2001
TOPIQUE
Le temps zigzague et se chevauche
Sophie de Mijolla-Mellor
8 rue du Commandant Mouchotte 75014 Paris
La confrontation des conceptions de la temporalité chez Freud et chez Piera
Aulagnier amène à souligner chez le premier l’envahissement du présent par le passé et chez
la seconde la place du futur. Piera Aulagnier, avec les notions d’« anticipation » et de « projet identificatoire », Freud avec la notion d’« après-coup » et de « processus primaires post-humes », ouvrent une réflexion spécifiquement psychanalytique sur la question philosophique
du temps. Ce texte développe comment la rencontre du Je avec le temps s’apparente à la sortie du narcissisme primaire, ce qui rejoint la question de la place de la pulsion de mort vis-à-vis de la temporalité. Il rappelle que la notion d’atemporalité de l’inconscient doit être limitée à celle des « processus du système inconscient », ce qui ouvre un dialogue avec Kant.Mots-clés :
Anticipation, Projet identificatoire, Posthume, Atemporalité.
If we compare Freud’s conception of Time with that of Piera Aulagnier, we
can see how, for the former, the present is constantly invaded by the past, and, for the latter,
the future plays an important part. Piera Aulagnier, with notions of ‘anticipation’and ‘the identificatory project’and Freud with his notions of ‘deferred action’and ‘posthumous primary
processes,’open the way up for a specifically psychoanalytical consideration of the philosophical question of Time. This article shows how the encounter of the ‘I’with Time can be
associated with the end of primary narcissism, which in turn can be associated with the question of the role of death drives as regards the notion of temporality. The author reminds us
that the notion of the atemporality of the unconscious should be limited to that of the ‘processes of the unconscious system’, which in turn leads us to a discussion of this in relation
with the thinking of Kant.Keywords :
Anticipation, Identificatory Project, Posthumous, Atemporality.
Le choix de ce thème relève pour moi d’une certitude croissante que la psychanalyse peut et pourra soutenir à la fois sa spécificité et sa valeur vis-à-vis des
approches scientistes de la psyché qui lui sont de plus en plus opposées, en
renouant plus solidement ses liens avec la philosophie.
J’entends d’ici fleurir les objections... Freud n’a-t-il pas voulu au contraire
rompre avec la philosophie et installer sa découverte au sein d’une
Weltanschaung résolument scientifique
[1] ? N’avons-nous pas au contraire, face
aux développements néo-positivistes en tous genres, à maintenir la scientificité de la psychanalyse ?
A une époque où les Sciences du Vivant tendent de plus en plus à imposer
leurs modèles aux Sciences de l’Homme, il me paraît important de souligner
en quoi celles-ci, issues elles aussi de la philosophie, n’ont pas pour autant
rompu avec elle mais en ont transposé les interrogations essentielles.
Depuis les dix dernières années qui nous séparent de la mort de Piera Aulagnier,
le débat épistémologique n’a fait que s’accroître, prenant aussi une dimension
politique au niveau de ce qu’il est convenu d’appeler la « crise » de la psychanalyse. Or, si la psychanalyse a et continue d’avoir une efficacité, c’est à un
niveau traditionnellement philosophique, celui de la quête du sens soutenue
dans sa singularité de chaque cure.
Cette question est centrale dans l’oeuvre de Piera Aulagnier : issue de l’expérience dramatique qu’en fait le psychotique, sa réflexion diffracte la notion de
sens à de multiples niveaux : représentation, causalité, vérité, mais aussi temporalité. Il y a une pensée philosophique du temps qui est implicite et parfois
explicite dans les textes de Piera Aulagnier, comme dans ceux de Freud d’ailleurs,
de même qu’il y a une pensée philosophique de l’espace chez Winnicott par
exemple.
