Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.291306258X
200 pages

p. 83 à 101
doi: en cours

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no 74 2001/1

2001 TOPIQUE

Grégoire Samsa et la Filiation persécutive

Cathie Silvestre 86 rue Georges Lardennois 75019 Paris
Piera Aulagnier a mené une longue réflexion sur la souffrance psychique, ses effets dévastateurs dont la psychose témoigne, et ses effets structurants puisqu’elle conjoint absolument épreuve de souffrance et épreuve de réalité. Sa théorisation fait occuper au corps une position centrale dont le concept de métabolisation témoigne. Le “fond représentatif”, expression de cette alliance énigmatique du corps et de la psyché, sera inlassablement interrogé pour nous permettre d’avoir accès à la pensée de l’impensable, traversée requise pour établir avec la psychose un lien qui ne soit pas de pure forme, mais aussi pour comprendre la plus proche névrose. La Filiation persécutive est un texte dans lequel elle envisage que le corps propre peut être requis, voire sommé d’occuper une place de persécuteur, pour épargner au Je un conflit dont il ne pourrait sortir indemne ou même vivant. Cette lutte pour la vie, celle du corps, celle de l’esprit, est abordée par P. Aulagnier avec fougue et détermination, nous offrant ainsi des outils de pensée précieux. La lecture conjuguée de ces textes et de Kafka fait apparaître une proximité troublante et insolite, passionnante si l’on se laisse guider vers les mondes intérieurs que ces auteurs nous offrent, chacun selon ses voies et moyens propres. Grégoire Samsa, le Singe de Compte rendu pour une Académie, l’Artiste de la faim, ou encore bien d’autres figures de l’imaginaire kafkaïen parlent d’une voix proche, familière dans son étrangeté, avec laquelle P. Aulagnier semble avoir noué un dialogue, peut-être sans le savoir ou le vouloir véritablement, ce qui n’est pas sans évoquer “la conformité profonde des conceptions” confortant le lien imaginaire de Freud à Schnitzler.Mots-clés : Filiation, Persécution, Souffrance, Espace corporel, Réalité, Étrange fami- lier. Piera Aulagnier has devoted a great part of her work to the notion of psychic suffering, the dreadful effects it can have on the individual, as psychosis shows, and the positive effects it can have when Aulagnier shows how the trials of suffering and the trials of reality go inseparably hand in hand. The body plays a central part in her theory and the concept of metabolisation is at its heart. The ‘representative basis’, an expression that shows the enigmatic alliance between the body and psyche, is constantly questioned, thus allowing us to gain access to thinking the unthinkable, a journey that is essential if we are to establish a link with psychosis that is not of a purely formal nature, but also allows us to gain an understanding of the neuroses closest to us. Persecutory Filiation is a text in which Aulagnier envisages that the body may be required or even summoned to play the role of persecutor, to spare the I from a conflict it could not survive intact or even emerge from alive. This fight for life, for the body, for the mind is addressed with both ardour and determination by Piera Aulagnier, thus providing us with tools for reflection that can often prove extremely precious. Reading these texts alongside texts by Kafka, reveals a strange and troubling closeness between these two authors which can prove fascinating, if we let ourselves be guided towards the inner worlds these authors hold up for us, each with their own specific ways and means. Gregor Samsa, the Hunger Artist, and many others from Kafka’s imagination speak to us with what seems to be a very familiar voice, a voice familiar through its very strangeness and with which Piera Aulagnier seems to have set up a dialogue, perhaps without even being aware of this or even without really desiring it, and this without overlooking the ‘profound conformity of all conceptions’which feeds the imaginary link that runs from Freud to Schnitzler.Keywords : Filiation, Persecution, Suffering, Bodily space, Reality, Strange fami- liarity.
Est-ce qu’ils (mes parents) me coucheront aussi dans la tombe, à l’issue d’une vie que leur sollicitude aura rendue heureuse ?
(F. Kafka, Journal, Mai 1914)
En 1980, Piera Aulagnier écrivait un texte relativement court, intitulé La Filiation persécutive.
Ce texte qui offre des idées fortes et neuves quant au rapport au corps, condense une réflexion qu’anime, à partir d’une pratique difficile, risquée, éloignée des certitudes, celle de la psychose notamment, le souci constant chez Piera, de se doter d’outils conceptuels permettant de penser la souffrance psychique. En écrivant pratique risquée, je l’entends faire une remarque qui lui était familière : risquée pour qui, demandait-elle ?, signifiant clairement que les risques pris par tout analyste qui s’implique dans les cures qu’il mène, ne doivent pas faire perdre de vue ceux encourus par les patients eux-mêmes.
Ce texte conjugue son expérience clinique des névroses avec leurs méandres pas toujours aussi éloignés qu’on le croit du versant psychotique, et ses avancées théoriques et pratiques dans le domaine de la psychose, chacune de ces sources venant enrichir l’autre.
En 1912, Franz Kafka, écrivait La métamorphose, un de ses premiers textes publiés. L’aventure étrange de Grégoire Samsa s’éveillant dans un corps de vermine est connue de tous, elle fait désormais partie de notre patrimoine fantasmatique, entée sur nos frayeurs les plus reculées et obscures, d’autant que la forme lisse, unie, du récit dessine un univers du quotidien le plus pragmatique et dévoile sa capacité à recéler l’horreur et l’abjection.
La lecture conjuguée des intuitions théoriques de P. Aulagnier et des déambulations haletantes de Grégoire Samsa, aux prises avec la métamorphose, donne le sentiment que chacun selon ses voies propres, a donné voix et corps à la violence et à l’aliénation qui déchirent tout sujet mais aussi le charpentent et l’habitent irrévocablement : entre rêve et cauchemar, l’imaginaire kafkaïen contribue à déployer certains aspects de la réflexion de P. Aulagnier, qui, à son tour prolonge les sonorités lointaines et bouleversantes de la nouvelle de Kafka.
P. Aulagnier s’est attachée à formuler la dialectique entre la violence héritée installant son emprise dans la vie de tout sujet, et sa métabolisation possible ou non, cette alternative contribuant à façonner ce que chacun reçoit et perçoit comme un destin qui aurait cette particularité que le bruit viendrait non pas d’Eros, mais des forces de violence et de destruction. La part d’Eros serait alors de tempérer la haine, de contenir la destructivité en maintenant un investissement de vie, d’établir des liens non bruyants, non expansifs, sorte de veilleuse parcimonieuse faite pour durer et endurer, plus que pour briller.
