2001
TOPIQUE
De Dionysos au Père Noël
Paternité et archaïsme oral
Bernard Defrenet
2 Place Michel Bony 94420 Le Plessis Trévise
Au cœur de l’hiver, depuis le début de l’ère chrétienne, les fêtes de fin d’année
mettent en scène différentes représentations du père. Autour de la célébration de la naissance
du Christ, les rois mages, Saint-Nicolas et le Père Noël en sont les figures les plus connues.
Alors qu’elles se dégagent maintenant d’une référence religieuse, ces fêtes, pour certaines
caractéristiques, gardent encore la mémoire de traditions païennes romaines et grecques et
dont on peut retrouver la trace à la façon d’un palimpseste. Cependant, derrière ces représentations du bon père pourvoyeur de cadeaux, l’analyse des mythes de la naissance de
Dionysos comme celle du Christ révèle une ambivalence profonde à l’égard du nouveau-né
à l’égal de l’activité fantasmatique que peut éprouver un homme à la naissance de son enfant.Mots-clés :
Paternité, Oralité primaire, Théophagie, Mythes, Fêtes religieuses, Symbo- lisme, Représentations de la mort.
In the depth of winter, since the beginning of christianity, the feasts at the
end of the year have displayed different representations of the father. Round christmas time,
the three wise men, Santa Claus and father Christmas are the best known figures. Even though
they are nowadays free from a sacred reference, these feasts in some of their features still
keep on the memory of roman and greek pagan traditions which can be traced as on a palimpsest. However, beyond these representations of a good father who give presents, the analysis
of Dionysos’s birthday myth like the Christ myth show a deep ambivalence for the newborn
child such as fantasmatic activity of a man when he becomes a father.Keywords :
Paternity, Primary orality, God cannibalism, Myths, Religious feasts, Symbolism, Representation of the death.
La paternité est un temps qui confronte tout homme à une activité fantasmatique singulière, propulsé qu’il est alors par l’enfant qui va naître vers le futur et
la représentation de sa propre mort. Et, si des représentations substitutives de la
pulsion orale recouvrent l’évolution psychosexuelle de tout sujet, l’analyse révèle
alors une réactivation plus spécifique des fantasmes archaïques oraux, qui
témoigne de l’ambivalence envers le nouveau-né. L’implication corporelle propre
aux fantasmes relatifs à la paternité est d’ailleurs un fait bien connu des généralistes et obstétriciens, elle traduit une identification inconsciente à la mère. D’autre
part de nombreux récits, mythes et légendes ont traité de cette problématique,
que ce soit par la thématique de l’ogre, du père dévorant sa descendance, comme
par celle de l’homme en mal de gestation, « enceint ». Assurément, cette symptomatologie corporelle peut être perçue comme une illustration remarquable de
ces lois de circulation qui vont du mythe au fantasme et du fantasme au mythe
que J.P. Valabrega (1980) a si magistralement décrite.
De Dionysos au Père Noël ? D’une figure mythologique à l’autre je propose
ici un voyage spatio-temporel, trans-mythologique, pour explorer l’évolution
d’un mouvement processuel. Ce mouvement concerne l’organisation de l’expression fantasmatique de cette ambivalence paternelle à l’égard du nouveau-né et
le désir de meurtre qu’elle recouvre. Sera abordé également dans ce processus
le traitement de cette ambiguïté par le souci de protection qui en résulte et est organisé effectivement. Nous verrons comment l’expression fantasmatique de cette
ambivalence paternelle et du vœu pédophagique archaïque qu’elle exprime,
évolue, se déplace, se déguise, semble s’effacer, puis rebondit, manifeste puis
latente. Je soutiens que c’est la permanence de cette fonction fantasmatique qui
permet d’expliquer la survivance d’institutions récurrentes, de la Grèce antique
à notre société contemporaine, où ce complexe fantasmatique vient à s’exprimer
maintenant avec la légende du Père Noël, célébration désormais laïque de la naissance du Christ.
D’un mythe à l’autre, c’est l’étude du calendrier festif qui me servira de pierre
angulaire. L’étude de l’organisation des fêtes chrétiennes autour du solstice
d’hiver montre en effet comment son calendrier est venu progressivement recouvrir celui plus primitif et païen du culte de Bacchus-Dionysos tout en intégrant
certains des éléments pulsionnels archaïques oraux. Je termine cette introduction par une remarque à propos du rituel de la couvade et de l’analyse que
Th. Reik a pu développer sur les fantasmes d’hostilité du père vis-à-vis du
nouveau-né, et sur les barrières sociales mises en place pour le protéger des impulsions visant à lui nuire, à le tuer, à le dévorer. Reik montre que c’est sur la base
de déplacements que s’édifie le cérémonial que doit observer le père lors de la
couvade, par l’interdiction d’actes substitutifs à la réalisation des désirs de mort
qu’il nourrit à l’encontre de l’enfant. Les châtiments que le père doit parfois
endurer, et qui lui sont infligés par les autres membres de la tribu, sont à entendre
comme la punition des fantasmes inconscients parricides. L’animal totémique,
en rapport avec l’interdiction de manger certains animaux, apparaissant à cet
égard comme le représentant du grand-père qu’il s’agit d’apaiser pour que le
nouveau père puisse expier ses anciens désirs de mort à son égard, redoutant de
la part de son fils les aspirations qui furent autrefois les siennes. L’interdiction
est donc la répétition de l’interdiction totémique de tuer et de dévorer le père car
le père du nouveau-né craint, à travers lui, la vengeance de son propre père. Par
cette élaboration, le conflit d’ambivalence est donc référé à l’hypothèse freudienne développée dans Totem et Tabou (Freud, 1965) et à la crainte des
représailles. L’interprétation développée par Reik me semble très appropriée à
la compréhension de ce vœu de protection de l’enfant que comporte le mythe
dionysiaque comme le mythe chrétien. « Le fils défend sa propre vie, défend son
bien, défend sa femme que le père ressuscité veut lui prendre : mû par la crainte
des représailles, il tue et dévore encore une fois le Père immortel. » (Reik, 1974,
p. 95) C’est dire que cette interprétation qui, derrière l’hostilité qu’un père peut
ressentir à la venue au monde de son fils, révèle la figure du grand-père restera
en filigrane tout au long de ce travail.
Il est difficile de traiter de la figure de Dionysos aux légendes et mythes
pluriels, toujours complexes sinon contradictoires. Dieu du renouveau saisonnier, de la fécondité tant végétale qu’animale, dieu des plaisirs, mais aussi dieu
étranger, dieu qui avance masqué, dieu de passage, dieu de l’obscurité et de la
lumière, dieu qui règne entre mort et vie (Détienne, 1977), dieu d’Eros et de
Thanatos. Fils de Zeus et de Sémélé, sa mère s’enflamme devant la théophanie,
et l’enfant poursuivra sa gestation dans la cuisse de son père. Dionysos le deux
fois né (celui de Thèbes et d’Euripide).