Cette pensée originale est liée aux conditions de son émergence, soit la clinique
des psychoses, mais elle n’en rejoint pas moins des considérations qui vont
bien au-delà de l’empirisme. Pour essayer de vous en convaincre, je développerai mon propos en trois étapes :
- Une brève reprise des principaux éléments que j’ai déjà exposés dans
mon livre Penser la psychose
[2], dans le chapitre qui s’intitule « Temporalité et
mémoire du Je ».
- Une confrontation entre la théorie propre à Piera Aulagnier et celle de
Freud concernant la temporalité.
- Une tentative pour replacer dans la philosophie ces approches psychanalytiques sur le temps.
Je précise d’emblée que je me situerai, sinon à un niveau métapsychologique, du moins à un niveau métaphysique, c’est-à-dire que j’envisagerai la
relation au temps propre à toute psyché humaine, sans tenir compte ni des différences dues à l’âge, ni des variations selon les configurations psychopathologiques, ni des temporalités propres à des circonstances particulières de la vie
comme l’attente anxieuse, l’ennui, l’état amoureux et, bien sûr, le temps de la
séance d’analyse.
Si je parle de « temporalité » plutôt que « temps », c’est pour souligner qu’il
ne s’agit pas des divers vécus du temps, mais du temps comme phénomène
appréhendé par une psyché aux divers niveaux de ses instances : ICS / PCS /
CS. Il ne s’agit donc pas du temps philosophique, tel qu’on peut le concevoir
par exemple à la manière aristotélicienne, en distinguant un « temps céleste »,
immuable et parfait et un « temps sub-lunaire » créé par les événements de la
vie des gens. Il ne s’agit pas non plus du temps « vrai » absolu et mathématique, temps conceptuel en quelque sorte. Il s’agirait d’une approche psychanalytique du temps, envisagée selon les diverses modalités de la psyché qui
l’appréhendent différemment.
1. QUELLE PLACE TIENT LA TEMPORALITE DANS L’OEUVRE DE
PIERA AULAGNIER ET COMMENT LA CONÇOIT-ELLE ?
Si je devais résumer d’un mot l’originalité de son apport à cet égard, je
dirais qu’il tient à l’introduction de la dimension du futur, assez négligé par
Freud, si on excepte bien sûr la définition de la fantaisie diurne comme ce « temps
mêlé » où « passé, présent et avenir sont comme enfilés sur le cordeau du désir
qui les traverse » (Freud, 1908a). Car celui-ci se consacre plus directement à
montrer comment le passé envahit le présent. Toutefois, les choses ne sont pas
si simples, dans la mesure où ce qui se pose comme un temps futur pour le sujet
est en fait la répétition du temps passé d’un autre : la mère, le père, qui l’anticipent pour leur enfant. Cette opération, ce dernier n’en est pas conscient, et il
ne pourra s’en aviser qu’en faisant le temps venu, un retour sur son propre passé
qu’il découvrira devoir en partie au passé de ses parents. Ce que la psychanalyse nous apprend, et j’y reviendrai plus loin au sujet de Freud, c’est que le
temps zigzague et se chevauche lui-même.
La notion d’anticipation chez Piera Aulagnier pose le futur d’un sujet comme
déjà advenu avant même qu’il ait été là et donc qu’il ait pu le concevoir : « Le
propre du Je est d’advenir en un espace et en un monde dont la préexistence
s’impose à lui. D’emblée le Je rencontre un avant de lui-même, un ailleurs, un
différent » ( Apprenti Historien, Maître Sorcier, p. 203).
Mais le paradoxe réside en ce que cet avant de lui-même n’est pas son passé,
au sens d’un temps qu’il aurait déjà vécu lui-même, mais un temps anticipé
pour lui, sans l’être par lui. Anticipé, c’est-à-dire étymologiquement, « pris à
l’avance ». Mais pris à qui et par qui ? L’anticipation vise en général à préparer
l’événement, à défendre le sujet contre l’excès de nouveauté possiblement traumatique. C’est la rencontre mère/infans qui est ici anticipée et le fait qu’elle ne le
soit pas peut s’avérer traumatique pour la mère et pour l’enfant. D’où ce « fatum »
propre à la condition humaine d’avoir été anticipé avant même que d’exister.