Pour elle, la souffrance est ce “schème matriciel” qui va donner accès à la réalité. On est loin d’une valeur rédemptrice, la souffrance est une charpente, un appui, un étayage : “la souffrance est conjointement une nécessité et un risque, non pas en fonction de je ne sais quel pouvoir purificateur mais parce qu’elle est la seule à obliger la psyché à prendre en considération le concept de différence, à commencer par celle qui sépare la réalité du fantasme.” … ou encore : “épreuve de souffrance et épreuve de réalité, en une première phase de l’activité psychique sont co-naissantes.”
La réalité est donc une épreuve plus encore qu’un principe, et son nouage serré à l’épreuve de la souffrance, contribue à déployer la polysémie du terme épreuve et à laisser apparaître la complexité des fils ainsi tissés : l’éprouvé avec sa gamme de sensations et sentiments et la connotation corporelle, le jugement d’attribution et d’existence, la résistance comme refus mais aussi solidité et courage, l’adversité comme mise à l’épreuve des investissements et comme confrontation aux limites et faiblesses, l’ordalie et la réassurance qu’elle demande dans le défi lancé à une puissance supérieure. On l’aura compris, ainsi envisagée, la souffrance est un schibboleth.
Dans une lettre citée par M. Blanchot, Kafka dit combien l’activité d’écriture est pour lui “ce qu’il y a de plus important sur terre, comme peut l’être son délire pour celui qui est fou (s’il le perdait, il deviendrait “fou”) ou pour une femme sa grossesse.”
Dans son Journal, Kafka peut écrire à la première personne un texte dont on perçoit qu’il est de fiction et passer sans transition à une notation personnelle, intime; il efface la démarcation, allant puiser la vie dans la littérature, tout le reste s’étant “affreusement rabougri.”
Ecriture dans le registre du besoin autant que du désir, le corps n’est là que pour la rendre possible et s’y soumettre, pour en vivre éventuellement dans une tension constante d’exigence et de souffrance. L’écriture est au bout d’une montée sans fin ni repos : “Je flotte dans les hauteurs, ce n’est malheureusement pas la mort, ce sont les éternels tourments du trépas.” (6 août 14)
Longs tourments du trépas tels ceux que la machine à écrire la sentence dans La colonie disciplinaire, inscrit en lettres de sang sur le corps lui-même. Porté à l’incandescence d’une démence cruelle, ce fantasme n’est pas sans évoquer cette sorte de passion de l’information et de la métabolisation que la psyché impose à l’activité sensorielle d’un corps “informant” et alimentant l’activité psychique. La théorisation de P. Aulagnier porte une conception de l’être au monde, ainsi formulée : “Penser, investir, souffrir : les deux premiers verbes désignent les deux fonctions sans lesquelles le Je ne pourrait ni advenir, ni préserver sa place sur la scène psychique, le troisième, le prix qu’il devra payer pour ce faire.”
Dans de très nombreux textes de Kafka, on voit le corps être mis à mal, contraint d’affronter et de survivre à des conditions extrêmes, qui seules peuvent paraître investissables : paradoxe de l’investissement dont il faut expérimenter la limite pour la tendre exagérément, établissant ainsi avec le corps un pacte d’agression qui donne le prix de la vie et tient la mort en lisière dans le défi permanent qu’il lui lance.
“Première souffrance”, est un court texte, dans lequel un trapéziste ne peut vivre que perché sur son trapèze, en ayant des échanges mesurés et lointains avec les humains, ce que lui permet son impresario qui veille avec sollicitude sur lui. Ainsi, l’artiste reçoit là-haut tout ce dont il a besoin, mais pourtant, vient le jour où il fait la demande d’un deuxième trapèze, ne pouvant se résoudre à n’avoir qu’une “barre entre les mains”. Après que l’impresario ait accédé à sa demande, l’artiste s’endort et apparaît sur son front ce qui pourrait être une première ride, celle du manque et du désir, celle de la sortie de l’enfance dans une souffrance initiatique.
Pourquoi la filiation ? P. Aulagnier précise tout de suite qu’elle emploie ce terme de façon métaphorique pour désigner deux expériences de filiation qu’elle explicite ainsi :
  • celle qui marque le passage d’une première relation Je-corps, comme espace corporel source de plaisir et de souffrance, et la relation qui, à partir de cette rencontre inaugurale, s’instaurera entre le Je et la réalité.
  • celle que l’on peut repérer comme étant à l’œuvre entre ce premier objet, le corps, coupable d’exercer un pouvoir susceptible de devenir persécutif, et les différents objets auxquels ce même pouvoir sera attribué pour dévier un conflit qui autrement serait mortifère.
Ni lien, ni déplacement, ni retournement, ni transfert, mais bien filiation qui implique une transmission, avec une connotation non seulement relationnelle causale, mais également généalogique, donc vectorisée selon un sens en principe non réversible.
Cette filiation implique les deux principes que Freud assigne aux “cours des événements psychiques”, celui de la réalité et du rapport qui s’instaure avec elle, celui de l’alternance plaisir-déplaisir. Mais alors que pour Freud la réalité vient tempérer la domination exigeante et dangereuse du plaisir, pour P. Aulagnier se glisse dans et par cette fonction régulatrice et protectrice, une voie de maîtrise possiblement persécutrice, liée aux enjeux de mort présents dans la réalité et s’incarnant dans le corps. Ce que ce texte nous donne avec force c’est un duel dans lequel le corps parait animé d’un pouvoir autonome, imposant au Je une cohabitation souvent douloureuse. Dire comme le fait Piera que le corps est le premier représentant métonymique de la réalité, c’est placer le corps sous le signe dominant d’un antagonisme au plaisir, alors que pour Freud, la réalité viendra imposer sa marque aux exigences pulsionnelles et à la recherche de plaisir qui sont intrinsèques à la vie du corps et à la sexualité.
Le Moi freudien hait et rejette ce qui est source de déplaisir en un temps premier, pour constituer un moi plaisir purifié, certes mythique, alors que “l’arrachement” de l’objet mauvais a un effet destructeur sur la zone complémentaire. La complémentarité objet-zone ne relève pas de la contingence.
Marie rêve que sa mère nourrit un enfant en lui jetant le lait à la figure; l’enfant est maigre et dénutri, et on s’avise de le retirer à sa mère qui le retient. Il faut alors le lui arracher et la rêveuse craint que le mauvais état de l’enfant soit dû à l’arrachement et s’inquiète devant les ravages ainsi occasionnés.
Pour Freud le corps est d’abord un corps de plaisir qui sera bridé par la réalité, pour P. Aulagnier il est avant tout un corps réalité qui viendra imposer ses diktats au Je, en fonction du fait que son pouvoir de donner du plaisir intensifie celui de donner de la souffrance. Le corps apparaît ainsi le lieu électif du renversement où le plus intime, familier et bienfaisant se transforme en inquiétant et persécutif. Ce glissement apparaît dans ce qu’elle nomme “décorporéisation”, sentiment d’étrangeté atteignant et emportant le plus familier, dénudant la trame d’un lien qui semble d’ordinaire indissociable entre le Je et son espace corporel. De cette façon elle pose avec force le corps comme acteur de premier plan sur la scène psychique.