Né des amours de Zeus et de Perséphone il est Dionysos Zagreus, et celui-ci
sera l’objet du culte des orphiques. La vie de Dionysos Zagreus est des plus
courtes. Zeus qui craint pour son pouvoir le laisse tuer et dévorer par les titans
qui seront ensuite foudroyés. On sait que l’enfant Zeus avait été, lui-même, caché
à sa naissance par sa mère pour le protéger du cannibalisme paternel et confié à
la nymphe-chèvre Amalthée, protégé dans une caverne en Crète. Son berceau d’or
étant entouré par les bergers-guerriers courètes. Ainsi lorsque le bébé pleurait,
ceux-ci dansaient des danses guerrières bruyantes, entrechoquant leurs armes
pour couvrir les vagissements du nouveau-né et éviter ainsi que son père ne le
découvre. Comme son père l’avait été autrefois, l’enfant Dionysos sera lui aussi
confié aux courètes crétois qui s’amusent à sauter autour de lui et à faire retentir
leurs armes. Mais les titans, frères de Cronos (le grand-père) se blanchirent avec
de la chaux afin de se rendre méconnaissables et attendirent que les courètes s’endorment. A minuit, ils attirèrent l’enfant Dionysos Zagreus par différents artifices
de séduction. Ils lui montrent des jouets : une pomme de pin, des poupées articulées, des pommes d’or, des rhombes, un miroir, un jeu d’osselet et une touffe
de laine. Le meurtre s’effectue pendant que le nourrisson se mire, il est égorgé
au couteau et est déchiré à mains nues. C’est le diasparagmos.
Les titans dévorent l’enfant entraîné par la ruse en toute conscience de l’acte
sacrilège. L’acte est prémédité et c’est sur les conditions de ce meurtre et de ce
repas cannibalique que les orphiques s’appuieront pour condamner le sacrifice,
rejeter toute immolation sanglante et toute alimentation carnée. L’ambivalence
du rôle des courètes, pour ce premier « baby sitting » de l’histoire de l’humanité,
est saisissante. Ils s’endorment et les titans dans leurs déguisements prennent leur
apparence (Graves, 1967). Avec cet enfant, qui naît porteur de cornes où l’on peut
reconnaître un attribut phallique et qui n’est donc pas totalement débarrassé de
ses désirs incestueux et parricides, Zeus se sent menacé au même titre que son
père l’avait été. Les danses guerrières des courètes comportent le fantasme d’une
mise à mort comme l’exprime R. Girard. « C’est la configuration et le comportement caractéristique du meurtre collectif » (Girard, 1972, p. 103). Henri
Jeanmaire voyait là les éléments d’un mythe illustrant les périls qui menacent
les enfants et les adolescents, boucs émissaires de pratiques très archaïques. Nicos
Nicolaïdis (1988) conteste ce type d’interprétations. Il y voit surtout le rôle protecteur, bienveillant et bonifiant des courètes. Mais, comme l’écrit M. Détienne
(1974) les meurtriers ne sont-ils pas cachés par ce qui révèle le mieux leur identité ? Le gypse (le plâtre), la chaux vive, se dit en effet Titanos en grec et les
Titans– Courètes n’offrent des cadeaux que pour mieux frapper, ne se déguisent
que pour mieux signer leur crime commandité fantasmatiquement par Zeus.
Rejetant donc une certaine forme de mentalité religieuse et mystique,
l’orphisme se développera à partir du IV e siècle avant J.C. pour tenter de faire
jaillir, dégagée de la complexe mythologie en vigueur l’idée d’un dieu unique,
Dionysos Zagreus. Et il me semble important de s’arrêter, autour de la question
du sacrifice et de l’oralité, à certaines pratiques et interdits alimentaires liés au
mode de vie orphique d’autant que selon cette conception religieuse les hommes
hériteront de cette mise en acte des pulsions agressives orales inconscientes.
Les adeptes d’Orphée seront soumis à l’interdit de manger des fèves : « C’est
crime égal de manger des fèves et de ronger la tête de ses parents.» écrit Pausanias
(cité par M. Détienne, 1974, p. 192). A travers la représentation de la fève est
à nouveau dénoncé l’horreur de tout sacrifice sanglant. La graine de cette légumineuse évoque un « embryon ». Elle est enveloppée dans une cosse dont les faces
internes parfois ornées de taches noires, étaient perçues comme autant de « lettres
infernales ». Première à sortir de terre après l’hiver, elle établit un lien direct
avec le monde des morts. Elles sont considérées comme participant d’un mélange
horrible « de sang et de sexe ». La « race exécrable des fèves » peut-on aussi lire,
pour une plante considérée comme le double nocturne et sanglant de la plante
humaine. La fève est le premier don des ancêtres, et la consommer correspond
à manger ses ancêtres tout autant que ses descendants, détruire sa lignée et se
couper du cycle de la vie. C’est aussi pourquoi la fève représentant une étape
intermédiaire entre l’ancestralité et la descendance apparaissait comme un moyen
privilégié de communication avec l’au-delà. On peut préciser que la consommation des fèves connues depuis la plus haute antiquité n’était pas sans danger.
Certains individus prédisposés peuvent en effet développer un « favisme ». Maladie
qui, entre autres symptômes, peut parfois conduire à une hémolyse mortelle.
Selon les traductions jusque là en vigueur, il était entendu que les fèves et les
hommes partageaient une origine commune, celle de provenir de la cendre des
titans foudroyés par Zeus. Les travaux récents de L. Brisson et M. Détienne
montrent qu’une traduction plus exacte serait non pas de la cendre des titans, mais
de la suie de la fumée. Ainsi apparaît une référence ambiguë aux odeurs et à la
matière sacrificielle par ce mélange de suies et de vapeurs, de fumées malodorantes et de résidus noirâtres qui est une référence implicite à l’analité. Ce
qui fait humoristiquement écrire à M. Détienne toute l’attention à accorder à
« l’importance des restes pour interroger le commencement».
Si donc Dionysos est l’émissaire du monde souterrain et côtoie le monde des
morts, il est aussi parfois considéré comme un dieu solaire. Dans son rapport à
la lumière, il apparaît cependant surtout comme le représentant d’un certain type
de lumière, la lumière de la nuit. C’est ainsi que J.M. Pailler écrit qu’il est le dieu
des torches de la nuit. Parfois appelé l’« illuminé » car ses mystères se célèbrent
à la lumière des flambeaux, il est aussi le dieu des étoiles qui dansent. On peut
remarquer que sa nourrice, la chèvre Amalthée, sera transformée en déesse nourricière, fille du soleil et étoile de la constellation du cocher. A partir du V e siècle
Dionysos incarnera plus particulièrement encore ce temps du passage du nocturne
au solaire et il sera reconnu comme la puissance divine issue de la nuit et encore
comme : « la lumière d’astre au visage de feu parmi ses rayons » (Pailler citant
Eumolpe, 1995). Cette assimilation entre Hélios et Dionysos est encore plus significative sous la plume de Macrobe : « On doit accomplir tout ceci, après avoir
revêtu le corps du dieu d’un habillement sacré imitant le soleil dans sa gloire.
Il faut donc d’abord le couvrir d’un manteau d’un rouge ardent, semblable aux
dards de flamme…» (Pailler citant Macrobe, 1995, p. 83).
Les fêtes chrétiennes
L’église primitive n’aura connu qu’une seule fête; le jour du Christ Kyrios,
la pâque hebdomadaire et annuelle. Très tôt cependant, les allusions explicites
des pères de l’église au symbolisme du Christ « soleil de Justice » et « lumière
du Monde », ne permette pas de douter de l’intention qui fut celle alors de l’Église :
mettre en place une fête chrétienne le « Natale Christi » ou la « Théophanie », pour
s’opposer à celle en vigueur du Sol Invectus (le soleil invaincu), fête de la renaissance du soleil en l’honneur du dieu Mithra dont l’implantation récente venait
faire de l’ombre au christianisme débutant. Ce n’est pourtant qu’au IV e siècle que
se décidera le choix d’une date officielle pour célébrer la naissance du Christ,
arrêtée comme chacun le sait au 25 décembre. Date qui était déjà le jour de célébration de l’anniversaire du dieu Mithra.