L’Autre préexiste, l’anticipation maternelle constitue, pour reprendre une expression de l’auteur, « l’espace où le Je pourra advenir ».
La référence à l’espace n’est pas à entendre comme une opposition au temps
mais comme une aire, au sens où on parlerait d’une « aire de jeux » ou d’une
« aire de liberté », emplacement limité certes, mais où le sujet va évoluer à sa
guise et qu’il reconnaîtra pour sien.
Si, comme nous le verrons, la conception freudienne de la temporalité tient
essentiellement à la notion d’après-coup qui déplace le passé dans le présent
en ne le rendant efficace que dans un temps second, l’effet d’anticipation, propre
à la conception de la temporalité chez Piera Aulagnier, attire à l’inverse le futur
dans le présent mais il ne peut le faire qu’en reproduisant en fait un passé, celui
de la mère. « Le dire et le faire maternels, écrit-elle, anticipent toujours sur ce
que l’infans peut en connaître » ( La Violence de l’interprétation, p. 36).
Ajoutons que cette anticipation sera la modalité propre au vécu non seulement du nouveau-né, mais plus généralement de l’humain, toujours confronté
à une demande qui excède les capacités de sa réponse, par où se marque la
tension de l’idéal et aussi le mouvement même de la vie
[3].
Si l’anticipation concerne le passé, ce n’est pas seulement au sens où « Sa
majesté le Bébé » se voit tracer un avenir à partir de la transposition des renoncements narcissiques de ses parents. Le désir d’enfant de la mère s’enracine
dans une sorte d’origine absolue où toute temporalité est abolie : « Le “un enfant”
ici en cause reste fort proche d’un soi-même que l’on pourrait se réapproprier
comme un désiré auto-engendré, qui permettrait que l’on ne soit jamais dépossédé de ce qu’on désire avoir » ( La violence de l’interprétation, p. 147). Mais
temporalité et réalité se rejoignent : l’enfant réel échappera à ce voeu impossible et inaugurera un « temps à soi » pour reprendre l’expression de Pline le
Jeune, aux dépens de celui des parents et qui sera destiné à leur survivre.
Ce temps anticipé, le sujet le récupérera en partie dans l’investigation qu’il
pourra faire ultérieurement sur sa pré-histoire. Encore faut-il pour cela qu’il ne
se heurte pas à un interdit de mémoire, rendu nécessaire pour la mère par l’obligation d’opérer un refoulement sur ce « crime de lèse-Thanatos » que constitue
la venue au monde de l’enfant.
On mesure ici la place tenue par la temporalité dans la théorie de Piera
Aulagnier : s’il n’y a pas de possibilité de récupérer ce premier paragraphe de
l’histoire personnelle que le sujet ne peut attendre que du discours parental, il
n’y a pas non plus de possibilité d’advenir comme un Je à part entière. Le Je
est donc fondamentalement inclus dans la temporalité, ce qui différencie son
origine de l’a-temporalité du signifiant comme chez Lacan et lui donne une
forme organisée tout autrement que ne l’est le Moi freudien, même si on tient
compte des transmissions trans-générationnelles dues au travail des identifications.
Ce savoir du Je sur lui-même par lequel il s’auto-définit (« Le Je n’est rien
d’autre que le savoir du Je sur le Je »,
La violence de l’interprétation, p. 28)
concerne son passé et son devenir. Comme l’écrit l’auteur, le Je a à gérer « l’irruption dans la psyché de la catégorie de la temporalité et par là le concept de différence dans ce qu’il a de plus difficile à assumer : la différence de soi à soi »
[4].
