2001
TOPIQUE
Le corps psychique et la perspective psychosomatique
Évelyne Tysebaert
409, rue de Campine B-4000 Liège
La notion de corps psychique est mise en rapport avec les développements théoriques qui définissent les trois espaces-fonction (originaire, primaire, secondaire) qui se maintiennent conjointement en activité tout au long de l’existence. La révision métapsychologique
qui a amené Piera Aulagnier à conceptualiser l’espace originaire et à postuler cette coexistence permanente des trois modes représentatifs est une voie qui permet de penser le double
saut du somatique au psychique et du psychique au somatique qui, lui aussi, est à l’oeuvre
la vie durant dans l’originaire et le primaire.
Trois exemples cliniques poursuivent cette réflexion sur les conflits pulsionnels primitifs qui peuvent conduire à l’envahissement somatique et à la mise en actes dans le corps.Mots-clés :
Accident somatique, Mise en acte dans le corps, Corps psychique, Corps relationnel, Corps persécuteur, Intrication pulsionnelle, Maternité.
In this article, the notion of the psychic body is linked with the theoretical
developments that define the three space functions (original, primary, secondary) that are present together as we go through life. The metapsychological rethinking that led Piera Aulagnier to conceptualise the original space function and to lay down the idea that the three representative modes are in permanent coexistence, allows us to envisage being able to travel both
from the somatic to the psychic and from the psychic to the somatic, which is also at work
through our whole lives in the original and primary modes. Three clinical examples allow
us to further explore this reflection on the conflicts of primal drives and how they can invade our somatic dimension and lead to somatic manifestations.Keywords :
Somatic accident, Somatic manifestations, Psychic body, Relational body, Persecuting body, Drive intrication, Maternity.
Je souhaite évoquer un souvenir de Piera qui met en scène sa sensibilité
humaine dans toute sa simplicité et sa chaleur. La scène se passe en 1988 ou
1989 au séminaire de Sainte-Anne : ce soir là, certains s’en souviendront peut-être, au beau milieu de nos travaux, arrive à la porte de la salle de réunion un
homme égaré, hébété et qui reste planté là dans l’embrasure de la porte. Il est
manifestement dans un état confusionnel. Spontanément, Piera, qui se trouvait
à l’autre bout de la pièce, s’interrompt, se lève et se dirige vers lui; elle lui dit
quelques mots puis le prend naturellement par le bras pour le conduire vers une
salle où il sera accueilli. Elle revient quelques minutes plus tard et nous reprenons là où nous nous étions interrompus.
Voilà qui montre, jusque dans la plus banale spontanéité, combien la relation
humaine n’était pas un vain mot pour elle. La sollicitude pour un sujet inconnu
et errant avait, à cet instant, priorité sur le travail théorique, fut-il des plus investi
par elle.
Y aurait-il quelque intérêt à recourir à cette notion de relation pour comprendre
les épisodes ou les maladies somatiques ?
Piera Aulagnier n’a jamais cessé de penser la fonction que tient le corps
comme médiateur et enjeu relationnel entre deux psychés et entre la psyché et
le monde.
Depuis dix ans, son oeuvre a continué d’évoluer en nous, de nous poser des
questions, et j’aimerais montrer que ses constructions théoriques, toutes ciselées
de rigueur et de nuances, témoignent de leur pertinence dans un autre champ
que celui de la psychose, champ qu’elle a d’ailleurs balisé elle-même de nombreux
repères.
Loin de vous proposer quelques réflexions qui couvriraient le domaine psycho-somatique dans son ensemble, j’en serais bien incapable, je restreindrai cet
exposé à un problème relativement circonscrit : celui du surgissement fulgurant d’accidents somatiques sévères et parfois fatals.
Pour définir la notion de corps psychique, il convient d’abord de se reporter
à celles d’espace psychique et du Je telles qu’elles nous sont présentées dans
la construction métapsychologique de l’auteur.
Je souligne que pour Piera Aulagnier le corps est tout autant un corps sensoriel qu’un corps pulsionnel.
Dès le début de sa mise en vie, l’activité psychique puise ses matériaux dans
son propre espace somatique; le corporel, le sensoriel sont là, banquiers forcés
auquel le psychique emprunte les éléments présents dans la représentation pictographique, à savoir le “prendre en soi” et le “rejeter hors soi”, synonymes d’investissement et de désinvestissement. Cet emprunt à la banque sensorielle n’est
pas sans péril puisque cette information sensorielle est susceptible de dépasser
le seuil de tolérance et de se transformer en souffrance à rejeter; rejet qui amène
la psyché à s’auto-mutiler de sa propre représentation de ce qui met en scène
la zone siège de l’excitation.
Pour Piera Aulagnier, “la source somatique de la représentation psychique
du monde” (qui paraphrase Freud et la “source somatique de l’affect”) est à la
base de sa conception de l’originaire, là où se mêlent justement sensations,
affects et représentations.
