2001
TOPIQUE
Grégoire Samsa et la Filiation persécutive
Cathie Silvestre
86 rue Georges Lardennois 75019 Paris
Piera Aulagnier a mené une longue réflexion sur la souffrance psychique, ses
effets dévastateurs dont la psychose témoigne, et ses effets structurants puisqu’elle conjoint
absolument épreuve de souffrance et épreuve de réalité. Sa théorisation fait occuper au corps
une position centrale dont le concept de métabolisation témoigne. Le “fond représentatif”,
expression de cette alliance énigmatique du corps et de la psyché, sera inlassablement interrogé pour nous permettre d’avoir accès à la pensée de l’impensable, traversée requise pour
établir avec la psychose un lien qui ne soit pas de pure forme, mais aussi pour comprendre
la plus proche névrose.
La Filiation persécutive est un texte dans lequel elle envisage que le corps propre peut
être requis, voire sommé d’occuper une place de persécuteur, pour épargner au Je un conflit
dont il ne pourrait sortir indemne ou même vivant. Cette lutte pour la vie, celle du corps,
celle de l’esprit, est abordée par P. Aulagnier avec fougue et détermination, nous offrant
ainsi des outils de pensée précieux.
La lecture conjuguée de ces textes et de Kafka fait apparaître une proximité troublante
et insolite, passionnante si l’on se laisse guider vers les mondes intérieurs que ces auteurs
nous offrent, chacun selon ses voies et moyens propres.
Grégoire Samsa, le Singe de Compte rendu pour une Académie, l’Artiste de la faim,
ou encore bien d’autres figures de l’imaginaire kafkaïen parlent d’une voix proche, familière
dans son étrangeté, avec laquelle P. Aulagnier semble avoir noué un dialogue, peut-être
sans le savoir ou le vouloir véritablement, ce qui n’est pas sans évoquer “la conformité
profonde des conceptions” confortant le lien imaginaire de Freud à Schnitzler.Mots-clés :
Filiation, Persécution, Souffrance, Espace corporel, Réalité, Étrange fami- lier.
Piera Aulagnier has devoted a great part of her work to the notion of psychic
suffering, the dreadful effects it can have on the individual, as psychosis shows, and the positive effects it can have when Aulagnier shows how the trials of suffering and the trials of reality go inseparably hand in hand. The body plays a central part in her theory and the concept
of metabolisation is at its heart. The ‘representative basis’, an expression that shows the enigmatic alliance between the body and psyche, is constantly questioned, thus allowing us to gain
access to thinking the unthinkable, a journey that is essential if we are to establish a link with
psychosis that is not of a purely formal nature, but also allows us to gain an understanding
of the neuroses closest to us.
Persecutory Filiation is a text in which Aulagnier envisages that the body may be required or even summoned to play the role of persecutor, to spare the I from a conflict it could
not survive intact or even emerge from alive. This fight for life, for the body, for the mind is
addressed with both ardour and determination by Piera Aulagnier, thus providing us with tools
for reflection that can often prove extremely precious.
Reading these texts alongside texts by Kafka, reveals a strange and troubling closeness
between these two authors which can prove fascinating, if we let ourselves be guided towards
the inner worlds these authors hold up for us, each with their own specific ways and means.
Gregor Samsa, the Hunger Artist, and many others from Kafka’s imagination speak to
us with what seems to be a very familiar voice, a voice familiar through its very strangeness
and with which Piera Aulagnier seems to have set up a dialogue, perhaps without even being
aware of this or even without really desiring it, and this without overlooking the ‘profound
conformity of all conceptions’which feeds the imaginary link that runs from Freud to Schnitzler.Keywords :
Filiation, Persecution, Suffering, Bodily space, Reality, Strange fami- liarity.
Est-ce qu’ils (mes parents) me coucheront aussi dans la tombe,
à l’issue d’une vie que leur sollicitude aura rendue heureuse ?
(F. Kafka, Journal, Mai 1914)
En 1980, Piera Aulagnier écrivait un texte relativement court, intitulé La
Filiation persécutive.
Ce texte qui offre des idées fortes et neuves quant au rapport au corps, condense
une réflexion qu’anime, à partir d’une pratique difficile, risquée, éloignée des
certitudes, celle de la psychose notamment, le souci constant chez Piera, de se
doter d’outils conceptuels permettant de penser la souffrance psychique. En
écrivant pratique risquée, je l’entends faire une remarque qui lui était familière :
risquée pour qui, demandait-elle ?, signifiant clairement que les risques pris par
tout analyste qui s’implique dans les cures qu’il mène, ne doivent pas faire
perdre de vue ceux encourus par les patients eux-mêmes.
Ce texte conjugue son expérience clinique des névroses avec leurs méandres
pas toujours aussi éloignés qu’on le croit du versant psychotique, et ses avancées
théoriques et pratiques dans le domaine de la psychose, chacune de ces sources
venant enrichir l’autre.
En 1912, Franz Kafka, écrivait La métamorphose, un de ses premiers textes
publiés. L’aventure étrange de Grégoire Samsa s’éveillant dans un corps de
vermine est connue de tous, elle fait désormais partie de notre patrimoine fantasmatique, entée sur nos frayeurs les plus reculées et obscures, d’autant que la
forme lisse, unie, du récit dessine un univers du quotidien le plus pragmatique
et dévoile sa capacité à recéler l’horreur et l’abjection.
La lecture conjuguée des intuitions théoriques de P. Aulagnier et des déambulations haletantes de Grégoire Samsa, aux prises avec la métamorphose, donne
le sentiment que chacun selon ses voies propres, a donné voix et corps à la
violence et à l’aliénation qui déchirent tout sujet mais aussi le charpentent et
l’habitent irrévocablement : entre rêve et cauchemar, l’imaginaire kafkaïen
contribue à déployer certains aspects de la réflexion de P. Aulagnier, qui, à son
tour prolonge les sonorités lointaines et bouleversantes de la nouvelle de Kafka.
P. Aulagnier s’est attachée à formuler la dialectique entre la violence héritée
installant son emprise dans la vie de tout sujet, et sa métabolisation possible
ou non, cette alternative contribuant à façonner ce que chacun reçoit et perçoit
comme un destin qui aurait cette particularité que le bruit viendrait non pas
d’Eros, mais des forces de violence et de destruction. La part d’Eros serait alors
de tempérer la haine, de contenir la destructivité en maintenant un investissement de vie, d’établir des liens non bruyants, non expansifs, sorte de veilleuse
parcimonieuse faite pour durer et endurer, plus que pour briller.
Pour elle, la souffrance est ce “schème matriciel” qui va donner accès à la
réalité. On est loin d’une valeur rédemptrice, la souffrance est une charpente,
un appui, un étayage : “la souffrance est conjointement une nécessité et un risque,
non pas en fonction de je ne sais quel pouvoir purificateur mais parce qu’elle
est la seule à obliger la psyché à prendre en considération le concept de différence, à commencer par celle qui sépare la réalité du fantasme.” … ou encore :
“épreuve de souffrance et épreuve de réalité, en une première phase de l’activité psychique sont co-naissantes.”