En fait, la rencontre du Je avec la temporalité s’apparente à la sortie du
narcissisme primaire. Piera Aulagnier en fait l’une des trois rencontres (les deux
autres concernent le hors psyché et le discours maternel) autour desquelles va
se jouer la capacité du sujet de négocier sa relation à l’autre, de pactiser avec
le conflit et de s’assurer de ses repères identifiants.
L’accès à la temporalité s’avère ainsi être le propre du Je et ce qui le constitue
comme tel. C’est là où le psychotique échoue parce qu’il ne peut dépasser l’injonction « que rien ne change », qu’en ignorant la temporalité, voire en bâtissant
une certitude délirante sur l’inexistence du temps. A l’inverse, le sujet non psycho-tique, même si cela n’a rien de facile, aura à parcourir la ligne du temps dans
la double direction de l’auto-historisation, y compris celle qui le ramène à sa
préhistoire, et du projet identificatoire.
L’autohistorisation doit apporter au sujet le sentiment d’une continuité temporelle et aussi, simultanément, donner à la construction historique en question
un pouvoir d’explication causale vis-à-vis du présent et, éventuellement, de
prévision à l’égard d’un avenir. Le but, comme le dit l’auteur, est de « transformer l’insaisissable du temps physique en un temps humain qui substitue à
un temps définitivement perdu, un temps qui le parle » ( L’apprenti-historien et
le maître-sorcier, p. 196).
Difficile travail car les historiens que nous sommes « butent contre un déjà-là de nous-mêmes et de l’autre qui résiste à notre élucidation » ( L’apprentihistorien et le maître-sorcier, p. 199), effet de l’anticipation comme nous l’avons
dit.
Si le travail d’autohistorisation apparaît ardu à l’apprenti historien, que dire
du projet identificatoire, tout aussi indispensable ?
Je terminerai cette première partie de mon propos par une citation extraite
des Destins du plaisir (p. 22) : « La tâche du Je c’est de devenir capable de
penser sa propre temporalité : il lui faut pour cela penser, anticiper, investir un
espace-temps futur alors même que l’expérience du vécu va assez vite lui dévoiler
que ce faisant il investit non seulement un non-prévisible mais un temps qu’il
pourrait ne pas avoir à vivre. En d’autres termes, il investit un « objet » et un
« but » qui possèdent les propriétés dont le Je a le plus horreur : la précarité,
l’imprévisibilité, la possibilité de faire défaut ».
Ce paradoxe, les Stoïciens, qui considéraient le temps comme un « incorporel », c’est-à-dire une illusion subjective, le levaient en envisageant un temps
cosmique. De ce fait, pensaient-ils, si l’homme de bien pouvait prévoir l’avenir,
il coopérerait lui-même à la maladie, à la mort, ou à la mutilation, parce qu’il
aurait conscience qu’en vertu d’un ordre universel, cette tâche lui est assignée.
2. Afin de mieux situer les éléments que je viens de rappeler, je fais maintenant un retour sur ce que Freud nous a appris concernant la temporalité.
Je voudrais montrer ici la différence de son point de vue avec celui de Piera
Aulagnier, non au sens d’une opposition mais d’une complémentarité. Je me
limiterai ici aux deux premiers des aspects majeurs de cette théorisation, qui
en comprend au moins quatre, soit :
- L’après-coup,
- la compulsion de répétition,
- la perception préconsciente du temps,
- l’a-temporalité de l’inconscient.
En un sens, l’après-coup peut apparaître comme l’inverse de l’anticipation,
puisque c’est au contraire la dimension du posthume, c’est-à-dire d’un passé
qui devient présent, qui se trouve ici concernée. Pourtant, l’essentiel de la notion
d’après-coup figure, dans d’autres termes, dans la théorisation de Piera Aulagnier
et l’on ne s’en étonnera pas puisqu’il revient après tout à Lacan d’avoir souligné
l’importance de cette dimension et de l’avoir opposée aux tenants d’un génétisme
simpliste, étayé sur le développement et ses stades. Je dirais que chez Piera
Aulagnier, c’est la notion de « rencontre » qui métabolise en d’autres termes
celle d’après-coup.