L’intrication des registres du nécessaire, du désir et de la demande, se fait dans l’excès et la violence primaire, et la mise-en-sens du monde qui se fera dans un temps second, sera porteuse de cet excès déversé sur l’infans, réalité infiltrée dans le corps, signification aliénée inscrite dans les éprouvés eux-mêmes.
Cette “étrangeté d’un familier tour à tour trop proche et trop lointain” qui figure la folie, semble être celle également du corps pour le Je.
Cette première filiation Je-Corps, est en partie le décalque de la relation que la mère a établie avec le corps imaginé de l’infans pendant le temps de la grossesse; elle recèle aussi du père, celui de l’enfant, celui de la mère. La surcondensation des projections et emprises fera de ce corps, un corps-enjeu : infans aux prises dès l’arrivée avec des forces prêtes à le broyer dans des flux d’amour, et le refoulement à l’œuvre dans la psyché des parents, ne le préserve pas toujours de la rapacité dévoreuse et insatiable déversée sur lui.
Filiation marquée dès l’origine du sceau de la confusion des corps et des langues, dont l’enfant portera le stigmate, si le débordement traumatique dont la psyché maternelle peut être l’objet dans une reviviscence d’arrachement et de mutilation lors de l’accouchement, vient envahir le territoire sensible et perceptif de l’enfant qu’elle devait protéger et sustenter. C’est alors que ce corps séparé sans consentement et sans qu’on sache ce qu’il emporte avec lui, peut devenir un “corps perdu”, si proche et si lointain, se prêtant à concentrer en lui des forces destructrices et à les détourner ainsi du corps maternel.
La séparation, vécue comme indue, peut être également niée dans un fantasme de récupération par un tout-savoir agi sur le corps de l’infans. Pas de zone d’ombre, la mère peut tout, sait tout, délivre l’enfant de ce qui l’atteint, animée d’un fantasme de transparence qui tente de faire échec à l’inconnaissable de toute réalité, et porte aussi le germe d’une possible persécution susceptible de s’intérioriser.
Ainsi P. Aulagnier situe dès l’origine une potentialité conflictuelle qui affectera la relation à la différence et l’altérité et qui s’exprimera fortement dans la représentation psychique du corps, “dans la rencontre inaugurale entre le Je et un espace corporel”, prédisposé dès lors à être le support charnel d’une réduplication de souffrance à tonalité persécutive, d’autant que la souffrance de l’enfant viendra à son tour en alimenter le creuset.
Si l’on accepte cette forme de filiation, et son corollaire majeur qui sera précisé plus loin, la potentialité persécutive, la Métamorphose peut être lue comme son champ d’élection : filiation d’un corps à l’autre, de l’humain à la vermine avec ses souvenirs humains, de la vermine aux humains qu’elle explore dans tous leurs états et dérangements, filiation et translation ou transfert de souffrance et persécution entre les quatre membres de cette famille et leurs commensaux que l’on verra apparaître au fil du récit.
Grégoire Samsa s’éveille et perçoit sa condition nouvelle; ce n’est pas un rêve, ce qui est certifié par l’environnement familier de sa chambre, “une vraie chambre d’homme”, alors que lui-même est transformé en vermine; la seule issue lui parait être de se rendormir, d’attendre que le sommeil lui fasse oublier une réalité insupportable, ce qui a bien dû se produire un certain nombre de fois auparavant.
Mais pour trouver le sommeil, il lui est nécessaire d’adopter une certaine position propice à l’endormissement, et c’est là que la réalité nouvelle d’un corps inconnu s’abat sur lui : certains mouvements ou postures demandent désormais de grands efforts et exigent un apprentissage de ce corps étrange qui lui est échu, et des objets environnants, y compris les plus familiers, ceux dont la jouissance lui était assurée. Ses tentatives pour se mettre sur le coté sont vaines, il est sans cesse renvoyé à la position de départ, dans un balancement dont la répétition évoque la parodie cruelle d’un bercement fou ou pitoyable, oscillations non maîtrisées d’un corps incommode, encombrant, malmené, impuissant à trouver le repos.
Dans le clair-obscur de ce réveil pas comme les autres, on entre dans la Métamorphose, guidé par Grégoire lui-même, tâtonnant à la découverte de ce corps hermétique, de l’espace environnant, recherchant et redoutant le regard familial. L’étrangeté repose en partie sur l’absence de doute quant à la réalité et la violence de la métamorphose, assortie de cette négociation prudente, soumise mais lucide qui s’engage pour Grégoire. Sa mesure contraste avec l’agitation, la fureur et le désordre qui saisissent sa famille. Objets renversés, café qui se répand, tâches, cris et frayeur, mère tombée à terre, son visage “introuvable”, alors que Grégoire s’efforce de s’adapter et de faciliter leur adaptation, c’est-à-dire de les protéger de lui-même.
Discordance entre ce corps malhabile, déployant des efforts considérables pour avancer, se dresser, se déplacer, et l’agilité psychique préservée de Grégoire qui tente de s’accrocher véritablement, comme il le fera plus tard à l’égal des insectes sur les murs, à des modes de pensée, de raisonnement, de spéculation, appartenant à son état antérieur humain.
En fait Grégoire devra laisser émerger les sensations que lui donne le contact de son corps, la répartition des zones dures, tendres, visqueuses, tout cet ensemble incongru qui définit son nouvel espace corporel. Les éprouvés familiers de faim, de sommeil, de souffrance ou de plaisir sont bien là mais auront une autre traduction et répondront à d’autres objets de satisfaction, qu’il découvrira avec stupéfaction. Il devra reconsidérer l’approche sensible des choses qui peuvent blesser, heurter, et notamment il lui faudra trouver et se ménager des postures qui facilitent une respiration devenue désormais laborieuse, incertaine.
Corps imaginé, corps parlé, corps apprivoisé par Grégoire, avec résignation et douceur, comme pourrait le faire une mère envers un enfant déficient. Mais ce qui attire dans ce huis-clos, c’est peut-être le désir d’y être en tiers, de briser la solitude et la détresse d’un corps que personne ne veut seulement voir, et qui n’est aimé, supporté, entouré par personne. Où est la mère ? Elle est évanouie, son “visage est introuvable”.
Introuvable, Grégoire devra apprendre à le devenir pour sa mère, en se dissimulant adroitement dans les plis retombant d’un drap; en fait il simulera sa propre absence, sa disparition, pour que sa vue n’offense pas sa mère.