Dans le processus originaire, “la psyché imputera à l’activité des zones sensorielles le pouvoir d’engendrer ses propres éprouvés (plaisir ou souffrance), ses
propres mouvements d’investissement ou de désinvestissement et, de ce fait,
la seule “évidence” qui puisse exister en cette aube de la vie” d’où, dans ce
temps qui précède l’épreuve de la séparation, ce postulat : “la réalité est autoengendrée par l’activité sensorielle.”
[1]
Lors de l’avènement du processus primaire, on passe d’une rencontre objetzone complémentaire et de sa représentation pictographique auto-engendrée,
à une relation entre deux espaces séparés et à l’apparition du fantasme qui donne
une interprétation scénique de cette relation. La configuration relationnelle qui
se met en place sera formulée ainsi : “la réalité est régie par le désir de l’autre.”
“Dans l’organisation de ce fragment de réalité qu’il habite et investit, comme
dans le fonctionnement de son corps, le sujet va d’abord lire les conséquences
du pouvoir exercé par la psyché de ces autres qui l’entourent et qui sont les
supports privilégiés de ses investissements.”
[2]
Ajoutons qu’au niveau de l’espace corporel, toutes les zones érogènes sont
présentes, actives et unies au corps de l’autre.
Durant le temps de la petite enfance, le sujet garde la conviction que tout
ce qui lui arrive, aussi bien dans son corps que dans son monde, témoigne du
pouvoir d’un désir : désir interdit, permis ou caché, le sien propre ou celui de
ses parents. Une telle conception infantile ne quittera pas complètement l’adulte
pour qui le hasard ne sera pas toujours responsable de ce qui l’atteint.
Plus tard, quand le processus secondaire sera installé, le Je devra tenir compte
d’autres données : celles qui définissent la réalité dans son espace socioculturel.
“D’où, la prise en considération par le sujet de cette formulation : la réalité est
conforme à la connaissance qu’en donne le savoir dominant d’une culture.”
[3]
Ces trois formulations que Piera Aulagnier propose pour rendre compte de
la relation de la psyché à la réalité peuvent selon elle “s’appliquer telles quelles
à la relation présente entre la psyché et le propre espace somatique.”
[4]; toutes
trois témoignent des constructions qui sont l’oeuvre des trois espaces-fonctions
(originaire, primaire, secondaire) qui se maintiendront conjointement en activité
tout au long de l’existence.
La révision métapsychologique qui l’a amenée à conceptualiser la notion
d’originaire et à postuler cette coexistence permanente des trois modes représentatifs est une voie qui permet de penser le double saut du somatique au
psychique et du psychique au somatique qui lui aussi est à l’oeuvre la vie durant
dans l’originaire et le primaire.
Revenons un moment sur l’espace originaire qui est un mixte de psychique
et de somatique, et envisageons sa production : le pictogramme objet-zone complémentaire. Cette figuration d’un monde-corps n’a évidemment sa place ni dans
le processus primaire, ni dans le processus secondaire; elle ne peut participer
à aucun refoulé secondaire, puisque celui-ci ne contient que des représentations qui ont déjà subi l’oeuvre du metteur en sens. Consciente de ne pas se
prendre elle-même au piège de la construction théorique qu’elle propose, elle
confirme que ce n’est que de l’extérieur que nous pouvons imaginer cet “être”
psychique. “Nous ne pourrons jamais ni penser, ni fantasmer de l’intérieur l’effet
somatique comme seul représentant du monde et de la vie psychique, comme
seul reflet de cet effet du corps. Pourtant c’est bien cette construction qui aide
à comprendre ce qui s’est organisé en ce temps psychique qui précède ce regard
sur le monde qui le rendra fantasmable et pensable. Chaque fois que notre relation
au monde se dérobe à toute prise dans un fantasme ou dans une pensée, nous
nous trouvons dans une situation proche, bien que non-identique, de celle qui
a inauguré notre existence : vie et monde ne se représentent que par les effets
somatiques qui accompagnent l’angoisse d’une rencontre avec une scène vide.”
[5]
A cet espace originaire devra succéder une mise en histoire de la vie somatique,
un passage du corps sensoriel au corps relationnel; le biographe devra “occuper
la place de celui par lequel et auquel les événements arrivent et non pas la place
de l’événement lui-même.”
[6], comme dans l’accident somatique par exemple.