Si l’on reprend le schéma qu’elle propose des étapes du déroulement temporel
dans l’Apprenti-historien et le Maître-sorcier (p. 200), ce sont en effet les effets
de « rencontre » désignés par r1, r2, etc. qui s’allient avec T2 et conduisent à
une redéfinition à la fois des mouvements identificatoires et du pacte établi
avec la réalité. Comme chez Freud, c’est le remaniement au présent d’éléments
issus du passé qui leur confère « après-coup » leur efficacité.
Cette notion de remaniement a été particulièrement développée, aussi bien
par Freud que par Piera Aulagnier au moment de l’adolescence, temps des
« processus primaires posthumes » pour Freud et du « compromis identificatoire » pour Piera Aulagnier. Mais on la trouve à tous les moments cruciaux de
l’existence du sujet et la notion de rencontre est aussi ce qui permet de comprendre
le temps immédiat, ou apparemment tel, du passage à l’acte ou l’advenue d’une
décompensation psychotique. Présence des traces, fixation, anachronisme, ces
« fueros » dont nous parle Freud n’agissent pas dans une temporalité linéaire
constante, mais dans un temps rompu où le présent entre en collision avec un
passé non remémoré. Comme je le disais plus haut, le temps zigzague et se
chevauche lui-même.
Notion présente dès 1895 chez Freud, l’après-coup ne prend sa véritable
dimension qu’à être confronté avec celle, beaucoup plus tardive, de « compulsion de répétition ». En effet, en faisant de la répétition le propre de la pulsion,
au-delà du principe de plaisir qui la constitue, Freud donne à la notion de remaniement psychique un enjeu d’autant plus fort qu’il se confronte à l’immaîtrisable
de la répétition.
J’évoquerai brièvement la manière dont Piera Aulagnier reprend ce paradoxe
en le formulant comme la lutte entre Eros et Thanatos, concepts de la métapsychologie qu’elle utilise directement dans la clinique.
Il faut tout d’abord noter le glissement sémantique : Freud n’utilise pas le
terme « Thanatos », mais celui d’Eros, qu’il oppose non à la mort mais à la
discorde et à la destruction, reprenant l’opposition d’Empédocle entre Philia
et Nikos
[5]. Piera Aulagnier reprend le terme de Thanatos au sens où Freud parle,
lui, de « pulsion de mort », c’est-à-dire l’expression « démoniaque » de la compulsion de répétition. Je ne rappellerai pas ici le contenu de la notion de pulsion
de mort, mais je souligne seulement qu’elle reprend l’idée philosophique
(stoïcienne, nietzschéenne, etc.) d’un temps circulaire, différent donc de ce
chevauchement du passé sur le présent propre à l’après-coup, et qui conserve
néanmoins la forme d’un temps linéaire, enroulé sur lui-même.
Curieusement, cette formulation freudienne bien connue : « le but de toute
vie est la mort » ( Au-delà du principe de plaisir, p. 82) peut résonner, soit comme
une évidence si on entendu « but » comme « terme », soit comme un délire si
on entend le but comme la « finalité », l’« idéal ».
La prégnance des mécanismes psychotiques dans sa théorisation de la psyché
a conduit Piera Aulagnier à considérer ce second aspect comme une réalité
psychique toujours à prendre en considération. Le combat d’Eros contre Thanatos
devient sous sa plume non une considération métapsychologique abstraite, mais
une préoccupation constante, à entendre par exemple au moment de la décision
du choix d’analyse. Qui plus est, sa formulation de Thanatos, comme « désir
de non-désir » lui donne une signification psychologique proche qu’elle associe
avec l’anhistoricité dans la psychose.