Ainsi, le regard maternel se situe à deux des trois places que toute figure féminine peut occuper, comme le rappelle Freud : le regard enveloppant, contenant, porteur de la mère devient regard qui dévoile, vrille, auquel il faut échapper, jusqu’à ce qu’il devienne regard qui efface, ensevelit, regard linceul. Grégoire Samsa le monstrueux est donc un corps ignoré, intouché, un corps d’enfant sans mère.
Pour P. Aulagnier, “La relation que tout sujet entretient avec son propre corps… avec le représentant psychique qu’il s’en forge est marquée à tout jamais d’une dimension conflictuelle”. Ce qui le prédispose à devenir un objet-enjeu, à deux niveaux :
  • d’une part entre le Je qui habite le corps et un autre Je par lui investi, dans la mesure où tout plaisir, toute souffrance, dans leur éprouvé comme dans leur intentionnalité, attribuée ou subie, ont le corps pour territoire et pour médiateur.
  • d’autre part, et secondairement, le Je pourra faire de son corps un moyen pour narguer une puissance mortifère, il pourra s’en servir dans le risque et l’épreuve pour lancer un défi, y compris à Eros en déjouant son emprise et sa séduction, en lui offrant un champ de ruines aux dépens du corps.
Piera saisit la trace première d’une filiation persécutive s’inscrivant dans le terrain d’élection qu’est l’espace corporel, trace où l’on retrouve l’ombre parlée faite chair, empreinte d’une origine, d’une conception, d’une gestation, d’une filiation. Elle nous propose là une quintessence de l’aliénation fondamentale, dont elle poussera la logique jusqu’à l’extrême, le choix de tout détruire comme seule possibilité de se défaire de l’insupportable, quand la conflictualité n’est plus seulement latente mais vient investir le corps comme objet destructible pour anéantir son pouvoir d’objet destructeur.
“Objet-enjeu pour une partie de roulette russe”, est-il précisé, jeu où le hasard et la mort cheminent de concert, sans se contrarier ni s’éviter, mort recherchée sur un mode ludique comme un défi donnant l’assurance d’un droit à la vie reconnu, réaffirmé, ou encore sur un mode propitiatoire comme triomphe et seconde naissance pouvant avoir valeur d’un fantasme d’auto-engendrement, quand le coup tiré n’a pas été mortel.
Corps enjeu, mais aussi corps projectile, dont la souffrance, la maladie, la difformité peuvent être lancées au visage de l’autre comme miroir de sa destructivité. Corps réclamé par deux qui s’en servent, se le disputent âprement, l’un faisant, l’autre étant, jusqu’à ce que le Je le revendique pour son usage personnel de toute-puissance exercée sur ce territoire à sa merci.
Précisément, le corps encombrant de Grégoire, porté par ses pattes grêles, est souvent entre deux portes, entre deux pièces de la maison, sa chambre, son repaire, son abri de monstruosité, et les lieux communs de la famille. Lieux communs de discussion, repas, lecture ou échange de nouvelles quotidiennes diverses, et lieux communs d’une vie qu’on imagine toute de convention, d’humilité et d’habitudes, renversée et retournée à la sauvagerie intérieure jusque là compensée et camouflée, et dont l’animalité de Grégoire représente bien la face cachée, mais aussi l’aboutissement. Duplicité des lieux et territoires, duplicité de la filiation dont l’emprise aliénante est coextensive à sa valence narcissique trophique.
Grégoire Samsa doit prendre connaissance de cet habitat nouveau avec douceur et humilité : règles nouvelles de mobilité et de confort, de goûts et dégoûts. Ainsi le lait tant prisé “avant”, devient imbuvable, alors que les rognures et autres rebuts deviennent des mets délicieux et recherchés, ce que Grete sa sœur, saura deviner et lui fournir, en même temps que la solitude et la discrétion nécessaires à cette consommation qui ne peut plus se faire sous la lampe et à la table familiales. Tandis que sa mère, petite femme étouffée d’asthme ou de frayeur, ne sera qu’une face d’absence et de silence.
Le vu et l’entendu alternent dans leur fonction d’identification, de reconnaissance et d’échange : la voix, reconnaissable ou non, la vue, permise ou évitée, avec la lancinante incertitude sur l’identité des perceptions de chacun. Comment trouver langue commune, dans la sensorialité comme dans les mots ?
La métamorphose de Grégoire est-elle la forme projetée de ses propres fantasmes, ou l’effectuation fantasmagorique et l’incarnation du corps imaginé issu de la mère ?
On assiste à la défection partagée de l’assomption jubilatoire, le miroir familial ne renvoie que la face d’aliénation du paraître et le regard ne contemple que la caricature d’une forme à nulle autre pareille, non reconnaissable et pourtant identifiable : chassé-croisé troublant qui n’est pas sans évoquer les tâtonnements aveugles de palpes animales, recueillant des vibrations imperceptibles, comme si le consensus langagier s’était défait, désarrimé des références habituelles.
On sait combien la voix tient une place privilégiée d’objet possiblement persécuteur. Or, dans le cours de sa négociation interne, de son dialogue avec lui-même pour appréhender ce passage d’un corps à l’autre, d’un statut à l’autre, Grégoire se retient de tousser, “craignant que sa toux ne sonnât comme celle d’un homme !”. Inadéquation de la voix et de la forme, écroulement des certitudes les plus intimes, les liens entre perception et représentation sont minés.
Grégoire, dans l’effarement de la découverte de son corps monstrueux, en vint à penser que s’il les effrayait, c’était rassurant, il cessait d’être responsable de ses manquements divers à l’ordre établi, et notamment à sa ponctualité dans le travail, puisque comme le dit le père en guise d’excuse au gérant venu voir le pourquoi de l’absence de Grégoire, “dans sa vie, il n’est rien en dehors de son travail, il n’a que ça dans la tête, excepté ses babioles avec la scie à découper”. Infirmité bêtifiante du discours parental qui se veut normalisant et rassurant, et dont la banalité vient amplifier la difformité du fils et lui donner un socle, une filiation en somme.
Mais cette frayeur qu’il suscite, la réalité ainsi assénée de sa monstruosité, est aussi la voie de la paix et d’une innocence retrouvée ou simplement conquise envers les siens et envers lui-même, comme l’issue imprévue à l’aliénation que lui octroie la violence de la différence.
Il attend cependant ardemment que ses parents lui viennent en aide, et il déploie des efforts que l’on n’ose dire surhumains pour sortir de sa chambre et aller vers eux, mais l’ampleur du désastre lui sera révélée par l’effroi de la mère et la haine du père.