La réalité est donc une épreuve plus encore qu’un principe, et son nouage
serré à l’épreuve de la souffrance, contribue à déployer la polysémie du terme
épreuve et à laisser apparaître la complexité des fils ainsi tissés : l’éprouvé avec
sa gamme de sensations et sentiments et la connotation corporelle, le jugement
d’attribution et d’existence, la résistance comme refus mais aussi solidité et
courage, l’adversité comme mise à l’épreuve des investissements et comme
confrontation aux limites et faiblesses, l’ordalie et la réassurance qu’elle demande
dans le défi lancé à une puissance supérieure. On l’aura compris, ainsi envisagée,
la souffrance est un schibboleth.
Dans une lettre citée par M. Blanchot, Kafka dit combien l’activité d’écriture est pour lui “ce qu’il y a de plus important sur terre, comme peut l’être son
délire pour celui qui est fou (s’il le perdait, il deviendrait “fou”) ou pour une
femme sa grossesse.”
Dans son Journal, Kafka peut écrire à la première personne un texte dont
on perçoit qu’il est de fiction et passer sans transition à une notation personnelle, intime; il efface la démarcation, allant puiser la vie dans la littérature,
tout le reste s’étant “affreusement rabougri.”
Ecriture dans le registre du besoin autant que du désir, le corps n’est là que
pour la rendre possible et s’y soumettre, pour en vivre éventuellement dans une
tension constante d’exigence et de souffrance. L’écriture est au bout d’une montée
sans fin ni repos : “Je flotte dans les hauteurs, ce n’est malheureusement pas la
mort, ce sont les éternels tourments du trépas.” (6 août 14)
Longs tourments du trépas tels ceux que la machine à écrire la sentence
dans La colonie disciplinaire, inscrit en lettres de sang sur le corps lui-même.
Porté à l’incandescence d’une démence cruelle, ce fantasme n’est pas sans évoquer
cette sorte de passion de l’information et de la métabolisation que la psyché
impose à l’activité sensorielle d’un corps “informant” et alimentant l’activité
psychique. La théorisation de P. Aulagnier porte une conception de l’être au
monde, ainsi formulée : “Penser, investir, souffrir : les deux premiers verbes
désignent les deux fonctions sans lesquelles le Je ne pourrait ni advenir, ni préserver
sa place sur la scène psychique, le troisième, le prix qu’il devra payer pour ce
faire.”
Dans de très nombreux textes de Kafka, on voit le corps être mis à mal,
contraint d’affronter et de survivre à des conditions extrêmes, qui seules peuvent
paraître investissables : paradoxe de l’investissement dont il faut expérimenter
la limite pour la tendre exagérément, établissant ainsi avec le corps un pacte
d’agression qui donne le prix de la vie et tient la mort en lisière dans le défi
permanent qu’il lui lance.
“Première souffrance”, est un court texte, dans lequel un trapéziste ne peut
vivre que perché sur son trapèze, en ayant des échanges mesurés et lointains
avec les humains, ce que lui permet son impresario qui veille avec sollicitude
sur lui. Ainsi, l’artiste reçoit là-haut tout ce dont il a besoin, mais pourtant, vient
le jour où il fait la demande d’un deuxième trapèze, ne pouvant se résoudre à
n’avoir qu’une “barre entre les mains”. Après que l’impresario ait accédé à sa
demande, l’artiste s’endort et apparaît sur son front ce qui pourrait être une
première ride, celle du manque et du désir, celle de la sortie de l’enfance dans
une souffrance initiatique.
Pourquoi la filiation ? P. Aulagnier précise tout de suite qu’elle emploie ce
terme de façon métaphorique pour désigner deux expériences de filiation qu’elle
explicite ainsi :
- celle qui marque le passage d’une première relation Je-corps, comme espace
corporel source de plaisir et de souffrance, et la relation qui, à partir de cette
rencontre inaugurale, s’instaurera entre le Je et la réalité.
- celle que l’on peut repérer comme étant à l’œuvre entre ce premier objet,
le corps, coupable d’exercer un pouvoir susceptible de devenir persécutif, et
les différents objets auxquels ce même pouvoir sera attribué pour dévier un
conflit qui autrement serait mortifère.
Ni lien, ni déplacement, ni retournement, ni transfert, mais bien filiation qui
implique une transmission, avec une connotation non seulement relationnelle
causale, mais également généalogique, donc vectorisée selon un sens en principe
non réversible.
Cette filiation implique les deux principes que Freud assigne aux “cours
des événements psychiques”, celui de la réalité et du rapport qui s’instaure avec
elle, celui de l’alternance plaisir-déplaisir. Mais alors que pour Freud la réalité
vient tempérer la domination exigeante et dangereuse du plaisir, pour P. Aulagnier
se glisse dans et par cette fonction régulatrice et protectrice, une voie de maîtrise
possiblement persécutrice, liée aux enjeux de mort présents dans la réalité et
s’incarnant dans le corps. Ce que ce texte nous donne avec force c’est un duel
dans lequel le corps parait animé d’un pouvoir autonome, imposant au Je une
cohabitation souvent douloureuse. Dire comme le fait Piera que le corps est le
premier représentant métonymique de la réalité, c’est placer le corps sous le
signe dominant d’un antagonisme au plaisir, alors que pour Freud, la réalité
viendra imposer sa marque aux exigences pulsionnelles et à la recherche de
plaisir qui sont intrinsèques à la vie du corps et à la sexualité.
Le Moi freudien hait et rejette ce qui est source de déplaisir en un temps
premier, pour constituer un moi plaisir purifié, certes mythique, alors que “l’arrachement” de l’objet mauvais a un effet destructeur sur la zone complémentaire.
La complémentarité objet-zone ne relève pas de la contingence.
Marie rêve que sa mère nourrit un enfant en lui jetant le lait à la figure;
l’enfant est maigre et dénutri, et on s’avise de le retirer à sa mère qui le retient.
Il faut alors le lui arracher et la rêveuse craint que le mauvais état de l’enfant
soit dû à l’arrachement et s’inquiète devant les ravages ainsi occasionnés.
Pour Freud le corps est d’abord un corps de plaisir qui sera bridé par la
réalité, pour P. Aulagnier il est avant tout un corps réalité qui viendra imposer
ses diktats au Je, en fonction du fait que son pouvoir de donner du plaisir intensifie celui de donner de la souffrance. Le corps apparaît ainsi le lieu électif du
renversement où le plus intime, familier et bienfaisant se transforme en inquiétant et persécutif. Ce glissement apparaît dans ce qu’elle nomme “décorporéisation”, sentiment d’étrangeté atteignant et emportant le plus familier, dénudant
la trame d’un lien qui semble d’ordinaire indissociable entre le Je et son espace
corporel. De cette façon elle pose avec force le corps comme acteur de premier
plan sur la scène psychique.
