Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062598
200 pages

p. 13 à 34
doi: en cours

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no 75 2001/2

2001 TOPIQUE

La théorie de la récapitulation de Haeckel à Freud

Jacqueline Duvernay Bolens Laboratoire d’Anthropologie Sociale52 rue du Cardinal-Lemoine 75005 Paris
Ce travail met en évidence la place qui revient à la théorie de la récapitulation de Haeckel dans l’extension, à laquelle procède Freud, des mécanismes de la psyché individuelle à la pensée collective. En passant de l’ontogenèse à la phylogenèse il fait de la psychologie une science capable de comprendre non seulement comment se développent les psychonévroses chez l’individu, mais aussi pourquoi elles sont un caractère spécifique de l’être humain. En remontant à l’évolution de l’espèce humaine Freud pouvait, fidèle à la pensée évolutionniste et matérialiste du darwinisme, généraliser le sens de ses découvertes et fonder leur caractère universel. Ainsi en revenant aux sources biologiques de la psychanalyse, ce regard historique propose une réponse au débat constamment réactivé tant chez les historiens que chez les ethnologues par les constructions de Freud sur l’origine du monothéisme ou des premières institutions totémiques.Mots-clés : Freud, Haeckel, Ontogenèse, Phylogenèse, Récapitulation (théorie de la). This article throws new light on the importance of the theory of recapitulation in Haeckel’s work and on in its application, undertaken by Freud, to the workings of the individual psyche and collective thought. Exploring both ontogenesis and then phylogenesis, he turns psychology into a science that is capable of understanding not only how psycho-neuroses develop in the individual, but also why they are a specific characteristic of human beings. By tracing the human species back to its origins in evolution, Freud could, and he remains here faithful to Darwin’s materialist thinking on evolution, establish a general basis for the revelations of his discovery and establish its universal character. Thus, by returning to the biological sources of psychoanalysis, this historical perspective provides one answer to the debate which is constantly refuelled by historians or ethnologists through Freud’s ideas on the origins of monotheism or the first totemic institutions.
Durant ces dernières années les biographes de Freud ont réévalué l’importance de la biologie dans la naissance de la psychanalyse en soulignant la prééminence au XIXe siècle de la théorie de la récapitulation de Haeckel, complètement abandonnée de nos jours [1]. A cette époque, estime S. Jay Gould, cette théorie exerçait une puissante influence sur l’ensemble de la psychologie, bien que cela soit peu connu des historiens, car rares sont ceux qui ont poussé la curiosité jusqu’à lire Haeckel et ses contemporains [2]. Suivant cette voie, j’étudierai ici le rôle des idées de Haeckel dans le projet freudien d’étendre les mécanismes de la psyché individuelle à la pensée collective. En passant de l’ontogenèse à la phylogenèse, Freud fait de la psychologie une science capable de comprendre non seulement comment se développent les psychonévroses chez l’individu, mais aussi pourquoi elles sont un caractère spécifique de l’être humain. Remonter à l’évolution de l’espèce humaine était en effet le moyen pour Freud de généraliser le sens de ses découvertes en leur donnant une portée universelle sans rompre avec l’évolutionnisme matérialiste de Darwin.
Aujourd’hui le problème se pose de savoir comment remplir le vide laissé par l’abandon, de la part des biologistes contemporains, de la théorie haeckelienne de la récapitulation sur laquelle s’appuyait Freud. Que reste-t-il de ses hypothèses phylogénétiques contre lesquelles se sont élevés tant les anthropologues que les historiens ? Peuvent-elles survivre et alors à quelles conditions ou faut-il jeter le bébé avec l’eau du bain ? Enfin pour quelles raisons dans L’homme Moïse et la religion monothéiste publié en 1939, Freud à la fin de sa vie refusait-il d’abandonner les postulats néolamarckiens, inséparables de la théorie de la récapitulation, que cependant la biologie avait condamnés bien avant les années trente [3]. Sur ce point en effet Freud oppose une fin de non recevoir aux biologistes qui ne veulent « rien savoir de la transmission des caractères acquis aux descendants. Mais nous avouons en toute modestie que nous ne pouvons malgré tout pas nous passer de ce facteur dans l’évolution biologique ». Et il donne les raisons de son attitude : « S’il en est autrement, nous n’avancerons pas d’un pas sur le chemin où nous nous sommes engagés, ni dans l’analyse ni dans la psychologie des masses » [4].