Il serait intéressant, mais cela déborderait largement les bornes de cet exposé,
de confronter la clinique d’où Freud a tiré l’hypothèse de la pulsion de mort
(névrose obsessionnelle avec le piétinement sur place de l’ambivalence, irréductibilité du sadomasochisme, clinique de la mélancolie) avec celle où Piera
Aulagnier utilise la notion de Thanatos (paranoïa, schizophrénie, mais aussi les
états d’aliénation en tous genres). Dans ce cas, il me semble que la conception
du temps qui étaye la notion de Thanatos n’est pas superposable à celle qui
concerne la pulsion de mort, ou la compulsion de répétition, et cet écart tient
essentiellement à la clinique dont il s’agit de rendre compte.
3. J’en viens maintenant au troisième point que j’ai annoncé, soit l’élargissement philosophique de ces considérations sur la temporalité chez Freud et
Piera Aulagnier.
La question majeure autour de laquelle je centrerai mon propos est celle de
l’a-temporalité de l’inconscient, terme qui me semble mieux exprimer que celui
d’« intemporel », qui réfère à une sorte de présent continu, le fait que l’inconscient est dit par Freud n’avoir
absolument aucune relation avec le temps (Zeitlos)
.
Mais, mieux vaut revenir à la citation exacte, rarement reprise, même par A.
Green, qui consacre pourtant deux volumes récents à la question du temps en
psychanalyse
[6] : «
Les processus du système inconscient (je souligne) sont intemporels, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas ordonnés dans le temps, ne sont pas modifiés
par l’écoulement du temps, n’ont absolument aucune relation avec le temps.
La relation au temps, elle aussi, est liée au travail du système conscient »
Métapsychologie, « L’inconscient », p. 97.
Il est intéressant à cet égard de constater que la séance des Minutes du 8
novembre 1911 où cette question est âprement discutée porte pour titre : « De
la prétendue intemporalité de l’inconscient ». Je ne reprendrai pas ici les arguments
déployés par les discutants, que j’ai déjà commentés ailleurs, mais je passe
toute de suite à la réponse de Freud. Celui-ci balaye les arguments des intervenants en soulignant qu’il se situe plus à un niveau métapsychologique et non
psychologique et donne comme exemple le schéma de l’Interprétation des
rêves pour faire comprendre que ce qui est ici à considérer n’est pas ce qui se
passe à l’intérieur des processus psychiques mais entre eux. Nous sommes donc
ici situés dans une autre dimension et Freud de rappeler qu’on « ne peut jamais
reconnaître un processus inconscient en tant que tel mais seulement le percevoir [sa représentation] dans la conscience » ( Minutes, 8 nov. 1911, p. 300).
D’où le fait que tous les arguments psychologiques qu’il va trouver ne concernent pas des phénomènes psychiques intemporels, mais « permettent des déductions relatives à ces systèmes». Je les énumère brièvement :
- La fausse orientation des rêves dans le temps
- La possibilité de la condensation
- L’absence des effets du passage du temps
- L’attachement aux objets
- La fixation névrotique.
Tous ces phénomènes ne sont pas eux-mêmes a-temporels mais « dénotent
un système où l’élément temporel ne joue aucun rôle » (
Ibid.). Mais la suite est
plus intéressante encore. Car Freud ajoute : « D’un autre côté, ce système a
quelque chose qui ressemble à ce que nous appelons “spatialité” lorsque nous
nous référons aux objets » (
Ibid.); remarque qui rejoint les dernières notes écrites
à la fin de sa vie : « La psyché est étendue n’en sait rien » (
Résultats, Idées,
Problèmes, II). Conception du temps, conception de l’espace, nous voilà ramenés
aux cadres
a priori kantiens, les « jugements synthétiques
a priori» et, lorsque
Freud reprend la question de l’intemporalité des processus inconscients, en 1915,
c’est après s’être mis sous le patronage de Kant pour justifier son droit à l’hypothèse de l’inconscient
[7].
