2001
TOPIQUE
La mort dans l’âme
Nathalie Zaltzman
19-21 rue Valette 75005 Paris
Quel modèle général de l’appareil psychique Piera Aulagnier a-t-elle fait
apparaître à partir de sa pratique des psychoses et des états d’aliénation ? Quelle tâche la
psyché doit-elle réussir à accomplir quelles que soient l’histoire et la problématique inconscientes du sujet ? Au programme du principe de plaisir posé par S. Freud comme la seule
finalité de la vie, P. Aulagnier ajoute une nouvelle finalité, une autre loi générale de la vie
psychique. L’activité de représentation ne peut exister et se poursuivre qu’à la condition
de réussir à s’inscrire dans les paramètres d’une double exigence relationnelle. Nul sujet
ne peut vivre hors de la dimension du désir inconscient. Nul sujet ne peut vivre hors d’une
mise en sens de ce qu’il est pour lui-même et pour les autres et qu’elle soit compatible avec
les mises en sens partagées par l’ensemble culturel où il vit.Mots-clés :
Contraintes métapsychologiques, Théorie, Pratique.
What model of our psychic make-up has Piera Aulagnier set out for us from
her clinical practice of psychoses and alterated states ? What task must the psyche accomplish, whatever the unconscious past and complexities of the subject may be ? To the pleasure
principle, as defined by Freud as the main aim of life, Piera Aulagnier adds a new aim, another general rule governing our psychic life. The activity of representation can only exist and
continue if it can situate itself within the parameters of a double relational demand. No sub-ject can live outside the dimension of unconscious desire. No subject can live outside the need
to give meaning to what that subject is for him/herself and for others, a need that must be compatible with the other meanings common to the cultural whole in which that subject lives.Keywords :
Metapsychological constraints, Theory, Practice.
L’oeuvre de Piera Aulagnier est étonnante. Etonnante à double titre.
D’une part, la plus grande partie de ce qu’elle apporte de totalement nouveau
sur la genèse du fonctionnement psychique sort des paramètres de la métapsychologie freudienne.
D’autre part et en même temps, elle montre que quels que soient les vécus
affectifs-corporels de la pré-histoire d’un sujet, ils doivent nécessairement être
convertis, transformés, rendus homogènes au fonctionnement des processus
primaires découverts par la métapsychologie freudienne. Et elle montre que
c’est dans les ratés de cette transformation que commencent à se former les
germes possibles d’un devenir psychotique. Pour reprendre une notion-clé de
P. Aulagnier, celle de la rencontre, et l’utiliser ici dans le sens d’une métaphore
métapsychologique, c’est comme si les prémisses d’une psychose s’installaient
lorsqu’au lieu d’une rencontre de jonction sous le signe du plaisir entre l’originaire et le primaire et la métabolisation réussie de l’originaire par la causalité fantasmatique, il s’établissait un rapport d’exclusion, ou au mieux d’antinomie, entre les deux systèmes représentatifs. Et c’est cette rencontre ratée, ce
rapport d’incompatibilité de l’interprétation originaire et de l’interprétation fantasmatique que le Je, autre instance non-freudienne, aura à résoudre.
C’est dire que l’oeuvre de Piera opère un double mouvement. Elle met à la
question la doctrine freudienne dans ses bases mêmes par l’introduction d’un
système représentatif hors fantasme, elle porte la doctrine freudienne à ses limites,
à partir de quoi elle explore un continent psychique hors frontières freudiennes,
en fait deux continents qui prolongent la scène freudienne, celui de l’originaire
et celui de l’instance du Je, soit deux nouveaux espaces aux deux pôles de l’évolution que doit parcourir chaque sujet entre l’activité représentative de l’originaire et celle du Je historien chargé de maintenir son unité identifiant-identifié.
D’une part, elle déduit de son expérience clinique des troubles de pensée
psychotiques, l’existence d’une activité représentative auto-engendrée, étrangère aux repères freudiens. D’autre part, c’est de l’intégration de cette activité
auto-engendrée par l’activité de l’appareil psychique freudien ça - moi - idéaux
du moi ou du ratage de cette intégration qu’il dépend que des potentialités de
troubles psychotiques basculent ou non dans des psychoses.
Alors que de nombreux auteurs, explorant des étiologies autres que celles
des névroses et de plus en plus tôt dans la vie psychique, promeuvent d’autres
modèles du fonctionnement psychique, alors que ces différents courants attribuent d’autres priorités à d’autres notions, avancées comme plus décisives que
les notions freudiennes, Piera démontre directement et indirectement l’unité
métapsychologique de la pratique analytique en établissant une cohésion de
ses avancées avec l’appareil conceptuel freudien.