Pour atteindre l’objectif qu’il s’était fixé, Freud fait du néolamarckisme et de la récapitulation le lien théorique qui réunit les deux parties de son œuvre, d’une part les ouvrages consacrés à l’étude du sujet, fondés sur les résultats de ses observations cliniques, où sont exposées les notions fondamentales de la psychanalyse – comme par exemple les Trois Essais sur la théorie de la sexualité – et d’autre part les ouvrages plus théoriques qui relèvent cette fois de l’archéologie de la psyché collective, comme Totem et Tabou, L’homme Moïse et la religion monothéiste ou Malaise dans la civilisation. Or si beaucoup d’auteurs ont insisté sur le rôle des idées de Lamarck dans cette construction entièrement nouvelle de Freud, le rôle de la récapitulation est moins connu. Il ne s’agit pas seulement de remarques faites « en passant » mais bien plutôt de l’armature même de son étude sur l’histoire de la civilisation [5]. Dans ces conditions, étant donné la critique radicale à laquelle la théorie de la récapitulation a été soumise de la part des biologistes, comment alors apprécier le rapport établi par Freud entre psychisme individuel et psychisme collectif ? Le problème reste ouvert à la discussion, notamment entre ethnologues et psychanalystes.
 
LA THÉORIE DE LA RÉCAPITULATION CHEZ ERNST HAECKEL (1834-1919)
 
 
La théorie de la récapitulation est le résultat de la rencontre entre deux sciences : la théorie évolutionniste de Darwin d’une part et l’embryologie d’autre part. Pour Darwin il ne fait pas de doute, comme il le dit lui-même dans L’Origine des Espèces, que l’embryologie est « un des sujets les plus importants de toute l’histoire naturelle » [6]. Elle a en effet apporté une contribution inestimable à la théorie de l’évolution des espèces ou « théorie de la descendance » selon laquelle toutes les espèces actuelles descendent d’une même espèce ancêtre dont elles se sont progressivement différenciées au cours du temps en accumulant des caractères nouveaux. L’embryologie venait confirmer cette théorie de la descendance, l’étude du développement de l’embryon apportant en effet des informations sur l’évolution de l’espèce à laquelle il appartient. On était frappé par la ressemblance qui existe entre les branchies dont est pourvu l’embryon humain à un stade de son développement et les branchies des poissons. On en concluait que chez les êtres vivants la succession des stades du développement embryonnaire reproduisait fidèlement la série des stades évolutifs qu’avait traversés l’espèce. On disait alors que le développement de l’embryon « répétait » ou « récapitulait » la série de ses ancêtres (cf. fig. 1).
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Les premières observations sur la récapitulation remontent au début du romantisme dans les premières années du XIXe siècle. Les naturalistes de cette époque s’inspiraient du mouvement d’idées de la Naturphilosophie qui consistait dans un ensemble de spéculations affirmant que tout est lié dans la nature et qu’une même loi commande au développement des individus et des espèces. Serres, un élève d’Étienne Geoffroy Saint Hilaire, traduit l’enthousiasme ressenti par ses contemporains devant cette preuve évidente de l’unité des êtres vivants : « Je ne saurais exprimer le sentiment d’admiration que j’éprouvai pour la grandeur de la création en général et pour celle de l’homme en particulier, quand je vis que dans un premier temps, le cerveau de l’homme rappelait celui du poisson; que dans un second temps, il rappelait celui des reptiles; dans un troisième, celui de l’oiseau, et dans un quatrième, celui des mammifères, pour s’élever ensuite à cette organisation sublime qui domine toute la nature » [7]. A cette époque L’Origine des espèces de Darwin n’avait pas encore paru (elle paraîtra en 1859) et ces premiers naturalistes n’étaient pas des évolutionnistes. Ils raisonnaient donc en dehors de la théorie de la descendance. Ils se contentaient de constater l’existence d’un parallélisme fixe entre d’une part l’ordre d’apparition des formes de l’embryon et d’autre part la série discontinue des espèces correspondant chacune à une création indépendante et immuable conformément à la théorie créationniste de cette époque. Un peu plus tard, à partir de 1833, Louis Agassiz, le célèbre zoologue spécialiste des poissons fossiles, fixiste lui aussi, est venu confirmer du poids de sa grande autorité scientifique les vues récapitulationnistes de ses devanciers.