L’intrication des registres du nécessaire, du désir et de la demande, se fait
dans l’excès et la violence primaire, et la mise-en-sens du monde qui se fera
dans un temps second, sera porteuse de cet excès déversé sur l’infans, réalité
infiltrée dans le corps, signification aliénée inscrite dans les éprouvés eux-mêmes.
Cette “étrangeté d’un familier tour à tour trop proche et trop lointain” qui
figure la folie, semble être celle également du corps pour le Je.
Cette première filiation Je-Corps, est en partie le décalque de la relation que
la mère a établie avec le corps imaginé de l’infans pendant le temps de la grossesse;
elle recèle aussi du père, celui de l’enfant, celui de la mère. La surcondensation des projections et emprises fera de ce corps, un corps-enjeu : infans aux
prises dès l’arrivée avec des forces prêtes à le broyer dans des flux d’amour, et
le refoulement à l’œuvre dans la psyché des parents, ne le préserve pas toujours
de la rapacité dévoreuse et insatiable déversée sur lui.
Filiation marquée dès l’origine du sceau de la confusion des corps et des
langues, dont l’enfant portera le stigmate, si le débordement traumatique dont
la psyché maternelle peut être l’objet dans une reviviscence d’arrachement et
de mutilation lors de l’accouchement, vient envahir le territoire sensible et
perceptif de l’enfant qu’elle devait protéger et sustenter. C’est alors que ce corps
séparé sans consentement et sans qu’on sache ce qu’il emporte avec lui, peut
devenir un “corps perdu”, si proche et si lointain, se prêtant à concentrer en lui
des forces destructrices et à les détourner ainsi du corps maternel.
La séparation, vécue comme indue, peut être également niée dans un fantasme
de récupération par un tout-savoir agi sur le corps de l’infans. Pas de zone d’ombre,
la mère peut tout, sait tout, délivre l’enfant de ce qui l’atteint, animée d’un
fantasme de transparence qui tente de faire échec à l’inconnaissable de toute
réalité, et porte aussi le germe d’une possible persécution susceptible de s’intérioriser.
Ainsi P. Aulagnier situe dès l’origine une potentialité conflictuelle qui affectera la relation à la différence et l’altérité et qui s’exprimera fortement dans la
représentation psychique du corps, “dans la rencontre inaugurale entre le Je et
un espace corporel”, prédisposé dès lors à être le support charnel d’une réduplication de souffrance à tonalité persécutive, d’autant que la souffrance de l’enfant
viendra à son tour en alimenter le creuset.
Si l’on accepte cette forme de filiation, et son corollaire majeur qui sera
précisé plus loin, la potentialité persécutive, la Métamorphose peut être lue
comme son champ d’élection : filiation d’un corps à l’autre, de l’humain à la
vermine avec ses souvenirs humains, de la vermine aux humains qu’elle explore
dans tous leurs états et dérangements, filiation et translation ou transfert de
souffrance et persécution entre les quatre membres de cette famille et leurs
commensaux que l’on verra apparaître au fil du récit.
Grégoire Samsa s’éveille et perçoit sa condition nouvelle; ce n’est pas un
rêve, ce qui est certifié par l’environnement familier de sa chambre, “une vraie
chambre d’homme”, alors que lui-même est transformé en vermine; la seule
issue lui parait être de se rendormir, d’attendre que le sommeil lui fasse oublier
une réalité insupportable, ce qui a bien dû se produire un certain nombre de
fois auparavant.
Mais pour trouver le sommeil, il lui est nécessaire d’adopter une certaine
position propice à l’endormissement, et c’est là que la réalité nouvelle d’un
corps inconnu s’abat sur lui : certains mouvements ou postures demandent désormais de grands efforts et exigent un apprentissage de ce corps étrange qui lui
est échu, et des objets environnants, y compris les plus familiers, ceux dont la
jouissance lui était assurée. Ses tentatives pour se mettre sur le coté sont vaines,
il est sans cesse renvoyé à la position de départ, dans un balancement dont la
répétition évoque la parodie cruelle d’un bercement fou ou pitoyable, oscillations non maîtrisées d’un corps incommode, encombrant, malmené, impuissant à trouver le repos.
Dans le clair-obscur de ce réveil pas comme les autres, on entre dans la
Métamorphose, guidé par Grégoire lui-même, tâtonnant à la découverte de ce
corps hermétique, de l’espace environnant, recherchant et redoutant le regard
familial. L’étrangeté repose en partie sur l’absence de doute quant à la réalité
et la violence de la métamorphose, assortie de cette négociation prudente, soumise
mais lucide qui s’engage pour Grégoire. Sa mesure contraste avec l’agitation,
la fureur et le désordre qui saisissent sa famille. Objets renversés, café qui se
répand, tâches, cris et frayeur, mère tombée à terre, son visage “introuvable”,
alors que Grégoire s’efforce de s’adapter et de faciliter leur adaptation, c’est-à-dire de les protéger de lui-même.
Discordance entre ce corps malhabile, déployant des efforts considérables
pour avancer, se dresser, se déplacer, et l’agilité psychique préservée de Grégoire
qui tente de s’accrocher véritablement, comme il le fera plus tard à l’égal des
insectes sur les murs, à des modes de pensée, de raisonnement, de spéculation,
appartenant à son état antérieur humain.
En fait Grégoire devra laisser émerger les sensations que lui donne le contact
de son corps, la répartition des zones dures, tendres, visqueuses, tout cet ensemble
incongru qui définit son nouvel espace corporel. Les éprouvés familiers de faim,
de sommeil, de souffrance ou de plaisir sont bien là mais auront une autre traduction et répondront à d’autres objets de satisfaction, qu’il découvrira avec stupéfaction. Il devra reconsidérer l’approche sensible des choses qui peuvent blesser,
heurter, et notamment il lui faudra trouver et se ménager des postures qui facilitent une respiration devenue désormais laborieuse, incertaine.
Corps imaginé, corps parlé, corps apprivoisé par Grégoire, avec résignation et douceur, comme pourrait le faire une mère envers un enfant déficient.
Mais ce qui attire dans ce huis-clos, c’est peut-être le désir d’y être en tiers, de
briser la solitude et la détresse d’un corps que personne ne veut seulement voir,
et qui n’est aimé, supporté, entouré par personne. Où est la mère ? Elle est évanouie,
son “visage est introuvable”.
Introuvable, Grégoire devra apprendre à le devenir pour sa mère, en se dissimulant adroitement dans les plis retombant d’un drap; en fait il simulera sa
propre absence, sa disparition, pour que sa vue n’offense pas sa mère.