Comme elle l’écrit dans L’apprenti-sorcier (p.49-50) : “L’analyste ne fera
jamais appel à un modèle méthodologique qu’il pense contradictoire avec celui
qu’il suit dans l’ensemble de sa pratique”. Des hypothèses théoriques nouvelles
doivent faire partie ou être déduites de celles sur lesquelles repose pour l’analyste le bien-fondé de la méthode analytique dans sa totalité.
Cette contrainte théorique à laquelle elle soumet les constructions théoriques
qui lui sont nécessaires pour rendre compte des déterminants spécifiques des
solutions psychotiques, peu d’auteurs novateurs l’ont mise en pratique avec
une telle discipline de pensée, avec une telle exigence : “Les hypothèses théoriques
qui peuvent lui faire privilégier (faire privilégier à un analyste) dans telle ou
telle situation, une nouvelle approche thérapeutique devront faire partie ou être
déduites de celles qui rendent compte à ses yeux du bien-fondé de la méthode
analytique dans sa totalité”. On ne saurait dire plus nettement le rapport de
cohérence exigible entre :
- une approche thérapeutique, une stratégie technique particulière,
- la théorie générale de la pratique, de sa méthode,
- le modèle du fonctionnement psychique général “pratiqué” par l’analyste, au-delà des avatars psychotiques ou névrotiques de ce fonctionnement.
C’est à la condition de cette exigence que l’éclaircissement d’un désordre
psychique particulier enrichit les connaissances générales du fonctionnement
de la psyché, les infirme, les confirme, les perfectionne. Mais en aucun cas cet
éclaircissement ne peut être apporté par l’usage de la méthode analytique et en
contredire en même temps les fondements. Du respect de cette exigence capitale
dépend que la psychanalyse comme connaissance générale du fonctionnement
psychique et comme pratique basée sur cette connaissance puisse continuer à
se développer ou que chaque école de pensée crée ses propres systèmes de
références sans se soucier des contradictions que ces références nouvelles portent
à la théorie générale. Autre conséquence dommageable de ce manquement à la
cohérence interne théorie-pratique, il pourrait s’en suivre que chaque catégorie
diagnostique soit référée à un système métapsychologique qui lui serait spécifique, ce qui morcellerait les pratiques, ferait éclater l’unité de l’analyse, ferait
de l’analyse une thérapie symptomatique, alors que l’analyse nous apprend à
considérer tous les troubles psychiques comme des effets de l’histoire libidinale de tout sujet où le symptôme est, n’est qu’un indice signalétique vers cette
histoire libidinale inconsciente. Si je dis tout cela qui n’a pas l’air de faire partie
du sujet annoncé, c’est parce que je voudrais me soumettre à mon tour à cette
exigence et confronter la notion de potentialité psychotique avec ce que cette
notion apporte à la pratique générale de la psychanalyse. La potentialité psycho-tique est une notion caractéristique d’un risque psychotique. Cependant, on
peut en saisir des traces discrètes dans bien d’autres configurations que celle
d’une psychose et ces traces rendent intelligibles bien d’autres histoires libidinales que celles des psychoses.
Piera montre en substance que la mission prioritaire de la vie psychique est
de donner une interprétation de ce qui lui arrive telle qu’elle maintienne son
devenir comme investissable et désirable. Elle montre avec une clarté plus grande
même que celle de Freud que la préservation des investissements ne peut se
réaliser que sur la base du maintien d’un investissement relationnel. La dimension relationnelle est la condition même de l’auto-conservation, c’est-à-dire de
façon inséparable, de l’auto-investissement et des investissements objectaux.
Pour que les pulsions du moi, le narcissisme, demeure auto-conservateur, il
faut d’abord que soit préservée une possibilité relationnelle, c’est-à-dire une
possibilité de lien fantasmatique au désir d’un autre. De ce point de vue toute
formation pathologique peut être considérée comme un essai de guérison, mais
pas seulement du fait des compromis qu’elle vise à établir entre le ça et le moi
pour la névrose, entre le ça et la réalité pour la psychose, mais d’abord et fondamentalement parce qu’elle vise à maintenir ou à rétablir une possibilité d’investissement relationnel. Cette exigence relationnelle, cette nécessité vitale pour
la vie psychique, est redoublée par l’obligation qu’a le Je, l’autre instance non-freudienne de Piera Aulagnier (la première est l’originaire) l’obligation pour
le Je d’élaborer une version de lui-même qui intègre sa pré-histoire et son passé
infantile et qui soit aussi impérativement investissable, reconnaissable, intelligible pour l’ensemble des Je. Cette dimension relationnelle de la vie psychique
est à l’origine de la méthode analytique; ce qui a généré son invention, le transfert, dans l’analyse, est une forme “expérimentale” de cette nécessité de la vie
psychique. Et le levier de l’interprétation tient son pouvoir de cette contrainte,
de cette violence de l’exigence relationnelle.