Ce choix ne se décidera en fait qu’après de nombreux conciles où s’opposeront les différentes églises d’Europe et d’Orient. Beaucoup d’entre elles auront
cherché à dégager cette célébration des fêtes païennes en vigueur, mais finiront
par se résigner, faute de pouvoir les supprimer (Martimort, 1983). Les fêtes chrétiennes garderont la mémoire des rites plus anciens qu’elles étaient censées
recouvrir et dont on peut découvrir l’assise plus archaïque à la manière d’un
palimpseste. La fête de l’Épiphanie, célébrée le 6 janvier, et dont l’implantation
remonte à la même époque, correspond à la même intention, puisque cette date
correspond aux fêtes du solstice d’hiver qui étaient alors célébrées en Egypte et
en Arabie.
Les fêtes romaines
A leur début les Saturnales étaient célébrées le 17 décembre, elles dureront
ensuite 3 jours, puis 5, et enfin toute une semaine absorbant dans cette extension
d’autres fêtes comme les Sigillaires. Fête de la liberté et de l’égalité, les esclaves
découvraient pendant cette période les prérogatives des hommes libres.
L’inversion des rôles caractérisait ces débordements. Les esclaves portent en cette
circonstance les habits de leur maître et à l’occasion d’un festin, ils élisaient le
roi du festin. Roi de pacotille pour ce jour unique qui, investi d’une autorité
absolue au hasard d’un coup de dé, distribuait des gages et se moquait des maîtres.
Lors de ces festivités les édifices et les maisons étaient décorés de branches
(plantes vertes, houx, oliviers, sapins) et des offrandes étaient échangées, des figurines, des bougies de cire. Il est à noter qu’au moment des Sigillaires, le jour des
enfants dit dies juvenilis, étaient offertes aux enfants des poupées d’argile, qui
étaient considérées comme des victimes symboliques de substitution (Turcan,
1998). Les Saturnales s’inscrivaient effectivement dans un rapport singulier au
culte des morts puisqu’elles étaient aussi la fête des larvae, c’est-à-dire des morts
sans sépultures. Où l’on retrouve le rôle des fèves car, pour se protéger des défunts
considérés comme hostiles, à minuit, le père en chaque famille parcourait la
maison en jetant des fèves noires. D’autres festivités mettaient aussi en scène des
éléments rituels avec des fèves à des fins prophylactiques. Il est à remarquer que,
selon certaines légendes, les jeux séculaires qui se déroulaient sur « trois » jours
s’étaient mis en place après qu’un père ait pu sauver ses « trois » enfants promis
à une mort certaine.
Les Saturnales donnaient lieu aux même caractères décoratifs que les futures
fêtes de Noël. Elles s’inscrivaient déjà comme un temps de solidarité accrue mais
aussi, d’antagonisme exacerbé pour certaines prérogatives très fugaces, celles
d’un jour. Mais cette coutume n’était pas née à Rome. Macrobe cite Accius :
« C’est d’Athènes qu’est venue la coutume. Chaque maître ainsi que nous le
faisons ici à Rome, traite à table ses esclaves. » Macrobe évoque là les
Anthestéries.
Les fêtes grecques
Les Anthestéries étaient, entre autres festivités, des fêtes dédiées à Dionysos.
Durant ces fêtes du printemps (célébrées le douzième jour de février) une période
d’affranchissement absolu était en effet ouverte. Les esclaves participaient alors
aux festivités avec des droits égaux aux citoyens. Les réjouissances rituelles s’y
déroulaient sur trois jours dont je ne décrirai que quelques-uns des caractères principaux.
- Le premier jour; le vin nouveau se déguste dans des coupes que l’on partage.
- Le deuxième jour, les choes ou fête des conges. Le roi de la fête est le meilleur
buveur qui est couronné. Ce jour là, Dionysos fait son entrée dans la ville sur un
char naval (peint couleur vermillon) qui représente l’arrivée de Dionysos par la
mer Attique. Cette deuxième journée se terminait par une union charnelle entre
l’archonte– roi et son épouse, union représentant une hiérogamie symbolique
[1].
- La troisième et dernière journée, le jour des chytroi, était consacrée au culte
des morts et non sans lien avec la culpabilité des vivants à leur égard. Des bouillies
de graines, les panspermia étaient consommées en offrandes aux âmes des
défunts.
C’est sous le signe d’une expression fantasmatique orale et en trois temps que
ces trois jours célébraient le cycle de la vie (ouverture des tonneaux) et de la mort
(bouillie de graines) non sans passer par le temps de la reproduction sexuelle.
Mais il nous faut revenir maintenant sur l’organisation des fêtes chrétiennes,
celles liées au martyr des Innocents et celle de l’Epiphanie.
La fête des fous
Dès le début de la chrétienté, du 25 au 28 décembre, c’est-à-dire les jours de
la Saint-Etienne, de Saint-Jean et des Saint-Innocents perdureront durant
plusieurs siècles des fêtes d’origine païenne connues sous le nom de « la fête des
fous », « la fête des Innocents », ou encore « fête des diacres ». Entre autres beuveries et débauches sexuelles, l’un des moteurs le plus puissant de ces réjouissances
était de railler les supérieurs et leur autorité, d’inverser les rôles hiérarchiques
ecclésiastiques ce qui conduisait à l’élection du
Roi des Fous, Roi d’un jour
[2] il
ordonnait, si bon lui semblait, des punitions collectives populaires (Abbé de
Liesse, Prince des sots, Evêque des innocents, Pape des Fous, le Prince des enfants
sans soucis, Le Roi des enfants de la lune…). Ces fêtes qualifiées par Charles
VII de : « détestable reste de l’idolâtrie des païens et de l’infâme Janus » perdurèrent plusieurs siècles malgré diverses condamnations et interdits dont
notamment celui du Concile de Trente en 1545. Elles perdirent progressivement
de leur importance, mais surtout après la Réforme.
La fête de l’Épiphanie
La fête de l’Épiphanie où il est d’usage de tirer les rois garde la mémoire de
cette élection du roi d’un jour. Attestée depuis 1336 à Milan, mais se développant surtout après la Réforme, la tradition veut que la fève dissimulée dans
l’épaisseur de la pâte, représentant l’enfant Jésus (le corps), soit recrachée par
celui ou celle qui pourra ainsi nommer la reine ou le roi en la déposant dans son
verre (le vin). A travers cette élection se profile l’expression du meurtre et de l’engloutissement de l’enfant toujours désirés, jamais accomplis. Ce ne sont plus les
dés qui déterminent le choix comme au temps des Saturnales, mais la voix d’un
enfant parmi les plus jeunes, caché sous la table.
Cette coutume est à l’évidence le résultat d’un phénomène de convergence.
Elle s’est organisée tant à partir des représentations cultuelles et mythiques helléniques qu’à celles de la chrétienté et plus spécifiquement encore à celles liées au
culte des rois mages et à la fête des fous.
[3] On peut d’ailleurs noter que Frazer
rapporte à l’occasion des fêtes de fin d’année la persistance d’une coutume dans
le comté de York qui aboutissait à des remises de peine, à des pardons qu’il
rapporte aux affranchissements et amnisties propres à la période des saturnales.
L’élection du Roi et de la Reine vient établir un mariage symbolique et les
rois mages sont célébrés par une parodie d’avalement – vomissement. Parodie
qui est une figuration de la naissance portée par un fantasme oral où la fève symbolise tout à la fois l’enfant Jésus, mais aussi cet aliment interdit et substitut de la
victime sacrificielle. Mais par delà la question des analogies formelles et des
emprunts se révèle une continuité d’ordre fantasmatique autour du traitement
collectif du concept inconscient de paternité. Ainsi la fève ne peut plus être considérée comme le simple représentant de l’enfant à venir. Son implication interroge
en effet un processus de symbolisation beaucoup plus complexe et ancien où elle
est intégrée à des rites d’offrande aux morts.