Pour que le corps psychique se constitue, deux conditions au moins sont nécessaires : un discours sur le corps, énoncé principalement par la mère et la possibilité pour le Je de se construire l’histoire de ce corps. L’image du corps de l’enfant
fait partie du Je anticipé par le discours maternel; ce corps garde donc la marque
du désir du porte-parole mais aussi de son passé et de sa propre économie psychique;
ce corps est pré-investi en l’absence de son support réel et il y a toujours un risque
de découvrir une non-conformité entre l’image et son support, situation parfois
conflictuelle ou insurmontable pour la mère. Piera Aulagnier souligne l’importance de la composante somatique de l’émotion : “la relation de la mère au corps
de l’infans comporte d’emblée une part de plaisir érotisé, permis et nécessaire,
qu’elle peut partiellement ignorer mais qui constitue le soubassement de l’ancrage
somatique de cet amour qu’elle porte au corps singulier de son enfant, amour que
loin d’ignorer, elle est prête à clamer. Ce corps qu’elle voit, touche, cette bouche
à laquelle elle joint son mamelon, sont ou devraient être pour elle source d’un
plaisir auquel participe son propre corps. Cette composante somatique de l’émotion maternelle se transmet de corps à corps; le contact avec un corps ému touche
le vôtre; une main qui vous touche sans plaisir ne provoque pas la même sensation que celle d’une main qui éprouve le plaisir de vous toucher.”
[7]
L’enfance conclue, le sujet devrait avoir renoncé, sauf dans l’expérience de
la jouissance, à utiliser son corps comme transmetteur privilégié de messages
puisqu’il a pu diversifier les destinataires et les objets de sa demande. Encore
faut-il, souligne Piera Aulagnier, “que le corps dont la mère va lui transmettre
la prise en charge à la fin de l’enfance ait comme référent “un corps psychique”
dont l’histoire prouve l’amour qu’on lui a porté, la reconnaissance et la valorisation de son identité sexuelle, de sa singularité, le désir de le voir se préserver,
se modifier, devenir autonome. Dans le cas contraire, les “maladies” dont continuera à souffrir le “corps psychique” feront que le Je entretiendra avec son
corps une relation qui reprend celle que la mère a eue à l’égard du corps de
l’enfant ou, plus exactement, celle que l’enfant lui a imputée dans l’histoire
qu’il s’en est construite.”
[8]
J’ajouterai pour clôturer ce survol théorique lapidaire que pour Piera Aulagnier,
prendre en compte la définition de la réalité de l’espace socioculturel dans lequel
le sujet vit avec ses semblables est une nécessité. “Notre relation au corps comme
notre relation à la réalité est fonction de la manière dont le sujet entend, déforme
ou reste sourd au discours de l’ensemble.”
[9]
“Tout discours culturel a comme tâche d’opérer une sorte d’acculturation
d’une partie des visées fantasmatiques.”
[10] dit-elle.
Lors du déclin du discours religieux au profit du discours scientifique, la
saisie de notre fonctionnement somatique a été transformée et “ce qui spécifie
le corps auquel nous confronte la science est l’exclusion du désir comme cause
de son fonctionnement et comme explication causale de son destin et de sa
mort.”
[11]. Le compromis que chaque sujet réussit ou non à mettre en place entre
ce qu’énonce ce discours scientifique et un corps fantasmable et investissable
par sa psyché est de la plus grande importance.
Mais si la construction de la réalité donnée par le discours scientifique nous
offre à penser un corps dont l’intérieur est fait de parties, d’organes, de morceaux
sans relation avec le désir, un autre type de discours sur la réalité somato-psychique
entre de plus en plus dans notre espace socioculturel. Il émane de certains milieux
médicaux et d’une certaine mouvance “psy” qui ont interprété les apports psychanalytiques sur les liens entre psyché et soma : ce discours affirme le tout-pouvoir
de l’esprit sur le corps, de la mentalisation et de la symbolisation sur la maladie,
du désir de guérir sur la mort, témoignant ainsi de la résurgence du système de
causalité propre au fonctionnement du processus primaire.
J’aimerais maintenant vous parler d’un homme, de sa fin sordide, de son
rendez-vous manqué avec la vie et de ce que cela m’a permis de comprendre
sur le corps psychique sinistré. Ensuite, j’aborderai deux autres histoires plus
encourageantes et moins funestes qui interrogent la place des accidents somatiques
fulgurants en tout début d’analyse.
“La mort est une maladie qu’on attrape en naissant” écrivait Frédéric Dard
et cet aphorisme pourrait servir de préambule au récit qui condense commencement et fin dans l’existence de Roger.
Je ne l’ai pas rencontré comme analysant mais je l’ai croisé une dizaine de
fois dans un cercle de connaissances; je ne dispose donc que de très peu d’éléments concernant sa biographie et son fonctionnement psychique. Néanmoins,
son parcours, sa fin brutale et les écrits qu’il a laissés éclairent ce qui risque d’arriver
à un sujet et à son corps quand, mutilé dès son enfance de sa capacité à investir
l’autre comme porteur d’un désir de vie et dispensateur de plaisir, l’accident corporel
vient témoigner du démantèlement des dernières barrières psychiques, de la perte
des ultimes chimères dont il avait peuplé son monde désolé. Mettre à nu la vie
et la mort de cet homme pourrait heurter, mais ce qu’il m’a appris sans le vouloir
sur cette zone de souffrance somato-psychique, que le Je échoue à inclure dans
un rapport libidinal, me paraît digne d’intérêt et de respect.
