sommeil prouveront qu’elle est une bonne mère et qu’il est un bon bébé, un
amaigrissement pourrait faire qu’elle devienne mauvaise mère; la couleur de
ses yeux, son sexe, sa tonicité viendront prendre un sens… La relation de l’infans
au monde passe inévitablement par sa relation à l’autre et par la relation que
cet autre entretient avec le monde. “La fonction de prothèse de la psyché maternelle permet que ce soit une réalité déjà modelée par son activité psychique et
rendue, grâce à cela, représentable, que rencontre la psyché : elle substitue, à
l’asensé d’un réel qui ne pourrait avoir de statut dans la psyché, une réalité
humaine parce que investie par la libido maternelle, réalité qui n’est remodelable par l’originaire et le primaire que grâce à ce travail préalable.”
[3] Ainsi
l’interprétation maternelle du monde, façonnée par les effets du refoulement et
les constructions fantasmatiques de cette psyché maternelle, est incorporée dans
la psyché infantile et soumise à ses propres lois de fonctionnement. Notons
sans nous y étendre que cette incorporation de l’interprétation maternelle du
monde par la psyché de l’infans est proche du concept lacanien d’introjection
originaire, de celui de W. Bion d’objet ayant séjourné “dans le sein” et la psyché
maternelle et du signifiant énigmatique de J. Laplanche.
Les analystes s’accordent maintenant à reconnaître que l’éclosion d’une
psychose est la conséquence d’une expérience particulière vécue dans les premiers
temps de la rencontre entre la psyché de l’infans et le monde (où la psyché
maternelle occupe une place princeps). Cependant, si cette expérience est une
condition nécessaire elle n’est en rien suffisante et nécessite, comme toute
expérience, une interprétation par la psyché infantile qui met alors en œuvre
des mécanismes de défense dont la forme et la cohérence déterminent les tableaux
psychopathologiques.
Tout en restant au plus près de la clinique en évoquant des moments de la cure
d’un jeune enfant gravement psychotique, je vais essayer de montrer comment la
relation analytique reprend avec lui le chemin arrêté de son histoire par la (re)construction de ce “temps” mythique qu’est l’originaire dont les effets viennent oblitérer
l’accès de l’enfant à la réalité, et transforme inévitablement cette dernière. Ces
moments des deux premières années de la cure de Jean illustrent une variation de
figurations de la poussée prégnante de ce “fond représentatif” que sont les restes
de l’activité de l’originaire, plus communément désigné par ce qu’on appelle le
rapport au monde si particulier des enfants gravement psychotiques et des autistes.
Chez le psychotique, même tout jeune enfant, nous ne rencontrons pas comme
tel le pictogramme, mais une “réactualisation entre l’espace originaire et l’espace
du hors-soi d’un état de spécularisation”
[4] : le Je rencontre sur la scène de la
réalité une image de lui non connaissable mais qui reflète la représentation
pictographique qu’il a de lui-même, ce qui provoque une exclusion momentanée du Je et ouvre à la possibilité d’agir un impensé pour lui qui est aussi un
impensable pour les autres (l’acting imprévisible). Cette résurgence de la spécularisation entre le monde et l’espace originaire signe l’échec du Je à forclore
l’attraction de ces représentations originaires et il en résulte : “une mise horsfonction du percevant, l’annulation momentanée de tout écart séparant regardant et regardé, le fading du Je et de ses résidus, qui le représentent dans la
psychose. On assistera, alors, non pas à un “ça parle” mais à un “ça réagit” ou
à un “ça agit”: sur l’espace du réel se projettera la haine radicale ou le désir de
fusion signant le pictogramme. Que son propre corps ou le corps de l’autre
deviennent l’espace à détruire ou avec lequel fusionner montre qu’ils ont retrouvé
une indifférenciation première.”
[5]
Chez le tout jeune enfant psychotique où les processus secondaires sont
encore peu installés, où les repères identificatoires du Je restent très liés à l’identification primaire et à l’effet de la toute-puissance supposée du désir maternel,
la réactualisation de l’originaire pourrait être particulièrement prégnante et
entraîner de graves conséquences pour le fonctionnement psychique en inhibant
en partie l’installation du processus primaire et grevant la construction du Je.