Renonçant enfin aux postures humaines, il trouve un peu de bien-être au ras du sol, et il découvre qu’il peut utiliser cette substance collante qu’il produit pour se promener au plafond et trouver ainsi un certain plaisir : “la respiration devenait plus libre, un léger mouvement d’oscillation vous traversait le corps, et dans l’état d’euphorie qui saisissait là-haut Grégoire, il lui arrivait de lâcher le plafond et de s’aplatir sur le sol.”
Au fur et à mesure que Grégoire entre dans la peau de la vermine, en explore les gestes, postures et habitudes, on voit le père se redresser, s’habiller de façon grandiloquente et servile d’une livrée rutilante, porter beau et se dresser en majesté, il rajeunit même. Comme si on assistait à une incarnation de la filiation où, impitoyablement, l’un vit et croît aux dépens de l’autre : le fils, devenu adulte, nourrissait la famille par son travail, puis la métamorphose a cet effet que le malheur du fils profite au père que l’on voit ragaillardi, tonitruant et grotesque. C’est d’ailleurs lui qui est le plus violent dans son rejet de Grégoire qu’il repousse dans sa chambre-tanière, sous une volée de pommes projectiles dont l’une viendra se ficher dans sa carapace, actualisant une séparation radicale entre leurs deux mondes.
Les femmes paraissent être moins hostiles, plus en empathie, cherchant à deviner et interpréter ses besoins nouveaux. Elles partagent avec Grégoire les sensations d’étouffement que lui donne sa respiration laborieuse : la mère a de l’asthme, la sœur suffoque quand elle entre dans la chambre et doit ouvrir la fenêtre aussitôt. Pour faciliter ses allées et venues, sa sœur entreprend d’ôter les meubles de sa chambre, ce que Grégoire vit d’abord comme une initiative qui va lui donner de l’espace et une mobilité accrue. Puis vient le moment pathétique où le départ de ses objets familiers constitue un arrachement de sa vie, une mutilation de sa mémoire, et le vide devient oppressant quand lui est retirée “la bonne influence de ses meubles”, et notamment sa fameuse scie qui était son seul agrément et délassement. Eloignement matérialisé de ce qui constituait son humanité, son inscription dans cette famille là, son droit de jouissance du patrimoine commun : “Avait-il vraiment envie de laisser transformer cette pièce chaude, confortablement garnie de meubles de famille, en une caverne où il paierait d’un oubli rapide et complet de son humanité passée le droit de batifoler sur les murs ?”
M. Blanchot écrira à propos de la Métamorphose qu’elle “entraîne le lecteur dans une giration où espoir et détresse se répondent sans fin.”
L’objet persécuteur parait, chez Kafka, inassignable. Les parents de Grégoire, quoique dénudés et apparaissant avec leur crudité laide, mesquine, méchante, sont pris dans un destin qui les dépasse et qui leur reste fermé, hostile, incompréhensible.
On sait les rapports difficiles et douloureux entre Kafka et son père. Ainsi, sollicité de lire un texte, le père a ce mot terrible : “le fatras habituel”.
Plus encore que le père lui-même, l’objet persécuteur pourrait être la vie même et le moment indéterminable et irreprésentable de son début : ”ma vie est l’hésitation devant la naissance”, écrit Kafka en Janvier 22, et dans cet extrait de lettre à Felice Bauer, il dit son horreur de l’origine dans sa réalité corporelle : “… la vue du lit conjugal de mes parents, des draps qui ont servi, des chemises de nuit soigneusement étendues, peut m’exaspérer jusqu’à la nausée, peut me retourner le dedans du corps; comme si je n’étais pas définitivement né, comme si je sortais toujours de cette vie étouffée pour venir au monde dans cette chambre étouffante, comme s’il me fallait sans cesse aller y chercher confirmation de ma vie, comme si j’étais, sinon complètement du moins en partie, lié de façon indissociable à ces choses odieuses…”. ( Journal, 18 oct. 16)
La constitution d’un objet persécuteur, intérieur ou extérieur, peut apparaître comme une mesure de sauvegarde qui va permettre de contribuer à détourner la violence et à “innocenter” le sujet, terme important dans la conception de P. Aulagnier. Défense, protection, sauvegarde dont les effets secondaires et adjacents, s’avéreront pernicieux et dévastateurs, au-delà même du fait que l’équilibre précaire ainsi maintenu se défera à son tour.
Nous avons déjà esquissé plus haut la dimension persécutive portée par le corps. Dans sa réflexion, P. Aulagnier nous propose deux définitions :
  • la potentialité persécutive serait présente à l’état latent dans tout objet qui se trouve être condition de vie pour le Je,
  • la relation persécutive peut s’instaurer quand le Je attribue à un objet un pouvoir ou un vouloir de mort le concernant, alors même qu’il sait que le lien qui les unit est vital pour lui.
Quintessence d’injonction ou plutôt d’expérience paradoxale, constante dans la psychose, mais qui peut se rencontrer plus généralement, ce qui conduit Piera à poser la question de savoir pourquoi “les premières représentations que le Je se forge de sa relation à son propre espace corporel portent en elles cette potentialité persécutive qui risquent de transformer le corps propre en persécuteur”?
La réponse lui semble se situer dans deux attributs fondamentaux de l’espace corporel, qu’elle étudiera successivement :
- le caractère mortel du corps qu’elle situe en premier :
Scandale pour le Je que la découverte de “l’autonomie de ce pouvoir de souffrance et ce verdict de mort présents dans le corps”, qui impose au Je l’injonction paradoxale définissant la relation persécutive, à savoir “être obligé d’investir et de protéger un lieu et un objet qui sont conjointement condition de vie et cause de mort.” La projection du risque mortel sur une causalité externe devient une nécessité pour “innocenter” le corps, que la causalité invoquée soit délirante ou non.
Verdict, diktat, innocence ou culpabilité, le ton est celui d’un procès dont l’instruction comprendra un subterfuge : faire occuper au corps du délit ou au corps délictueux, la position de victime pour le faire échapper à celle de bourreau. Le Je a besoin de penser son corps innocent — objet d’un “verdict de non-culpabilité”— pour l’aimer et en prendre soin, comme la mère a besoin de penser son enfant merveilleux, conforme à ses rêves, pour l’aimer. Mais elle a aussi besoin de penser que ce corps d’enfant ne révèle rien de laid, sale, illicite ou inquiétant, émanant de l’intérieur de son corps dont il est issu. Tressages narcissiques de vie et de mort, du lien et du rejet, à l’avantage parfois de Thanatos : innocence alors réclamée pour le corps accusé d’être mortel plus encore que sexuel. Son emprise ainsi dévoilée fait de la mort un protagoniste à part entière, défiant le sujet dans son propre corps. Mais, en revanche, se trouverait en partie déjouée l’omnipotence de la mère en puissance d’enfant. Omnipotence transmise comme don d’amour et partage narcissique de prérogatives convoitées, excluant souvent le père, elle contribue à pérenniser une violence aliénante, comme l’exprime ce glissement de sens et confusion dans les paroles de Mr B. à propos de sa mère qui peut être quelqu’un d’aimant ou dément. Certes !