La cinquantaine, célibataire, bourru, solitaire, Roger est enseignant dans un
collège et dispense dans son travail toute l’énergie d’une certaine obsessionnalité qui exige la perfection. Il a l’air mal dans son grand corps raide, déprimé
mais il n’en veut rien laisser paraître en société, alors il masque cela derrière
un ton badin et une tenue irréprochable. J’ai appris après sa disparition qu’il
vivait dans un trois pièces sombre et crasseux, tapissé de milliers de livres. La
totalité de ses vacances se passe à voyager seul à l’étranger et je crois deviner
que c’est le moyen qu’il a trouvé de mener librement sa vie d’homosexuel. Sa
santé ne lui inspire ni l’attention ni les soins qu’elle mérite : l’alcoolisme, un
estomac ulcéreux et des varices oesophagiennes, délibérément non traités, auront
raison de sa vie.
A deux reprises, Roger cherchera à m’entretenir de sa dépression et de ses
problèmes; il me laisse entendre à demi-mots qu’il est attiré par les adolescents;
il pense que ses difficultés psychologiques sont insolubles, il les ressasse indéfiniment sans entrevoir d’issue; le passé et l’avenir ne sont appréhendés qu’au
travers du brouillard de la “déprime”. Je lui montre ma disponibilité et mon
désir de l’écouter; il me demandera même par deux fois une entrevue mais à
la dernière minute, il se décommande sous divers prétextes. Décidément, le
signe relation avec ce qu’il peut soutenir d’espoir semble avoir déserté sa scène
psychique; d’ailleurs il s’isole de plus en plus et fuit les opportunités de rencontre.
L’année de sa mort, Roger est mis à la retraite anticipée; j’ai supposé qu’il
s’agissait pour la direction du collège d’un moyen commode d’échapper à un
éventuel scandale, puisqu’à cette époque en Belgique, l’affaire Dutroux et la
chasse aux sorcières faisaient rage.
Le jour du réveillon de Noël, qu’il passe chaque année en compagnie de
son vieux père, Roger a préparé sa valise et la bouteille de champagne; il s’apprête
à quitter son appartement lorsqu’il est pris d’un raptus hémorragique digestif
qui le laissera sans vie devant sa porte.
Certains de ses proches se chargeront de vider l’appartement; ils seront bouleversés de découvrir un cahier d’écolier dans lequel Roger a rédigé deux récits :
le premier est une autobiographie inachevée de quelques pages, datée de huit
ans avant sa mort, et l’autre, non daté, est une fiction autobiographique. Le
cahier m’a été confié par ceux qui ont pressenti que ces documents disaient
quelque chose d’essentiel sur la fin de Roger.
Avant d’en venir à une analyse de ces histoires, je formulerai une remarque :
je ne voudrais pas qu’un instantané trompeur, celui du moment final, de la solitude
infinie, du corps ensanglanté, soit interprété comme un emprunt analogique fait
au fantasme de naissance tel qu’il va apparaître dans le récit de Roger; cela irait
dans le sens d’animer le corps d’une sorte de vie psychique autonome et serait
à l’opposé des idées que je souhaite développer plus loin.
Le récit autobiographique s’intitule “une vie inutile”. Son premier mot était
“naître” mais il a été raturé et remplacé par “venir au monde”. J’en cite les
quelques premières lignes. “Venir au monde en 1939, c’était tout à la fois un
défi, une ironie du sort, sans doute aussi une éclosion de mauvaise augure, une
naissance vouée dès l’oeuf à un destin hors normes, à une existence peu conforme
aux conventions et formes traditionnelles. Hitler avait cinquante ans quand ma
mère accoucha de son deuxième fils. En obtempérant aux injonctions de la
sage-femme, elle ignorait qu’elle ne mettait au monde qu’une larve ensanglantée.”
La suite du texte pourrait donner le frisson si on n’y lisait pas entre les mots
quelque chose qui est de l’ordre d’affects inextricables. En effet, il y décrit les
sentiments mêlés d’horreur et de trouble fascination, de rejet et d’envoûtement
pour Hitler, celui qu’il nomme le peintre raté de Braunau. Ce trésor vénéneux
qui fait de la répulsion l’aveu impuissant de la fusion, plonge Roger dans l’autoexécration.