Dans une deuxième période, ces idées sombrèrent dans l’oubli en même temps que les spéculations romantiques dont elles étaient issues. Au milieu du siècle, Darwin les ressuscite sous une forme modifiée et adaptée à la théorie évolutionniste. Dans L’Origine des espèces, il recourt à la récapitulation pour expliquer le phénomène bien connu des paléontologues qui ont souvent observé que les caractères morphologiques d’une espèce fossile éteinte survivaient dans les caractéristiques de l’embryon de l’espèce actuelle. Pour cette raison « l’embryologie acquiert un grand intérêt si nous considérons l’embryon comme un portrait plus ou moins effacé de l’ancêtre commun […] de tous les membres d’une même classe » [8]. Cette conservation du portrait de l’ancêtre dans l’embryon s’explique alors par le fait que généralement l’embryon reste à l’abri des variations adaptatives auxquelles l’adulte est exposé dans la lutte pour la survie. Il existe donc bien pour Darwin « un parallélisme assez exact » entre série paléontologique des espèces éteintes et développement embryologique des espèces actuelles. Mais pour les évolutionnistes, contrairement aux créationnistes, ce parallélisme apportait une preuve décisive, parce que directement observable, de la théorie de la descendance. Et Darwin conclut : « cette manière de voir coïncide admirablement avec ma théorie [de la descendance]» [9]. Dans son autobiographie, il se souvient de cette période féconde où il n’eut pas de plus vive satisfaction que de pouvoir expliquer pourquoi et comment la forme de l’embryon était différente de celle de l’adulte. Pourtant c’est à Ernst Haeckel et non à Darwin que cette découverte fut attribuée. Les historiens parlent d’usurpation, bien que Darwin lui même admette que nul mieux que Haeckel n’a su mettre en valeur cette loi de la récapitulation et que par conséquent il est naturel que le mérite lui en revienne [10].
Le 3 juillet 1874 Flaubert écrivait à George Sand : « Je viens de lire La Création naturelle de Haeckel. [...] Le darwinisme m’y semble plus clairement exposé que dans les livres de Darwin même ». Ernst Haeckel était en effet un admirateur fervent de Darwin et un remarquable vulgarisateur. Il eut en Allemagne le même rôle que Huxley en Angleterre, en faisant connaître et triompher l’évolutionnisme, à une époque où la France restait résolument antidarwinienne. Pour ses contemporains, un ouvrage comme Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, paru en 1868 et qui connut plusieurs rééditions, représentait une mine de données sur le darwinisme [11]. Haeckel appartient à la génération qui a précédé Freud. Il fait partie, comme Ernst Brücke le maître de Freud, de l’école du grand physiologiste allemand Helmholtz auquel Freud dans sa jeunesse vouait une grande admiration. Ce groupe de scientifiques cherchait à ramener la biologie à des lois physico-chimiques au moyen desquelles ils pensaient pouvoir découvrir le lien manquant entre monde organique et monde inorganique. Partant de ces présupposés, Haeckel va développer la version évolutionniste de la théorie de la récapitulation, également nommée loi biogénétique, en lui attribuant le même statut qu’aux lois des sciences exactes. Le couple de néologismes ontogénie (ou ontogenèse) et phylogénie (ou phylogenèse) remonte également à Haeckel qui dissipait ainsi la confusion existant alors avec le mot évolution employé à la fois pour le développement de l’individu et celui de l’espèce. Haeckel distingue en effet « l’évolution des individus organisés, ce que l’on appelle habituellement embryologie et qui serait mieux désigné par l’expression plus juste et plus compréhensive d’ontogénie » et « l’histoire de l’évolution paléontologique des organismes, que l’on peut appeler histoire des familles organiques ou phylogénie » [12].