Avec une économie de moyen très stricte, par un rite à caractère fantasmatique oral dominant, la fête des rois comporte une contraction, une intrication
extrême des pulsions de vie aux pulsions de mort. Car entre Eros (le plaisir de
boire et de manger) et Thanatos (recracher, ne pas avaler l’aliment interdit), les
éléments génitaux sont réduits à la seule expression d’une alliance imaginaire
qui comporte de plus l’expression régressive d’un fantasme de fécondation et de
naissance orale.
Les rois mages
Mais qui sont ces mystérieux Rois Mages ainsi célébré : Gaspar, Melchior et
Balthazar ? S’appuyant sur l’Ancien Testament (Is : 60,1-22) : « Tous les gens de
Saba viendront, apportant l’or et l’encens. » Des quatre évangélistes, Saint
Mathieu sera le seul à rapporter l’histoire des mages venus d’Orient. C’est à
Hérode le Grand qu’ils viennent annoncer, en arrivant à Jérusalem, le lieu où allait
naître l’enfant. Ils partent alors pour Bethléhem avec pour mission de revenir
rapporter à Hérode des informations précises sur l’enfant. Après avoir offert l’or,
l’encens et la myrrhe, ils sont divinement avertis en songe de ne pas retourner
vers Hérode pour lui faire connaître le lieu de la naissance. Ce n’est qu’après leur
départ que Joseph sera averti par un songe et que s’organise la fuite en Egypte.
Se voyant joué par les mages et sentant donc son pouvoir menacé par cet oracle
qui annonce la venue du roi des juifs, Hérode ordonne le massacre des garçons
de deux ans et moins. Episode célébré depuis le 28 décembre, pour les premiers
martyrs de l’ère chrétienne, sous le nom du massacre des Innocents.
Quand Hérode meurt, Joseph est à nouveau averti en songe, et avec Marie et
Jésus, ils retournent tous trois en Israël. L’un des trois fils d’Hérode, Archélaüs
a pris le pouvoir mais un nouveau songe va le diriger loin de Jérusalem, en Galilée,
à Nazareth ou règne l’un des autres fils d’Hérode, Antipas (responsable de la mort
de Saint Jean).
On voit donc que, si avec le fils la menace est moins grande, Joseph reste
méfiant, il reste à distance, le danger n’est pas totalement écarté. Cependant si
jamais nulle trace historique d’un tel massacre ne fut trouvée, il n’en est pas moins
vrai que le règne d’Hérode le Grand fut marqué par de nombreux massacres et
assassinats dont le roi légitime Hyrcan qu’il remplacera, celui de sa femme, de
sa belle-mère, de son beau-fils. Il pouvait dès lors incarner la figure historique
d’un tyran redoutable et ce d’autant plus que les différents Hérode sont confondus
(père, fils et petit-fils)
[4] puisqu’ils sont tous appelés du même nom générique
« Hérode », sans distinction de génération.
Mais que penser de l’attitude des rois mages ? En gardant en mémoire pour
ces considérations l’importance considérable, inouïe et tout à fait disproportionnée que prit cet élément légendaire au niveau cultuel, que rien ne justifie, selon
moi, sinon sa charge fantasmatique considérable, fondamentale.
Avertis mystérieusement en songe d’une terrible menace qui pèse sur l’enfant,
et dont ils tiennent compte puisqu’ils ne retournent pas auprès d’Hérode, ils n’en
révèlent néanmoins rien aux parents de l’enfant. On ne peut que s’interroger sur
les limites de la perspicacité dont témoigne cette attitude et finalement sur leur
pseudo innocence à avoir dévoilé le lieu de la cachette, Bethléhem. S’ouvrent,
selon moi, avec l’attitude négligente
[5] que prête Mathieu à ses héros, les premiers
éléments d’une ambivalence qui ne fera que se développer et être de plus en plus
manifeste au fur et à mesure que dans l’histoire de la chrétienté s’établiront de
nouvelles représentations substitutives du « bon père », adorateur de l’enfant et
distributeur de cadeaux. Nous verrons en effet comment de mythes en légendes
resurgissent des éléments archaïques menaçants exprimant une violence orale.
Ces éléments étant absents dans le récit de la naissance du Christ, en dehors de
la menace infanticide hérodienne (les innocents ne sont que décapités), mais ils
apparaissent comme déplacés puisqu’ils sont intégrés au culte.
L’oralité dans le mythe chrétien
Comme l’a montré G. Rosolato (1978), la figure de base du monothéisme est
celle qui permet de développer le mouvement qui séparera le père tué (père idéalisé) du père mort, fondement symbolique du dépassement œdipien et de la
patrilinéarité. La mise à mort se déplace sur la victime ou l’animal sacrificiel en
tant qu’image conjuguée du père et du fils. Dans le christianisme, la représentation œdipienne est figurée par la Sainte Famille et l’accomplissement du meurtre
du Fils qui est Dieu par son sacrifice sur la croix. Pour le chrétien, qui prend
modèle sur le fils sacrificateur-sacrifié, la souffrance subie en raison des souhaits
de mort concernant le Père trouve dans la Passion un possible échappatoire à la
culpabilité. La valeur sublimatoire que le christianisme a donné à l’oralité et aux
fantasmes archaïques oraux est au cœur du geste et de la parole eucharistiques.
« Prenez et mangez, ceci est mon corps; prenez et buvez ceci est mon sang. » Cette
valeur sublimatoire de la communion théophagique ayant pris dans la Cène une
valeur anticipatrice au sacrifice du Christ (l’Agneau de Dieu).
Lors de la communion, l’hostie (du latin hostia qui veut dire victime) est
partagée, mais l’aspect alimentaire de la consommation de la victime vient s’effacer devant le caractère miraculeux de la transsubstantiation et la finalité
symbolique qui repose sur l’appel à l’immortalité. Cette division de l’hostie, qui
reste cependant une et indivisible et lie les participants en les sanctifiant, a pu
être comparée au diasparagmos de Dionysos, son partage par les convives et sa
reconstitution à partir du cœur sauvegardé.
Nous traiterons maintenant de cette représentation du père qu’incarne le Père
Noël non sans prendre le temps d’étudier préalablement une figure non moins
populaire et qui lui doit beaucoup.
Saint-Nicolas
Saint-Nicolas est l’objet d’une légende singulière, entretenue depuis le moyen
âge. Les nombreux miracles qui lui ont été attribués en ont fait un saint particulièrement polycrate dont le culte n’ira que grandissant jusqu’à la Réforme. Culte
qui sera sans aucune mesure avec la modestie du rôle que l’Église est prête à lui
attribuer. A sa forte implantation en Europe occidentale et du Nord, correspondra
une « acclimatation » de sa légende et des caractéristiques du personnage qui
respectera cependant la forte implication du chiffre « trois » (il sauve trois jeunes
filles de la prostitution, délivre trois soldats). Il est particulièrement célébré dans
les ports, de la Grèce aux Pays-Bas, où il apparaît lors de certaines fêtes à la proue
d’un bateau comme autrefois Dionysos (Strich, 1998)
Son miracle le plus connu est d’avoir ressuscité trois jeunes garçons. Miracle
connu sous le nom du miracle des trois écoliers, des trois clercs, ou encore des
trois étudiants. Saint-Nicolas ressuscite donc trois jeunes garçons qu’un hôtelier avare et cruel avait égorgé et déposé dans un saloir afin de profiter de leur
corps et de l’argent. Parfois c’est un vieil homme qui en fait de la viande hachée.