Cette aspiration à “l’innocence” reparaît dans ces angoisses si souvent entendues dans les cures : “La maladie sommeille comme un ennemi interne, un poison intérieur, j’ai peur d’abîmer mon corps.” Ces craintes n’expriment pas seulement l’éventualité redoutée de la maladie et de la mort, mais aussi l’effroi et l’angoisse d’un mésusage de son corps, d’une malveillance inconsidérée dont on serait fautif. Responsable et coupable sans circonstances atténuantes, la sentence prononcée ne peut être que la mort : le corps sera le lieu de l’exécution, il sera également le bourreau et la victime, dans une réfraction à l’infini de cette union d’amour et de mort. Quand une causalité fantasmatique n’est plus là pour assurer une érotisation de la souffrance, alors l’appel au persécuteur parait une issue offerte, l’esquive vers un autre combat, maîtrise illusoire qui troque un enfermement contre un autre, comme la demande d’une autre barre de trapèze.
Le deuxième caractère propre à la chose corporelle, souligné par P. Aulagnier, est constitué par :
- le pouvoir érogène du corps qui, après la chute hors de l’immortalité, crime contre le narcissisme, est également susceptible d’alimenter une relation persécutive.
Cet espace corporel hors-Je, permet de conjuguer le verbe avoir dans la découverte de la possibilité de se donner et de donner à l’autre du plaisir, et le verbe être dans l’investissement dont il est l’objet et qui sous-tend les premiers repères identificatoires ou narcissiques, puisqu’il est clair pour P. Aulagnier, que libido narcissique et identificatoire ne sont pas distinctes.
Sont ainsi associés “plaisir érogène ou sexuel et plaisir narcissique ou identificatoire”, ce qui vient ancrer encore plus fortement cette problématique Jecorps dans la relation dominante et déterminante à la mère, dépositaire de ce “ non-spécularisable” de l’image, c’est-à-dire de l’en-plus narcissique que son regard peut conférer à l’image de l’enfant. Mère dépositaire au mieux, mère receleuse et captatrice au pire. Son regard se détourne de ce qu’il voit pour rester en contemplation de l’image intériorisée, celle qui est toujours docile et conforme.
C’est cependant par l’épreuve de la souffrance, ce “schème matriciel”, que sera révélée au Je le fait que son corps a son propre destin, que l’écart est aussi irréductible que le lien demeure étroit, et qu’il s’agit là d’un paradoxe inhérent à la vie. L’expérience de la souffrance établit l’indice d’objet réel dont le corps sera désormais affecté, non réductible à un pur être psychique. Sortie de la complétude imaginaire dans et par la souffrance qui apparaît à la fois comme une ellipse et un confluent des flux identificatoires : là viendra s’ancrer cet engagement essentiel avec la réalité qui fonde la dynamique du vivant en désarmant la toute puissance pour intégrer la limite, passage fondateur de la séparation et de la vie.
On ne peut mieux exprimer ce que pourra représenter l’épreuve de la castration dont P. Aulagnier nous donne là un engramme premier, et l’on comprend que pour elle l’angoisse de castration soit un analogon de l’angoisse de mort et non l’inverse.
Mais il arrive que les besoins du corps et leur exigence de satisfaction excédent le désir de vie du Je, et là encore se profile un affrontement entre Je et cet autre qui va ouvrir la porte aux visées de Thanatos : si le corps ne peut mobiliser le Je pour ses propres visées de vie et d’amour, ce sont les forces silencieuses de repli, le désir de non-désir, qui gagneront la partie.
Il a été fait allusion plus haut au sentiment de “décorporéisation”, vécu d’étrangeté atteignant et emportant le plus familier. Sous l’impact d’une intention meurtrière venant de l’autre, se détisse la toile des représentations que le Je s’est forgées de son espace corporel, laissant apparaître la trame relâchée d’un lien qui semble d’ordinaire indissociable. Le corps est “le représentant métonymique de la réalité.… c’est-à-dire d’un hors-Je qui échappe aux diktats de son désir”.
Idée forte qui vient faire du corps, ce lieu même de la singularité la plus intime et de l’alliance vitale, un territoire disputé, et dès lors une arme toujours prête à se retourner comme un boomerang contre le sujet. Des négociations complexes président au “travail de métabolisation-représentation” exigé par la rencontre du vivant avec le monde extérieur, mais également par l’activité psychique elle-même qui vient se sustenter au corps, mais se trouve aussi tentée d’annuler dans un mouvement de haine et de destructivité cet ailleurs qu’elle ne peut toujours maîtriser.
Corps soumis également à la force et la violence de cette ombre parlée par la mère ou “ombre portée sur le corps de l’enfant par son propre discours, devenant l’ombre parlante d’un soliloque à deux voix que se tient la mère.” Première rencontre où l’enfant ne serait que l’écho assourdi du discours maternel, de sa rêverie au mieux, dont l’enfant devra éclore sans effraction trop douloureuse et surtout trop coûteuse pour son corps.
Sur le plan clinique la schize est là dès l’origine, et la potentialité psycho-tique est un avatar du développement de tout infans cherchant sa voie jusqu’à l’adulte qu’il pourra devenir, un avatar, rien de plus, rien de moins. Là aussi P. Aulagnier s’engage dans un effacement des limites et des certitudes confortables.
Comment ne pas associer cette vision du lien irréductiblement mêlé d’amour et de haine qui unit à la vie à la mort, cette gémellité contrariée plus encore que dualité corps psyché, aux douloureuses négociations de Grégoire Samsa pour apprivoiser ce corps de vermine dans lequel il se retrouve enfermé, alors même que sa pensée reste assez humaine pour lui en faire évaluer la déchéance, que sa mémoire reste assez vive pour lui rappeler ses privilèges perdus, que sa sensibilité reste malgré les avatars, assez aiguë pour lui faire éprouver douleur et inconfort ou apaisement.
“Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas ? Si vous nous chatouillez, est-ce que nous ne rions pas ? Si vous nous empoisonnez, est-ce que nous ne mourons pas ?” La complainte de Shylock est celle de tous les exclus, bannis, exilés, au sens propre ou figuré, que la persécution soit inscrite dans la réalité ou dans l’interminable lutte avec les démons intérieurs.