Ainsi, le regard maternel se situe à deux des trois places que toute figure
féminine peut occuper, comme le rappelle Freud : le regard enveloppant, contenant, porteur de la mère devient regard qui dévoile, vrille, auquel il faut échapper,
jusqu’à ce qu’il devienne regard qui efface, ensevelit, regard linceul. Grégoire
Samsa le monstrueux est donc un corps ignoré, intouché, un corps d’enfant
sans mère.
Pour P. Aulagnier, “La relation que tout sujet entretient avec son propre
corps… avec le représentant psychique qu’il s’en forge est marquée à tout jamais
d’une dimension conflictuelle”. Ce qui le prédispose à devenir un objet-enjeu,
à deux niveaux :
- d’une part entre le Je qui habite le corps et un autre Je par lui investi, dans
la mesure où tout plaisir, toute souffrance, dans leur éprouvé comme dans leur
intentionnalité, attribuée ou subie, ont le corps pour territoire et pour médiateur.
- d’autre part, et secondairement, le Je pourra faire de son corps un moyen
pour narguer une puissance mortifère, il pourra s’en servir dans le risque et
l’épreuve pour lancer un défi, y compris à Eros en déjouant son emprise et sa
séduction, en lui offrant un champ de ruines aux dépens du corps.
Piera saisit la trace première d’une filiation persécutive s’inscrivant dans le
terrain d’élection qu’est l’espace corporel, trace où l’on retrouve l’ombre parlée
faite chair, empreinte d’une origine, d’une conception, d’une gestation, d’une
filiation. Elle nous propose là une quintessence de l’aliénation fondamentale,
dont elle poussera la logique jusqu’à l’extrême, le choix de tout détruire comme
seule possibilité de se défaire de l’insupportable, quand la conflictualité n’est
plus seulement latente mais vient investir le corps comme objet destructible
pour anéantir son pouvoir d’objet destructeur.
“Objet-enjeu pour une partie de roulette russe”, est-il précisé, jeu où le hasard
et la mort cheminent de concert, sans se contrarier ni s’éviter, mort recherchée
sur un mode ludique comme un défi donnant l’assurance d’un droit à la vie
reconnu, réaffirmé, ou encore sur un mode propitiatoire comme triomphe et
seconde naissance pouvant avoir valeur d’un fantasme d’auto-engendrement,
quand le coup tiré n’a pas été mortel.
Corps enjeu, mais aussi corps projectile, dont la souffrance, la maladie, la
difformité peuvent être lancées au visage de l’autre comme miroir de sa destructivité. Corps réclamé par deux qui s’en servent, se le disputent âprement, l’un
faisant, l’autre étant, jusqu’à ce que le Je le revendique pour son usage personnel
de toute-puissance exercée sur ce territoire à sa merci.
Précisément, le corps encombrant de Grégoire, porté par ses pattes grêles,
est souvent entre deux portes, entre deux pièces de la maison, sa chambre, son
repaire, son abri de monstruosité, et les lieux communs de la famille. Lieux
communs de discussion, repas, lecture ou échange de nouvelles quotidiennes
diverses, et lieux communs d’une vie qu’on imagine toute de convention, d’humilité et d’habitudes, renversée et retournée à la sauvagerie intérieure jusque là
compensée et camouflée, et dont l’animalité de Grégoire représente bien la face
cachée, mais aussi l’aboutissement. Duplicité des lieux et territoires, duplicité
de la filiation dont l’emprise aliénante est coextensive à sa valence narcissique
trophique.
Grégoire Samsa doit prendre connaissance de cet habitat nouveau avec douceur
et humilité : règles nouvelles de mobilité et de confort, de goûts et dégoûts.
Ainsi le lait tant prisé “avant”, devient imbuvable, alors que les rognures et
autres rebuts deviennent des mets délicieux et recherchés, ce que Grete sa sœur,
saura deviner et lui fournir, en même temps que la solitude et la discrétion nécessaires à cette consommation qui ne peut plus se faire sous la lampe et à la table
familiales. Tandis que sa mère, petite femme étouffée d’asthme ou de frayeur,
ne sera qu’une face d’absence et de silence.
Le vu et l’entendu alternent dans leur fonction d’identification, de reconnaissance et d’échange : la voix, reconnaissable ou non, la vue, permise ou évitée,
avec la lancinante incertitude sur l’identité des perceptions de chacun. Comment
trouver langue commune, dans la sensorialité comme dans les mots ?
La métamorphose de Grégoire est-elle la forme projetée de ses propres
fantasmes, ou l’effectuation fantasmagorique et l’incarnation du corps imaginé
issu de la mère ?
On assiste à la défection partagée de l’assomption jubilatoire, le miroir familial
ne renvoie que la face d’aliénation du paraître et le regard ne contemple que la
caricature d’une forme à nulle autre pareille, non reconnaissable et pourtant identifiable : chassé-croisé troublant qui n’est pas sans évoquer les tâtonnements aveugles
de palpes animales, recueillant des vibrations imperceptibles, comme si le
consensus langagier s’était défait, désarrimé des références habituelles.
On sait combien la voix tient une place privilégiée d’objet possiblement
persécuteur. Or, dans le cours de sa négociation interne, de son dialogue avec
lui-même pour appréhender ce passage d’un corps à l’autre, d’un statut à l’autre,
Grégoire se retient de tousser, “craignant que sa toux ne sonnât comme celle
d’un homme !”. Inadéquation de la voix et de la forme, écroulement des certitudes les plus intimes, les liens entre perception et représentation sont minés.
Grégoire, dans l’effarement de la découverte de son corps monstrueux, en
vint à penser que s’il les effrayait, c’était rassurant, il cessait d’être responsable
de ses manquements divers à l’ordre établi, et notamment à sa ponctualité dans
le travail, puisque comme le dit le père en guise d’excuse au gérant venu voir
le pourquoi de l’absence de Grégoire, “dans sa vie, il n’est rien en dehors de
son travail, il n’a que ça dans la tête, excepté ses babioles avec la scie à découper”.
Infirmité bêtifiante du discours parental qui se veut normalisant et rassurant,
et dont la banalité vient amplifier la difformité du fils et lui donner un socle,
une filiation en somme.
Mais cette frayeur qu’il suscite, la réalité ainsi assénée de sa monstruosité,
est aussi la voie de la paix et d’une innocence retrouvée ou simplement conquise
envers les siens et envers lui-même, comme l’issue imprévue à l’aliénation que
lui octroie la violence de la différence.
Il attend cependant ardemment que ses parents lui viennent en aide, et il
déploie des efforts que l’on n’ose dire surhumains pour sortir de sa chambre et
aller vers eux, mais l’ampleur du désastre lui sera révélée par l’effroi de la mère
et la haine du père.