Haeckel fait enfin partie de cette génération d’évolutionnistes pour qui la première tâche de la biologie consistait à reconstruire la généalogie de l’ensemble des êtres vivants en remontant jusqu’à l’origine du monde organique. Il est le premier à figurer l’évolution par un arbre sur les branches duquel sont disposées toutes les espèces existantes en partant des êtres unicellulaires à son pied pour remonter jusqu’au sommet où domine l’espèce humaine. S. Jay Gould a mis en évidence l’idéologie répandue sur les ramifications de cet arbre dont la forme évasée vers le haut impose l’idée d’une évolution linéaire et progressive. Dans L’Origine des espèces de Darwin au contraire, le schéma de l’évolution par modifications successives des espèces conserve un caractère purement abstrait. L’enthousiasme suscité chez Haeckel et ses contemporains par la récapitulation doit être compris dans le cadre de ce projet grandiose visant à reconstruire l’évolution de tous les êtres vivants et qui semblait désormais réalisable [13].
Dans cette atmosphère fiévreuse, poussé par la certitude de toucher au but, Haeckel fit de la théorie de la récapitulation sa chose. On lit dans l’Histoire de la création: « L’ontogenèse est une courte et rapide récapitulation de la phylogenèse ou du développement du groupe correspondant, c’est-à-dire de la chaîne ancestrale de l’individu. [...] Cette connexité intime de l’ontogénie et de la phylogénie est l’une des preuves les plus capitales et les plus irréfutables de la théorie de la descendance », car de l’individu il est désormais possible de remonter à la chaîne de ses ascendants. Il existe donc entre les deux séries un lien étiologique qui est le ressort de sa loi biogénétique et consiste dans un rapport de cause à effet tel que la phylogenèse est la cause de l’ontogenèse. Cette loi est aux yeux de Haeckel « la loi générale la plus capitale de l’évolution organique » et elle devient le matériau sur lequel il construit une « échelle du progrès ». Il précise : « Cela nous explique pourquoi, [...] les groupes animaux et végétaux les plus parfaits atteignent le plus haut degré de développement dans un temps relativement court, tandis que les groupes les plus inférieurs, les plus conservateurs, restent immobiles à travers la longue série des siècles sur l’échelon inférieur qu’ils occupaient dans l’origine, ou ne progressent que peu à peu, avec une extrême lenteur ». Haeckel oppose en effet les espèces inférieures situées dans les premiers stades de l’évolution aux espèces supérieures situées dans les derniers stades comme s’opposent, sur le plan ontogénétique, l’enfant à l’adulte qui a terminé sa croissance. De sorte que conformément à la loi de la récapitulation la forme adulte d’une espèce inférieure correspond à un stade juvénile d’une espèce supérieure. Ainsi les branchies de l’espèce inférieur des poissons se retrouvent dans l’embryon de l’espèce supérieure des êtres humains [14].
Le problème qui occupa toute la fin du XIXe siècle était de comprendre comment fonctionnait cette loi de la récapitulation dans le cadre de la théorie évolutionniste, autrement dit, quelle était l’explication du déplacement par lequel la forme d’un ancêtre adulte (sur l’axe phylogénétique) rétrogradait dans un stade juvénile des descendants (sur l’axe ontogénétique). Ou encore pour quelles raisons les caractères de l’espèce des poissons (qui font partie des ancêtres de l’humanité dans l’évolution des vertébrés) se retrouvent à un stade de développement de l’embryon humain. Il faut alors faire intervenir deux principes d’explication.