Avec Saint Bonaventure on peut lire : « Il les coupa comme des porcs et sala leur
chair dans un vase ». Plus tard, avec Robert de Wace (1100-1175) devait apparaître la première mise en scène avec le boucher cruel, forme qui perdurera. Mais
c’est en 1857 que M. Nozot recueille dans les Ardennes une chanson qui allait
devenir très populaire « Saint-Nicolas avait trois enfants, L’un petit et les autres
grands… ». Cette version introduit l’influence et le conseil meurtrier de la femme
du boucher, puis le refus du Saint de manger les « trois » plats de viande (le
jambon, le rôti, puis le lapin) qu’on lui propose à dîner. Il en vient à réclamer « le
salé » qui repose depuis sept ans dans le saloir. Cette version de la légende attribue
au saint la paternité des trois garçons, et lui fait tenir un discours où il réclame
la chair de ses « trois » enfants pour dénoncer le crime.
On a attribué à ce saint une hypothétique participation au concile œcuménique
de Nycée (325) lors duquel fut arrêté le dogme de la Sainte Trinité. C’est pour
cette raison que selon moi, le chiffre trois est constamment associé à ses miracles.
Si, comme le souligne Van Gennep c’est le saint par excellence distributeur de
cadeaux, dès le XVII
e siècle l’iconographie le représentera comme celui qui peut
également apporter des choses moins réjouissantes, des verges pour les enfants
désobéissants. Mais, c’est à partir du XVIII
e siècle que va s’affirmer la présence
conjointe d’un sinistre compagnon. C’est ainsi que l’image composite équivoque
et moralisante va se dédoubler en deux représentations
[6] : l’une positive du bon
et généreux saint, l’autre négative et effrayante du père fouettard, de Hanstrapp
en Alsace, de Pierre le Noir au Pays Bas, pour ne citer que quelques-uns unes des
nominations les plus connues.
Le visage couvert de suie, parfois cornu, portant la barbe et couvert d’un
manteau noir, le personnage, toujours inquiétant en ses divers déguisements, ne
manque pas de terrifier les indociles. En certains récits il menace de les emporter
dans sa hotte dans les bois, en d’autres il les plonge dans l’encre noire pour s’être
moqués d’un enfant maure. Longtemps les attributs du saint resteront la crosse,
la mitre, la robe rouge et son âne.
Fidèle compagnon, cet âne vient parfois ajouter quelques crottins aux verges
et navets distribués aux mauvais enfants. Les plus gentils recevront eux, entre
autres jouets, des pommes (les Christkindle en Alsace), des Saints Nicolas en
brioche ou en chocolat, des pains d’épice représentant le saint, divers animaux.
A la récompense orale des friandises humanisées, nouvelles figures sacrificielles déguisées, s’oppose la punition anale de la salissure de l’encre et des
crottins.
La relation à la mort, à la résurrection et à la vie éternelle, au cœur de la légende
du saint, s’effectue dans un rapport particulier avec le chiffre trois. Il se crée, en
effet, une inversion, un retournement des plus significatifs en ce qui liait jusque-là la question de l’adoration, de la vénération de l’enfant à celle du meurtre
accompli ou imaginaire d’enfants. Ce ne sont plus trois représentations substitutives du bon père qui viennent sauver un enfant d’un meurtre comme nous
l’avons vu avec les rois mages, mais une seule et unique figure substitutive du
bon père qui sauve trois enfants (trois jeunes filles, trois soldats, trois écoliers
[7] …)
dans l’hagiographie du saint. Or ce renversement s’inscrit historiquement au
moment où le dogme tripartite de la Trinité va venir compléter celui tripartite
également de la Sainte Famille.
Je considère que ce passage qui complémentarise au « trois », collatéral, familial, horizontal, de la Sainte Famille, celui d’un « trois », filial, vertical, celui donc
de la descendance et de la Trinité, a eu pour effet de réintroduire parallèlement
au dogme de la consubstantialité du Père et du Fils, une inscription plus manifeste, fantasmatiquement beaucoup plus forte, d’un père menaçant, potentiellement infanticide, consommateur de chair humaine, de sa propre descendance.
C’est d’ailleurs en ce même siècle que la liturgie des heures devait se compléter
par le « Cantique des trois enfants ». Ce cantique est issu du livre des prophéties
de Daniel et fait état d’un miracle. Il fait référence à « trois juifs » qui ayant refusé
d’adorer la statue en or de Nabuchodonosor sont jetés sur l’ordre du roi dans un
feu dont ils sortiront indemnes.
Le Père Noël
C’est au XIXe siècle que le Saint-Nicolas des Pays-Bas, étant arrivé aux Etats-Unis sous le nom de Santa Clauss, va revenir en Europe, métamorphosé et laïque,
sous le nom de Père Noël. Clément Clark Moore (1778.1863) est l’écrivain, père
de la métamorphose qui va aboutir au personnage du Père Noël et lui donner sa
forme définitive. Même si l’on peut penser, avec Van Gennep, que cette création
est le produit d’un phénomène de convergence qui s’est aussi élaboré à partir
d’autres représentations que celle de Saint Nicolas.
Dans la première version du récit de Moore le Père Noël est un lutin, un gnome
ventru. Il fume la pipe et a le visage épanoui aussi rubicond que sa robe est écarlate mais toutefois bordée de fourrure blanche. Comme il passe par la cheminée,
(c’était déjà le mode d’entrée du saint) ses habits sont souillés de cendres et de
suie. On ne peut négliger que l’imagerie populaire le représente alors parfois la
tête couronnée de houx ce qui appelle la représentation « d’un Bacchus dégénéré
» selon les propos d’Yvonne de Sike (1994). Ce sont tout d’abord huit rennes
miniatures, ensuite il n’y en aura plus que sept, qui tirent dans les airs un traîneau tout aussi petit. Après son passage le Père Noël et son traîneau disparaissent :
« Ils disparaissent comme les feuilles mortes chassées par l’ouragan quand elles
rencontrent un obstacle, montent jusqu’au ciel ».
Et l’on devait s’étonner que beaucoup d’enfants trouvent ce personnage
quelque peu inquiétant ! Comme la neige et l’hermine de sa fourrure, c’est un
Père Noël immaculé qui pénètre dans la cheminée. Il s’est déguisé pour que l’on
ne le reconnaisse pas (cf. le plâtre des titans). Il va en ressortir souillé de suies
noirâtres (cf. la suie malodorante des titans). Ce transit de la bouche à l’âtre de
la cheminée, et cette transmutation sont du registre d’une représentation oroanale. D’ailleurs l’analité est conviée à d’autres niveaux et notamment il est bien
là tout barbouillé ce Père Noël pour apporter un cadeau (cf. les jouets apportés
par les titans). Mais ce transit, qui est aussi une métaphore de la gestation aboutit
à un transvasement. Car si le Père Noël sort de la hotte de la cheminée, c’est de
sa hotte sans fin ni fond qu’il sort ces cadeaux dont on connaît depuis Freud l’équivalence symbolique avec les fèces et l’enfant. Cette hotte – nouvelle figure de
la corne d’abondance de la chèvre Amalthée – ultime évocation d’un instrument
lié au travail de la vigne, est aussi traditionnellement utilisée pour le transport
du fumier comme van Gennep ne manque pas de le mentionner (Van Gennep,
1999). Mais là encore, il ne les dépose pas n’importe où, ces cadeaux. Il les introduit au moins symboliquement dans un autre réceptacle contenant : le bas, le
sabot, la chaussure, la chaussette, le chausson de l’enfant. La hotte opère comme
un dévidoir sans fin qui avale et recrache le cadeau, substitut symbolique de l’enfant inscrit lui-même dans la temporalité sans limite et sans fin de la succession
des générations. Et ce cadeau, qui est lui souvent enveloppé vient remplir un objet
en rapport intime avec le pied. Implication de la corporéité dans ce processus identificatoire puisque c’est par son pied ou du moins ce qui l’habille, le recouvre,
que l’enfant va pouvoir reconnaître le cadeau qui est le sien.