Renonçant enfin aux postures humaines, il trouve un peu de bien-être au
ras du sol, et il découvre qu’il peut utiliser cette substance collante qu’il produit
pour se promener au plafond et trouver ainsi un certain plaisir : “la respiration
devenait plus libre, un léger mouvement d’oscillation vous traversait le corps,
et dans l’état d’euphorie qui saisissait là-haut Grégoire, il lui arrivait de lâcher
le plafond et de s’aplatir sur le sol.”
Au fur et à mesure que Grégoire entre dans la peau de la vermine, en explore
les gestes, postures et habitudes, on voit le père se redresser, s’habiller de façon
grandiloquente et servile d’une livrée rutilante, porter beau et se dresser en
majesté, il rajeunit même. Comme si on assistait à une incarnation de la filiation où, impitoyablement, l’un vit et croît aux dépens de l’autre : le fils, devenu
adulte, nourrissait la famille par son travail, puis la métamorphose a cet effet
que le malheur du fils profite au père que l’on voit ragaillardi, tonitruant et
grotesque. C’est d’ailleurs lui qui est le plus violent dans son rejet de Grégoire
qu’il repousse dans sa chambre-tanière, sous une volée de pommes projectiles
dont l’une viendra se ficher dans sa carapace, actualisant une séparation radicale
entre leurs deux mondes.
Les femmes paraissent être moins hostiles, plus en empathie, cherchant à
deviner et interpréter ses besoins nouveaux. Elles partagent avec Grégoire les
sensations d’étouffement que lui donne sa respiration laborieuse : la mère a de
l’asthme, la sœur suffoque quand elle entre dans la chambre et doit ouvrir la
fenêtre aussitôt. Pour faciliter ses allées et venues, sa sœur entreprend d’ôter
les meubles de sa chambre, ce que Grégoire vit d’abord comme une initiative
qui va lui donner de l’espace et une mobilité accrue. Puis vient le moment pathétique où le départ de ses objets familiers constitue un arrachement de sa vie,
une mutilation de sa mémoire, et le vide devient oppressant quand lui est retirée
“la bonne influence de ses meubles”, et notamment sa fameuse scie qui était
son seul agrément et délassement. Eloignement matérialisé de ce qui constituait son humanité, son inscription dans cette famille là, son droit de jouissance
du patrimoine commun : “Avait-il vraiment envie de laisser transformer cette
pièce chaude, confortablement garnie de meubles de famille, en une caverne
où il paierait d’un oubli rapide et complet de son humanité passée le droit de
batifoler sur les murs ?”
M. Blanchot écrira à propos de la Métamorphose qu’elle “entraîne le lecteur
dans une giration où espoir et détresse se répondent sans fin.”
L’objet persécuteur parait, chez Kafka, inassignable. Les parents de Grégoire,
quoique dénudés et apparaissant avec leur crudité laide, mesquine, méchante,
sont pris dans un destin qui les dépasse et qui leur reste fermé, hostile, incompréhensible.
On sait les rapports difficiles et douloureux entre Kafka et son père. Ainsi,
sollicité de lire un texte, le père a ce mot terrible : “le fatras habituel”.
Plus encore que le père lui-même, l’objet persécuteur pourrait être la vie
même et le moment indéterminable et irreprésentable de son début : ”ma vie
est l’hésitation devant la naissance”, écrit Kafka en Janvier 22, et dans cet extrait
de lettre à Felice Bauer, il dit son horreur de l’origine dans sa réalité corporelle : “… la vue du lit conjugal de mes parents, des draps qui ont servi, des
chemises de nuit soigneusement étendues, peut m’exaspérer jusqu’à la nausée,
peut me retourner le dedans du corps; comme si je n’étais pas définitivement
né, comme si je sortais toujours de cette vie étouffée pour venir au monde dans
cette chambre étouffante, comme s’il me fallait sans cesse aller y chercher confirmation de ma vie, comme si j’étais, sinon complètement du moins en partie,
lié de façon indissociable à ces choses odieuses…”. ( Journal, 18 oct. 16)
La constitution d’un objet persécuteur, intérieur ou extérieur, peut apparaître
comme une mesure de sauvegarde qui va permettre de contribuer à détourner
la violence et à “innocenter” le sujet, terme important dans la conception de P.
Aulagnier. Défense, protection, sauvegarde dont les effets secondaires et adjacents,
s’avéreront pernicieux et dévastateurs, au-delà même du fait que l’équilibre
précaire ainsi maintenu se défera à son tour.
Nous avons déjà esquissé plus haut la dimension persécutive portée par le
corps. Dans sa réflexion, P. Aulagnier nous propose deux définitions :
- la potentialité persécutive serait présente à l’état latent dans tout objet qui
se trouve être condition de vie pour le Je,
- la relation persécutive peut s’instaurer quand le Je attribue à un objet un
pouvoir ou un vouloir de mort le concernant, alors même qu’il sait que le lien
qui les unit est vital pour lui.
Quintessence d’injonction ou plutôt d’expérience paradoxale, constante dans
la psychose, mais qui peut se rencontrer plus généralement, ce qui conduit Piera
à poser la question de savoir pourquoi “les premières représentations que le Je
se forge de sa relation à son propre espace corporel portent en elles cette potentialité persécutive qui risquent de transformer le corps propre en persécuteur”?
La réponse lui semble se situer dans deux attributs fondamentaux de l’espace
corporel, qu’elle étudiera successivement :
- le caractère mortel du corps qu’elle situe en premier :
Scandale pour le Je que la découverte de “l’autonomie de ce pouvoir de
souffrance et ce verdict de mort présents dans le corps”, qui impose au Je l’injonction paradoxale définissant la relation persécutive, à savoir “être obligé d’investir
et de protéger un lieu et un objet qui sont conjointement condition de vie et
cause de mort.” La projection du risque mortel sur une causalité externe devient
une nécessité pour “innocenter” le corps, que la causalité invoquée soit délirante
ou non.
Verdict, diktat, innocence ou culpabilité, le ton est celui d’un procès dont
l’instruction comprendra un subterfuge : faire occuper au corps du délit ou au
corps délictueux, la position de victime pour le faire échapper à celle de bourreau.
Le Je a besoin de penser son corps innocent — objet d’un “verdict de non-culpabilité”— pour l’aimer et en prendre soin, comme la mère a besoin de penser
son enfant merveilleux, conforme à ses rêves, pour l’aimer. Mais elle a aussi
besoin de penser que ce corps d’enfant ne révèle rien de laid, sale, illicite ou
inquiétant, émanant de l’intérieur de son corps dont il est issu. Tressages narcissiques de vie et de mort, du lien et du rejet, à l’avantage parfois de Thanatos :
innocence alors réclamée pour le corps accusé d’être mortel plus encore que
sexuel. Son emprise ainsi dévoilée fait de la mort un protagoniste à part entière,
défiant le sujet dans son propre corps. Mais, en revanche, se trouverait en partie
déjouée l’omnipotence de la mère en puissance d’enfant. Omnipotence transmise comme don d’amour et partage narcissique de prérogatives convoitées,
excluant souvent le père, elle contribue à pérenniser une violence aliénante,
comme l’exprime ce glissement de sens et confusion dans les paroles de Mr B.