Le premier principe consiste dans un allongement de l’ontogenèse des descendants qui héritent des caractères phylogénétiques acquis par les ancêtres adultes (comme il en va par exemple de l’accroissement de la fourrure acquis par une espèce animale en réponse au besoin créé par un refroidissement du climat, et dont les descendants hériteront). Ces caractères acquis viennent alors s’additionner aux stades terminaux de leur ontogenèse. Mais comme l’ontogenèse ne peut s’allonger indéfiniment sous peine que l’individu ne parvienne jamais à l’âge adulte, on assiste alors à un mécanisme correcteur qui consiste cette fois dans un raccourcissement de l’ontogenèse.
Le deuxième principe, dit de condensation, consiste en effet dans un resserrement de l’ensemble des stades ontogénétiques de manière à laisser de la place pour les stades nouvellement acquis. En général ce processus de resserrement se traduit par une accélération où les descendants traversent plus rapidement les stades évolutifs de leurs ancêtres. On remarquait ainsi que la robe des jeunes chenilles d’une espèce arboricole comportait des raies blanches, sans utilité apparente, et qui disparaissaient chez les adultes. En réalité ces raies blanches constituaient un caractère adaptatif chez leurs ancêtres adultes qui appartenaient à un espèce terrestre. De l’espèce terrestre primitive à l’espèce arboricole, des ancêtres à leurs descendants, les raies blanches subissaient alors un refoulement des stades adultes vers les stades juvéniles [15].
Le phénomène d’accélération du développement, consécutif à la récapitulation, était considéré comme le moteur de l’évolution par le grand paléontologue américain Edward Drinker Cope, qui régnait sur l’évolutionnisme à la fin du XIXe siècle. Il restait persuadé que l’évolution suivait imperturbablement un mouvement progressiste. Ce qui n’est bien sûr pas le cas. Mais on avait tendance à cette époque à penser l’évolution sur le modèle de l’échelle du progrès de Haeckel. Aussi considérait-on comme exceptionnel, voire anormal, les cas où l’on observait non une accélération, mais un ralentissement du développement ontogénétique. Dans ce cas le développement s’arrête avant d’avoir atteint les stades terminaux de l’ontogenèse et tend à se rapprocher des stades embryonnaires primitifs. On parlait alors d’arrêts de développement, en donnant à ce terme une signification fortement péjorative.
Enfin l’ensemble du dispositif de la récapitulation fonctionnait sur des postulats néolamarckiens. Car l’ontogenèse ne peut récapituler la phylogenèse qu’à la condition que les caractères adaptatifs acquis par les adultes au cours de leur vie soient transmis héréditairement à leurs descendants conformément aux principes de Lamarck. Pour cette raison tous les naturalistes du temps, Haeckel y compris, étaient de fervents néolamarckiens. On expliquait alors le processus héréditaire des caractères acquis en le comparant au fonctionnement de la mémoire qui est fortifiée par la répétition. Les caractères phylogénétiques transmis héréditairement s’imprimaient donc d’autant plus fortement dans le développement ontogénétique des descendants que le stimulus était rendu plus intense par la répétition. L’ontogenèse, en récapitulant la phylogenèse, devenait ainsi rien de moins que la mémoire du passé de l’espèce. La récapitulation a donc beaucoup contribué à renforcer la représentation de l’hérédité comme une mémoire [16].