Que veut Freud au bout du compte ? Je dirai qu’il tente de scinder les cadres
a priori de la perception en attribuant l’un aux processus inconscients et l’autre
aux systèmes préconscient/conscient. Je le cite : « Quand les philosophes affirment que les notions de temps et d’espace sont les formes nécessaires de notre
pensée, une prémonition ( sic ! ) nous dit que l’individu maîtrise le monde à l’aide
de deux systèmes dont l’un fonctionne seulement sur le mode du temps et l’autre
sur le mode de l’espace. » ( Minutes, p. 300)
Si l’on fait confiance au fait que les Minutes rapportent avec exactitude les
propos de Freud, on prend la mesure étrange de l’utilisation par Freud (faut-il
dire la déformation ?) du propos kantien. Je n’ai pas évoqué (faute de temps !)
la manière dont il montre dans le Bloc magique, la perception du temps par la
discontinuité de la conscience, mais il est clair qu’une option philosophique
originale est prise ici par lui et, à partir du schéma de l’Interprétation des rêves,
il réserve la spatialité aux processus inconscients, non concernés en revanche
par le temps. Ceux-ci relèvent en effet notamment d’une théorie des lieux (topique)
qui appartient à une autre logique que celle de la temporalité.
Cette séparation des cadres a priori, en mettant l’inconscient du côté de l’espace
et le préconscient/conscient du côté du temps est non seulement bien sûr contraire
à la conception kantienne, mais, en un sens, elle lui est même opposée. Pour
Kant, en effet, « toutes nos connaissances sont soumises à la condition formelle
du sens interne, c’est-à-dire du temps, où elles doivent être toutes ordonnées,
liées, mises en rapport. » (Critique de la Raison Pure, p. 95). Pour Freud, à l’inverse,
au niveau inconscient, on concevrait un tel ordonnancement, hors du temps.
Je terminerai en m’interrogeant sur le devenir de ces considérations chez
Piera Aulagnier. A ma connaissance, elle n’a pas repris l’argumentation freudienne
au niveau métapsychologique où celui-ci l’avait située.
L’anhistoricité dans la psychose ne signifie pas que le psychotique échappe
au temps, mais que l’accès à la pensée du temps lui est interdit. Face au diktat
d’avoir à être seulement ce qu’il est supposé avoir été, le psychotique ne va pas
renoncer au temps mais créer dans le délire une néo-réalité dont le fondement
sera une néo-temporalité
[8].
Citons ici les propos du jeune psychotique, Philippe, dont elle rapporte le
cas : « Le temps est un faux mouvement, on croit qu’il bouge mais ce n’est pas
vrai. Je vous l’ai dit, pour moi le temps est circulaire, je ne peux pas faire une
différence entre le passé et le futur. Je ne peux pas faire une différence entre la
vie et la mort. Je ne comprends rien à toutes ces dualités : passé/présent, vie/mort,
présent/futur, homme/femme... S’il y a quelque chose de différent de la vie ce
n’est pas la mort mais autre chose, je ne sais pas quoi. » ( L’apprenti-historien
et le maître-sorcier, p. 119).
Ce que l’oeuvre de Piera Aulagnier nous montre, c’est que la pensée de la
temporalité est coextensive avec la vie du Je. Ceci n’est pas en contradiction
avec l’hypothèse freudienne de l’a-temporalité des processus inconscients, mais
il me semble intéressant qu’elle n’ait pas repris cet argument pour son propre
compte, pas même dans la notion d’originaire où la différence n’étant pas concevable, le temps, pas plus que l’espace, ne le sont davantage.