à propos de sa mère qui peut être quelqu’un d’aimant ou dément. Certes !
Cette aspiration à “l’innocence” reparaît dans ces angoisses si souvent entendues dans les cures : “La maladie sommeille comme un ennemi interne, un poison
intérieur, j’ai peur d’abîmer mon corps.” Ces craintes n’expriment pas seulement l’éventualité redoutée de la maladie et de la mort, mais aussi l’effroi et
l’angoisse d’un mésusage de son corps, d’une malveillance inconsidérée dont
on serait fautif. Responsable et coupable sans circonstances atténuantes, la
sentence prononcée ne peut être que la mort : le corps sera le lieu de l’exécution, il sera également le bourreau et la victime, dans une réfraction à l’infini
de cette union d’amour et de mort. Quand une causalité fantasmatique n’est
plus là pour assurer une érotisation de la souffrance, alors l’appel au persécuteur parait une issue offerte, l’esquive vers un autre combat, maîtrise illusoire
qui troque un enfermement contre un autre, comme la demande d’une autre
barre de trapèze.
Le deuxième caractère propre à la chose corporelle, souligné par P. Aulagnier,
est constitué par :
- le pouvoir érogène du corps qui, après la chute hors de l’immortalité, crime
contre le narcissisme, est également susceptible d’alimenter une relation persécutive.
Cet espace corporel hors-Je, permet de conjuguer le verbe avoir dans la
découverte de la possibilité de se donner et de donner à l’autre du plaisir, et le
verbe être dans l’investissement dont il est l’objet et qui sous-tend les premiers
repères identificatoires ou narcissiques, puisqu’il est clair pour P. Aulagnier,
que libido narcissique et identificatoire ne sont pas distinctes.
Sont ainsi associés “plaisir érogène ou sexuel et plaisir narcissique ou identificatoire”, ce qui vient ancrer encore plus fortement cette problématique Jecorps dans la relation dominante et déterminante à la mère, dépositaire de ce “
non-spécularisable” de l’image, c’est-à-dire de l’en-plus narcissique que son
regard peut conférer à l’image de l’enfant. Mère dépositaire au mieux, mère
receleuse et captatrice au pire. Son regard se détourne de ce qu’il voit pour
rester en contemplation de l’image intériorisée, celle qui est toujours docile et
conforme.
C’est cependant par l’épreuve de la souffrance, ce “schème matriciel”, que
sera révélée au Je le fait que son corps a son propre destin, que l’écart est aussi
irréductible que le lien demeure étroit, et qu’il s’agit là d’un paradoxe inhérent
à la vie. L’expérience de la souffrance établit l’indice d’objet réel dont le corps
sera désormais affecté, non réductible à un pur être psychique. Sortie de la complétude imaginaire dans et par la souffrance qui apparaît à la fois comme une ellipse
et un confluent des flux identificatoires : là viendra s’ancrer cet engagement essentiel avec la réalité qui fonde la dynamique du vivant en désarmant la toute puissance
pour intégrer la limite, passage fondateur de la séparation et de la vie.
On ne peut mieux exprimer ce que pourra représenter l’épreuve de la castration dont P. Aulagnier nous donne là un engramme premier, et l’on comprend
que pour elle l’angoisse de castration soit un analogon de l’angoisse de mort
et non l’inverse.
Mais il arrive que les besoins du corps et leur exigence de satisfaction excédent
le désir de vie du Je, et là encore se profile un affrontement entre Je et cet autre
qui va ouvrir la porte aux visées de Thanatos : si le corps ne peut mobiliser le
Je pour ses propres visées de vie et d’amour, ce sont les forces silencieuses de
repli, le désir de non-désir, qui gagneront la partie.
Il a été fait allusion plus haut au sentiment de “décorporéisation”, vécu d’étrangeté atteignant et emportant le plus familier. Sous l’impact d’une intention
meurtrière venant de l’autre, se détisse la toile des représentations que le Je
s’est forgées de son espace corporel, laissant apparaître la trame relâchée d’un
lien qui semble d’ordinaire indissociable. Le corps est “le représentant métonymique de la réalité.… c’est-à-dire d’un hors-Je qui échappe aux diktats de son
désir”.
Idée forte qui vient faire du corps, ce lieu même de la singularité la plus
intime et de l’alliance vitale, un territoire disputé, et dès lors une arme toujours
prête à se retourner comme un boomerang contre le sujet. Des négociations
complexes président au “travail de métabolisation-représentation” exigé par la
rencontre du vivant avec le monde extérieur, mais également par l’activité
psychique elle-même qui vient se sustenter au corps, mais se trouve aussi tentée
d’annuler dans un mouvement de haine et de destructivité cet ailleurs qu’elle
ne peut toujours maîtriser.
Corps soumis également à la force et la violence de cette ombre parlée par
la mère ou “ombre portée sur le corps de l’enfant par son propre discours, devenant
l’ombre parlante d’un soliloque à deux voix que se tient la mère.” Première
rencontre où l’enfant ne serait que l’écho assourdi du discours maternel, de sa
rêverie au mieux, dont l’enfant devra éclore sans effraction trop douloureuse
et surtout trop coûteuse pour son corps.
Sur le plan clinique la schize est là dès l’origine, et la potentialité psycho-tique est un avatar du développement de tout infans cherchant sa voie jusqu’à
l’adulte qu’il pourra devenir, un avatar, rien de plus, rien de moins. Là aussi P.
Aulagnier s’engage dans un effacement des limites et des certitudes confortables.
Comment ne pas associer cette vision du lien irréductiblement mêlé d’amour
et de haine qui unit à la vie à la mort, cette gémellité contrariée plus encore que
dualité corps psyché, aux douloureuses négociations de Grégoire Samsa pour
apprivoiser ce corps de vermine dans lequel il se retrouve enfermé, alors même
que sa pensée reste assez humaine pour lui en faire évaluer la déchéance, que
sa mémoire reste assez vive pour lui rappeler ses privilèges perdus, que sa sensibilité reste malgré les avatars, assez aiguë pour lui faire éprouver douleur et
inconfort ou apaisement.
“Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous
chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Si vous nous empoisonnez, est-ce
que nous ne mourons pas ?” La complainte de Shylock est celle de tous les
exclus, bannis, exilés, au sens propre ou figuré, que la persécution soit inscrite
dans la réalité ou dans l’interminable lutte avec les démons intérieurs.
Que le corps ait une vie et une mort qui ne répondent pas forcément au désir
du Je est un fait pouvant être récusé, ou bien accepté mais perçu comme l’expression d’une alliance difficile et précaire dans son indissociabilité même. Ce que
P. Aulagnier nous propose c’est d’envisager l’envers du miroir, d’interroger ce
“fond représentatif”, témoin de l’association énigmatique entre corps et psyché.