Nous traiterons maintenant de quelques autres caractéristiques symboliques
de la fête de Noël en Occident et ce faisant nous verrons quel statut certains de
ces éléments avaient dans la Grèce antique.
Symbolisme animal
C’est à la symbolique des cervidés que se rapporte la présence des rennes qui
tirent le traîneau du Père Noël. Avec cet arbre de vie qu’il porte sur la tête, et dont
les bois repoussent chaque année, cet animal en est venu à symboliser, en beaucoup d’époques et de pays, les facultés de renaître et de croître.
- On en connaît l’importance dans les pays anglo-saxons, puisque le cerf est
l’animal en lequel se sont métamorphosés Saint Patrick et ses compagnons pour
échapper à leurs persécuteurs païens. Le cerf apparaîtra dès le moyen-âge comme
un animal psychopompe puisque la coutume y est attestée que les dépouilles d’un
grand nombre de seigneurs étaient cousues dans une peau de cerf. Autour de la
chasse et de la mort il sera l’objet de cultes singuliers en pays gaulois comme dans
les pays celtes. On ne peut négliger à cet égard l’importance du dieu gaulois
Cerrunos qui porteur d’une ramure de cerf est parfois représenté un grand sac à
son côté duquel s’échappe un flot de monnaies. Considéré comme le dieu de
l’abondance et de la fertilité il est tout autant celui d’outre-tombe.
[8]
- Dans la chrétienté, le cerf était perçu comme un messager divin. Médiateur
entre ciel et terre, il guide les saints alors que dans le cantique des cantiques le
cerf était déjà annoncé, avec la gazelle, comme l’une des représentations du
couple divin.
- Tandis que dans la mythologie grecque, avec la chèvre et le bouc leurs
doubletons domestiques, les cervidés étaient considérés selon un double aspect.
A la fois comme démons de la végétation pour leur appétit des tendres pousses,
mais aussi comme les garants de la fécondité du fait d’une libido généreuse. Le
cerf y était particulièrement associé au culte et à la légende d’Artémis dont les
attributions symboliques portent une ambiguïté significative. Car Artémis, la
déesse vierge, qui préside aux accouchements est aussi celle qui, dotée d’un char
tiré par quatre cerfs (ce sont en fait des biches à corne; cf. la licorne), organise
le passage dans l’autre monde. C’est ainsi qu’en l’honneur de cette déesse étaient
organisées des chasses à l’homme; chasses qui se concluaient par la mort de
l’homme pourchassé qui était déguisé en cerf. On sait également que c’est pour
avoir vu cette déesse nue, qu’Actéon fut transformé en cerf et dévoré par ses
chiens. Dans un autre mythe qui fait d’Athamas le père adoptif de Dionysos, il
tue son fils, Léarque, qu’il prend pour un cerf.
Si avec Artémis le cerf s’inscrivait déjà dans une symbolique de transmission, de médiation entre vie et mort, et devait être promu au rang de l’animal
psychopompe par excellence, n’oublions pas que Dionysos sera lui l’émissaire
du monde des morts et que l’imagerie de certains vases apuliens mettent en scène
des représentations de cocher céleste conduisant un quadrige au service d’un
message de victoire sur la mort et de félicité dionysiaque dans l’au-delà.
Le symbolisme végétal : le sapin et la bûche de Noël
Là où Dionysos se dit « la grande Grappe », le Christ énoncera « je suis la vigne,
vous êtes les ceps (ou les sarments)». Dionysos et le Christ partagent cette même
référence à la vigne et au vin même si l’exploitation en est différente. Les autres
attributs végétaux de Dionysos sont le lierre, plante nocturne qui entoure son
thyrse, et la pomme de pin qui vient le coiffer et au symbolisme phallique certain.
Le sapin (de Noël), c’est l’arbre du froid, toujours vert, qui ne perd pas ses
épines, comme le lierre ne perd pas ses feuilles qui sont persistantes. Au moment
de la Réforme, les protestants vont combattre l’idolâtrie qui s’était développée.
Ils vont alors tenter de valoriser la symbolique de l’arbre dont le lien avec le thème
de la chute humaine et de la Rédemption est attesté dans les écritures, l’arbre de
la connaissance du Bien et du Mal. C’est ainsi que va se développer une coutume
apparue quelques siècles plus tôt au XI
e siècle qui mettait en scène, dans les églises,
des représentations de la tentation d’Eve. L’église était à l’occasion ornementée
avec des pins décorés de pommes, celles de la tentation
[9]. L’arbre du paradis agrémenté de pommes rouges va alors apparaître dans les foyers pour devenir l’arbre
de Noël. On constate les premiers rubans accrochés aux branches en Alsace au
XVI
e siècle, les premières bougies en Allemagne au XVII
e (de Sike, 1994).
Mais à cette symbolique de l’arbre toujours vert, de la verticalisation et du
généalogique, du renouveau après l’hiver, s’associe celle complémentaire mais
horizontale de l’arbre destiné au feu et à la mort, c’est la bûche de Noël. La bûche
de Noël était traditionnellement suffisamment grande pour durer toute une nuit.
Allumée par le plus jeune ou le plus vieux de l’assemblée familiale, elle est choisie
dans une essence singulière, il s’agit le plus souvent sinon toujours d’un fruitier.
On attribue à la bûche de Noël des vertus protectrices, et ses cendres sont
recueillies pour se protéger des maladies et de la mort. Mais cette bûche de Noël
destinée à disparaître sous l’effet de la flamme, par l’une de ces mystérieuses lois
de retournement, d’inversion, va devenir un dessert froid. Une bûche glacée qui
clôt traditionnellement le repas de Noël, bûche parfois ornée de plus d’un petit
Père Noël sinon de quelques lutins, éventuellement même à consommer si ils sont
en pâte de sucre !
La caverne, la crèche
D’un pays, plus mythique que réel pour les enfants, associé au froid d’un hiver
permanent, le Père Noël vient de l’au-delà. Même la symbolique de la caverne
n’a pas totalement disparu puisqu’il est raconté qu’il habite une merveilleuse
grotte sous la calotte glacière où il abrite le trésor de jouets qu’il possède.
La caverne, la grotte, la crèche s’inscrivent dans un symbolisme matriciel
évident mais qui ne suffit pas à lui seul à expliciter la récurrence de ce choix
comme lieu de naissance pour nombre de divinités; que l’on songe à Déméter,
à Adonis, à Bacchus-Dionysos, au Christ, mais aussi à Mithra qui surgit d’un
rocher. La caverne apparaît par excellence comme lieu du sacré, source de fascination et se prête tout particulièrement à ce qu’une expérience divine s’y révèle
et qu’un culte s’y développe. Pour Mircea Eliade, pénétrer dans la grotte, c’est
pénétrer dans un espace sacré « total », constituant un monde en soi, un univers
symbolique et miniaturisé. Lieu souterrain, la caverne est un espace où s’effectue
une communication entre différents niveaux d’existence et de réalité et qui représente l’au-delà avec son pouvoir d’effroi tout autant que de ressourcement. Mais
on ne saurait non plus en limiter la signification symbolique à une représentation du lieu de séjour des morts car ce territoire d’ombre au sein de la terre est
aussi le lieu privilégié où l’homme veut mourir pour renaître. C’est ainsi que dans
le mythe chrétien la grotte est le lieu de la naissance tout autant que celui de la
résurrection. P. Saintyves, en 1918, dans son ouvrage l’Antre des Nymphes, opérait
certains rapprochements. J.M. Pailler (1995, p.75) cite P. Saintyves «L’étude des
grottes de l’Annonciation, de la Nativité, de la Quarantaine et du Baptême considérées comme une série met vivement en lumière la parenté de Jésus et d’Adonis;
l’étude des grottes qui forment le groupe de la passion va souligner davantage
les analogies de Jésus et de Dionysos, ou mieux d’Adonis et de Dionysos ».