On comprend mieux l’importance déjà reconnue d’une intervention précoce
avec ces enfants dont le but premier serait d’aider à l’installation ou au renforcement de la fantasmatisation. C’est alors que le langage dans l’analyse devrait
se faire le lieu de nomination des choses par sa fonction de visualisation des
images de choses et d’une représentation pictographique ni visible ni pensable
en tant que telle mais reconstruite par notre pensée spéculative. “Exigence qu’il
nous faut satisfaire… parce que nous constatons que faute d’opérer cette liaison
entre des images de mots (ceux que nous pensons-prononçons) et des images
de choses dotées d’une qualité affective particulière, faute de rendre une telle
liaison opérante pour le sujet, rien d’essentiel ne sera transformable dans son
économie libidinale.”
[6]
Trouver ces mots qui nomment et qui, nous l’espérons, vont pouvoir modifier
des éprouvés psychiques archaïques en leur ouvrant un accès à la symbolisation, dépend profondément de notre possibilité à accepter en nous l’émergence
des images de choses que nous suggèrent le comportement, les émotions, les
mots et leur rythme de notre petit partenaire. Cette possibilité s’appuie autant
sur notre propre travail d’analyse, notre expérience clinique que sur nos conceptions métapsychologiques.
Avec un enfant, si la majeure partie du travail se fait avec lui-même, elle
est soustendue par la relation qu’entretiennent ses parents et l’analyste. Les
parents de Jean ont pu lui laisser la liberté d’investir fortement notre relation,
plus même, ils l’ont favorisée par leur confiance et leur espoir en notre travail.
Ce travail étant centré sur la problématique originaire, temps où la psyché
naissante de l’infans ne considère aucunement le hors-psyché, je ne parlerai
que très peu de l’histoire de Jean que nous avons construite avec lui, et parfois
avec lui et ses parents, au cours de nos rencontres.
Jean a quatre ans quand ses parents me consultent à son sujet. Il ne dort plus
du tout depuis deux ans au moins, ils le trouvent turbulent mais se demandent
“si tous les enfants d’aujourd’hui ne sont pas un peu comme ça”. Il est terrorisé par tous les bruits qu’il appelle “des pétards”. Il est encoprétique.
Avec nous trois, Jean est très agité, parle d’une voix aiguëe, en écholalie,
sans s’adresser à quiconque, s’assoit en tailleur et se balance en se berçant d’onomatopées stridentes que ses parents appellent des rires.
Mr. et Mme O. ne peuvent rien dire de Jean avant deux ans et demi, sinon
qu’il a été “un bébé normal”. A cet âge il est devenu encoprétique et insomniaque, c’étaient les seuls symptômes qu’ils reconnaissaient chez Jean.
Je consacre nos premières rencontres à rapprocher Mr. et Mme O. de la
souffrance exprimée par leur fils qu’ils dénient tous les deux : “Jean est un enfant
heureux qui bouge, chante et rit si souvent.” Cependant, puisqu’ils viennent
consulter, un début d’inquiétude peut affleurer même s’ils cachent leur demande
derrière celle des institutrices de l’école maternelle.
Le déni est un mode de défense que nous retrouvons fréquemment dans
l’histoire de Mr. et Mme O.
Mme O. est d’une “surdité” étonnante envers son fils, d’un manque d’empathie évident qui, à plusieurs reprises, conduiront Jean, quand il osera insister
pour obtenir un échange avec sa mère, à devenir celui qu’elle attend qu’il soit
et qu’elle peut alors voir et entendre.
La confiance que Mr. et Mme O. m’accordent rapidement me permet d’entreprendre une psychothérapie avec Jean qui semble éprouver un réel plaisir à nos
rencontres. Cette confiance ne se démentira pas, même pendant les moments
conflictuels que nous affronterons au cours de ces années, et permettra d’élaborer avec eux certains de leurs dénis. Ils construiront chacun une partie de leur
histoire infantile avec l’aide de Jean qui porte courageusement la psyché de ses
deux parents : ceux-ci s’appuient sur ses séances et les questions que nous sommes
amenés à aborder avec eux pour penser un tant soit peu cette place qu’il occupe
pour eux et qui l’enferme dans un monde mort où il serait condamné à ne pas
grandir.
Il court en tout sens, jette violemment les boules de pâte à modeler, parle
de pétards et d’explosion, ses yeux cillent et ses mains tremblent.
Je lui dis la peur des enfants dans un monde inconnu, le besoin d’être protégé
et rassuré.
Il hurle la peau qui tire et qui coupe, les bouts piquants et la mère qui colle.
Je ponctue doucement, imagine et dis parfois le corps du bébé desséché par
la soif et le manque, douloureux et envahi par l’intrusion.
Il crie la terreur de la grosse qu’il faut démanteler, il morcelle la pâte à
modeler. Il me bombarde.
