2001
TOPIQUE
Trame virtuelle, chaîne signifiante
Christian Flavigny
121 rue de Charenton 75012 Paris
Dans une approche spécifiquement psychanalytique, les connaissances récemment développées sur l’image de synthèse offrent un modèle heuristique de la genèse de la
représentation psychique : l’objet émerge en tant qu’objet virtuel (c’est l’objet perdu, l’objet
«à retrouver » de la théorie psychanalytique). Il convient de distinguer deux plans : celui du
virtuel proprement dit, référant à la figuration analogique, non verbale; et celui du virtuel
entendu comme sexuel pré-sexuel, ouvrant aux virtualités comme saisie du sens, fondant un
sujet en tant que sujet virtuel : virtuel/virtualité s’opposent comme représentation de chose/de
mot, comme primaire/secondaire. La réalité psychique a des traits communs avec la réalité
virtuelle; le jeu et la parole de l’enfant, et plus généralement le désir émergent dans le registre
du virtuel : le vœu oedipien est par essence virtuel.Mots-clés :
Virtuel, Virtualité, Représentation, Hallucination.
Seen from a specifically psychoanalytical point of view, recent developments
in computer imagery present a heuristic model for the genesis of psychic representation : the
object emerges in its virtual form (ie. the lost object, the object that ‘must be found’of psychoanalytical theory). Two different levels must be determined : that of the virtual in the true sense
of the term, which refers to the analogical figuration, non-verbal in form, and that of the virtual
which is to be understood as sexual pre-sexual, opening onto virtualities as if possessed of
meaning, creating a subject as virtual subject : virtual/ virtuality oppose each other as do the
representation of the thing and the word, the primary and secondary. Psychic reality has much
in common with virtual reality, the games and language of children and more generally desire
are expressed through the virtual register : Oedipal desire is by nature virtual.Keywords :
Virtual, Virtuality, Representation, Hallucination.
Le virtuel est en vogue depuis le développement des images tridimensionnelles; ce n’en est pas moins une catégorie fort anciennement connue. Les traités
de physique ont dès longtemps décrit cette image qui, « au lieu d’aboutir à son
point de focalisation déterminé, sur une surface “dure” au-delà de l’objectif
(lentille convexe) […] est renvoyée en-deçà de l’objectif (par une lentille
concave) et se forme entre l’objet et l’objectif » (Kerkhove, 1987, p. 76).
Cette catégorie du virtuel est tout simplement mieux connue aujourd’hui, car
« si la télévision, de diverses façons, introduit un certain type de virtuel dans la
vie courante, c’est l’ordinateur qui en révèle les nouvelles dimensions »
(Kerkhove, 1987). Le calcul informatique, par sa célérité, a ajouté une dimension nouvelle à l’image : celle de l’interactivité; « ce qui est nouveau, c’est le
degré d’intégralité de la représentation ». Mais la nature de l’image n’en est nullement modifiée : « ce qui n’a pas changé, c’est qu’il ne s’agit que de représentation;
les peintures du magdalénien étaient elles aussi des représentations » (Cadoz,
1994, p. 11).
Aussi est-il loisible d’interroger la catégorie du virtuel dans le fil de l’étude
freudienne sur la représentation; d’apprécier, autrement dit, si le virtuel mérite
d’être intégré à la réflexion psychanalytique, s’il contribue à celle-ci par un éclairage fécond.
C’est au plan de l’émergence même de la représentation, lors de l’“hallucination” première de l’objet, que la question mérite d’être posée. J. Laplanche
(1987, p. 78) souligne la difficulté de la théorie : « dans l’exemple prototypique,
ce modèle presque fictif de l’allaitement, il n’y a pas coïncidence mais bel et bien
déplacement du lait au sein. L’“hallucination” n’est donc pas un réel imaginé se
substituant au réel, un aliment se substituant à un autre aliment ». Ce modèle
presque fictif de l’allaitement, c’est ce que Freud avait étudié comme phase originaire, orale ou cannibale, phase durant laquelle l’activité sexuelle n’est pas
séparée de l’ingestion des aliments et la différenciation des deux courants (libido
et auto-conservation) pas encore apparue; phase dont il précise qu’elle « n’a
qu’une existence virtuelle, que la pathologie seule nous fait connaître », qu’elle
est « une phase fictive d’organisation qui nous est imposée par la pathologie »
(1905). F. Gantheret (1984, pp. 76 et 123) invite à considérer cette existence
virtuelle; citant Freud, il commente ainsi : « la pathologie n’est pas là conçue
comme retour régressif à ce qui a été, mais retour à ce qui n’a pas été, sauf virtuellement». Abondant dans le sens de Laplanche, il situe le hiatus entre autoconservation et sexualité “au cœur de la représentation elle-même”. Elle n’est pas représentation de l’objet perdu, mais d’emblée « substitut par déplacement », précisant en outre que « ce n’est jamais un objet qui a été perdu, mais une substance,
et [que] le passage de l’auto-conservation au sexuel est passage de la substance
à l’objet » (1996, p. 73 note 2), que c’est « du sexuel que vient l’idée même d’objet,
et même de satisfaction, et même d’auto-conservation. C’est le sexuel qui
« invente » cet horizon de lui-même où il s’épuiserait en son achèvement. Le
sexuel est auto-production de son négatif, qui le constitue » (1984, p. 293). De
même Florence (1978, p. 63), qui indique : « Freud lui-même note l’existence
toute “virtuelle” (fiktive) de cette phase d’organisation qui ne se justifie que parce
qu’elle donne sens aux phénomènes psychopathologiques ». Le virtuel
concourrait-il au sens ? « Le virtuel ne remplace pas le réel, il aide à lui donner
sens » (Weissberg, 1989, p. 7).
Ce moment de l’originaire avait déjà été commenté par J. Laplanche et
J.B. Pontalis (1961), évoquant « le moment mythique de la disjonction entre
l’apaisement du besoin et l’accomplissement du désir », autrement dit un moment
théorisable selon le mythe, en fonction de toute la densité que la recherche psychanalytique a donnée à celui-ci dans la formulation relative à l’originaire. Je proposerai de considérer le mythe – au « statut d’extériorité radicale » (Valabrega,
1980, p. 29) – et le virtuel (en tant qu’absolue intériorité) concomitamment à
l’œuvre dans l’originaire; dans le sens, somme toute, où J. Laplanche et
S. Leclaire (1961) parlaient du « secteur mythique où le refoulement originaire,
“créant” une première chaîne inconsciente à l’aide des représentants représentatifs de la pulsion, rend virtuellement possible l’accès au langage » (je me propose de donner leurs pleins développements aux « virtuellement » de F. Gantheret
et de J. Laplanche et S. Leclaire); où Gantheret précise que « l’hallucination primitive, mythe métapsychologique, est tout autant mythe sécrété par le psychisme,
rêve d’une pleine satisfaction qui n’a jamais existé » (1998).