Que le corps ait une vie et une mort qui ne répondent pas forcément au désir du Je est un fait pouvant être récusé, ou bien accepté mais perçu comme l’expression d’une alliance difficile et précaire dans son indissociabilité même. Ce que P. Aulagnier nous propose c’est d’envisager l’envers du miroir, d’interroger ce “fond représentatif”, témoin de l’association énigmatique entre corps et psyché. Cet affrontement quasi facial du corps et du Je qu’elle évoque, nous invite à rompre les amarres, à aller chercher au-delà du lien familier et de l’entente tacite, pour retrouver la conflictualité et l’opposition monde intérieur-monde extérieur, amour et haine, érigées dans le corps, héritier ambivalent de ce “corps imaginé” et de tous les gestes, paroles, affects qui l’ont assailli. Tous ces éléments tissent dans le corps une trame et une chaîne à la fois sienne et autre, irréductiblement et nécessairement : tout sujet porte ainsi en lui le prix de son inscription dans une généalogie humaine.
“J’ai besoin d’éprouver que je peux survivre à quelque chose, ou aux autres.” Maurice est un homme en proie au doute quant à son aptitude à vivre, et se considère plutôt en survie. La légende maternelle fait de sa venue au monde un moment indécidable, pendant lequel, à moitié étouffé, il serait resté entre la vie et la mort. Le tunnel qui hante ses rêves, figure bien le manque de souffle de ces premiers instants, mais il est aussi la représentation matérialisée du huisclos forgé par le discours maternel, devenu huis-clos dans lequel il s’enferme et s’abrite, incertain d’avoir le souffle nécessaire pour émerger et vivre à l’air libre.
Grégoire Samsa parvient à habiter le volume de sa chambre, plafond compris, il a désormais accès à la hauteur et peut se jouer de la pesanteur. Pendant un temps, lui est ouverte une issue au monde extérieur grâce à la fenêtre, dans l’embrasure de laquelle il aime bien s’installer, et sa sœur comprenant son plaisir, fera en sorte qu’il puisse en profiter commodément. Mais la métamorphose conjointe du père, fringant et entreprenant pendant que son fils s’enfonce dans l’animalité, s’inverse progressivement et on le voit se dégrader tout comme la maison dont les ressources diminuent. Il faudra se résoudre à prendre des locataires pour retrouver quelque revenu : ils occuperont l’espace, délogeant la famille, reléguée à la cuisine quand les étrangers prendront la place des familiers du logis.
La chambre de Grégoire devient le lieu de rebut de la maison, il y est exilé, banni, et l’usage même de la fenêtre lui est refusé par sa sœur devenue hostile. Ses parents connaissent en fait la même mise à l’écart de leur propre lieu de vie et d’intimité du fait de la présence envahissante des locataires, rejoignant ainsi leur fils, contre leur gré dans l’exclusion et la séparation. Mais dans cette déchéance, Grégoire s’aperçoit qu’il n’a plus peur de gêner, de déranger; il peut rester dans la saleté, et reprend même une certaine assurance, jusqu’à ce que, Grete, sa sœur qui lui tient lieu de mère, devienne sa geôlière en l’enfermant dans sa chambre-caverne, bloquant toutes les issues, rompant le lien affectif ténu qui perdurait encore, lui coupant de fait l’accès à la nourriture qui maintient le corps en vie, lui ôtant également “la faim de ces choses-là” qui donne au corps le goût de la vie.
La souffrance n’est plus érotisable, dit P. Aulagnier, ce qui apparaît pour Grégoire au cours d’une tentative pathétique de retrouver une place, celle que son amour partagé de la musique lui donnait auprès de sa sœur : “N’était-il donc qu’une bête ? Cette musique l’émouvait tant. Il avait l’impression qu’une voie s’ouvrait à lui vers la nourriture inconnue qu’il désirait si ardemment.” Mais comment atteindre à cette nourriture inconnue dont l’accès et le partage font le prix de la vie ? Problématique que l’on retrouvera poussée à l’extrême, quand l’Artiste du jeûne, avoue avant de s’éteindre, que son jeûne acharné n’avait d’autre raison que l’impossibilité de trouver cette nourriture qu’il aurait tant aimée.
Où l’on voit l’aliment ouvrir au désir, la faim à un inassouvissable.
Grégoire Samsa, plus que tout autre est rivé à ce corps qu’il faut nourrir et protéger, assumer et si possible aimer. Au cœur de cet antagonisme et tenaillé par la faim, il ira vers la musique, la sienne trouvée ou retrouvée, allée avec celle de l’autre, un souffle d’éternité.
Il a alors cette idée d’attirer sa sœur tant aimée dans sa chambre pour lui témoigner son admiration, partager cette connivence. Ainsi sa forme hideuse trouverait une finalité, “il repousserait les agresseurs de son souffle rauque.” Mais Grete à son tour, ne veut plus de lui, et se précipite pour l’enfermer.
Un pas est franchi sans retour : Grégoire perd les siens qui le refusent violemment, pire l’abandonnent. Il accède à un espace de solitude et de ce fait à un bien-être relatif, chute des tensions et contradictions, qui lui permet de ne plus éprouver aussi douloureusement ses blessures, et même la vieille pomme pourrie incrustée dans son dos cesse de le faire souffrir.
La douleur physique relache son étau, et la douleur morale encore contenue, s’abat sur lui, quand le verdict tombe : leur désinvestissement devient le sien, et il accueille leur voeu de mort comme seul trait d’union survivant à leur communauté de jadis, en somme il donne son assentiment à une filiation qui apporte la mort après avoir, en un autre temps apporté la vie.
C’est ainsi souligne P. Aulagnier, que le Je pourra décider de sortir de l’aliénation, devenir à son tour maître du jeu, en mettant son propre corps à mort, dans une union désespérée mais restant sous le signe d’Eros, entre les forces de vie et de mort dont il se revendique l’héritier et le démiurge, pour une fois.
Préserver sa mère, maintenir la cohésion familiale, les soigner, les restaurer : c’est là que Grégoire va puiser la détermination du renoncement et du sacrifice qui sont attendus de lui. Le corps prison n’est plus corps à apprivoiser, il est devenu corps à détruire après que le tribunal familial ait prononcé sa condamnation. Alors seulement, Grégoire abandonne le parti de la vie, et cette mort qu’il offre à sa famille parait la seule possibilité de rester encore inscrit et présent parmi eux.
Miné par l’amenuisement de nourritures, celles qu’on ne lui donnait plus ou qu’il se refusait à prendre, mais surtout celles qu’il attendait en vain, son corps se dessèche dans une sorte d’extinction pulsionnelle et, après le dernier soupir, la bonne pourra le balayer sans difficulté, ses proches n’auront même pas ce dernier contact avec lui.
“Qu’il dût partir il le savait… il resta dans cet état de méditation paisible et vide… puis sa tête s’affaissa malgré lui et son dernier souffle sortit faiblement de ses narines.”