 
LA RÉCAPITULATION CHEZ FREUD
 
 
Lamarck se trouvait devant un problème difficile à résoudre à une époque où la sélection naturelle n’était pas encore découverte. Comment en effet expliquer le processus par lequel les variations du milieu font naître de nouveaux caractères adaptatifs chez les êtres vivants, comme par exemple dans le cas déjà cité où l’apparition, chez les animaux, d’une fourrure plus épaisse répond au besoin créé par un refroidissement du climat ? Lamarck considérait la volonté et le désir des animaux comme un facteur déterminant dans l’acquisition de ces nouveaux caractères évolutifs. Ce qui suscitait les sarcasmes de Darwin : « Le ciel me préserve des sottes erreurs de Lamarck » écrivait-il à son ami, le botaniste Hooke [17]. Freud, quant à lui, n’a pas dédaigné s’arrêter un temps à ces idées. Pendant la première guerre, il a formé le projet de publier avec Ferenczi une étude sur Lamarck. Ce projet est resté sans lendemain, mais il a inspiré à Ferenczi la reconstruction phylogénétique de l’humanité dans son étude sur Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle, parue dix ans plus tard en 1924. Auparavant, en 1917, Freud avait écrit à Abraham : « C’est une idée que nous avons eue Ferenczi et moi […] Notre intention est de fonder entièrement les idées de Lamarck sur nos propres idées et de montrer que son concept de « besoin » qui crée et modifie les organes n’est rien d’autre que le pouvoir qu’ont sur le corps les idées inconscientes […], bref « la toute puissance des idées ». La finalité s’expliquerait alors réellement par la psychanalyse; ce serait l’achèvement de celle-ci » [18].
J’ignore si Freud a été conduit à la récapitulation par la lecture de Lamarck. Toujours est-il que dans les Trois Essais sur la théorie de la sexualité, il s’appuiera sur la récapitulation pour approfondir son approche de l’étiologie des névroses. La loi biogénétique va devenir un instrument avec lequel il s’oppose au primat incontesté accordé à l’hérédité par ses contemporains [19]. L’analyse de ses patients l’avait convaincu au contraire de l’importance des événements vécus. En 1915, dans la préface de la troisième édition aux Trois Essais, il établit d’emblée que dans son étude du comportement sexuel de l’individu, il donne la priorité à l’ontogenèse sur la phylogenèse, aux facteurs externes du milieu sur les facteurs héréditaires et à la clinique sur la biologie. Si « l’ontogenèse peut être considérée comme une récapitulation de la phylogenèse, pour autant que celle-ci n’est pas modifiée par un vécu plus récent » alors c’est la psychanalyse qui peut fournir des informations à la biologie et non le contraire [20]. Partant de l’évolution sexuelle de l’individu le psychanalyste aidera le biologiste à reconstruire les étapes de l’évolution de la libido humaine.
Dans un texte remontant à cette même année 1915, Freud constate cependant que l’ordre, toujours le même, dans lequel apparaissent les psychonévroses au cours de la vie, ne coïncide pas avec la succession des stades du développement libidinal tel que le décrivent les Trois Essais. Il se tourne alors vers la phylogenèse malgré la difficulté, jusque-là restée invincible, qu’il y a à « saisir dans une vue d’ensemble dans quelle mesure [la question de] la disposition phylogénétique peut contribuer à la compréhension des névroses ». Freud s’engage alors sur une voie dont il reconnaît qu’elle relève de l’ordre de la « fantaisie ». Abandonnant momentanément la rigueur scientifique qui lui est habituelle, il s’inspire de Ferenczi pour établir une relation de cause à effet entre d’une part l’ordre d’apparition successive des différentes psychonévroses chez les individus, et d’autre part la série, phylogénétique cette fois, constituée par les étapes traumatiques qui ont marqué l’évolution de l’humanité depuis les temps préhistoriques. On ne peut plus ignorer l’arrière-plan phylogénétique formé par les expériences acquises par les ancêtres et transmises à leurs descendants au titre de facteurs constitutionnels. Qu’il s’agisse de l’expérience vécue par l’individu ou d’une autre expérience, celle vécue par les ancêtres, on ne peut, dans l’étiologie des névroses, séparer les facteurs ontogénétiques et phylogénétiques entre lesquels « il semble plutôt qu’une complémentarité soit indispensable ». Les névroses sont donc « un témoignage de l’histoire du développement psychique de l’humanité » au même titre que les tendances du moi ou les tendances sexuelles. Mais dans ce dernier cas le développement phylogénétique est plus archaïque : « On a l’impression que l’histoire du développement de la libido répète une séquence beaucoup plus ancienne du développement [phylogénétique] que ne le fait l’histoire du développement du moi; la première répète peut-être les conditions de développement de l’embranchement des vertébrés, tandis que la seconde est dépendante de l’Histoire de l’espèce humaine ». On retrouve ici le schéma de la récapitulation avec en abscisse les étapes ontogénétiques du développement sexuel tel que l’expose les Trois essais, et en ordonnée les stades d’évolution des vertébrés [21].