Cette exigence relationnelle est la double condition préalable dont dépend
que le çà, le réservoir pulsionnel, continue à apporter sa contribution au cours
de la vie psychique. Sortie de l’auto-engendrement, toute représentation inconsciente ne peut exister dans la psyché et pour elle que si elle peut être postulée
conjointement comme représentation, aussi, pour une autre psyché. La psyché,
passé l’originaire, ne fonctionne qu’en termes de fantasmes, c’est-à-dire de
référence relationnelle entre des désirants. Et cette causalité interprétative le
Je doit réussir à en rendre compte à lui-même dans des termes de causalité
compatibles avec les causalités partagées par l’ensemble des Je.
L’expérience analytique de Piera Aulagnier des configurations psychotiques
a mis en évidence l’importance vitale de ces deux références relationnelles qui,
dans la métapsychologie freudienne semblaient aller de soi. Garder un désir de
vie ne se réduit pas au maintien du primat d’Eros sur Thanatos; plus exactement ce primat n’est possible qu’à certaines conditions. Pouvoir continuer à
investir sa vie, pouvoir investir des expériences douloureuses présentes et passées
nécessite toujours qu’entre un sujet et ses vécus, de frustration, de séparation,
de perte, de castration, qu’entre une réalité externe ou interne source de souffrance
particulière et le Je s’interpose un fantasme comme explication causale de
l’éprouvé : “faire du déplaisir dont l’expérience est inévitable ce qui vient prouver
la réalisation du désir de l’Autre, déplaisir qui peut dès lors, devenir source de
plaisir puisque l’éprouvant s’assure d’être conforme à ce que l’autre désire”
( Violence p. 86). A quoi j’ajouterai : qu’il s’assure d’abord par cette interprétation d’exister pour un autre. C’est exactement ce que tente de réaliser la pensée
psychotique. Le Je doit réussir à maintenir ensemble les indices accumulés du
refus qu’il existe pour l’autre et le déni de ces indices, afin de soutenir pour
lui-même et aussi pour le porte-parole qu’il n’est pas seulement un rescapé
accidentel d’un non-désir. Les indices du refus de son existence sont les indices
somato-affectifs dans l’originaire et les lacunes dans le discours identifiant du
porte-parole. L’autre condition nécessaire au maintien du désir de vivre est que
ce compromis identificatoire que la mise en sens par le Je doit réussir à tenir
ensemble, réussisse aussi à faire sens, soit reconnaissable et investissable par
les représentants de l’ensemble humain où il vit.
J’insiste sur la contrainte exercée par cette double obligation relationnelle.
Hors de cette double obligation, la notion de potentialité psychotique devient
incompréhensible.
Cette double obligation n’est pas menacée dans les névroses. Elle est précaire
dans la potentialité psychotique. Elle s’est effondrée dans la psychose où l’activité délirante tente de prendre le relais, tente de remplacer la causalité interprétative du discours commun par un système d’interprétation causale délirante,
une tentation désespérée de théorie personnelle, de mise en sens privée, autosuffisante et de ce fait constamment exposée aux contradictions apportées par
les autres.
A travers ses découvertes sur l’étiologie des psychoses Piera reconfirme
que la métapsychologie freudienne, l’organisation de la psyché par un rapport
de désirs, demeure la pièce maîtresse, le coeur même d’une théorie générale
capable de rendre compte à la fois des conditions et des lois du développement
et du fonctionnement de la psyché en général, et des accidents de parcours dans
ce développement et dans ce fonctionnement, qu’ils soient névrotiques, psycho-tiques ou autres.
En mettant l’accent sur des secteurs de la vie psychique, l’originaire et l’instance du Je, qui fonctionnent autrement que dans le modèle freudien du primat
des lois de l’inconscient sous le signe du principe de plaisir, elle démontre
paradoxalement que hors de la dimension du désir inconscient et hors d’une
adhésion possible à un langage fondamental, un fonds représentatif partagé par
l’ensemble humain, ce n’est pas seulement que toute organisation psychique
tombe malade, c’est qu’elle tombe malade de manière telle que sa maladie
réussisse à procurer au sujet assez de fausses illusions pour qu’il demeure encore
en quête de vivre. La première mission ou fonction de la maladie psychique
est étrangement une mission d’auto-conservation : réussir à remplacer par de
nouvelles raisons, délirantes, de fausses illusions, les vraies illusions du fantasme
inconscient, celles sur lesquelles se sont édifiés les points de certitude partagés
par l’ensemble, à savoir que tout ce qui advient dans un espace psychiquecorporel du fait de sa rencontre, de l’immixtion dans son espace d’un psychique
extérieur, l’identifie d’abord comme non-inexistant pour un autre. Bien sûr, je
n’utilise pas des termes comme fausse illusion et vraie illusion à la légère. Les
conditions élémentaires du maintien de l’activité d’Eros, de ses investissements
pulsionnels, c’est-à-dire des investissements objectaux, sont des illusions qui
réussissent à ignorer que la haine peut dominer sur l’amour et que la volonté
de mise à mort du désir est aussi grande que le désir de désir.