En écho à la formulation questionnante de Laplanche sur l’hallucination, il
mérite d’être noté que l’image virtuelle n’est pas copie redupliquée, elle ne peut
« se concevoir comme la reproduction d’une chose qui lui serait antérieure » ou
« sous la forme de la copie affiliée à un patron qui le devancerait et auquel elle
se soumettrait », elle « n’a pas de dehors, aucun original ne lui préexiste »; elle
doit se concevoir comme « création de réalité, une production entièrement numérique qui cesse, par là-même, d’être indexée à un modèle indépendant de sa
constitution ». « L’image de synthèse, au lieu de se référer à une existence préalable dont elle se contenterait d’enregistrer la trace, se définit plutôt comme une
production qui se suffit à elle-même, totalement immanente à sa constitution
propre » (Martin, 1996, pp. 10 et 11). En fonction de ces caractères, plutôt que
l’expression justement critiquable d’“hallucination du sein”, je propose celle de
“sein virtuel”.
Il importe en effet de définir une image qui prenne déjà, fut-ce liminalement,
un sens (sans quoi l’on demeurerait dans le fonctionnement de l’animal); or c’est
la caractéristique de l’image virtuelle que d’être « une perception sensible des
modèles intelligibles », de fournir « une version sensible du modèle intelligible qui
l’engendre ». Ainsi « l’expérience sensible du “virtuel” est fonctionnellement liée
à sa compréhension “intelligible”, et réciproquement. Le modèle et l’image sont
constitués l’un par l’autre. Il y a un aller-retour permanent entre l’intelligibilité formelle du modèle et la perception sensible de l’image. Autrement dit le monde virtuel se modélise et se comprend en s’expérimentant, tout autant qu’il se perçoit et
se donne à voir en se rendant intelligible » (Quéau, 1993, pp. 22,32 et 86).
Tels sont ainsi les caractères de l’objet virtuel, « modèle idéel de l’objet réel »
(Weissberg, 1989), telle est la dynamique du virtuel, « création de réalité » (Martin, 1996), « interprétation du réel ». Ainsi la découverte de l’objet est-elle celle
d’un objet virtuel, ce qui rend compte de ce caractère à jamais introuvable, irrémédiablement perdu, et pourtant constamment insistant de l’objet décrit par l’expérience psychanalytique (et par Freud dès les Trois Essais). L’image virtuelle
« n’est pas représentations analogiques d’une réalité existante » (cf. Laplanche :
«“l’hallucination” n’est donc pas un réel imaginé se substituant au réel », loc. cit.),
mais « simulations numériques de réalités nouvelles » (Quéau). « Les images ne
doivent plus être considérées simplement dans ce qu’elles donnent à voir, c’est-à-dire comme des “images” de quelque chose. Ce sont avant tout des phénomènes
permettant un certain point de vue sur le modèle qui les rend “visibles”» (Quéau,
1993, pp. 18,132).
L’image virtuelle témoigne de caractères qui rappellent ceux rattachés par
Freud au processus primaire; ainsi concernant la contradiction : « la capacité de
faire coexister virtuellement des réalités contradictoires est peut-être l’une des
propriétés les plus intéressantes du virtuel » (Quéau, 1993, p. 63), à rapprocher
de l’étude freudienne du rêve : « la manière dont le rêve exprime les catégories
de l’opposition et de la contradiction est particulièrement frappante : il ne les
exprime pas, il paraît ignorer le “non”. Il excelle à réunir les contraires et à les
représenter en un seul objet. Le rêve représente souvent aussi un élément quelconque par son désir contraire, de sorte qu’on ne peut savoir si un élément du
rêve, susceptible de contradiction, trahit un contenu positif ou négatif dans les
pensées du rêve » (1900, p. 274). Le virtuel, en outre, opère sans incidence du
temps et de l’espace : « le monde virtuel de la simulation se tient hors du temps
et de l’espace “réels”: il est uchronique et utopique » (Couchot, 1987), avec un
écho dans cette formulation de J.B. Pontalis (1997, p. 31-32) : « ce que nous cherchons à atteindre, à faire venir, c’est le hors-temps […]. Cet infantile est sans âge.
Il ne correspond à aucun lieu, à aucun temps assignable. Il est l’autre nom de la
cinquième saison ». Et encore : « le temps de synthèse de la simulation numérique,
à l’instar du monde figuré par l’image de synthèse qui n’existe pas dans un topos
réel mais dans un espace symbolique, utopique, est un temps qui n’appartient plus
au chronos réel; c’est un temps uchronique » (Couchot, 1989, p. 120), et là encore
J.B. Pontalis (1997, p. 15) : « dans la cure, Freud, et, comme lui, tout analyste,
va se trouver confronté à une expérience du temps différente de celle du rêve,
même si elle présente avec cette dernière quelques analogies. Cette expérience-là, Freud a eu plus de mal que dans le cas princeps du rêve à en reconnaître la
spécificité. Elle est d’autant plus déconcertante qu’elle est effectivement double.
Elle l’est dans ses fondements mêmes. Elle nous contraint à penser ensemble –
ce par quoi j’entends non concilier mais maintenir en tension – deux données qui
se contredisent : d’un côté l’existence d’un hors-temps (l’inconscient zeitlos), de
l’autre le temps de la séance…» Troisième caractère remarquable : l’exploration
selon l’image virtuelle n’appelle pas la définition préalable des repères d’identité/altérité. Ce caractère permet de comprendre le sein comme définissant la
bouche qu’il remplit, autant que la bouche le sein; de comprendre bouche et sein
s’éprouvant concomitamment, le sein comme plein de la bouche et la bouche
comme creux de sein; la bouche comme manque et appel du sein, s’offrant en
cavité vide qui est attente du sein, permettant de « réussir que la présence de l’objet
cède la place à une auto-appréhension de son absence » (Abraham, 1978, p. 263).