Cet ensemble de réflexions a amené Freud à développer son œuvre au double plan du développement psychique de l’individu, de l’enfance jusqu’à l’âge adulte d’une part, et d’autre part de l’évolution de la psyché collective depuis le début de l’histoire de la civilisation. Une grande partie de son œuvre se situe au croisement des deux axes ontogénétique et phylogénétique. Voyons d’abord comment il établit l’axe ontogénétique.
Partant des traces laissées chez ses patients par les traumatisme de la petite enfance, Freud commence par établir l’ontogenèse des stades prégénitaux, oral, anal, puis les stades génitaux en distinguant les deux poussées de la sexualité entre lesquelles prend place le stade de la période de latence. On découvre dans les Trois Essais sur la théorie de la sexualité comment s’est faite cette mutation entre son expérience clinique et la reconstitution de l’axe horizontal ontogénétique du développement de l’individu : « Devant le fait, dès lors reconnu, que les penchants pervers étaient largement répandus, l’idée s’imposa à nous que la prédisposition aux perversions était la prédisposition originale et universelle de la pulsion humaine […]. Nous espérions dégager la prédisposition originelle dans l’enfance » [22]. Le développement psychosexuel de l’enfant fournit à Freud un modèle d’intelligibilité du comportement de ses patients.
Quand à l’axe vertical de la phylogenèse, Freud le construit progressivement tout au long des ouvrages qu’il consacre à l’histoire de la psyché collective depuis l’origine de l’humanité. Il fixe la succession des étapes par lesquelles évolue la psyché collective en se fondant sur leur récapitulation dans le développement ontogénétique de l’individu. En sens inverse c’est la phylogenèse qui est à l’origine des stades ontogénétiques comme le prévoit la loi de Haeckel selon laquelle la phylogenèse est la cause de l’ontogenèse. Freud, dans les dernières pages des Trois Essais, admet à son tour que « L’ordre dans lequel les différentes motions pulsionnelles sont activées et le temps pendant lequel elles peuvent se manifester […] semble phylogénétiquement établi » même si la succession des pulsions peut varier [23]. Dès lors Freud mènera de front ses recherches sur la psyché individuelle et sur la psyché collective. Tout le versant de l’œuvre de Freud consacré à la psyché collective se construit en effet sur la connexion étroite qui dans la loi biogénétique de Haeckel, unit l’axe ontogénétique et l’axe phylogénétique. On obtient alors un schéma qui aboutit à l’âge adulte sur l’axe ontogénétique et à l’apparition de la civilisation sur l’axe phylogénétique.
 
LA VERTICALISATION DE L’HOMME
 
 
Le premier stade phylogénétique de l’humanité concerne l’acquisition par l’homme de la station verticale. Dès le début de sa carrière, et parallèlement à ses découvertes proprement psychanalytiques, Freud a été amené à s’intéresser à la phylogenèse. Déjà dans une lettre à Fliess datée de 1897 il décrit le rôle du refoulement des sensations olfactives dans les névroses, en faisant remonter ce processus à l’aube de l’humanité, plus précisément à l’époque où en acquérant la bipédie l’humanité s’est séparée de l’animalité [24]. Il confie alors à son ami qu’il ne céderait à personne la priorité de cette idée. Il reviendra à plusieurs reprises sur ce moment crucial de l’hominisation, entre autres dans les différentes éditions des Trois Essais et en 1929 dans Malaise dans la civilisation. Freud se montre convaincu que pour trouver les origines de ce refoulement organique, « il faudrait remonter à la préhistoire du genre humain » [25]. L’acquisition de la bipédie est en effet une étape phylogénétique décisive. L’adoption de la position verticale en éloignant l’homme du sol, à la différence des quadrupèdes, entraîne une série de transformations qui sont à l’origine des particularités de la sexualité humaine. De l’odorat à la vue, le changement de stimulus sexuel affranchit la sexualité de son caractère périodique, incite à resserrer les rapports sexuels dans des liens familiaux et en définitive fournit l’explication d’institutions, telles l’isolement périodique des femmes et le tabou sur les règles féminines, qui vient renforcer le refoulement de la sexualité bestiale.