J’irai jusqu’à dire que la métapsychologie de Piera définit l’ensemble de la
vie psychique comme un défi, une lutte contre le désir de non-désir, comme la
création momentanée de raisons de vivre luttant contre un mouvement fondamental, premier, de désinvestissement, de retour à l’inorganique comme dirait
Freud. Les accidents du cours de la vie psychique, les diverses façons de tomber
malade, naissent des déchirures qui se produisent dans le voile des illusions
que la psyché tient pour ses raisons de vivre. Ces déchirures, la maladie psychique
doit réussir à les colmater en s’inventant de nouvelles illusions, vraies~fantasmatiques, fausses-délirantes. En somme, tout le système métapsychologique
de Piera Aulagnier suit à la trace les conditions de l’échec ou du maintien d’un
univers de désir. Ce commentaire de son oeuvre n’est pas ma projection subjective. Ce point de vue est parfaitement clair dans la citation de P. Aulagnier :
“J’assiste toujours avec le même étonnement au surgissement dans le discours
psychotique, d’une sorte de vérité ultime, inaccessible aux autres humains, peut-être parce qu’incompatible avec le leurre qui nous permet de vivre”.(Remarques
sur la structure psychotique - 1963, in Un interprète en quête de sens - p.283).
Il est encore plus sensible dans ce qu’elle écrit de toute activité de représentation : “le scandale majeur du fonctionnement psychique”, “sa première réponse
‘naturelle’”, écrit-elle, est de méconnaître le besoin, de méconnaître le corps
et de ne “connaître” que “l’état que la psyché désire retrouver”.” Ce scandale
majeur “dévoile la présence originelle d’un rejet de vivre” ( Violence p.46), rejet
de vivre que la psyché doit réussir à leurrer.
Dès l’originaire, l’activité représentative ne représente pas le réel du vécu,
mais un vécu compatible avec un investissement possible du représenté. L’autoengendrement, la psyché comme origine d’elle-même et du monde se fonde
sur l’exclusion du vécu par sa représentation.
Le vécu in vivo est forclos par le pictogramme et le fonds représentatif de
l’originaire est lui-même forclos à la connaissance du Je. Cependant, ce déchiffrage
originaire entre ce qui peut être investi, ce qui doit être exclu et ce qui est contradictoirement investi, reste indéfiniment mobilisable par les composantes
somatiques de toute émotion. Ce fond représentatif est mobilisé dans les moments
de panne identificatoire du Je. La représentation qui peut surgir alors sur la
scène psychique n’est plus une métaphore fantasmatique d’un éprouvé corporel,
mais se présente comme un éprouvé corporel terrifiant sans origine et sans
destinataire.
L’amour et la haine, de l’autre et pour l’autre, sont dans le primaire ce que
l’auto-engendrement d’une satisfaction totale par un pictogramme de jonction
et l’auto-engendrement d’une mutilation, d’une néantisation par un pictogramme
de rejet sont dans l’originaire. Lorsque dans l’originaire se produit une erreur
d’aiguillage et qu’à la douleur s’associe un pictogramme de jonction, l’activité
représentative du primaire est chargée de fournir à cette expérience paradoxale
un apport libidinal qui doit pouvoir être apporté par la psyché maternelle. Une
valence libidinale apportée par l’environnement justifiera cette jonction
paradoxale et permettra d’investir l’expérience douloureuse au lieu de l’exclure
et d’appauvrir le potentiel des possibles investissements.
Sur l’importance de ce facteur d’apport libidinal par l’environnement, la
conception de Winnicott et celle d’Aulagnier se rejoignent, comme se rejoignent les formulations de ce qui pour chacun d’eux spécifie la situation psychique
dans laquelle se trouve un patient psychotique et la nature de l’aide qui doit
pouvoir lui être apportée par un psychanalyste : ne pas convertir sa problématique psychotique en une problématique névrotique (ou croire que ce serait
possible), mais apprendre de lui et avec lui les conditions qui l’ont amené à
cette problématique là. Où l’on voit que les ressorts thérapeutiques de l’analyse des psychoses reposent sur le principe commun et général de toute analyse.