Par le virtuel, « le soi et l’autre se mettent en boucle, l’intérieur et l’extérieur
passent continuellement à leur opposé, comme dans un anneau de Mœbius »;
c’est le virtuel qui donne sa pertinence à la référence à l’anneau de Mœbius, à
ce « passage de l’intérieur à l’extérieur et de l’extérieur à l’intérieur » (Lévy, 1995,
p. 92 et 22) qui le caractérise et évoque cette remarque de Lacan : « le sujet est,
si l’on peut dire, en exclusion interne à son objet » (1966, p. 861); et sans nous
égarer plus avant dans la réflexion nodale (c’est le cas de le dire) de Lacan notons
que « la métaphore du nœud paraît la plus propre à rendre compte de l’enjeu des
mondes virtuels. Ce qui se noue, dans les mondes virtuels, c’est un enchevêtrement de plus en plus fin entre le réel et le virtuel, entre l’actuel et le potentiel,
entre le sensible et l’intelligible » (Quéau, 1993, p. 84).
L’objet perdu, l’objet du fameux « trouver l’objet, c’est en fait le retrouver »
des Trois Essais, c’est l’objet virtuel. Et sa quête est poursuivie par un sujet tout
autant virtuel. Lacan parle du stade du miroir comme d’un « complexe virtuel »
(1949, p. 93); commentant son schéma L, il précise que « le S, qui est là en tant
que figuration de la fonction de sujet, est purement virtuel… Ce sujet est en position de n’accéder que par artifice à la saisie de l’image réelle qui se produit en i
(a)» (1960-61, p. 434).
Toutefois ces analogies entre le virtuel et le processus primaire ne suffisent
assurément pas à asseoir la pertinence de la notion dans le champ psychanalytique. Il y faut de plus rendre compte de deux caractères essentiels de la découverte
freudienne : la primauté du sexuel et le fonctionnement entre processus primaire
et processus secondaire.
Aussi je distinguerai deux plans d’étude :
- le premier, déjà esquissé, concerne le positionnement de l’objet et corrélativement du sujet, l’un et l’autre en tant que virtuels;
- le deuxième, le plan des « virtualités », caractérise le sexuel infantile, le
sexuel pré-sexuel de Freud. Il s’agit de situer le virtuel en tant qu’exploration,
orienté vers les objets de la psyché maternelle, qui s’offrent en champ de virtualités en fonction des désirs pour l’essentiel inconscients et énigmatiques, repérés
progressivement au travers de la communication verbale mais plus encore non-verbale avec la mère.
L’enjeu effectif est leur mode d’interférence, à rapprocher de ce que Freud
étudie comme « traduction » des représentations de chose en représentations de
mot : les deux termes (virtuel/virtualité) se rapprochent au même titre que Freud
rapproche les notions dans le terme commun de « représentation », ils se distinguent comme se différencient chose/mot (le virtuel est entendu dans le sens du
processus primaire, comme dans l’image du rêve; la virtualité est du registre du
sens, du langage verbal et non verbal, elle rend compte de l’intention, qui est déjà
la saisie du sens).
Or ce qui est à considérer de la dynamique du virtuel, c’est qu’elle ressortit
déjà du langage, ce qui lui donne une vertu exploratrice des objets de la psyché
maternelle. « A la différence des images photographiques ou vidéographiques qui
sont issues de l’interaction de la lumière réelle avec des surfaces photosensibles,
les images [virtuelles] ne sont pas d’abord des images, elles sont d’abord du langage »… « Cette “forme” du virtuel est d’essence langagière » (Quéau, 1993,
p. 30 et 87). Ceci situe l’analogique à fleur d’un repérage vers le sens : G. Rosolato décrit les signifiants de démarcation, à fleur de digitalisation; « ainsi arrive-t-on à isoler l’aspect visuel du signifiant : appelons-le, puisqu’il n’est qu’une
limite dans le continuum, et que le premier aspect d’une digitalisation, en l’absence d’un système d’articulation, un signifiant de démarcation » (1978, p. 68),
issu « d’une digitalisation d’un premier type, c’est-à-dire d’une sélection par répétition perceptuelle qui met en jeu une série d’oppositions progressivement explorées par l’enfant : présence/absence, bon/mauvais surtout, plaisir/déplaisir et douleur » (1985, p. 30). Lacan notait déjà que « dans l’opposition plus et moins, présence et absence, il y a déjà virtuellement l’origine, la naissance, la possibilité,
la condition fondamentale d’un ordre symbolique », et que « les cris sont d’ores
et déjà virtuellement organisés en un système symbolique… Dès l’origine, le cri
est fait pour qu’on en prenne acte, voire pour qu’on ait au-delà à en rendre compte
à un autre. Il n’est que de voir le besoin essentiel qu’à l’enfant de recevoir ces
cris modelés et articulés qui s’appellent des paroles, et l’intérêt qu’il prend au système de langage pour lui-même. Le don type, c’est justement le don de la parole,
parce qu’en effet le don est ici, si je puis dire, égal en son principe » (1956-57,
pp. 163 et 88). Guy Rosolato, poursuivant cette réflexion de Lacan, insiste pourtant spécifiquement sur « le poids d’imprégnation qu’ont les signifiants, surtout
dans l’enfance, avant même qu’ils ne prennent leur valeur de signe par une
fixation à un signifié donné… Ils permettent la mise en mémoire d’impressions,
de sensations, d’éprouvés, même indistincts, encore mal identifiés : ce sont les
signifiants de démarcation énigmatiques » (1985, p. 9). A côté de l’accueil du
signifiant verbal comme témoignage de l’inconscient, il insiste sur le repérage
de tous ces signifiants analogiques qui constituent la chair
[1] du transfert/contre
transfert (d’où le fait qu’ils puissent être difficiles à repérer), et sur la question
de la « connexion entre signifiants de démarcation et signifiants linguistiques »
(1996, p. 29) au cœur de l’expérience de la cure.
Dans les deux cas on est déjà, d’emblée, dans le champ du sens, ou plutôt avec
le signifiant de démarcation à sa lisière, à l’articulation de l’analogique et du
digital (« marque » étant à entendre comme un quasi synonyme de « signe » (Eco,
1980, p. 20-21).