La filiation persécutive est une mise en scène et en acte d’une logique du désastre avec ses renversements les plus profonds et bouleversants : elle connaît un premier mouvement ascendant, émanant de l’enfant intrus et persécuteur, puis le mouvement s’inverse et devient descendant, arme meurtrière dirigée à l’encontre de l’enfant, jusqu’à ce que l’enfant la prenne des mains parentales pour les en décharger et la retourner contre lui.
Dans le corps de vermine de Grégoire Samsa se concentrent et s’actualisent les projections mortifères à l’œuvre au sein de la famille jusqu’à ce que, attaqué, rongé de l’intérieur, il devienne “tout plat et sec”.
C’est la sœur de Grégoire, Grete — mêmes initiales —, son double féminin, qui sortira gagnante de l’aventure : elle est devenue “une belle jeune fille aux formes pleines”, et dans la lumière chaude et ensoleillée de la promenade hors les murs de la maison d’où Grégoire a été définitivement balayé, elle pourra “étirer son jeune corps”.
Pour M. Blanchot, cette fin est le plus insupportable, le plus effrayant de l’histoire, comme un espoir renouvelé sur le champ du désespoir, comme la marque de l’impossibilité de trouver le repos dans ce cycle insistant, persistant et persécuteur de la vie.
On sait que Kafka n’était pas satisfait de la Métamorphose dont il dit dans son Journal qu’il la trouve “imparfaite presque jusqu’au fond et la fin illisible”.
Mais on peut considérer que ce récit, ou du moins son thème, connaîtra des avatars : la métamorphose, le double, la révélation à soi-même et à l’autre de la déreliction, paraissent des thèmes récurrents.
On peut lire ainsi le récit qu’il fait dans son Journal, en Janvier 12, de la tentative d’acquisition d’un smoking sous l’égide de sa mère. Les vêtements de soirée qu’on lui propose prennent des allures fantastiques de double persécuteur en regard de celui qu’il recherche et qui apparaît bien sûr introuvable, jusqu’à ce que le smoking de ses rêves figure à son tour un persécuteur intériorisé, aux exigences tout aussi cruelles.
En Janvier 15, un court récit le montre traversé d’une grande épée, fichée dans son dos “entre cuir et chair”, et ainsi découvert par ses amis effrayés.
Mais surtout, il reprendra le thème de la Métamorphose en 19, en l’inversant dans un récit intitulé “Compte rendu pour une Académie”.
Encagé et mis dans la cale d’un bateau pour rejoindre un zoo, un singe a l’idée lumineuse d’échapper à son sort captif, en cessant tout bonnement d’être un singe. Récit sarcastique qui évoque les rites initiatiques grotesques par lesquels il sera introduit et accueilli dans le cercle des hommes : “je n’étais pas séduit par l’idée d’imiter les humains; je les imitais parce que je cherchais une issue.”
Il commence par être plus singe que nature, “singeant” toutes les attitudes, mimiques, et autres gestes que l’on attend d’un singe, jusqu’à fasciner ses geôliers persécuteurs humains et pouvoir leur ravir à leur insu, leurs pitoyables secrets et codes sociaux d’appartenance et reconnaissance, pour enfin être à leur image, seule échappatoire envisageable. Fondu dans la masse, égaré dans le brouillard, le singe devra choisir entre les deux termes qui s’offrent à lui, le jardin zoologique ou le spectacle de variétés. “Essaie de toutes tes forces d’aller aux variétés; l’issue est là. On apprend quand on veut s’en sortir, on apprend sans états d’âme. On se tient soi-même à l’œil, cravache à la main; on se fustige la chair au moindre recul.”.
La recherche de la liberté n’est que duperie et l’esquive, cette façon de “foncer dans le brouillard” parait être la seule issue envisageable. De plus, entre homme et singe, qui peut désigner le reflet, le vrai ou le faux, ce qui précède et ce qui suit, ou comment se fait la filiation ?
Toute l’œuvre de P. Aulagnier est centrée sur la recherche d’une voie d’accès à la souffrance psychique, notamment dans ces excès dont témoignent le conflit psychotique et la solution délirante. Une réflexion sur l’aliénation charpente sa réflexion et lui donne une dimension et une portée désormais inscrites dans la pratique analytique, d’autant que c’est dans la clinique essentiellement, que P. Aulagnier a puisé ses sources et investissements.
Mais l’on voit aussi le lien — ou la filiation ? — de cette œuvre avec les formes imaginaires les plus puissantes données à la violence ordinaire, violence blanche, apparemment non sanglante, avec laquelle on croit pouvoir pactiser et qui répand sa corrosion avec la complicité aveugle de chacun. Violence et souffrance, constituant parfois un lien identitaire, affectent ceux qui n’en finissent pas de disputer leur corps à des imagos voraces et sauvages dont la filiation s’affirme dans l’empreinte despotique qu’elle inflige au corps à défaut d’autre territoire.
Violence emprisonnée dans le corps-réceptacle, devenant prison à son tour, puis instrument d’une mort revendiquée comme ultime preuve de prise de possession d’un territoire intime et étranger, ou comme libération obtenue seulement dans le mouvement d’auto-destruction. On pense certes aux mutilations et marques sacrificielles que certains psychotiques s’infligent dans la douleur et le défi, mais également à toutes les formes d’attentats au corps, qui, malgré des expressions plus masquées, n’en témoignent pas moins de filiations intra et inter~subjectives, dont les effets pernicieux s’inscrivent dans le corps quand le territoire psychique et la fantasmatique s’avèrent impuissants à les élaborer et les contenir.
En terminant je voudrais citer deux extraits. Le premier est de Kafka, à la date du 20 Juillet 16 dans son Journal: “Si je suis condamné, je ne suis pas seulement condamné à mourir, je suis condamné à me défendre jusque dans la mort.”
L’autre est de P. Aulagnier dans un texte intitulé “Condamné à investir”: “… cette exigence d’investissement qui est le prix psychique dont nous payons notre vie…”
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  CASTORIADIS-AULAGNIER P., La Violence de l’interprétation, coll. Le fil rouge. P U F, Paris, 1975.
·  AULAGNIER P., “La filiation persécutive” in Un interprète en quête de sens, coll. Psychanalyse. Ramsay, Paris, 1986.
·  AULAGNIER P., “Condamné à investir” in op. cité.
·  KAFKA F., La Métamorphose, Gallimard, Paris, 1963.
·  KAFKA F., ”Compte-rendu pour une Académie” in A la colonie disciplinaire et autres récits, T. 2, Babel Actes Sud, 1998.
·  KAFKA F., ”Première souffrance” in op. cité.
·  KAFKA F., Journal, Grasset, Paris, 1954.
·  BLANCHOT M., De Kafka à Kafka, coll. Idées, Gallimard, Paris, 1981.
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