Ce qui peut avoir des effets mutatifs dans une analyse qu’il s’agisse de psychose,
de névrose ou de syndrome polymorphe c’est de reconstituer avec le patient ce
qui l’a rendu malade en surmontant les résistances opposées par les répétitions
transférentielles.
Il vaut la peine de mettre en évidence les points d’accords de ces deux auteurs
si différents et d’interroger la portée de leurs divergences dans la théorie et la
pratique analytique des psychoses en particulier, mais tout autant dans la pratique
aussi bien des névroses que des psychoses que des syndromes polymorphes.
Tout lecteur de l’oeuvre de Piera aura pu remarquer que jamais elle n’utilise le
terme état-limite, mais le terme générique syndromes polymorphes. Ce terme
connote, me semble-t-il, toujours chez elle, une organisation pathologique qui
relève d’une problématique psychotique et non d’une névrose ratée. Les auteurs
qui consacrent leurs travaux aux états-limites et à la souffrance narcissique ne
prennent pas clairement ce parti et, se souciant peu d’intégrer les notions nouvelles
et justifiées qu’ils avancent au corps doctrinaire commun, semblent traiter la
doctrine freudienne comme périmée ou la réserver à l’élite des névroses ou à
la transmission entre analystes. C’est à la lumière de ces clivages théoriques
qui entraînent une fragmentation de la métapsychologie générale, remplacée
par des métapsychologies propres à chaque configuration psychopathologique,
que la confrontation menée par Piera Aulagnier de ses avancées avec la théorie
générale est exemplaire des conditions de progrès possibles de la discipline
analytique.
Il me semble que Winnicott et Aulagnier ont une conception très proche et
claire de ce qui distingue une problématique psychotique d’une problématique
névrotique. Et cette distinction ne se base pas sur des symptômes manifestes
comme le délire, ni sur des mécanismes de défense comme le clivage ou la
forclusion, mais sur l’enjeu majeur de la problématique psychotique, qui est
un enjeu d’existence.
Comme le dirait Piera, cet enjeu ne peut se formuler qu’en termes isomorphes
au fonctionnement d’un Je, en termes de conflit identificatoire soutenable, mais
pour elle c’est précisément quand un Je ne peut plus soutenir, investir cette
conflictualité, quand cette crise est en rupture de référence relationnelle que se
dévoile l’existence d’un risque psychotique, d’une potentialité psychotique.
“Le névrosé”, écrit-elle dans L’apprenti-sorcier (p. 187) “a pu acquérir ces repères
identificatoires qui lui ont permis de se garantir une place dans le registre de
l’être... et de poser dans le registre de l’avoir, du perdu, du demandé les causes
de sa souffrance”. Pour “le psychotique les repères identificatoires sont demeurés
trop problématiques pour qu’il passe définitivement du registre de l’être à celui
des avoirs”. Winnicott situe la problématique psychotique dans une même perspective, celle de la perte d’un sentiment de continuité de son existence. Mais cette
souffrance est à ses yeux une quête active de cet apport libidinal que l’environnement initial ne lui a pas fourni en son temps. La perspective thérapeutique pour Piera est évidemment toute autre puisque ce qui signe la problématique psychotique est une chute hors du relationnel par échec de passage de la
représentation pictographique de la douleur à sa représentation fantasmatique.
Mais je m’arrête encore un peu sur les points de concordance.
Pour Winnicott (in La crainte de l’effondrement - Gallimard 2000 - p.221) :
“A la question les enfants sont-ils névrosés ? les théories de plus en plus complexes,
du développement infantile très précoce peuvent substituer dans l’esprit d’un
public attentif une nouvelle question : chaque enfant est-il fou ?”. “La théorie”
répond fermement Winnicott, “ne comprend pas l’idée d’un stade de folie dans
le développement infantile”. Cette position, comme vous le savez, n’est pas
celle des kleiniens pour qui le stade schizo-paranoïde fait partie du développement normal du nourrisson et inscrit un noyau psychotique dans les bagages
de toute évolution psychique; qui plus est, un noyau psychotique indépendant
du milieu psychique environnant et de toute réalité externe. La psychose ne fait
pas partie des bagages de tout enfant, dit en substance Winnicott; tout le monde
ne peut pas devenir psychotique. Et dans sa conférence : “Troubles psycho-tiques de la personnalité ou noyau psychotique ?” ( Topique n°47), Piera prend
position de la même manière : “Je ne crois pas à la persistance de ‘noyaux psycho-tiques’mobilisables chez tout sujet.” Ni l’un ni l’autre ne mettent une évolution psychotique au compte d’une potentialité générale. C’est que pour l’un
comme pour l’autre, l’environnement (Winnicott), le milieu psychique
(Aulagnier) fait partie intégrante de la psyché dès sa pré-histoire. La psyché ne
fonctionne pas sur elle-même et la réalité dommageable n’est pas exclusivement projective.