Je parle encore sa peur et sa colère, reçois doucement les bombes, et ça
pourrait presque devenir un jeu. Il me tourne le dos et se retire dans des rituels
rythmés et assourdissants de tam-tam.
J’annonce une courte séparation : tout en tournoyant sur lui-même, il chuchote
“des bruits dans la tête… des clartés de lune… un vent fort, très fort… et du
sable, du sable…” à n’en plus finir.
Je dis la tempête dévastatrice du manque et de l’absence.
Il hurle et crache la fin de la séance.
Quand Jean évoque ses sensations corporelles (peau qui tire, bouts piquants…)
quand il court, jette, avale, crache et même parle, je ne me sens pas exister
devant lui ni pour lui. Le plus souvent il ne m’accorde pas un regard et ne
semble pas entendre ce que je lui dis. Seuls son arrivée en trombe aux séances,
sa façon joyeuse de me nommer en me disant bonjour, et son rire joueur avant
de me claquer assez régulièrement la porte au nez m’assurent qu’il me connaît,
me reconnaît et, plus encore, qu’il différencie l’espace de la séance de son dehors.
Cette différence qu’il établit me soutient dans l’idée que ce qu’il y montre et y
dit m’est d’une façon générale adressé sur un mode transférentiel. Cependant
je pense que quand il me bombarde et souhaite me démanteler c’est plus parce
que j’essaye de pénétrer dans son monde en lui parlant que pour toute autre
représentation plus précise me concernant. Ces bouts piquants-mère qui colle,
cette peau qui tire-bouts piquants ne tolèrent pas d’écart et ces scénarios archaïques
où je ne me sens pas de place rendent les concepts habituels de projection et
d’identification projective inopérants.
Dans ce début de cure où nous devons construire la relation analytique avec
un enfant qui évite toute relation pour vivre dans un monde auto-engendré tantôt
apaisant tantôt persécuteur et sans cesse démenti par l’extériorité de l’objet, la
topique de l’originaire et le fond représentatif qu’elle tend sont des ressources
théoriques qui permettent d’investir le temps des rencontres en plaçant leur
contenu dans une perspective métapsychologique qui autorise à la fois à le figurer
et à en proposer une cause qui soit autre que le sujet lui-même, c’est-à-dire qui
ne soit plus celle de l’auto-engendrement. Concevoir une spécularisation où
sujet et objet se confondent et où l’un engendre l’autre soutient l’analyste dans
la figuration d’une scène qu’il pense au plus proche de ce qui est en jeu à ce
moment-là, figuration dont le but est d’induire la création d’un troisième terme
incisant cette réflexion infernale. Penser ces affects, les mettre en mots vise à
séparer regardant et regardé, sentant et senti; leur proposer une cause différente du percevant lui-même vise à ouvrir à la fantasmatisation du processus
primaire.
Pendant ces sept mois de séances, j’essaye d’accueillir le drame dont Jean
me parle et de le rendre dicible au plus près de ses images, de ses sensations et
de ses mots. Qu’il ne reste pas clos dans ses représentations proches des images
de choses corporelles qui se déroulent comme un mauvais rêve qu’il subit dans
la séance et dans toute sa vie.
La spécificité des séances n’est pas dans ces productions psychiques de Jean,
elle est de laisser croître son discours et ses actes, de leur reconnaître une valeur
et d’en proposer un sens qui tente de dire ce que je suppose de l’affect qui les
sous-tend tout en le reliant à une cause qui lui soit compréhensible de façon à
créer un début d’histoire que nous pouvons/pourrons partager. Cette rêverie
dont je l’entoure veut créer une relation entre nous qui soit d’accueil de ses
mouvements, actes, paroles et d’échanges de pensées à leur propos qui puissent
transformer la clôture et le chaos destructeurs dans lesquels il (se) vit. Si pour
ces évocations, je m’appuie sur le concept de la rêverie maternelle de Bion,
c’est encore le concept de l’originaire, son mode de représentation qu’est le
pictogramme, son postulat d’auto-engendrement et son fonctionnement économique qui guident mon écoute. “Ces “actes de paroles”… proposent une
figuration parlée qui, sans pouvoir y coïncider, œqui dépasse le pouvoir de tout Je,
est au plus près des représentations pictographiques, au plus près de ces premières
représentations de choses corporelles par lesquelles l’activité psychique propre
à l’originaire a métabolisé en des “existants psychiques” l’état de besoin dont
ont pu pâtir le corps comme les zones sensorielles érogènes privés des objets
complémentaires seuls aptes à les satisfaire.”