Je pense que cet alliage insécable d’horreur et de plaisir n’est pas un montage
du masochisme primaire, il porte la marque d’affects et de sensations qui témoignent d’une rencontre monde-corps vécue sous le double signe de l’attrait et
du déchirement. Après cette étape que l’on postule comme inaugurale mais qui
ne l’est pas nécessairement, chronologiquement parlant, la mise en fantasme
d’une naissance où nul désir de vie, de croissance, d’amour, de relation n’est
exprimé, laisse supposer que Roger n’a pas rencontré les ingrédients relationnels qui lui auraient permis de se figurer une origine propice, ou bien qu’il n’a
pas réussi à leur donner d’autre signification que celle de cette scène qui ignore
le plaisir d’exister. Même s’ils appartiennent à des modes de représentation
étanches l’un par rapport à l’autre, pictogramme et fantasme semblent charrier
ici les mêmes infortunes. Littéralement, comme il l’écrit, Roger ne se représente pas comme étant né : son corps est venu, tombé au monde dans la haine,
la persécution, la douleur. Nulle trace d’un couple parental désirant : la mère
accouche et la figure paternelle n’apparaît que sous les traits d’Hitler. L’image
narcissique de celui qui a réussi malgré tout à se maintenir en vie est ravagée
par la honte.
Ici, nous nous trouvons dans une zone psychique où le domptage libidinal
classique n’a pas fonctionné, ce qui s’est mis en place évoque plutôt la théorisation très particulière que donne Piera Aulagnier de l’intrication pulsionnelle
qui s’opère dans certains cas.
Dans le domptage libidinal classique, la ruse d’Eros ne réussit qu’à condition que dans l’espace originaire, l’état de rencontre, de jonction soit pleinement
satisfaisant et donc que le plaisir sensoriel érogène exerce son pouvoir d’irradiation, de totalisation sur l’ensemble des zones érogènes. “Cela n’est possible
que si la complémentarité espace psychique-espace du monde n’est troublée par
aucun excès, défaillance, non-conformité de ce dernier.”
[12]. Dans l’hypothèse où
les zones sensorielles érogènes rencontrent des compléments dont la jonction
se fait dans la violence et la souffrance, il s’ensuit une expérience d’intrusion,
figurée dans le pictogramme, qui sera alors lesté d’un éprouvé de douleur. Or,
en cet espace psychique qui échappe à l’influence de l’activité du primaire~secondaire, érotiser la souffrance pour la convertir en masochisme primaire n’est pas
possible. Donc, l’intrication pulsionnelle échoue et c’est la pulsion de mort qui
détourne Eros à son profit. La survie psychique impose alors de disjoindre sans
relâche état de vie et état de plaisir, tâche écrasante s’il en est.
Voilà l’interprétation que l’on peut donner du récit de Roger qui se poursuit
puis se suspend par la narration de ses premières expériences homosexuelles
lors du service militaire. Ce qui aurait pu ouvrir un champ relationnel manque
son but car les rencontres décrites, bien qu’excitantes, sont furtives et sans illusion
quant à l’espoir d’une relation authentique; état de vie et état de plaisir sont
donc bien résolument disjoints.
Le second écrit est une nouvelle dans laquelle Roger se met en scène dans
la peau d’Albert Einstein mort puis ressuscité.
“Cette absurdité eut pour commencement l’instant précis de ma mort… Je
suis arrivé ici dans le corps tout neuf d’un bébé de douze mois, j’ai des parents
que je me suis mis à aimer et qui me le rendent bien.” écrit-il en guise d’entrée
en matière.
Mourir pour renaître et être adopté par une autre famille, pour jouir enfin
d’un nouveau corps et du plaisir d’être bercé, soigné par une mère attentive;
en effet, les soins maternels font l’objet de longues descriptions. Et pourtant,
même dans ce havre de félicité, le petit Albert Einstein est rattrapé par des
visions d’horreur, de guerre et de violence vomies par la télévision. Avec la
petite Marie Curie, qui a subi la même transmutation, il rêve d’oeuvrer au bonheur
de l’humanité, mais “il n’est pas bon de se laisser emporter par les rêves.”
Emouvante tentative d’en appeler à la frêle barrière du fantasme de renaissance avant d’être englouti dans l’ultime convulsion d’un corps déconnecté de
celui qui l’habite.
Nul ne saura jamais quels mouvements psychiques ont animé Roger dans
les derniers temps de sa vie, ni quel éprouvé de déplaisir vital a du être évacué
aussi radicalement pour qu’il cesse en même temps d’exister.
Si l’on accepte de partager cette lecture de l’accident somatique et de ses
écrits, il nous faut postuler comme Piera Aulagnier, que le corps peut devenir
pour le Je un persécuteur, un ennemi à abattre. Ce possible du fonctionnement
psychique peut s’actualiser chaque fois que le Je ne trouve plus sur la scène du
monde un objet lui permettant de relier un excès de souffrance à une causalité
fantasmatique et ainsi, de préserver l’intrication pulsionnelle, fut-elle aussi particulière que celle décrite plus haut. Si le compromis ne peut être préservé, “le
conflit qui oppose Eros et Thanatos éclatera sans masque et sans médiateur
avec le risque mortifère de faire du corps propre l’ennemi à abattre. Risque
mortifère puisque s’il n’est pas au pouvoir du Je de refuser la mort, il est en
son pouvoir de refuser au corps de vivre.”