Si plus personne ne croit en une assimilation aussi simple, il est cependant
tout à fait assuré de l’importance de la grotte dans l’évocation mythique de
Jésus par le christianisme ancien. Epoque où le « Christ de lumière » y est décrit
comme s’introduisant tel un soleil dans les ténèbres de la grotte et de l’obscurantisme païen. C’est ainsi qu’Eusèbe de Césarée (Mossay, 1965) mentionne la
lutte entre chrétiens et païens pour la possession des sanctuaires souterrains.
Espace clos et noir au sein de la terre-mère la grotte est le lieu où ce qui s’y dévoile
se révèle par la lumière.
La Lumière
Le sapin de Noël deviendra au fil des siècles, l’objet privilégié d’une décoration spécifique. Illuminé de boules d’or, de guirlandes, de chandelles, étoiles
et bougies, il se fait une solution syncrétique à des exigences autrefois portées
diversement : arbre magique, lumière durable sinon éternelle, verdure persistante,
feu. Les pommes d’or pour Dionysos, comme maintenant le chatoiement de
l’artifice créé par la fée électricité, sont là pour susciter par l’attrait qu’exerce la
lumière sur les enfants, un effet de fascination.
La nuit de Noël, comme pour Dionysos à minuit sous l’emprise des Titans,
oblige à une lumière nocturne, singulière. C’est la lumière du reflet, du clairobscur, du scintillement. C’est une lumière qui vibre comme la flamme, qui au
mieux devient pulsative, selon le rythme d’une horloge électronique pour nos
guirlandes modernes. C’est celle du matin quand les yeux s’ouvrent difficilement,
en battant des paupières. Dans le texte grec, Dionysos est mis à mort quand il se
regarde, trop narcissiquement ? … Dans le miroir ! On ne jette plus de graines
pour se concilier les morts et assurer la prospérité, mais ces milliers de grains de
lumière qui éclairent les villes et les cités, durant les nuits les plus longues et les
plus froides de l’année, sont devenues la manifestation la plus éclatante de leur
puissance, de leur technicité et de leur prospérité.
On peut faire le constat d’une répartition des éléments fantasmatiques entre
les fêtes de Noël et celles de l’Epiphanie. De l’une à l’autre, autour du Jour de
l’An, le lien est assuré par l’attente de l’arrivée des rois mages. La première des
deux fêtes relève d’un rite à caractère anal dominant marqué par l’offrande. Au
plus profond de la nuit, de l’hiver, du repos de la nature, l’implication de la lumière
œuvre à la séduction à l’émerveillement, et s’inscrit dans une symbolique de puissance et de fertilité. Le rôle de l’arbre y assure, pour une part une symbolique de
vie et de verticalisation, mais comporte également pour une autre part ce même
rapport à l’obscurité et à la mort par l’horizontalisation de la bûche. La seconde
fête s’inscrit davantage dans un rite oral par une mise en scène d’une parodie
d’avalement et de mariage mais en laquelle les éléments liés à la sexualité génitale
sont effacés voire déniés.
Présentation clinique
C’est le père de Denis qui, quand il me téléphona pour convenir d’un rendez-vous afin que je rencontre son fils, m’exprima le désir de me rencontrer tout
d’abord seul. « Il me veut du mal, il veut nous détruire. » Dès le début de l’entretien, ce père est en pleurs, il sera finalement venu avec sa nouvelle compagne.
« J’ai l’impression qu’il nous roule, qu’il me bouffe ». Son fils vit avec eux depuis
un an. Après le divorce, Denis avait alors neuf ans, il avait été confié à la garde
de la mère, mais à l’âge de douze ans, il avait obtenu la possibilité de venir vivre
avec son père. Demande soutenue par la promesse paternelle de nombreux
cadeaux, vélo, ordinateur… Ce père reproche pêle-mêle à son fils ses mensonges
permanents, la destruction de multiples objets, son échec scolaire et la falsification des résultats, sa boulimie et le vol de nourriture la nuit, son obésité et le
vol d’argent, une encoprésie occasionnelle. Il se reconnaît impulsif, violent et
alcoolique. Ses idées de meurtre sur son fils lui sont insupportables; « C’est le
diable ». Pour se protéger de ses phobies d’impulsion agressives à l’égard de son
enfant, il multiplie les interdits, il le punit en l’isolant. De l’interdiction à sortir
de sa chambre il est passé à l’obligation d’y prendre ses repas seul. « Rien ne le
dérègle, il reste assis sans rien faire ». Si son absence de rébellion l’étonne, à s’interroger sur son fils, il parlera de son père.
«J’ai été élevé tout seul, enfin pas tout seul. J’avais pas de père. L’homme
qui était là était le père des deux derniers. Moi et les quatre aînés, c’était un autre.
Ça, je l’ai appris vers sept huit ans, cet homme là, il n’est resté que quatre ans.
Mon père c’est une histoire tabou. Ma grand-mère m’en avait parlé de façon
évasive, mais elle s’est fait disputer par la mère. En fait, il a été déchu, il buvait…
il est parti en prison. Il a donné des coups de couteau à ma mère. Elle, je la rendais
malade, elle me tapait avec un balai. A treize ans pour échapper à ses coups, je
me suis coupé avec un carreau; ça pissait affreux. A dix-huit ans, j’ai appris qu’un
clochard qui traînait dans le coin s’était suicidé, pendu aux abattoirs. On m’a dit
que c’était lui mon père. Je le connaissais depuis longtemps, il venait frapper à
la maison, ma mère lui donnait un bol de soupe. J’ai cru ça jusqu’à vingt-cinq
ans. Après le service militaire, ma mère m’a dit que mon père c’était un autre,
que je portais pas son nom. Il se serait suicidé avec sa cuisinière à gaz ».
Chez cet homme, les représentations sadiques orales sont au premier plan et
ont été dévoilées dans leurs dimensions persécutrices, par identification à la mère,
quand lui est confiée la garde de son fils. Il ne veut pas être mangé par ce fils, sur
lequel il projette des fantasmes cannibaliques, liés à la voracité pour l’objet
maternel et aux faillites identificatoires orales au phallus paternel. On peut retenir
des images paternelles successives qu’il nous livre, le contenu oral violent, immédiat : alcoolisme, dépendance alimentaire, violence à l’égard de la mère (les coups
de couteau) à laquelle il s’identifie (le sang pisse), mais aussi la conjugaison de
la violence et de l’oralité du fait des modes de suicide pour « ses » différents pères.
Pendaison aux abattoirs pour l’un, asphyxie par le gaz de la cuisinière pour l’autre.
Il cherche à se protéger de la violence ressentie du fait de la représentation destructrice de ce fils qui le bouffe, dans la spécularité de l’image paternelle. Persécuté
par ce fils-père il l’isole et le soumet à des interdits alimentaires.