[7] Le pictogramme est l’image de
l’objet-zone complémentaire, c’est-à-dire
image de la rencontre de la zone sensorielle~érogène avec l’objet complément cause de l’excitation, image où la zone
engendre l’objet dans une relation spéculaire. Quand j’entends la peau qui tire
et qui coupe, il se dessine en moi un corps rendu douloureux par la faim et la
soif inassouvies, non tempérées par des paroles apaisantes, quand j’entends les
bouts piquants, surgit l’image d’un sein absent d’une bouche qui le cherche ou
intrusif devant une bouche fermée. Ces images représentent la douleur qui accompagne un acte, un mouvement, une rencontre de deux objets : le corps de l’infans
et son monde environnant. Le pictogramme est à la fois affect de la représentation et représentation de l’affect. Le concept de l’originaire vient restituer/constituer deux parties là où la psyché de l’infans n’en percevait qu’une seule et
modaliser cette perception par le mécanisme de la spécularisation.
Le manque d’empathie de Mme O. avec quiconque, son flot de paroles incessant quel que soit son interlocuteur, voire même l’absence de son interlocuteur,
son indifférence à l’altérité et sa dépendance à toute personne investie me laissent
imaginer que les besoins : élémentaires du bébé qu’était Jean ont pu être satisfaits soit de façon chaotique et arbitraire, soit de façon très rigide en soumission à une voix off (médecin idéalisé, amie, mère…) vécue comme toute-puissante
par Mme O. Les mots de la psychothérapie ne cherchent pas à combler ce manque
supposé d’assez bons soins dans la petite enfance mais tentent de reprendre un
processus de symbolisation là où il est resté en souffrance.
Quand j’annonce cette séparation à Jean son monde et lui-même deviennent une tempête de sable où nous n’avons plus aucune place, ni lui ni moi.
C’est la deuxième interruption des séances pour des petites vacances, une dizaine
de jours, alors que nous nous rencontrons deux fois par semaine : la fois précédente il s’était simplement enfermé plus longuement dans ses tam-tam et écholalies en me donnant à peine de quoi relier ce surcroît de fermeture à notre séparation. Cette fois-ci, six mois plus tard, son monde et lui-même se transforment
en tourbillon. Je suppose que Jean commence à s’appuyer sur notre relation et
ressent un tel sentiment d’abandon, ou plutôt de suspension de lui-même, qu’il
l’entraîne dans un désinvestissement profond de la scène du monde : “L’affect
provoqué par ce désinvestissement catastrophique entre dés lors en résonance
avec l’affect accompagnant ce qui se joue sur la scène originaire : l’espace du
monde et l’espace du corps trouvent leur seul et dernier représentant psychique,
leur ultime statut d’existant dans une représentation pictographique qui exclut
le Je, le dépossède de tout repère identificatoire.”
[8] Il est vrai que chez Jean ces
repères sont particulièrement fragiles.
Ce qui est étonnant c’est qu’il parle, c’est sa capacité de mettre lui-même
en mots cet éprouvé de tempête, de cataclysme. Ces mots ne me sont pas adressés,
sont-ils adressés à quelqu’un en lui ou sont-ils le reflet du flot incessant des
paroles maternelles ? Quel statut métapsychologique leur accorder ? Cependant,
je les entends et ils me sont d’un précieux secours : il ne me reste plus qu’à
confirmer cet éprouvé de rejet et à le relier à une cause, mon absence, qui pourra
alors le transformer en affect de haine ou colère contre moi c’est-à-dire l’inclure
dans une relation, la relation analytique, et ouvrir à une fantasmatisation.
Une des difficultés de ces séances est de trouver un juste milieu entre un
silence qui ne ferait que confirmer l’inexistence d’un hors-soi et un flux de
paroles qui pourrait produire une souffrance telle qu’il viendrait forcer au rejet/à
la fermeture de la zone complémentaire et augmenter cette surdité que l’on peut
craindre chez tous les jeunes enfants psychotiques et que nous remarquons aussi
chez Jean. Je souhaite dans ce travail que Jean se sente accompagné mais libre
de ses productions psychiques. Si je laisse Jean dans le silence, il peut continuer longtemps ses séries de tam-tam, ses écholalies, ses tournoiements sur lui-même, sa vie dans son monde auto-engendré. Si je l’interpelle assez fort il peut
me répondre et reprendre ce que j’appelle ses constructions élaboratives, c’est-à-dire m’apporter assez d’éléments gestuels, verbaux, émotionnels, comportementaux, pour que je puisse l’aider à les relier dans une histoire où ce qui arrive
a une cause qui puisse paraître cohérente avec le présent de notre relation et
avec ce que je sais de son histoire.