[13].
La médiation fantasmatique est ce qui permet à la psyché de se protéger
d’une rencontre avec une réalité qui redeviendrait trop proche de sa représentation pictographique de rejet, et la condition de son maintien est l’investissement d’un autre Je désirant.
Mais qu’arrive-t-il si l’on croit ne plus pouvoir rencontrer que des haïssants
et non plus des désirants ? Comme Piera Aulagnier, je pense que le Je n’a plus
que deux choix : la mort ou l’appel au persécuteur.
J’ai imaginé, mais peut-être n’est-ce là qu’une divagation, qu’en cette veille
de Noël, avant d’aller rejoindre son père, Roger ne se représentait plus qu’un
monde de haïssants : j’ai songé à Hérode qui cherchait à supprimer tous les
nouveau-nés d’Israël, tous les petits Albert Einstein de son fantasme, et à Hitler,
cette figure paternelle monstrueuse pour qui les corps n’avaient pas de nom.
Pour poursuivre cette réflexion sur les conflits pulsionnels primitifs, si dangereux pour l’économie du sujet, et dont les voies d’issue sont principalement la
psychose ou l’envahissement somatique, j’aimerais interroger une situation particulière : celle de la demande d’analyse comme remobilisation violente de ces
conflits hors-psyché avec mise en acte dans le corps, chez des sujets qui, je le
souligne, n’avaient pas jusque là manifesté leur souffrance par la voie somatique.
Il m’est arrivé à deux reprises de recevoir des femmes qui, sitôt posée la
demande d’analyse, ont disparu des écrans radar pendant une longue période
suite à un enchaînement impressionnant de carambolages corporels où se jouent :
donner la vie, mettre à mort, risquer sa vie. Elles reviendront enfin, meurtries,
défaites pour entamer l’analyse.
Claire et Alice ont en commun beaucoup de choses : leur âge (35 et 37 ans),
leur interrogation sur la maternité qui n’a pas eu de place dans leur vie, l’épuisement psychique, un manque de plaisir à vivre, une histoire infantile marquée
par le rejet, les mauvais traitements et la surdité au corps souffrant de l’enfant
(cela nous ne l’apprendrons que plus tard), et enfin un père passif, présent mais
réduit au rôle de pièce de mobilier, possession exclusive de la mère.
Que leur est-il arrivé quand elles se sont décidées à consulter ?
Pour Claire (37 ans), nous avons pu reconstituer ainsi le parcours.
Le soir de notre tout premier entretien, elle conçoit un enfant, sur stérilet,
avec un homme de passage. Deux mois séparent les entretiens préliminaires
du début de l’analyse et durant cette période, Claire est hospitalisée pour saignements et douleurs abdominales; elle découvre en même temps qu’elle est enceinte
et qu’elle risque de perdre le bébé.
A la question qu’on lui pose : désire-t-elle ou non garder cet enfant, elle ne sait
quoi répondre. Renvoyée chez elle pour réfléchir, sa situation physique s’aggrave;
cette fois la fausse-couche est évidente et Claire subit un curetage qui, à son grand
désespoir, sera consigné dans son dossier médical comme IVG. De retour chez
elle, apparaissent des douleurs et une forte fièvre. Réhospitalisée d’urgence, on
découvre que la cavité utérine a été perforée; d’où intervention chirurgicale suivie
de complications infectieuses et hémorragiques qui nécessiteront une transfusion
sanguine dont elle sortira atteinte du virus de l’hépatite C. Enfin, quelque temps
plus tard, on lui découvrira un cancer débutant du col de l’utérus.
Le travail analytique, pendant plusieurs années, va reconstruire son histoire
infantile et la mettre en lien avec les fracas corporels; il va lui permettre de
réinvestir ses relations avec les hommes ainsi qu’une vie professionnelle satisfaisante, mais surtout d’accepter de faire soigner son cancer comme on le lui
propose, plutôt que de recourir uniquement aux médecines parallèles (huiles
essentielles, méditations, massages).
Elle tentera aussi de démêler les interprétations qu’elle s’est donnée de ce
qui lui est arrivé : à savoir ce qui relève d’une causalité inconsciente et ce qui
est de l’ordre de l’accidentel (comme le virus de l’hépatite C).