De même que pour Piera il ne fait aucun doute que les productions psycho-tiques ont un autre point de départ que les névrotiques, pour Winnicott : “il
existe deux types d’êtres humains, ceux qui ne portent pas le poids d’une
expérience significative d’effondrement mental dans la toute petite enfance et
ceux sur qui pèse cette expérience”.
La psychose, écrit Winnicott, est “la maladie qui a son point d’origine dans
les stades du développement de l’individu antérieurs à l’établissement d’un
schéma de la personnalité individuelle”. Les névrosés, eux, sont “ces gens qui
sont en position d’avoir leurs difficultés propres; ils n’y voient pas offense
parce que ces difficultés sont les leurs et non les conséquences des échecs ou
des manques de l’environnement”. Celui qui porte en soi l’expérience d’un
effondrement auquel il n’a pas pu être présent (postulat implicite d’une activité
psychique hors sujet et hors objet qui est bien la caractéristique de l’originaire),
celui-là ne peut pas endosser cet effondrement comme faisant partie de lui.
L’effondrement au sens winnicottien n’est-il pas une construction bien proche
de l’expérience de néantisation du pictogramme de rejet ? C’est ici que s’arrêtent les points de concordance. Si j’ai tenu à les mettre en évidence c’est parce
qu’il me semble important de constater que deux métapsychologies si différentes peuvent réussir à saisir une même réalité clinique et rendent analytiquement intelligible l’enjeu que le patient cherche à résoudre à travers une solution
psychotique. Même le déficit de la fiabilité introjectée et les distorsions qu’il
inflige, les clivages qu’il produit dans les liens à l’environnement n’est pas sans
rapport avec, selon Aulagnier, la suppression dans l’originaire d’un potentiel
relationnel possible et les distorsions des intentions et du discours du porteparole que le psychotique potentiel doit accomplir pour maintenir un investissement relationnel possible.
A partir de là, les deux auteurs divergent complètement.
Pour Piera Aulagnier ce qui a été détruit, expulsé par l’opération du pictogramme de rejet et qui, de surcroît, est interdit de représentation par la mère a
déjà sans doute pour elle, inscrit une fissure dans le capital identificatoire, une
fissure que toute l’activité psychique ultérieure devra ensuite tenter d’éviter,
mais qui ne pourra plus se rattraper.
Pour Winnicott le déficit de la fiabilité introjectée est activement en quête
d’un environnement nouveau, capable de faire face avec le sujet à la rupture
vécue dans son continuum d’existence. “Dans la relation analytique”, écrit
Winnicott, “ces patients peuvent régresser parce qu’un nouvel environnement
leur offre la possibilité de revenir à un état très précoce de dépendance” là où
les déprivations subies seront réadressées à l’analyste, sa fiabilité mise à l’épreuve
par sa défaite répétée jusqu’à ce qu’une fiabilité, une possible confiance puisse
s’instaurer.
La stratégie thérapeutique de Piera, en cohérence avec la part décisive qu’elle
donne à Thanatos dans l’activité représentative, est on pourrait presque dire
aux antipodes. Il ne s’agit pas de pouvoir tirer le patient hors du trou identificatoire où il est tombé (et les circonstances qui révèlent au sujet l’existence de
ce trou sont très précises) mais de réussir à entrer avec lui dans ce trou, de le
rendre, lui, sujet, présent à ce trou, et qu’il (re)devienne une oreille à lui-même
pour les pensées qu’il lui fallait supprimer pour rester hors du trou.
La conception des effets possibles de la relation offerte par l’analyste, repose
chez Winnicott sur un postulat de base, je le cite : (p.226) c’est le “besoin fondamental qui pousse les patients à devenir normaux”. L’idée globale serait celle
d’une appétence des forces psychiques, je dis bien des forces psychiques et non
des forces pulsionnelles, vers un accroissement de la vie psychique, lié à un
développement des possibilités de communication avec soi et avec les autres.
La maladie elle-même est mise au compte de cette aspiration fondamentale
dans la mesure où - je le cite - “elle est une expression des éléments sains de
la personnalité en quête de conditions favorables à la guérison”.