Assez fort, un juste milieu… La question reste grave sur la force à exercer
dans ces interventions auprès d’un jeune enfant et interroge tout analyste sur
la place qu’il prend, ou ne prend pas, dans ces moments-là. Il arrive bien sûr
que mes interpellations n’arrivent pas à sortir Jean de son monde auto-engendré,
et je dois alors attendre, me demandant si cette fois je suis déprimée et n’ose
pas intervenir assez fort, ou si j’ai été impatiente, intrusive ayant ainsi renforcée
sa clôture : je me retrouve confrontée à ma solitude devant cet enfant qui nie
mon existence et mon monde. Cependant, ses réponses à ces moments-là deviennent de plus en plus fréquentes et maintenant, il arrive qu’il reprenne ses tamtam d’un air amusé en me disant “parce que je ne veux pas entendre ça”.
Au retour de cette séparation il coupe la peau de maman, modèle des bouts
piquants. Il a moins peur de moi, ébauche quelques rires, peut soutenir mon
regard et se risque à me bombarder avec plaisir. Il ose montrer sa force et son
adresse, sauter “droit” comme un garçon. Je peux l’admirer : il peut reprendre
ses combats et leur élaboration.
Les nuits, il commence à dormir quelques heures.
Les scènes se compliquent, s’enrichissent. Sa propre évocation du lit parental :
“chut, … dorment, … sont fatigués,… rêvé” le conduit à créer un néolangage
que nous appellerons “sa langue à secrets” et que nous réentendrons souvent
par la suite. Réagit-il plus à ses productions psychiques angoissantes ou à mon
intérêt ravivé par la scénarisation alors attendue de sa scène primitive ?
Cependant il continue son élaboration en l’obscurcissant à mes yeux et mes
oreilles sans s’enfermer dans les tam-tam.
Septembre 98 - Décembre 98
Après l’été, la douleur de la séparation s’exprime moins poétiquement que
la précédente et plus dans le hic et nunc des séances. La “langue est piquée”
et il devient un monstre qui casse et dévore tout sur son chemin (il fait mine de
manger les fauteuils) et que “sa mère ne voit pas parce-qu’elle pleure”. Il sépare
inlassablement les bons marrons des mauvais marrons dans lesquels se trouvent
“la tête de maman”, (il appelle “marrons” des petits boudins de pâte à modeler
qu’il confectionne rapidement). Il peut rester quelques moments triste en suçant
son pouce.
Je dis le tumulte de ses peurs et de ses colères de notre longue séparation
d’été, de sa haine contre moi qui l’ai abandonné tout ce temps, ce qui pourrait
bien lui rappeler d’autres solitudes terrifiantes. Il scènarisera dès lors la haine
que peuvent provoquer des besoins et des désirs insatisfaits.
Le monstre grossit, se dilate dans le temps et l’espace des séances : il
abandonne, il détruit, il hurle, il est plein de terreur et de colère.
Il pourrait m’aspirer en bouche à bouche, d’oeil à oeil, et dans la séance
nous ne sommes plus que deux monstres identiques ou peut-être même un seul ?
Réflexion, dévoration, morsure, mort.
Un flot monstrueux de marrons emporte la mère/bébé/monstre, ça crie des
“lâche moi” terrifiants. Tout se mêle et tout est dévasté.
L’apparence très répétitive des séances de ces quelques mois est fatigante :
seule leur reprise aprés-coup permet d’y relever de fines variations et progressions. La difficulté, avant d’être interprétative, est de repérer nos places dans
ces scènes : si je suis le monstre quoi que je dise sera monstrueux, s’il est le
monstre il détruit tout, dont l’écoute de mes paroles, et le plus souvent nous ne
sommes que deux monstres qui se reflètent l’un l’autre ou peut-être un seul et
même monstre. Nous sommes dans la représentation d’une indifférenciation
difficile à penser : un monstre reflète un monstre, image en miroir ou spécularisation ? Cependant le travail du processus primaire est aisément repérable :
Jean met en scène une histoire, un monstre, des affects et il peaufine sa mise
en scène de séance en séance même si ce monstre est sans âge et sans autre
relation que sa vie dans un monde hostile qui attaque et qu’il doit attaquer. Il
y a deux mondes (le monstre et son environnement), les notions de projection
et d’introjection permettent de penser ce qui peut se jouer dans ces séances. Le
processus primaire reconnaît l’existence d’un hors-soi de la psyché et cherche
à le réduire. Pour répondre à l’extériorité irréductible de l’objet il le postule
entièrement soumis au désir de l’autre : le primaire propose une mise-en scène
de ce qu’il perçoit et interprète cette perception comme un effet du désir de
l’autre à son égard. “Cette interprétation est conjointement
projection en un
fragment de l’extérieur d’un Autre désirant et accusé de réception ou
introjection sur la scène psychique d’une manifestation concernant le désir qu’on lui
impute et auquel on répond.”