Je ne rencontrerai Denis que pour quelques entretiens, car il prendra rapidement la décision de retourner vivre chez sa mère. « C’est pas une vie pour un
enfant », nous dira-t-il pathétiquement. Il se situe, du fait d’un violent conflit
toujours très actuel entre ses parents bien que séparés depuis plusieurs années,
dans une ambivalence totale. Il exprimera une demande affective incommensurable, une angoisse de perte d’objet et de rejet qui se traduit dans cette problématique d’avidité orale mais également dans la symptomatologie anale.
Je commenterai pour terminer, ce dessin du père Noël que Denis m’apporta
quelques jours avant Noël, à deux semaines de son anniversaire, il va avoir
quatorze ans. « C’est un Père Noël qui apporte un cadeau à “son” enfant. » (Il avait
été attiré par la promesse paternelle de nombreux cadeaux). Comment ne pas être
saisi par les yeux vides, par cette hotte qui se confond avec la barbe-bouche;
image turgescente d’un goitre mammaire et phallique. L’enfant apparaît-il dans
cette tache embryonnaire à droite de la tête, à moins qu’il ne soit dans la hotte ?
Maintenant solitaire il se charge à lui seul d’occuper plusieurs rôles, partagés
autrefois par une constellation de saints et de saintes, au rang desquels nous avons
vu la place prépondérante à accorder à Saint-Nicolas, mais sans traiter de tous
les personnages mythiques, bénéfiques ou maléfiques, pourvoyeurs de cadeaux
ou de punitions (le père janvier, la tante Arie, le père chalande, la chauchevieille,
la guillaneu). Le Père Noël dégagé d’une référence religieuse (il n’est pas l’objet
d’un culte, on ne lui fait pas d’offrandes, il n’est pas béni, il n’est pas non plus
l’objet d’une légende hagiographique), satisfait désormais toute ethnie, sinon
toute confession. Il porte cependant toujours ce même courant fantasmatique
fondamental d’ambivalence inscrit, uniquement maintenant, par le caractère énigmatique de son origine, de son mode de déplacement, de sa visite nocturne.
Charge fantasmatique inscrite au cœur de rites qui, comme l’écrit Lévi-Strauss
dans un constat purement synchronique : « Dans la mesure où les rites et les
croyances liées au Père Noël relèvent d’une sociologie initiatique, ils mettent en
évidence, derrière l’opposition entre enfants et adultes (non-initiés/initiés), une
opposition plus profonde entre morts et vivants » (Lévi-Strauss, 1994).
Car ce Père Noël ne serait rien sans l’obligation troublante en laquelle s’inscrivent les adultes qui continuent de faire croire aux jeunes enfants en sa légende.
Si cette affirmation est une évidence, cette croyance entretenue constitutive de
deux classes d’âge recouvre celle plus fondamentale du rôle attribué et reconnu
au père dans la paternité. Le mythe relatif, à la naissance de Dionysos, à son
meurtre et sa renaissance (le deux fois né) comporte, entre autres interrogations,
un questionnement central sur la paternité et la fonction paternelle (la cuisse de
Jupiter). Dans le cycle de la vie et de la mort, du renouvellement de la végétation, le solstice d’hiver, période intermédiaire entre la fin de l’année et son
recommencement, devait s’inscrire comme la période la plus propice pour
exprimer comment la venue au monde d’une descendance confronte tout homme
à l’idée de sa propre disparition mais aussi à celle de son ascendance, de ses
propres disparus. Freud, depuis Totem et Tabou, mais aussi et surtout avec Moïse
et le monothéisme a montré que les formes culturelles successives de la pensée
religieuse viennent témoigner de la suite des traitements appliqués à la fonction
paternelle, depuis le meurtre du père de la horde primitive, l’interdit du meurtre
et sa transgression renouvelée. Au commencement, le crime et puis l’oubli, et
par refoulement primaire sur cette perte de l’objet tout autant aimé que haï, l’édification du concept inconscient de paternité s’est progressivement construite
(N. Zaltzman, 1998). Tout questionnement sur la paternité renvoie inévitablement à une interrogation centrale sur les représentations de la mort. C’est ainsi
que la croyance où sont gardés les jeunes enfants que leurs jouets viennent de
l’au-delà apporte un alibi au fait que c’est à l’au-delà que ces présents sont offerts.
On ne peut que reconnaître la pertinence de cette interprétation de Lévi-Strauss
plus freudien que structuraliste en l’occasion, qui ajoute que pour apaiser la mort,
ne pas mourir, il faut toujours tenter de se réconcilier l’esprit des morts.
·
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DETIENNE M., Dionysos à ciel ouvert, Hachette, Paris, 1986.
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ZALTZMAN N., De la guérison psychanalytique, P.U.F, Paris, 1998.
[1]
Frazer fait l’hypothèse de hiérogamies plus anciennes et plus archaïques qui se terminaient
moins bien. Le roi de la fête était décapité ou devait se couper la gorge comme en certains lieux
de l’empire romain. Cette hypothèse est référée à l’idée de sacrifice du Roi, symbole de la victime
et du dieu à la fois. Il consacre tout un chapitre à des fêtes similaires à Babylone, lors de la “fête
des Sacés”. Les fêtes hébraïques de Purim, selon le livre d’Esther, dériveraient de ces Sacés babyloniennes et sont considérées comme des bacchanales juives.
[2]
Il est attesté que le Roi de ces folles journées avait le privilège de frapper une monnaie de
circonstance à son effigie. Monnaie qui avait valeur de signe de ralliement. Il est frappant de remarquer que ces monnaies sont en similitude totale avec les Sigilla, ces cachets-sceaux que les Romains
s’adressaient au moment des Sigillaires. Sur cette monnaie était frappée une double image (pape
et évêque) comme sur ces médaillons romains qui étaient ornés d’une double tête de Janus ou d’inscriptions doubles comme
mihi et filio.
[3]
A ce propos, Van Gennep parle de parallélisme spectaculaire mais non d’identité ni de dérivation. Pour Frazer les deux cérémonies peuvent très bien dériver d’une même philosophie de la
nature.
[4]
Au nombre de trois, les rois mages font don de trois cadeaux pour honorer un enfant qui par
sa naissance constitue la Sainte Famille. Mais “trois” est également le nombre des fils d’Hérode
qui se partagent son trône, et ce chiffre sera également celui du mystère de la trinité (le Père, le Fils
et le Saint-Esprit).
[5]
Attitude négligente qui n’est pas sans rappeler celle des bergers courètes qui s’endorment
au lieu de veiller l’enfant.
[6]
Dans les pays anglo-saxons cette ambivalence s’est construite sous deux formes extrêmes
et opposées avec Halloween où les enfants en jouant les morts se font les exacteurs des adultes et
Christmas où les adultes comblent les enfants pour stimuler leur vitalité.
[7]
On peut ici rappeler certains éléments propres aux jeux séculaires qui comme nous l’avons
vu plus haut se sont mis en place après qu’un père ait pu sauver ses trois enfants.
[8]
Dans la grande complexité de tous ces brassages mythologiques, on peut également citer
Odin, dieu donateur, qui se promène sur un char et encore Freya, divinité nordique dont le chariot
est tiré par des cerfs, qui offre des présents aux enfants gentils mais punit les méchants.
[9]
Les pommes, pommes de pin, pommes d’or, les boules de Noël. De Dionysos à la nuit de
Noël la symbolique des pommes réunit celle de la pomme de la discorde de Pâris, la pomme d’Adam
et Eve, celle du jardin des Hespérides, celle du cantique des cantiques. C’est le fruit de la connaissance, de la divination, de la quête initiatrice, porté par un arbre qui selon certaines traditions est
celui de l’autre monde. C’est le fruit du choix, de la dualité inhérente au désir humain.