D. Winnicott fait une distinction importante entre les régressions au sens
freudien, celles des stades érogènes, et l’autre régression, celle qui pousse le
sujet à rejoindre son point d’effondrement en présence d’un environnement qui
tiendrait le coup. “On voit bien, écrit-il, que si dans un cas de ce type on répond
à un effondrement psychiatrique par la furor de guérir, alors la raison même de
l’effondrement disparaît parce qu’en s’effondrant, le patient avait un but positif
et que l’effondrement n’est pas tant une maladie qu’un pas vers la santé”.
On sait que c’est sur la récusation de la pulsion de mort que repose en grande
partie la polémique féconde de Winnicott avec Mélanie Klein. On sait aussi la
place que Winnicott a donné à la haine, notamment dans le contre-transfert de
l’analyste, et la place décisive qu’il attribue à la destruction répétée de l’objet
pour que s’instaurent des investissements durables. S’il récuse avec une obstination aussi acharnée le recours à la pulsion de mort c’est qu’il se donne, lui
aussi, de solides contraintes de cohérence entre sa théorie, sa pratique et sa
conception de la vie psychique. Comme je l’ai déjà dit, pour lui l’appareil
psychique ne demande qu’à fonctionner au mieux de ses intérêts; je le cite “au
mieux de la tendance innée vers le développement et l’évolution personnelle”.
Sa cohérence est celle-ci : la théorie de la psychanalyse est une théorie du développement mental; la maladie est une entrave à ce développement; la pratique
analytique porte sur l’origine des entraves dans la psychogenèse du sujet et “si
un blocage du développement est levé, alors le développement s’en suivra en
raison des forces puissantes des tendances innées de l’être humain” ( Le concept
du trauma - 1965).
Winnicott réussit à se passer des pulsions de mort en misant sur l’adéquation entre les aspirations et leurs buts.
Pour Piera, comme chaque lecteur se passerait bien de le reconnaître, l’activité de Thanatos est d’emblée présente, d’emblée active. Le refus du plaisir est
aussi impératif que la quête du plaisir; le désir de non-désir aussi puissant que
le désir de désir. Tout processus d’investissement mobilise aussitôt un désir de
non désir au point que même le pictogramme de jonction, qui est le summum
de ce que la psyché connaîtra d’investissement d’elle-même, d’une rencontre
avec l’objet et de son rapport au monde, ce pictogramme accomplit en même
temps aussi les buts de Thanatos à travers l’effacement de l’investissement
accompli par la satisfaction. Dans cette optique, Thanatos se nourrit d’emblée
de tout investissement, même le plus réussi. Si de surcroît, l’environnement,
le porte-parole ne réussit pas à rendre investissables des événements affectifscorporels marqués d’un déplaisir important, si de plus les énonciations qui accompagnent un déficit de fiabilité du lien de la mère à l’infans méconnaissent les
éprouvés de douleur de l’infans, les nient, ou les désignent comme interdits
d’être vécus et ultérieurement interdits d’être reconnus, nommés, le capital des
investissements relationnels s’appauvrit encore.
La différence fondamentale entre la perspective de Winnicott et celle de
Piera c’est que Winnicott, tout en donnant place à la destructivité et à la haine,
pense que la psyché est fondamentalement solidaire de ses buts qui sont le déploiement des forces de vie. Pour Piera tout investissement ne triomphe d’un désinvestissement toujours en marche qu’à certaines conditions précises. Ces conditions sont celles du maintien d’un compatibilité entre le plus singulier du sujet
et l’ordre relationnel où ce singulier réussit ou échoue à prendre place. “C’est
simplement le programme du principe de plaisir qui pose la finalité de la vie”
écrivait S. Freud dans Le malaise dans la culture. Piera ajoute que le but général
de la vie psychique, inconnu d’elle-même, est de réussir à maintenir ou à inventer
des interprétations de ce qui est vécu telles que l’investissement de ce vécu
reste possible. Il ne s’agit pas d’une dialectique duelle Eros - Thanatos. Piera
a sorti l’analyse de ce mode de penser duel. Le but de la psyché est de maintenir
le conflit comme investissable. Et c’est ce que le conflit identificatoire cesse
d’être dans la crise psychotique et que l’idée délirante primaire réussit à rendre
à nouveau investissable. J’irai jusqu’à dire encore plus radicalement que toute
son oeuvre sur les psychoses et les diverses aliénations montre que la lutte entre
les investissements et les désinvestissements peut bien être gagnée par Thanatos
et que certaines formes de vie psychique doivent plus à Thanatos qu’à Eros, ce
qu’elle est la seule à avoir réussi à rendre pensable.