Cet affrontement quasi facial du corps et du Je qu’elle évoque, nous invite à
rompre les amarres, à aller chercher au-delà du lien familier et de l’entente
tacite, pour retrouver la conflictualité et l’opposition monde intérieur-monde
extérieur, amour et haine, érigées dans le corps, héritier ambivalent de ce “corps
imaginé” et de tous les gestes, paroles, affects qui l’ont assailli. Tous ces éléments
tissent dans le corps une trame et une chaîne à la fois sienne et autre, irréductiblement et nécessairement : tout sujet porte ainsi en lui le prix de son inscription dans une généalogie humaine.
“J’ai besoin d’éprouver que je peux survivre à quelque chose, ou aux autres.”
Maurice est un homme en proie au doute quant à son aptitude à vivre, et se
considère plutôt en survie. La légende maternelle fait de sa venue au monde
un moment indécidable, pendant lequel, à moitié étouffé, il serait resté entre la
vie et la mort. Le tunnel qui hante ses rêves, figure bien le manque de souffle
de ces premiers instants, mais il est aussi la représentation matérialisée du huisclos forgé par le discours maternel, devenu huis-clos dans lequel il s’enferme
et s’abrite, incertain d’avoir le souffle nécessaire pour émerger et vivre à l’air
libre.
Grégoire Samsa parvient à habiter le volume de sa chambre, plafond compris,
il a désormais accès à la hauteur et peut se jouer de la pesanteur. Pendant un
temps, lui est ouverte une issue au monde extérieur grâce à la fenêtre, dans
l’embrasure de laquelle il aime bien s’installer, et sa sœur comprenant son plaisir,
fera en sorte qu’il puisse en profiter commodément. Mais la métamorphose
conjointe du père, fringant et entreprenant pendant que son fils s’enfonce dans
l’animalité, s’inverse progressivement et on le voit se dégrader tout comme la
maison dont les ressources diminuent. Il faudra se résoudre à prendre des locataires
pour retrouver quelque revenu : ils occuperont l’espace, délogeant la famille,
reléguée à la cuisine quand les étrangers prendront la place des familiers du
logis.
La chambre de Grégoire devient le lieu de rebut de la maison, il y est exilé,
banni, et l’usage même de la fenêtre lui est refusé par sa sœur devenue hostile.
Ses parents connaissent en fait la même mise à l’écart de leur propre lieu de
vie et d’intimité du fait de la présence envahissante des locataires, rejoignant
ainsi leur fils, contre leur gré dans l’exclusion et la séparation. Mais dans cette
déchéance, Grégoire s’aperçoit qu’il n’a plus peur de gêner, de déranger; il
peut rester dans la saleté, et reprend même une certaine assurance, jusqu’à ce
que, Grete, sa sœur qui lui tient lieu de mère, devienne sa geôlière en l’enfermant dans sa chambre-caverne, bloquant toutes les issues, rompant le lien affectif
ténu qui perdurait encore, lui coupant de fait l’accès à la nourriture qui maintient
le corps en vie, lui ôtant également “la faim de ces choses-là” qui donne au
corps le goût de la vie.
La souffrance n’est plus érotisable, dit P. Aulagnier, ce qui apparaît pour Grégoire
au cours d’une tentative pathétique de retrouver une place, celle que son amour
partagé de la musique lui donnait auprès de sa sœur : “N’était-il donc qu’une
bête ? Cette musique l’émouvait tant. Il avait l’impression qu’une voie s’ouvrait
à lui vers la nourriture inconnue qu’il désirait si ardemment.” Mais comment
atteindre à cette nourriture inconnue dont l’accès et le partage font le prix de la
vie ? Problématique que l’on retrouvera poussée à l’extrême, quand l’Artiste du
jeûne, avoue avant de s’éteindre, que son jeûne acharné n’avait d’autre raison
que l’impossibilité de trouver cette nourriture qu’il aurait tant aimée.
Où l’on voit l’aliment ouvrir au désir, la faim à un inassouvissable.
Grégoire Samsa, plus que tout autre est rivé à ce corps qu’il faut nourrir et
protéger, assumer et si possible aimer. Au cœur de cet antagonisme et tenaillé
par la faim, il ira vers la musique, la sienne trouvée ou retrouvée, allée avec
celle de l’autre, un souffle d’éternité.
Il a alors cette idée d’attirer sa sœur tant aimée dans sa chambre pour lui
témoigner son admiration, partager cette connivence. Ainsi sa forme hideuse
trouverait une finalité, “il repousserait les agresseurs de son souffle rauque.”
Mais Grete à son tour, ne veut plus de lui, et se précipite pour l’enfermer.
Un pas est franchi sans retour : Grégoire perd les siens qui le refusent violemment, pire l’abandonnent. Il accède à un espace de solitude et de ce fait à un
bien-être relatif, chute des tensions et contradictions, qui lui permet de ne plus
éprouver aussi douloureusement ses blessures, et même la vieille pomme pourrie
incrustée dans son dos cesse de le faire souffrir.
La douleur physique relache son étau, et la douleur morale encore contenue,
s’abat sur lui, quand le verdict tombe : leur désinvestissement devient le sien,
et il accueille leur voeu de mort comme seul trait d’union survivant à leur communauté de jadis, en somme il donne son assentiment à une filiation qui apporte
la mort après avoir, en un autre temps apporté la vie.
C’est ainsi souligne P. Aulagnier, que le Je pourra décider de sortir de l’aliénation, devenir à son tour maître du jeu, en mettant son propre corps à mort,
dans une union désespérée mais restant sous le signe d’Eros, entre les forces
de vie et de mort dont il se revendique l’héritier et le démiurge, pour une fois.
Préserver sa mère, maintenir la cohésion familiale, les soigner, les restaurer :
c’est là que Grégoire va puiser la détermination du renoncement et du sacrifice qui sont attendus de lui. Le corps prison n’est plus corps à apprivoiser, il
est devenu corps à détruire après que le tribunal familial ait prononcé sa condamnation. Alors seulement, Grégoire abandonne le parti de la vie, et cette mort
qu’il offre à sa famille parait la seule possibilité de rester encore inscrit et présent
parmi eux.
Miné par l’amenuisement de nourritures, celles qu’on ne lui donnait plus
ou qu’il se refusait à prendre, mais surtout celles qu’il attendait en vain, son
corps se dessèche dans une sorte d’extinction pulsionnelle et, après le dernier
soupir, la bonne pourra le balayer sans difficulté, ses proches n’auront même
pas ce dernier contact avec lui.
“Qu’il dût partir il le savait… il resta dans cet état de méditation paisible et
vide… puis sa tête s’affaissa malgré lui et son dernier souffle sortit faiblement
de ses narines.”