Je note d’ailleurs que dans sa description, Rosolato donne une place remarquable à l’explicitation du jeu du Fort-Da décrit par Freud, explicitation à laquelle
il donne une formalisation numérique : « cette expérience [celle de la bobine] est
exemplaire pour saisir le rapport entre signifiant de démarcation et signifiant
linguistique. Elle peut s’analyser suivant quatre états (présence (11), absence (00),
apparition (01), disparition (10) qui en font une digitalisation stratifiée, où les
différences peuvent être ou subies ou activement produites » (1985). Dans le
virtuel, « les nombres sont des intermédiaires. Ce sont de véritables médiateurs
entre les modèles et les images. Ils assurent l’unique lien entre l’intelligible et
le visible » (Quéau). L’exploration virtuelle correspond à celle de l’enfant :
« l’opposition forme/matière de la physique aristotélicienne doit être abandonnée
au profit d’une vision plus générative. Par la récurrence et le jeu interactif des
prédictions et des vérifications, l’image contribue à régénérer le modèle autant
que le modèle génère l’image » (Quéau, 1993, pp. 160 et 133). Nous dirons plus
loin une limite cependant repérable à cette analogie.
Mais précisément dans cette exploration engagée par le jeu du Fort-Da, c’est
en définitive le désir maternel qui est interrogé : est-il désir d’abandon de l’enfant ? désir pour un autre (un rival), un Autre (un Père ?)? Cette exploration des
objets maternels est émergence de la vie psychique de l’enfant : elle est fondamentalement marquée d’un caractère énigmatique, et par là ouverture à toutes
les virtualités du désir, ou plutôt à tous les désirs comme virtualités. L’enfant tente
de se repérer dans les éléments, verbaux mais aussi largement non-verbaux,
témoignés par la mère; il capte les signifiants par lesquels la mère, d’une manière
pour elle aussi énigmatique comme y a insisté Laplanche dans sa théorie de la
séduction généralisée (1987), communique des messages à elle-même inconscients, porteurs de toute la libido issue de son propre passé infantile. « Tout acte
humain et toute parole, toute pensée et toute communication ne s’établissent dans
le sens que par l’articulation, même virtuelle, d’un signifiant avec un autre signifiant » (Rosolato, 1996, p. 24) : j’entends ici la virtualité comme le mode même
de cette articulation, entre la mère et l’enfant. Le virtuel est en ce sens le langage
tel qu’il opère, ombré par l’énigme, entre mère et enfant. L’énigme est ce qui
résulte, dans le langage, de l’effet propre au désaveu (Verleugnung); le désaveu
a été précieusement décrit par Freud à propos de l’enfant (désaveu de la différence des sexes) (1923), mais non moins clairement à propos du fonctionnement
des parents à l’égard de l’enfant, même s’il l’étudie alors en tant que « déni de
la sexualité infantile » (1914). Dès lors circulent les émergences du désir en tant
que virtualités : le virtuel est alors à entendre comme le sexuel pré-sexuel de
Freud, et l’oeuvre de la virtus, au principe du virtuel, en direction des deux axes
du symbolique. La virtus filtre l’approche de la sexualité dès lors « vertueuse »
(virtus) de l’enfance, une sexualité culminant dans le désaveu de la différence
des sexes (à l’acmé de la phase phallique), désaveu qui est le côtoiement de deux
idées contradictoires (Freud, 1938); la virtus, c’est aussi la mégalomanie propre
à l’enfance écartant toute saisie de la question de la mort (autrement que précisément comme absence, comme vie ailleurs, alimentant les conceptions
religieuses dans la visée de surmonter la mort), à l’image de ce tout-pouvoir prêté
au saint en fonction de la virtus attribuée à son pouvoir d’opérer des miracles
(Sigal, 1985), selon les conceptions de la toute puissance infantile. On notera
d’ailleurs la référence de la virtus au vir, à la vis, à la force virile, en accord avec
ce caractère précisément phallique de la sexualité infantile ombrée par l’énigme
(un sexe doté, l’autre non). La virtualité naît comme émergence de sens, et l’intention comme sa saisie (non sans un processus qui accompagne l’enfance, dans
un départage entre l’intentionnel et l’éventuel : « l’as-tu fait exprès ? », interroge
la mère).
Le virtuel est une réponse qui mérite d’être proposée à la question, insistante
pour l’analyste, de cette « étrange remémoration, qui n’est pas celle d’événements,
de scènes vécues (voir le sort que fait Freud au rêve de l’homme aux loups) et
qui laisse dans l’indécidable la qualification de réel ou d’imaginaire » (Pontalis,
1997) : car le virtuel ne s’oppose pas au réel : « on touche là le paradoxe des
mondes virtuels, leur caractère essentiellement hybride, à la fois concrètement
formé sur le modèle des espaces réels, mais également structurés selon la nature
abstraite des contenus informationnels » (Quéau, 1993, p. 47). « La trace vive de
l’infantile, que la plupart du temps le patient agit dans la cure, sans pouvoir le
nommer ni par des mots ni par des images, ne reproduit pas une “scène vécue”,
comme celle que Freud cherchait derrière le rêve de “l’homme au loup”, mais
des attentes, des excitations, des peurs, des fantasmes, des sensations de ce qui,
intensément désiré, n’a peut-être jamais eu lieu, de tout ce qui constitue la
mémoire inconsciente, refoulée, oubliée, mais en survie, du patient » (Gomez-Mango, 1999, pp. 290-291). Toutes ces émergences de la cure, que l’on
qualifierait avec Rosolato de « signifiants de démarcation », se collectent en une
imprégnation du transfert-contre-transfert qui donne issue à ce qui me semble
pouvoir être dénommé une « scène virtuelle ».
Ainsi la cure psychanalytique me semble-t-elle pouvoir être comprise comme
l’accueil du virtuel et des virtualités, comme la saisie de leur émergence et de leur
travail. Un argument complémentaire me semble plaider en ce sens, à savoir que
le virtuel ne s’oppose pas du tout au réel (comme souvent en est faite la confusion) mais bien plutôt à l’actuel; or l’actuel est un concept clé dans la pratique
analytique, comme actualisation précisément entendue comme émergence de la
motion inconsciente : « nous devons traiter sa maladie non comme un événement
du passé mais comme une force actuellement agissante… tandis que le malade
le ressent comme quelque chose de réel et d’actuel, notre tâche à nous consiste
principalement à rapporter ce que nous voyons au passé » (Freud, 1914, p. 110).