La découverte la plus surprenante de cette analyse concerne l’aube de la vie
de Claire. Elle est la troisième de quatre filles; toutes ses soeurs ont souffert de
troubles psychiques et somatiques sévères : la soeur aînée est psychotique et les
deux autres ont présenté des troubles précoces ayant nécessité des hospitalisations : eczéma, anorexie; ces deux filles ont aussi été gravement anorexiques à
l’adolescence. Seule Claire a échappé à ce lot, et pendant longtemps mon fantasme
a été qu’elle avait eu une autre mère.
Sa mère lui a dit qu’elle ne désirait pas d’enfant et qu’au cours de la grossesse
de Claire elle avait tenté de nombreuses manoeuvres abortives. Elle n’ignore
pas non plus qu’a dix-huit mois, quand la dernière fille est née, elle a été placée
pendant un an et demi en pouponnière, d’où elle reviendra à l’âge de trois ans
avec une grande cicatrice au bras qui est restée longtemps douloureuse.
A force de poser en analyse la question de sa différence par rapport à ses
soeurs, je finis par lui dire un jour : “c’est comme si vous me demandiez si vous
avez eu une autre mère.”
Claire, touchée par cette formulation, va interroger sa mère qui ne reçoit
ses filles que de très mauvaise grâce. Froidement, celle-ci lui fait une révélation bouleversante mais très féconde pour la suite de son analyse : à sa naissance,
elle n’est restée que trois ou quatre jours en compagnie de sa mère qui se sentait
dans l’incapacité de s’en occuper; ce qui a décidé les soignants à organiser
rapidement un placement en famille d’accueil. Claire a été confiée à un couple
vivant dans une autre ville jusqu’à l’âge de quinze mois sans que ses parents
lui rendent visite. A son retour, où elle ne reste à la maison que trois mois, la
famille interdit au couple d’accueil de prendre de ses nouvelles ou de venir la
voir. Elle avait donc bien eu une autre mère, un autre père, perdus, rayés de sa
pensée par un interdit parental.
Pour cette femme qui présente par ailleurs une théorie délirante primaire
sur l’origine de sa souffrance, le choc de cette découverte a mobilisé des capacités
insoupçonnées d’élaboration.
Pour Alice (35 ans), le scénario d’entrée en matière fut à peu près comparable : dans l’intervalle entre les entretiens préliminaires et la première séance
d’analyse, son mari me fait savoir qu’elle est hospitalisée et qu’elle me recontactera. Je ne la revois qu’un an plus tard.
Elle a été frappée d’une crise de sciatique paralysante qui a nécessité une
opération suivie de complications puis d’une immobilisation.
Sitôt sur pied, elle se retrouve enceinte et décide de postposer sa démarche
d’analyse puisque son désir est enfin exaucé alors qu’elle se croyait stérile.
Issue d’une famille très problématique, elle choisit de ne pas publier la nouvelle
trop tôt; au cinquième mois de grossesse, elle prend enfin la décision de l’annoncer
à ses parents et c’est là qu’intervient le désastre qu’elle vient me conter avec
effroi et désespoir.
Le récit du traumatisme comporte deux temps : ce qui est agi sur la scène
familiale et les effets dans son corps.
L’annonce de la grossesse jette un froid dans la réunion familiale : la soeur
aînée qui n’a pas eu d’enfant tire la tête, le père ne dit rien et plonge dans son
journal, tandis que la mère, sans un mot, exhume de ses tiroirs d’anciennes
photos des morts de sa famille et des documents photographiques sur les
cadavres des camps de concentration. Alice reste sans voix, elle ne peut plus
penser, mais son mari exprime son mécontentement. La mère range alors ses
photos et va chercher le manteau de baptême de la soeur aînée pour lui annoncer
qu’il s’agit d’un objet précieux qu’elle refuse de lui transmettre pour le bébé
à venir. Le mari d’Alice se met en colère pour de bon et il emmène sa femme
prostrée.
Le lendemain matin, Alice ne sent plus bouger le bébé. Affolée, elle passe
une échographie qui ne laisse aucun doute sur la mort du foetus. Aucun doute
non plus pour Alice : cette mort n’est pas due au hasard.
L’avortement va se passer de façon dramatique : dans l’attente des contractions, elle se lève pour faire quelques pas, mais elle n’aura pas le temps d’aller
se recoucher car elle expulse le foetus qui chute entre ses jambes.
Renouer les fils du passé de l’enfant maltraitée, de son corps souffrant, de
ses cris restés sans réponse, et ceux du scénario actuel, éprouver dans le transfert la possibilité d’une relation non persécutive qui l’autorise à rendre sa
souffrance assumable, fut une longue et douloureuse histoire car Alice a continué
encore longtemps d’attaquer son corps et de risquer sa vie : chutes, accidents
de voiture, maladies infectieuses à répétition. Elle a aussi maintenu avec acharnement une position de culpabilité sacrificielle et cela dans le but d’innocenter
ses parents : elle est seule responsable de la mort de son enfant car elle n’a pas
su le protéger des “égarements” de ses parents.