[9] P. Aulagnier insiste : “C’est la relation entre ces
deux désirs qui est projetée-introjectée”
[10]. Soit le sujet suppose un désir de plaisir
projeté sur lui et il devient source de plaisir, soit il suppose un désir de déplaisir
et il devient source de déplaisir.
Jean est un monstre qui modèle son environnement à son image ou son
environnement est monstrueux qui le modèle en monstre. Le monstre est mauvais,
vit dans un monde hostile et leur rencontre est explosive. Grâce à l’attaque de
mon bureau, mimée au moins dans un premier temps, je peux facilement mettre
en rapport cette monstruosité avec sa rage à lui, Jean, que je suppose déclenchée par ma propre monstruosité : mon absence de l’été. La construction de
cette causalité est aussi construction d’une histoire qui s’appuie sur sa mémoire.
Si Jean poursuit sa construction fantasmatique séance après séance c’est qu’il
se souvient du contenu des séances précédentes et que le temps commence à
exister pour lui. C’est une des premières fois que je peux relier ses représentations dans la séance à un affect qui m’est directement adressé et à un passé qui
lui serait propre (d’autres solitudes terrifiantes/maman ne le voit pas parce qu’elle
pleure). Ce présent peut s’expliquer par ce passé récent, ouvrir à un passé plus
lointain, ce qui fait appel au travail d’historien du Je.
Jean transporte enfin la figure du monstre sur un oreiller qu’il peut me jeter
au visage, reprendre, coller à son propre visage et aussi l’accoler, le coupler
avec un “bébé” (baigneur qui est dans le bureau).
Enlacés, le bébé et le monstre sont jetés au loin, dans un gouffre profond
ou leur alliage est une lutte sans merci, où les pétards explosent et où les fèces
envahissent tout. Je dis la terreur, le froid, la détresse de ce bébé nu et perdu.
Jean m’implore de le sauver, le récupérer, le consoler. Je prends ce bébé terrifié,
le console, le réchauffe et le lave de tous ces fèces. Autant Jean est excité par
cette étreinte bébé-monstre dans un monde persécuteur, autant il est apaisé par
leur séparation et la douceur de la consolation. A chaque séance la réparation
de ce bébé terrifié est plus longue, je peux même lui chanter une berceuse pendant
que Jean s’allonge très calme en suçant son pouce.
Peu à peu le bébé et le monstre sont moins collés, plus en face à face, “le
bébé est plein de caca et le monstre est plein de colère”. Leur lutte devient plus
imagée, plus détaillée : les oreilles, les bras, les jambes sont arrachés. Beaucoup
plus tard toute cette bagarre de l’infans s’articulera à l’enfant rebelle, au mauvais
garçon dans une causalité transférentielle “Je suis en colère parce que tu es
méchante.” et il jettera les fauteuils.
C’est à partir de janvier 99, plus d’un an après le début de nos séances, qu’il
arrive à Jean de ne pas mettre son propre corps en jeu dans ses scènarisations :
il crée un espace de représentation dans lequel il ne joue pas directement, nous
pouvons regarder ensemble ce monstre-oreiller, le partager, l’échanger. Un écart
existe entre Jean et le monstre, entre moi et le monstre, entre Jean et moi et
nous pouvons en parler. Cet écart me semble signer un éloignement des premiers
temps du primaire où la représentation fantasmatique ne peut se figurer que par
les images de choses corporelles dans une correspondance entre l’espace corporel
du représentant et l’espace du monde. Je pense y trouver un début de symbolisation permettant des liens temporels, des significations différentes possibles
et un renforcement de la représentation par l’image de mots.
PICTOGRAMME, PULSIONS ET PULSION DE MORT
Comment pouvons-nous penser la prévalence des scènes de destruction, de
terreur et de violence chez Jean, scènes d’abord accompagnées d’actes violents
qui se transformeront peu à peu en une excitation remarquable ?
Les pictogrammes imaginés à partir des mots “bouts piquants, mère qui
colle, peau qui tire, langue piquée…” évoquent des éprouvés de souffrance.