« Le virtuel n’est pas du tout l’opposé du réel… En toute rigueur philosophique
le virtuel ne s’oppose pas au réel mais à l’actuel : virtualité et actualité sont seulement deux manières d’être différentes » (Lévy, 1995, pp. 10 et 13); « le virtuel
n’est pas le contraire du réel; il s’oppose plutôt à l’actuel, ce qui est accompli »
(Couchot, 1987, p. 92). « On peut éventuellement opposer la virtualité à l’actualité
mais non pas à la réalité dont le contraire désigne en fait la possibilité » (Martin,
1996, p. 22). C’est bien l’actualisation (dans le transfert) qui est au principe du
repérage psychanalytique et de sa vérité, rendant possible la saisie d’une fantasmatique présente là à l’état virtuel. Certes le réel peut être accueilli incidemment dans le champ de la cure, mais non pas à l’essence de sa dynamique; je proposerai de considérer cette éventuelle prise en compte du réel, comme l’esprit
même du psychothérapique au sein du psychanalytique (ainsi l’analyste tiendra-t-il compte du fait que le père du patient est à tel moment réellement mourant,
dans son interprétation – qui sera peut-être du coup différée, ou modulée etc. –
de vœux de mort transférentiellement mis en jeu dans l’analyse). L’analyste sous-crira dès lors à la formulation : « le virtuel peut être assimilé à un problème et
l’actuel à une solution. L’actualisation n’est donc pas une destruction mais au
contraire une production inventive, un acte de création » (Lévy, 1995, p. 56); il
suffit d’entendre « problème » comme « symptôme », et de voir le transfert, en
lequel s’opère l’actualisation, comme l’ouverture à la méditation sur les
connexions inconscientes : tout analyste sera bien d’accord de le considérer
comme une production inventive et un acte de création.
La création recherchée, c’est la remémoration, assurément « étrange » : « si
tout souvenir est un écran, [c’est] bien parce qu’en lui viennent se déposer dans
une forme, dans une représentation cadrée, cernée, à portée de vue, des traces,
rien que des traces » (Pontalis); c’est la constitution, non moins étrange, d’une
histoire : « celle qui porte sur des événements psychiques dont la rémanence n’est
attestée que par leur actualisation en séance » (Pontalis, 1997, p. 21). Aussi nous
intéresse la notion du virtuel comme support d’une conception de la trace
mnésique.
« L’ordinateur n’ajoute rien qualitativement au principe de la mémorisation.
Toutefois la nature des phénomènes qui peuvent ainsi être mémorisés est quelconque : il peut s’agir de phénomènes visuels, acoustiques, tactiles et gestuels,
mais aussi de phénomènes non sensibles. Par ailleurs, leur complexité peut être
beaucoup plus grande et, surtout, leur restitution n’est soumise qu’aux aléas des
transducteurs; mais, grâce à la discrétisation, indépendamment des transducteurs,
un phénomène peut être mémorisé indéfiniment avec une fidélité absolue »
(Cadoz, 1994, pp. 94-95 [2] ).
Poursuivant l’analogie que Freud proposa entre processus de mémoire et le
« bloc magique » (1924), nous pouvons à bon droit faire fonctionner celle, plus
contemporaine, avec la mémorisation informatique. J. Laplanche d’ailleurs y
encourage, quand il évoque les modèles à mémoires, « modèles à circulation libre
qui seraient à rapprocher de ce que sont, de nos jours, les modèles informatiques.
Le plus fameux de ces modèles est celui du chapitre VII de l’interprétation du
rêve…, [il] met en place une succession de mémoires entre lesquelles se produisent des réinscriptions successives » (1987, p. 24) (il y a aussi celui du Projet de psychologie scientifique, où la notion de frayage mériterait d’être rapprochée de la circulation d’influx dans les circuits de la puce de silicium). Freud
notait que « capacité de réception illimitée et conservation de traces durables semblent s’exclure pour les dispositifs par lesquels nous fournissons à notre mémoire
un substitut » (1924, p. 140), ce qui se confirme dans « l’exclusion de principe
entre mémoire et interaction qu’aucune technologie ne pourra jamais surmonter » (Cadoz, 1994, p. 94), notée à propos de la mémorisation informatique. L’ordinateur offre, tout comme le bloc magique, « une surface de réception toujours
prête et des traces des notations reçues » (Freud, 1924) (ce sont respectivement
l’écran et la mémoire vive et le disque dur). L’analogie freudienne, confirme notre
conception inéluctablement substantielle de la trace et celle de la mémoire en tant
qu’inscription; le processus de mémorisation tel que le suggère la mémorisation
informatique est peut-être plus proche de ce que propose l’expérience psychanalytique si « étrange » de la remémoration, cette remémoration qui oscille entre
le virtuel et l’actuel, au gré des connexions signifiantes. F. Gantheret, qui récuse
toute « précession d’une réalité perceptive “objective” des choses », parle d’une
perception « guidée, testée par la mémoire », d’une mémoire « bien particulière,
puisqu’elle est ce qui nie la perte; et perte de quoi ? de ce qui n’a jamais été : le
fameux “trouver l’objet sexuel, c’est en fait le retrouver” des Trois Essais […]
indique assez que cet objet perdu était du côté de ce qui devient, avec le temps,
constitutif de l’étayage, dans l’emprise auto-érotique, le premier objet sexuel : le
sein maternel, dont on a vu qu’il est d’abord dans la bouche de l’enfant avant d’être
sur la poitrine de la mère! » (1984, p. 83). Ce que j’ai appelé le sein virtuel.
Ces travaux sont dans la ligne des conceptions énoncées par Freud : « l’étonnant c’est que ces scènes infantiles ne sont pas toujours vraies. Oui, le plus souvent
elles ne sont pas vraies, et dans quelques cas elles sont même directement
contraires à la vérité historique […]. Les événements infantiles, reconstitués ou
évoqués par l’analyse, sont tantôt incontestablement faux, tantôt non moins incontestablement réels, et dans la plupart des cas ils sont un mélange de vrai et de faux »
(1915-17, pp. 344 à 346). Notons que « la virtualisation est la dynamique même
du monde commun, elle est ce par quoi nous partageons une réalité. Loin de
circonscrire le royaume du mensonge, le virtuel est précisément le mode d’existence d’où surgissent aussi bien la vérité que le mensonge » (Lévy, 1995, p. 144).