Récemment, Alice a pu investir une nouvelle grossesse et la mener à terme.
La vie aurait-elle remporté une bataille ?
Piera Aulagnier disait, à propos de la psychose, que le Je ne peut penser que
des relations, il est dans l’impossibilité de penser hors d’un champ relationnel,
quel que soit l’objet pensé.
J’espère que les histoires de Roger, Claire et Alice ont montré que la
potentialité somatique s’inscrit bel et bien dans le registre du relationnel et
de ses accidents, avec tout ce que cela comporte d’effets de rencontre, de
dévoilements, de réaménagements possibles ou impossibles tout au long de
la vie.
On ne pourra jamais retracer toutes les voies qui ont abouti, pour chaque
sujet, à la mise en place de cette potentialité et à son actualisation.
Je dirai simplement que dans le cas de Roger, le signe relation, dans sa connotation d’espoir de reliaison, ne semblait pas, ou plus, faire le poids face à des
forces pulsionnelles destructrices; ses valses-hésitations ont fait que les quelques
données de son histoire et les reconstructions fantasmatiques dont je dispose,
n’ont pas été communiquées dans une relation, mais seulement écrites et tenues
cachées.
En revanche, si Claire et Alice ont d’abord payé dans leur chair, les effets
d’une rencontre et d’un transfert intense et immédiat sur l’analyste, elles ont
sauvegardé l’investissement de la relation.
Dans ces deux histoires cliniques, j’ai délibérément privilégié la forme de
récit-reportage des événements psychosomatiques, décrivant les embardées et
les dérapages de ces corps qui semblent échapper à leur conducteur, afin de
mettre en relief le moment de débordement de l’activité représentative qui laisse
se déchaîner des agirs.
Le pourquoi de la genèse et du choix de l’expression psychotique ou somatique
ne peut être traité en quelques lignes. Je ne relèverai qu’un élément qui me
paraît intervenir dans ce “choix”: les reconstructions faites en analyse permettent de penser que pour Alice, la balance a penché du côté de traumatismes
précoces qui concernent le corps et les effets sur celui-ci de sa rencontre avec
la psyché maternelle et l’environnement familial; ici ce n’est pas la mise en
place de repères identificatoires fondamentaux, liés à une signification manquante
ou à un interdit de penser qui est en cause comme dans la potentialité psycho-tique.
Chez Claire, en revanche, les deux sphères sont lésées (corps et repères
identificatoires concernant l’origine); on voit alors que coexistent la potentialité somatique et une théorie délirante primaire qui cherche à préserver la mère
comme support libidinal.
Claire et Alice n’ont pas été débordées dans leur corps par n’importe quoi :
elles ont trébuché sur le point précis de donner la vie à un âge où cette question
se pose de manière plus pressante. S’inscrire comme femmes fécondes et mères
est une épreuve redoutable dans leur parcours identificatoire, car elles y engagent
bien autre chose que les données classiques d’un conflit névrotique : ici haine
et mise à mort se joignent à procréation.
Ces deux femmes ont montré combien dangereusement, que la demande
d’analyse peut remobiliser la dimension conflictuelle originaire entre pulsions
de vie et pulsions de mort, cette ambivalence jamais totalement ni définitivement surmontée. Jusque là, le conflit était muet, maîtrisé par des compromis
mais il persistait sous une forme potentielle. La rencontre avec l’analyste, et
ce qu’elle suppose d’intersection entre une demande et une offre de relation,
propulse le Je hors de son fonctionnement habituel et fait éclater brutalement
la digue des compromis; il s’ensuit que le corps est inondé par ce conflit initial
dont les représentations issues de l’espace originaire sont agies bruyamment.
Le corps psychique a rencontré un corps d’avant le fantasmable et le pensable,
dans ses démêlés avec des agents mortifères. Ces femmes, dans les épreuves
qu’elles se sont imposées (les accidents et les chutes pour Alice, le jeu dangereux avec les soins du cancer pour Claire), ont-elles tenté de survivre en se
servant de leur corps pour braver ce pouvoir mortifère ? Au risque de se perdre…
ou de se trouver !
[1]
Piera Aulagnier, “
Naissance d’un corps, origine d’une histoire.”, Les Belles Lettres,
1986, pages 102-103.
[2]
Ibid page 101.
[3]
Ibid page 101
[4]
Ibid page 103
[5]
Ibid page 122.
[6]
Ibid page 112.
[7]
Ibid page 127.
[8]
Ibid pages 132 - 133.
[9]
Ibid page 104.
[12]
Piera Aulagnier, “ Quelqu’un a tué quelque chose ”,
Un interprète en quête de sens,
Ramsay, 1986, p. 372.
[13]
Piera Aulagnier, “ La filiation persécutive ”,
Un interprète en quête de sens, Ramsay
1986, page 326.