Dans les séances ils sont suivis par l’émergence des fantasmes de destruction
(monstre vivant dans un monde démesuré et meurtrier, guerre terrible entre
deux monstres puis entre un monstre et un bébé), qui finissent par laisser un
peu de place à l’apaisement et à la consolation que Jean réclame sans pouvoir
les représenter lui-même. Je dois les “jouer” pour qu’il puisse éprouver le plaisir
de moments d’harmonie et de calme.
Dans l’originaire, du fait de la spécularisation, la psyché se représente l’éprouvé
de souffrance comme généré par la zone elle-même incluant l’objet, même en
son absence : c’est l’indissociabilité de l’objet-zone complémentaire. Le but du
représentant devient alors la destruction de cet objet-zone provoquant la douleur,
c’est-à-dire la destruction/mutilation d’une partie de lui-même (la zone). Ce
but est conforme à celui de la pulsion de mort freudienne (détruire l’objet cause
du désir pour retrouver l’état de quiescence), mais on voit que pour P. Aulagnier
la destruction atteint le représentant lui-même alors que chez Freud il ne vise
que l’objet. Cet éprouvé de souffrance existe chez tout infans au moment du
besoin/du manque/de l’absence et est représenté par le pictogramme de rejet,
mais il est le plus souvent équilibré par un éprouvé de plaisir qui s’expérimente
lors de la rencontre bouche-sein/infans-mère représentée par le pictogramme
de jonction, éprouvé de plaisir qui vient satisfaire les buts d’Eros ainsi que ceux
de Thanatos par la mise au silence de la quête désirante. C’est dans l’originaire
que s’instaure ainsi l’intrication pulsionnelle. P. Aulagnier est proche de la pensée
de Freud quand il postule le masochisme érogène comme “un vestige” du premier
alliage entre Eros et Thanatos : “Une autre partie (de la pulsion de mort) ne
participe pas à ce déplacement vers l’extérieur (pour donner le sadisme), elle
demeure dans l’organisme et là elle se trouve liée libidinalement à l’aide de la
coexcitation sexuelle dont nous avons parlé; c’est en elle que nous devons reconnaître le masochisme originaire, érogène.”
[11] La notion de coexcitation sexuelle
elle-même, souvent problématique dans sa compréhension, est reprise par P.
Aulagnier dans l’idée de la synchronie des plaisirs érogènes précurseurs de la
future unité de l’image corporelle. Les rapports qu’entretiennent les concepts
de pictogramme et de pulsion mériteraient toute une réflexion : celui-là vient
renouveler celle-ci à la lumière de la clinique et de cette lecture affinée que
nous avons acquise par ce concept de pulsion lui-même.
Que se passe-t-il quand le pictogramme de jonction est le plus souvent accompagné d’un éprouvé de souffrance ? L’infans ne peut, en fonction de ses besoins,
totalement refuser la jonction (ce qui se voit dans les rares cas d’anorexie sévère
du nourrisson conduisant à la mort), il est donc dans la position d’attendre/désirer
cette jonction. Si celle-ci s’opère dans la souffrance la différence fondamentale entre le bon et le mauvais ne peut s’établir : pour le soulager d’un manque
douloureux, l’infans attend une jonction qui provoque une douleur, la rencontre
est explosive et l’infans ne peut y mettre fin sauf à mutiler la zone, (mutilation
dont P. Aulagnier fait une forme originale de la castration). “L’intrication pulsionnelle qui aurait du se mettre en place dés cette étape inaugurale grâce à l’offre
d’un sein, représentant de l’ensemble des objets complémentaires, conforme
au but d’Eros par son pouvoir de dispenser du plaisir, et conforme au but de
Thanatos par son pouvoir de mettre fin à l’état de tension, de manque que déclenche
son absence, ce premier temps de l’intrication pulsionnelle échoue.”
[12] La pulsion
de mort, présentée par Freud comme une hypothèse spéculative, s’étayerait
ainsi, dans l’originaire, sur la subjectivité de l’objet induisant (ou ne pouvant
pas apaiser) la répétition d’un éprouvé de souffrance. P. Aulagnier en éclairant
le concept de pulsion fait résonner la notion d’étayage d’une façon toute particulière : le pictogramme est le représentant originaire de l’éprouvé corporel,
mais cet éprouvé est modulé par l’œuvre de la psyché maternelle qui relie “le
registre du désir de l’un à celui du besoin et du nécessaire de l’autre.”
[13]; l’étayage
pulsionnel sur le corps propre se double de celui sur la psyché du premier autre.