D’où la formulation capitale de Freud : « la réalité psychique est une forme d’existence particulière, qu’il ne faut pas confondre avec la réalité matérielle »; les
fantaisies possèdent « une réalité matérielle […] dans le monde des névroses c’est
la réalité psychique qui joue le rôle dominant » (1900, pp. 526 et 347); cette
formulation, si essentielle à l’expérience du psychanalyste, trouve son développement et sa preuve scientifiques (s’il en était besoin : mais n’est-il pas jusqu’à
des psychanalystes qui mettent en doute la pertinence de la notion ?) par son
rapprochement avec celle de « réalité virtuelle » : cette dernière notion a certes
quelque chose d’« absurde » (Cadoz, 1994, p. 8), elle n’en est pas moins foncièrement pertinente, désignant une « réalité composite, mi-image, mi substance »
(Quéau, 1993, p. 16).
Réalité psychique et réalité virtuelle méritent d’être rapprochées et même
selon moi confondues; elles ont en commun ces deux caractères essentiels qui
les définissent : leur
immatérialité, d’abord (« l’absence de tout support matériel » – Kerkhove, 1987, p. 78) caractérisant le virtuel; cette présence immatérielle
du transfert, « organisateur inconscient de la situation analytique; plus qu’une
simple quantité énergétique, positive ou négative, liant un sujet à une “image”;
autre chose que le scénario d’un fantasme » (Gantheret, 1996, p. 63); le transfert comme saisie subjective de la réalité, s’imposant au sujet en tant que réalité;
leur
effectivité (« virtuel ne signifie pas fictif. La réalité virtuelle n’est pas un objet
réel; pourtant on peut dire qu’elle existe en tant qu’effet réel, ou bien qu’il s’agit
d’une réalité apparaissant sous forme de résultat » (Jolivalt, 1995, p. 3
[3] ); à noter
la distinction entre effectivité et actualité (Perniola, 1987, p. 29); la réalité
psychique étant assurément « cette réponse qu’apporta Freud et dans laquelle il
est convenu de voir la naissance même de la psychanalyse : peu importe [fantasme
ou réalité vécue]; ce qui est déterminant est la réalité psychique, disons pour faire
simple l’idée inconsciente d’assister à une telle scène » (Gantheret, 1996, pp. 155-156). Ces réalités sont médiatrices (entre le sujet et le monde) : « la médiation
des mondes virtuels nous permet de percevoir physiquement un modèle théorique,
et nous permet de comprendre formellement des sensations physiques » (Quéau,
1993, p. 101); à condition de ne pas l’entendre comme d’un sujet préconstitué à
la découverte du monde : « le sujet n’est rien d’autre que son monde, à condition
qu’on entende par ce terme tout ce que l’affect enveloppe » (Lévy, 1995, p. 105).
La réalité virtuelle offre solution à cette « impasse “aporétique” du réalisme »
que J.P. Valabrega pointe dans l’opposition entre réalité psychique (subjective)
et réalité matérielle (extérieure) : « la vérité est que l’Inconscient, aussi bien dans
son fonctionnement, ses lois, que dans son statut – l’inconscient du sujet autant
que le sujet de l’Inconscient – rend définitivement caduque l’opposition entre
l’intériorité et l’extériorité » (1980, pp. 113 et 197). En effet « créatrice par excellence, la virtualisation invente des questions, des problèmes, des dispositifs
générateurs d’actes, des lignées de processus, des machines à devenir » (Lévy,
1995, p. 138). Plus encore, elle suscite cette donnée si capitale, matériau même
de ce qui oeuvre en analyse : le temps; « le temps humain n’a pas le mode d’être
d’un paramètre ou d’une chose (il n’est justement pas “réel”), mais celui d’une
situation ouverte […]. Dans leur connexion vivante, le passé hérité, remémoré,
réinterprété, le présent actif et le futur espéré, redouté ou simplement imaginé,
sont d’ordre psychique, existentiels. Le temps comme étendue complète n’existe
que virtuellement » (Lévy, 1995, p. 70).
La réalité psychique/virtuelle pose la place essentielle de la représentation,
que Freud avait distinguée entre représentation de chose, seule présente dans la
représentation inconsciente; représentation de chose plus représentation de mot
qui lui est liée, dans la représentation consciente (ce que j’essaie d’étudier en tant
que : virtuel, et virtuel/virtualité). Le virtuel est pleinement de la nature même
de la représentation, la seule différence étant, de par sa nature interactive, d’une
part, et numérique, de l’autre, qu’« il ne s’agit plus à proprement parler de représentations mais bien plutôt de simulations » (Quéau, 1993, p. 18). Surgit du coup
la question du jeu de l’enfant : car le jeu est une simulation, un faire semblant
(les enfants le disent d’ailleurs : « c’est pour semblant » – opposé à un fragile
« c’est pour de vrai », le vrai étant là ce que l’enfant entend comme de la catégorie du réel). Bien sûr on pense alors à Winnicott, à son étude de « l’essence de
l’illusion », à cette si belle description de l’émergence du sein virtuel : « la mère
place le sein réel juste là où l’enfant est prêt à le créer » (1975, p. 9). D’autant
que « la simulation, qui est à l’origine de la réalité virtuelle, en est également le
produit » (Jolivalt, 1995, p. 5), constat (qui rappelle l’anneau de Mœbius) qui situe
justement la relation ludique de l’enfant, en sa dimension paradoxale si heureusement pointée par Winnicott (1995, pp. 74 et 124), dimension inhérente à un
processus qui serait entravé si elle n’était pas respectée : « un paradoxe est en
cause, paradoxe qui doit être accepté, toléré et non résolu […]; le trait essentiel
dans le concept des objets et des phénomènes transitionnels est le paradoxe et
l’acceptation du paradoxe ».
Comme le jeu de l’enfant ou plutôt parce qu’elle est au cœur de l’activité
ludique de l’enfant, « la réalité virtuelle est non seulement capable de simuler le
monde, mais de proposer une approche différente, inédite, fondée sur l’imagination et la créativité ». Mais comme pour le jeu, « la simulation n’est pas la réalité
virtuelle » (Jolivalt, 1995, p. 5) : l’enfant à tout moment peut décrocher de son
jeu (« pouce ! » ou : « c’est pour de vrai », etc.) et y revenir (selon les marques de
langage le spécifiant : imparfait préludique puis conditionnel chez l’enfant plus
grand). « Avec la simulation il s’agit moins de représenter le monde que de le
recréer… [c’est] une expérience de démiurge (Quéau, 1986, p. 118) »; « le sein
était là, attendant d’être créé » (Winnicott, 1975). « La simulation est plus qu’une
écriture condensée et signalétique du réel : elle est elle-même constitutive du réel
et créatrice de sens » (Quéau, 1985, p. 124)… « c’est sur la base du jeu que s’édifie
toute l’existence expérientielle de l’homme […]. Nous expérimentons la vie dans
l’aire des phénomènes transitionnels, dans l’entrelacs excitant de la subjectivité
et de l’observation objective ainsi que dans l’aire intermédiaire qui se situe entre
la réalité intérieure de l’individu et la réalité partagée du monde qui est extérieure »
(Winnicott, 1975, p. 90). Ainsi la simulation permet-elle d’approcher de plus près
le mouvement ludique de l’enfant : « l’écriture d’un système de simulation, d’un
“simulateur”, vise à créer les conditions de production d’un “petit monde en soi” »
(Quéau, 1986, p. 116).