La filiation persécutive est une mise en scène et en acte d’une logique du
désastre avec ses renversements les plus profonds et bouleversants : elle connaît
un premier mouvement ascendant, émanant de l’enfant intrus et persécuteur,
puis le mouvement s’inverse et devient descendant, arme meurtrière dirigée à
l’encontre de l’enfant, jusqu’à ce que l’enfant la prenne des mains parentales
pour les en décharger et la retourner contre lui.
Dans le corps de vermine de Grégoire Samsa se concentrent et s’actualisent les projections mortifères à l’œuvre au sein de la famille jusqu’à ce que,
attaqué, rongé de l’intérieur, il devienne “tout plat et sec”.
C’est la sœur de Grégoire, Grete — mêmes initiales —, son double féminin,
qui sortira gagnante de l’aventure : elle est devenue “une belle jeune fille aux
formes pleines”, et dans la lumière chaude et ensoleillée de la promenade hors
les murs de la maison d’où Grégoire a été définitivement balayé, elle pourra
“étirer son jeune corps”.
Pour M. Blanchot, cette fin est le plus insupportable, le plus effrayant de
l’histoire, comme un espoir renouvelé sur le champ du désespoir, comme la
marque de l’impossibilité de trouver le repos dans ce cycle insistant, persistant
et persécuteur de la vie.
On sait que Kafka n’était pas satisfait de la Métamorphose dont il dit dans
son Journal qu’il la trouve “imparfaite presque jusqu’au fond et la fin illisible”.
Mais on peut considérer que ce récit, ou du moins son thème, connaîtra des
avatars : la métamorphose, le double, la révélation à soi-même et à l’autre de
la déreliction, paraissent des thèmes récurrents.
On peut lire ainsi le récit qu’il fait dans son Journal, en Janvier 12, de la
tentative d’acquisition d’un smoking sous l’égide de sa mère. Les vêtements
de soirée qu’on lui propose prennent des allures fantastiques de double persécuteur en regard de celui qu’il recherche et qui apparaît bien sûr introuvable,
jusqu’à ce que le smoking de ses rêves figure à son tour un persécuteur intériorisé, aux exigences tout aussi cruelles.
En Janvier 15, un court récit le montre traversé d’une grande épée, fichée
dans son dos “entre cuir et chair”, et ainsi découvert par ses amis effrayés.
Mais surtout, il reprendra le thème de la Métamorphose en 19, en l’inversant dans un récit intitulé “Compte rendu pour une Académie”.
Encagé et mis dans la cale d’un bateau pour rejoindre un zoo, un singe a
l’idée lumineuse d’échapper à son sort captif, en cessant tout bonnement d’être
un singe. Récit sarcastique qui évoque les rites initiatiques grotesques par lesquels
il sera introduit et accueilli dans le cercle des hommes : “je n’étais pas séduit
par l’idée d’imiter les humains; je les imitais parce que je cherchais une issue.”
Il commence par être plus singe que nature, “singeant” toutes les attitudes,
mimiques, et autres gestes que l’on attend d’un singe, jusqu’à fasciner ses geôliers
persécuteurs humains et pouvoir leur ravir à leur insu, leurs pitoyables secrets
et codes sociaux d’appartenance et reconnaissance, pour enfin être à leur image,
seule échappatoire envisageable. Fondu dans la masse, égaré dans le brouillard,
le singe devra choisir entre les deux termes qui s’offrent à lui, le jardin zoologique ou le spectacle de variétés. “Essaie de toutes tes forces d’aller aux variétés;
l’issue est là. On apprend quand on veut s’en sortir, on apprend sans états d’âme.
On se tient soi-même à l’œil, cravache à la main; on se fustige la chair au
moindre recul.”.
La recherche de la liberté n’est que duperie et l’esquive, cette façon de “foncer
dans le brouillard” parait être la seule issue envisageable. De plus, entre homme
et singe, qui peut désigner le reflet, le vrai ou le faux, ce qui précède et ce qui
suit, ou comment se fait la filiation ?
Toute l’œuvre de P. Aulagnier est centrée sur la recherche d’une voie d’accès
à la souffrance psychique, notamment dans ces excès dont témoignent le conflit
psychotique et la solution délirante. Une réflexion sur l’aliénation charpente
sa réflexion et lui donne une dimension et une portée désormais inscrites dans
la pratique analytique, d’autant que c’est dans la clinique essentiellement, que
P. Aulagnier a puisé ses sources et investissements.
Mais l’on voit aussi le lien — ou la filiation ? — de cette œuvre avec les
formes imaginaires les plus puissantes données à la violence ordinaire, violence
blanche, apparemment non sanglante, avec laquelle on croit pouvoir pactiser
et qui répand sa corrosion avec la complicité aveugle de chacun. Violence et
souffrance, constituant parfois un lien identitaire, affectent ceux qui n’en finissent pas de disputer leur corps à des imagos voraces et sauvages dont la filiation s’affirme dans l’empreinte despotique qu’elle inflige au corps à défaut d’autre
territoire.
Violence emprisonnée dans le corps-réceptacle, devenant prison à son tour,
puis instrument d’une mort revendiquée comme ultime preuve de prise de possession d’un territoire intime et étranger, ou comme libération obtenue seulement
dans le mouvement d’auto-destruction. On pense certes aux mutilations et marques
sacrificielles que certains psychotiques s’infligent dans la douleur et le défi, mais
également à toutes les formes d’attentats au corps, qui, malgré des expressions
plus masquées, n’en témoignent pas moins de filiations intra et inter~subjectives, dont les effets pernicieux s’inscrivent dans le corps quand le territoire
psychique et la fantasmatique s’avèrent impuissants à les élaborer et les contenir.
En terminant je voudrais citer deux extraits. Le premier est de Kafka, à la
date du 20 Juillet 16 dans son Journal: “Si je suis condamné, je ne suis pas
seulement condamné à mourir, je suis condamné à me défendre jusque dans la
mort.”
L’autre est de P. Aulagnier dans un texte intitulé “Condamné à investir”:
“… cette exigence d’investissement qui est le prix psychique dont nous payons
notre vie…”
·
CASTORIADIS-AULAGNIER P., La Violence de l’interprétation, coll. Le fil rouge. P U
F, Paris, 1975.
·
AULAGNIER P., “La filiation persécutive” in Un interprète en quête de sens, coll.
Psychanalyse. Ramsay, Paris, 1986.
·
AULAGNIER P., “Condamné à investir” in op. cité.
·
KAFKA F., La Métamorphose, Gallimard, Paris, 1963.
·
KAFKA F., ”Compte-rendu pour une Académie” in A la colonie disciplinaire et autres
récits, T. 2, Babel Actes Sud, 1998.
·
KAFKA F., ”Première souffrance” in op. cité.
·
KAFKA F., Journal, Grasset, Paris, 1954.
·
BLANCHOT M., De Kafka à Kafka, coll. Idées, Gallimard, Paris, 1981.