La confusion archaïque qu’induit un pictogramme de jonction qui s’éprouve
dans la souffrance constitue une menace particulière pour le Je concerné : la
rencontre avec l’objet aura toujours la possibilité de réveiller ce conflit premier
et la souffrance qui l’accompagne; menace qui pourra être équilibrée ou redoublée par le désir et le discours parental.
Les mises-en-scène de Jean où le bébé et le monstre s’enlacent dans une
embrassade destructrice sans pouvoir se séparer me paraissent bien évocatrices
du remodelage par la fantasmatisation, processus primaire, d’un pictogramme
de jonction s’opérant dans la souffrance.
Qu’en est-il du crime impuni ?
Quelle ne fut pas ma peine le jour où je compris que Jean, depuis déjà un
bon nombre de séances, essayait de me faire entendre sa représentation d’un
monde où toute personne vivante (petits bonshommes que je devais confectionner rapidement) était instantanément broyée en “marrons, sans tête, ni bras,
ni jambes, ni ventre” soumis à une discipline impitoyable, rangés à une place
fixée sans écart possible. Devant l’effroi et la tristesse que je disais ressentir
d’un tel monde il se mit à parler de “crime impuni”. C’était à peu près au moment
où je devais donner le titre de cet exposé… Ce crime impuni put être envisagé
sous différentes formes : sa peur des puinés et peut-être sa culpabilité de les
avoir détruits (Jean est fils unique), son exclusion de l’école, la négligence de
ses besoins, “sa parole coupée”… et favorisa un travail important avec sa mère
où celle-ci put s’étonner à trouver de l’intérêt à ce que disait son fils. Je pensais
alors articuler les rapports possibles de ce “crime impuni”, ce désir d’anéantissement de toute forme de vie avec la pulsion de mort et l’hypothèse d’un
pictogramme de jonction éprouvé dans la souffrance. Mais au cours de ce travail
d’exposé il m’a paru intéressant :
- d’insister à la fois sur la prégnanœde l’originaire dans ce début de cure
et l’éclairage que nous en apporte cet enfant par son langage assez élaboré et
sur l’étayage contretransférentiel de ce concept. L’imagination qu’il offre des
processus archaïques en écho aux paroles, actes si particuliers des enfants psycho-tiques, sa figuration de deux mondes (objet-zone) là où il ne s’en exprime qu’un
seul m’a permis de traverser ces moments de grande confusion en créant peu
à peu un écart dans cette indifférenciation. Face à Jean j’ai pu rester, parfois
difficilement, une femme parlante qui l’écoutait lui et qui pensait à partir de
lui.
- de respecter la chronologie des séances de Jean qui montre une mise à
distance progressive de ces résurgences pictographiques par la symbolisation
entraînée par une affirmation régulière de la mise en jeu du processus primaire.
Il reste une question importante : cette forclusion de la représentation pictographique “à jamais et pour tout sujet” qu’en est-il chez les jeunes enfants gravement psychotiques ou autistes ? Ces termes ne pourraient-ils pas indiquer aux
psychanalystes deux écueils à éviter : celui de l’illusion optimiste qui exigerait
la réparation totale du “crime impuni” ou celui de l’illusion pessimiste qui affirmerait la réalité de la perte totale causée par le “crime impuni”? Deux illusions
qui pourraient venir renforcer les effets d’un environnement favorisant la réactualisation de l’originaire.
[1]
Aulagnier P., 1975,
La violence de l’interprétation, Paris, P.U.F, 1981, p.13.
[2]
ibid., p. 19.
[3]
ibid., p. 133-134.
[4]
ibid., p. 69.
[5]
ibid., pp. 69-70.
[6]
Aulagnier P., 1986, du langage pictural au langage de l’interprète in
Un interprète en quête
de sens, Paris, Ramsay, p. 339.
[7]
Aulagnier P., “Du langage pictural au langage de l’interprète” in
Un interprète en quête
de sens, Ramsay, 1986, p. 344.
[8]
Aulagnier P., 1986, Le retrait dans l’hallucination in
Un interprète en quête de sens,
Paris, Ramsay, p. 409.
[9]
Aulagnier P., 1975,
La violence de l’interprétation, Paris, P.U.F, 1981, p. 91.
[11]
Freud S., 1924, “Le problème économique du masochisme” in
Névrose, psychose et
perversion, Paris, P.U.F, 1978, p. 291.
[12]
Aulagnier P., 1986, “Quelqu’un a tué quelque chose” in
Un interprète en quête de sens,
Paris, Ramsay, p. 373-374.
[13]
Aulagnier P.,1975,
La violence de l’interprétation, Paris, P.U.F, 1981, p. 40.