L’essentiel de l’élaboration portée par le jeu consiste dans la représentation
de l’absence (entre perte et présence). Dans le développement de l’enfant, le
processus est engagé par les jeux de caché-montré (coucou ! qui est là ! etc.) de
la mère avec son bébé; il se poursuit avec le jeu du
Fort-Da, puis selon le jeu de
cache-cache et ses développements (notamment le jeu d’être l’enfant mort) (cf
Flavigny, 1996). Il s’y crée l’exploitation de l’objet (notamment la bobine) comme
« premier usage du symbole par l’enfant » (Winnicott, 1975, p. 134), et l’émergence de l’image spéculaire, fonctionnant « comme substitut, narcissique cette
fois, de la mère absente, support ambigu de la haine et de l’amour » (Florence,
1978, p. 169), avant qu’il soit précisément possible à l’enfant de s’absenter pour
mettre plus directement en interrogation l’intention maternelle à son égard (ainsi
l’instabilité psychomotrice de l’enfant est-elle une difficulté narcissique de s’absenter, en fonction d’une valence agressive et meurtrière fortement perçue de la
mère à l’endroit de son garçon (Flavigny, 1996). G. Rosolato étudie en détail le
jeu du
Fort-Da en suivant les strates d’une combinatoire d’abord binaire, puis
« à partir de l’étape linguistique une séquence ternaire » (1985, p. 154), avant que
« ce tissage de l’émergence du signifiant avec la disparition de l’objet se manifeste dans le champ quaternaire qui révèle ainsi le véritable enjeu de sa totalité
dans la pensée de la mort » (1985, p. 155)
[4]. Il me semble possible de reconnaître
là les plans : 1) du virtuel, d’ailleurs sensible dans la formulation numérique
adoptée par Rosolato; 2) de la virtualité, opérant comme exploration du désir
maternel fonctionnant dans un langage n’exprimant les enjeux érotiques et meurtriers que selon un mode virtualisé, dissimulés derrière la
Verleugnung (pourquoi
t’absentes-tu ? Quel est l’enjeu [énigmatique] de ton absence, que m’en dis-tu,
au moment de la séparation, à travers les mots, mais plus encore à travers les
gestes, les expressions, qui me fasse conjecturer ta tristesse/joie (?) à partir, ton
bien-être ailleurs ou ton impossibilité à y aller, ta peur de me perdre, etc.); 3) du
symbolique, dès lors que la levée du désaveu profile les enjeux effectifs de la
sexualité et de la mort, attribuables au langage tel qu’il œuvre dans la relation
entre la mère et le père.
Mais le virtuel se laisse particulièrement repérer dans l’activité du rêve : « tout
ce qui peut devenir objet de perception interne est virtuel », note d’ailleurs Freud
(1900, p. 518). Dans sa facture, l’image du rêve a tout de l’image tridimensionnelle virtuelle : comme pour celle-ci, il est possible de parler d’immersion dans
l’image, d’interactivité; et tout l’effet fascinant de l’image de synthèse est la façon
dont elle fait disparaître écran, pixels et machine au profit d’images suscitant une
conviction de réalité, principalement du fait de « l’interaction, c’est-à-dire la
combinaison étroite de nos actes et de nos perceptions » (Cadoz, 1994, p. 22).
Nos perceptions, précisément. Comment ne pas se rappeler que Freud leur
donne une place essentielle dans le processus du rêve : « c’est ce mouvement que
nous appelons désir; la réapparition de la perception est l’accomplissement du
désir et l’investissement total de la perception depuis l’excitation du besoin est
le chemin le plus court vers l’accomplissement du désir ». Les perceptions sont
au point de départ et d’arrivée du rêve. « Nos perceptions laissent dans notre appareil psychique une trace, que nous pouvons appeler trace mnésique (S) […]. Nous
supposerons qu’un système externe (superficiel) de l’appareil reçoit les stimuli
perceptifs, mais n’en retient rien, n’a donc pas de mémoire, et que derrière ce
système il s’en trouve un autre, qui transforme l’excitation momentanée du
premier en traces durables »; on sait le mécanisme décrit par Freud : « l’excitation suit une voie rétrograde. Au lieu de se transmettre vers l’extrémité motrice
de l’appareil, elle se transmet vers son extrémité sensorielle et arrive finalement
au système des perceptions » (1900, pp. 481,457 et 460). Or « la réalité virtuelle
repose sur une tromperie des sens […]. Nous existons dans le monde virtuel par
les mêmes sens et sensations que dans le monde réel […]. Le monde virtuel est
une illusion perceptuelle » (Jolivalt, 1995, pp. 18 et 21). Comme dans le rêve, la
création du monde virtuel repose essentiellement (mais non exclusivement) sur
l’image visuelle. Certes il n’y a pas dans le virtuel produit par la machine ce
phénomène de régression que Freud met au cœur du processus du rêve : « l’assemblage des pensées du rêve se trouve désagrégé au cours de la régression et
ramené à sa matière première ». Mais le résultat de la régression est que « les
processus de relation sont contenus non dans les premiers systèmes S, mais dans
d’autres situés plus avant, et dans la régression ils sont dépouillés de leur expression : il ne subsiste que des images de perception » (1900, p. 462). Il s’agit bien
d’en revenir à des processus primaires; et « la modélisation, comme réduction
et formalisation, est une sorte de “condensation”. La simulation nécessite le déplacement, le remaniement, l’ordonnancement du modèle […]. Ce qui nous
intéresse, c’est justement le “rêve” autonome du simulateur, sa capacité à engendrer des “formes”, des “nouvelles images” à partir d’un jeu symbolique
relativement simple. La représentation mathématique ou formelle, le développement rapide des calculateurs, les progrès de l’imagerie synthétique sont donc
les éléments permettant une réelle exploration ainsi qu’une visualisation de
modèles » (Quéau, 1986, p. 161).