J’aurais tendance à penser, mais je m’arrêterai sur cette hypothèse sans la
développer, que le contexte philosophique dont Piera Aulagnier s’avère ici tributaire, au moins pour la notion de temps, est hégélien, via Kojève et Lacan. On
sait que l’on retrouve chez Lacan l’essentiel des grandes catégories hégéliennes :
la lutte à mort, la reconnaissance, la belle âme, la conscience de soi, la ruse de
la Raison et bien d’autres. De même, on montrerait aisément comment la notion
d’aliénation chez Piera Aulagnier est impensable sans l’apport hégélien, direct
ou indirect. Une telle étude permettrait aussi de resituer dans l’histoire de la
pensée comment cette théoricienne de la psychanalyse a mis au centre de ses
préoccupations le changement et la temporalité tels qu’elles les avait rencontrés dans la clinique des psychoses.
[1]
Rappelons à cet égard que la position de Freud à l’égard de la philosophie est beaucoup
plus nuancée que celle qu’il a voulu lui même donner à entendre en reprennent les assez
pauvres boutades de Heine à l’encontre des philosophes qui bouchent les trous de l’univers
avec les lambeaux de leur robe de chambre...
La correspondance de Freud avec Silberstein, le « querido Berganza », montre qu’en 1875
l’étudiant Freud se destine simultanément à la médecine et... à la philosophie. Il est passionné
par l’enseignement de Franz Brentano et écrit en mars 1875 : « Sous l’influence de Brentano
notamment (qui a eu un effet de maturation), la décision est née en moi de passer le doctorat de
philosophie sur la base de la philosophie et de la zoologie » (Freud S., [1889],
Lettres de jeunesse,
N.R.F.). La philosophie empirique de Brentano l’enthousiasme au point qu’il croit avoir renoncé
à l’athéisme dans le sillage de quelqu’un qui « prouve Dieu avec aussi peu d’esprit partisan et
autant de précision qu’un autre la supériorité de la théorie ondulatoire sur la théorie des émissions »
(Lettre du 15 mars 1875).
On ne s’étonnera pas que l’athéisme renaissant (mais avait-il jamais disparu ? ), Freud, noyant
le bébé avec l’eau du bain, se méfiera des attraits de la philosophie et des séductions de la spiritualité dans une même renégation.
[2]
Mijolla-Mellor S. de,
Penser la psychose, Paris, Dunod, 1998.
[3]
Cf. Penser la psychose, p. 4
sqq.
[4]
Cf. Penser la psychose, p. 35.
[5]
Freud S.,
Analyse terminée et interminable,
[6]
Green A.,
La diachronie en psychanalyse, Paris, Minuit, 2000 et
Le temps éclaté, Paris,
Minuit, 2000. L’auteur écrit : « Or, l’inconscient dit Freud est intemporel » (
La diachronie en
psychanalyse, p. 14) et commente ce qui constitue pourtant un glissement net vis-à-vis du sens
du propos de Freud à cet égard.
[7]
« De même que Kant nous a avertis de ne pas oublier que notre perception a des conditions subjectives et de ne pas la tenir pour identique avec le perçu inconnaissable, de même la
psychanalyse nous engage à ne pas mettre la perception de conscience à la place du processus
psychique inconscient qui est son objet. Tout comme le physique, le psychique n’est pas nécessairement en réalité tel qu’il nous apparaît. » (« L’inconscient », p. 74). Rappelons tout de même
que Freud a bien mal lu Kant qui ne parle pas de conditions « subjectives », c’est-à-dire illusoires, mais « synthétiques
a priori ». Comme l’exprime la grande thèse de la
Critique de la
Raison Pure, notre connaissance
commence avec l’expérience mais elle n’en
dérive pas. En
effet, l’expérience, comme connaissance nécessaire, est issue des catégories où s’effectue la
synthèse de la diversité des intuitions. Ces catégories sont des
formes a priori de la pensée d’où
dérivent les jugements scientifiques.
[8]
Cf. « Le conflit psychotique », in
Un interprète en quête de sens, p. 419.