Piera Aulagnier a utilisé la première topique freudienne comme un acquis
assuré. Et elle a développé les conséquences cliniques du tournant de l’Au-delà
du principe de plaisir. Elle montre qu’il existe bien un fonctionnement psychique
du point de vue d’Eros, mais que cette perspective ne suffit pas et que tout
fonctionnement est à envisager aussi du point de vue de Thanatos. C’est là tout
l’enjeu de son livre : Les destins du plaisir. Et la psychogénèse du développement psychique et ses avatars que sont les maladies psychiques ont, dans son
optique, donné corps à l’énigme que se posait Freud dans l’Au-delà quand il
disait que l’énigme n’est pas la compulsion de répétition et la suppression des
tensions du vivant, mais que la psychanalyse devrait plutôt éclaircir comment
les pulsions sexuelles ont réussi à se mettre en route, à s’arracher de la tendance
impérative de l’inorganique à rétablir du non-vivant. Dans L’Au-delà du principe
de plaisir, Freud écrit : “la tendance du rêve à la réalisation des désirs ne représente qu’un produit tardif, il n’a pu acquérir cette fonction qu’après que tout
l’ensemble de la vie psychique est tombé sous la dominante du principe de
plaisir”. Comment l’activité représentative est-elle passée de la tendance
dominante de la répétition vers l’auto-effacement à l’émergence d’un nouveau
principe d’économie psychique, celui du principe du plaisir, du rêve-désir, voilà
la question de fond, pour S. Freud et pour Piera. Passer du cauchemar au rêve
est une tâche de la psyché qui dépasse les cloisonnements entre psychose et
névrose.
Il ne suffit pas d’un milieu nourricier favorable pour que l’amibe abandonne
son mode de maintien en vie par duplication. La sexualité, l’investissement ne
sont concevables qu’à partir de l’ancrage d’un protiste singulier dans un organisme
pluricellulaire avec ce qu’il comporte de risques et de changements pour l’amibe
initiale.
Piera a montré à quelles conditions de contraintes précises obéit le maintien
possible des investissements, comment la psyché ne poursuit pas directement
des objets sources de plaisir, mais comment sa première mission est de pouvoir
se garder dans le champ du désir et de l’investissement des autres pour elle.
Initialement, je m’étais donnée un objectif précis et limité, celui de discuter
de l’équivalence des contenus donnés par P. Aulagnier à ses deux concepts : la
potentialité psychotique et l’idée délirante primaire. Je me proposais de montrer
que le concept de la potentialité psychotique a évolué de La violence à L’Apprentisorcier. Cette notion est devenue plus extensive que celle de l’idée délirante
primaire. Je voulais montrer que sa dernière acception, particulièrement dans
son article Troubles Psychotiques de la personnalité au noyau psychotique
( Topique 47), qui condense la pointe extrême de sa pensée, comment cette notion
devient opérante aussi hors d’une clinique des psychoses manifestes.
Mais le détour par Winnicott m’a été nécessaire pour ne pas tomber dans
une paraphrase de sa démarche.
Ce détour m’aura-t-il permis de mettre en relief jusqu’où, dans un champ
de la pratique analytique où justement on trouve Freud de moins en moins utilisable et utile, Piera, elle, a fait usage des instruments de pensée freudiens, déclarés
bien à la légère peu utiles dans le champ des névroses ? M’aura-t-il permis de
montrer comment elle les a littéralement ancrés in vivo dans une pratique où
ils ne fonctionnaient qu’en théorie ou pas du tout ? Si j’insiste sur ce point ce
n’est pas par fidélité idéologique freudienne, mais au nom de l’exigence de
cohérence, qui a été celle de Freud et celle de Piera, de cohérence entre l’usage
d’une méthode, l’analyse, le fondement théorique d’où est née cette méthode,
la manière de rendre compte de ce qu’elle permet ou non de découvrir, la confirmation ou la réfutation qu’il incombe de tirer des théories nouvelles quant aux
présupposés de la méthode employée.
Piera a montré, comme personne ne l’avait fait jusque là, à quelles conditions relationnelles internes conquises sont suspendues pour chaque humain
ses possibilités de s’investir et d’investir les autres.
J’espère avoir réussi à vous transmettre un peu de sa témérité à dévoiler
comment la psyché s’emploie jusque dans son recours à la folie à transformer
la mort dans l’âme qui l’habite au sens propre dès son premier mode de représentation.
Les psychoses sont un révélateur privilégié de la difficulté de cette tâche
psychique. Mais la grande cohorte des culpabilités informes, des inhibitions
obscures, de toutes les paralysies de la pensée ne prend-elle pas naissance dans
ce même terreau des pulsions de mort ? Toute invention novatrice, tout lien
d’amour ne sont-ils pas aussi un défi à l’oeuvre de Thanatos ? Toute vie psychique
n’est-elle pas aussi toujours ce que Piera Aulagnier a nommé, exploré, condensé
en termes de crime de lèse-Thanatos.