Bien sûr l’analyste accueillera avec prudence l’analogie ici engagée, non sans
raison. La machine virtuelle ne nous éclaire en effet que sur un plan seulement
des processus (disons : métonymiques), du fait que « le secret de l’interface, c’est
que l’Autre y est virtuellement le Même, l’altérité étant subrepticement confisquée par la machine » (Baudrillard, 1987, p. 19), laquelle bute et butera à jamais,
même dans l’intelligence artificielle, sur le déploiement métaphorique proprement humain, qui implique un effet de non-sens (à l’œuvre au cœur du
symbolique, au nouement du sexuel à la perspective de la mort), prélude à une
polyvalence de sens. En cette expansion de la métaphore réside la question du
signifiant, qui « ne représente que le sujet » (Rosolato, 1978, p. 54), et « est liée
à la métaphore : parce qu’il y a non-sens, rupture perçue, parce que la relation
d’inconnu est intrinsèque à la métaphore, qu’elle la soutient, il y a implication
de l’inconscient et polyvalence de sens » (1985, p. 27). Dans le rêve, c’est bien
entendu le désir qui est à la source : Freud parle « des impulsions et virtualités
psychiques que l’activité de veille n’a pas épuisées [… qui] maintiennent des
processus psychiques dans le système que nous avons appelé préconscient », et
qui, entrepreneurs du rêve, sont attirées par un désir inconscient « de même
teneur », aboutissant au rêve, qui est « l’accomplissement d’un désir inconscient,
le préconscient qui contrôle est d’accord et se borne à exiger certaines déformations » (1900, pp. 471,470 et 485).
Ainsi dans le rêve se voit exemplairement illustrée l’interférence du virtuel
et des virtualités. Le virtuel correspond au processus primaire, il façonne l’image;
les virtualités correspondent au désir tel qu’il émerge dans le langage de l’infantile, ombré d’énigme. « Quand quelqu’un rêve que son père, sa mère, son frère
ou sa sœur sont morts et qu’il en a beaucoup de peine, il ne faut pas supposer qu’il
souhaite actuellement leur mort, la théorie du rêve conclut seulement qu’à un
moment quelconque, dans son enfance sans doute, il a souhaité leur mort », en
un désir que l’énigme, gérée psychiquement par la Verleugnung, conserve virtuel,
permettant sa libre émergence en tant que virtualité : il y a eu souhait virtuel de
leur mort. C’est ce désir virtuel qui s’actualise dans le rêve : « la représentation
de la mort chez l’enfant n’a de commun avec la nôtre que le nom, l’enfant n’imagine pas l’horreur de la destruction », elle est pour lui donnée virtuelle,
énigmatique, mais par le fait en mesure d’émerger comme désir : « la crainte de
la mort lui est étrangère, c’est pourquoi il joue avec ce mot effrayant et menace
les autres enfants » (1900, pp. 218,221 et 222). On pourrait dire : l’énigme protège
l’enfant de l’inconnu, rendant dès lors possible l’émergence du désir comme tel,
sous forme de virtualité; le virtuel est catégorie d’existence et condition d’émergence du désir : le désir est virtuel par essence. Le désir émerge en tant que
virtualité, la virtualité lui est condition d’émergence.
« Le sein est part de moi-même, je suis le sein » : telle est la formulation que
Freud (1938) suppose à la psyché naissante, avant que n’émerge un : « j’ai le sein,
c’est-à-dire je ne suis pas le sein ». Castoriadis y voit la formulation de la monade
autistique, avant que le déplaisir suscité par l’éloignement du sein ne dessine « une
lisière de non-être virtuel » (1975, p. 409), d’où émergera la représentation. La
description me semble pertinente, dès lors qu’est donné au virtuel ce caractère
explorateur, selon le processus que j’ai présenté, n’impliquant pas comme une
précondition la distinction d’un Soi et d’un non-soi : c’est de fait la seule compréhension possible de l’émergence de la psyché. Et l’autisme mérite sans doute
d’être compris comme l’inémergence liminale de cette exploration virtuelle, dès
lors implacablement rabattue sur le corps.
Précisons d’ailleurs à cette occasion la situation du corps : s’il est virtualisable,
le corps n’est pas virtuel. « Quelle est la différence philosophique entre un lieu
réel et un lieu virtuel ? La différence c’est qu’un lieu réel nous donne une base,
il nous assure une position. Cette base et cette position sont des conditions d’existence et de conscience […] le lieu réel est intimement, substantiellement lié au
corps. Ceci n’est pas le cas des lieux ou des espaces virtuels, car notre corps, lui,
n’est pas virtuel, et ne peut jamais l’être. Le corps n’est ni un symbole ni un symptôme de la position de notre conscience, dans un point particulier de l’espacetemps, le corps est la position même » (Quéau, 1993, p. 24).
Ainsi les formulations de Freud se montrent-elles accueillantes à celles
émanant des travaux les plus contemporains sur le monde virtuel. Peut-être peut-on y voir le témoignage de l’audace et de la modernité de sa découverte, concordante avec les travaux scientifiques contemporains. Est-ce là qu’il faut, tout en
conservant à l’exercice psychanalytique toute sa saveur d’art (ou peut-être plutôt
d’artisanat) (Valabrega, 1980), trouver confirmation de son indéniable scientificité ?
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[1]
Guy Rosolato s’attache à une description, de registre scientifique, dans la perspective d’une
sémiologie généralisée, de ce que d’autres analystes approchent selon une veine littéraire – ainsi
François Gantheret traitant, dans le fil de Merleau-Ponty, de la « chair des mots » : « il y a une “chair”
du signifiant, et cette chair, ce sont les traces dont il est porteur à notre insu » (1996, p. 190)
[2]
Transducteur : dispositif technologique qui donne d’un phénomène physique une image
contenant la même information, sous la forme d’un autre phénomène physique.
Discrétisation : procédé qui fait correspondre à un phénomène ou à un objet continu un ensemble
d’éléments discrets.
[3]
Tandis que la réalité virtuelle est à proprement parler « utopique », la fiction peut être dite
une utopie : en ce sens elle est une substance, une « matière phantasmatique », au sens où « la matière
du transféré, c’est le
phantasme » (J.P. Valabrega, 1980).
[4]
Par là Rosolato situe clairement l’enjeu métapsychologique du nombre dans la mesure où
il le réfère aux catégories à l’œuvre dans le psychisme.