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Si les intuitions de Freud sur l’importance majeure de l’acquisition de la position verticale de l’homme rejoignent les vues actuelles des biologistes, elles n’étaient cependant pas courantes à une époque où les contemporains privilégiaient l’accroissement de la taille du cerveau pour expliquer le départ de l’humanité dans l’évolution. En revanche sur ce point Haeckel, et Engels à sa suite, faisaient partie du petit nombre des précurseurs de Freud [26]. Celui-ci étaye ses vues phylogénétiques sur ses découvertes cliniques. La psychanalyse a bien quelque chose à apprendre à la biologie, comme en témoigne par exemple l’apparition chez le petit enfant des premières manifestations de dégoût, de honte et de pudeur qui se manifestent spontanément et indépendamment de l’éducation, en même temps que l’acquisition de la propreté. Auparavant le petit enfant est insensible à la pudeur. Il faut donc considérer ce nouveau sentiment de dégoût suscité par les mauvaises odeurs comme un vestige de ce qui dans l’homme est « organiquement préformé ». Sur ces vestiges vont s’élever, pendant la période de latence, les digues qui feront obstacle au retour des tendances dépassées de l’érotisme anal. Ces digues protectrices, qui se développent au dépens des tendances sexuelles, exerceront plus tard un contrôle sur les pulsions sexuelles. Modifiant en profondeur le comportement de l’enfant, ces défenses inhibent les prédispositions perverses polymorphes des premières années [27].
Dans Malaise dans la civilisation Freud complète son analyse en en réunissant les deux volets phylogénétique et ontogénétique : d’abord celui de l’acquisition par l’espèce humaine de la bipédie où l’homme debout sur ses deux pieds et débarrassé d’une sexualité animale peut se consacrer à sa famille, et ensuite celui de l’apprentissage par l’individu des premiers rudiments de la moralité qui sont le fondement de la vie sociale. Conformément au modèle de la récapitulation, les défenses qu’acquiert l’enfant contre les tendances pulsionnelles du stade anal sont les « sédiments historiques des inhibitions externes auxquelles la pulsion sexuelle a été soumise au cours de la psychogenèse [phylogenèse] de l’humanité » [28]. En 1920, Freud ajoute dans les Trois Essais : « A notre connaissance, rien d’analogue ne peut être démontré chez les animaux apparentés à l’homme » [29]. La barrière qui sépare l’homme de l’animal se situe bien dans cette organisation, si particulière à l’homme, du développement de la sexualité génitale en deux pics séparés par une période de latence.
Sur le schéma (fig. 2), le stade anal sur l’axe ontogénétique se relie donc par une ligne oblique au stade de la verticalisation de l’homme préhistorique sur l’axe phylogénétique. Dans Malaise Freud brosse un rapide panorama des jalons qui suivent l’époque préhistorique de la verticalisation fondatrice de l’humanisation de nos ancêtres simiens. Comme l’individu au cours de son développement est contraint d’inhiber une partie de ses pulsions pour accéder à la honte et à la pudeur, de même l’histoire de la civilisation se développe au prix d’énormes sacrifices imposés à la sexualité et à l’agressivité pour ne pas régresser à des stades antérieurs. Il faut ensuite lire Totem et Tabou pour suivre Freud dans son analyse des stades suivants de la progression de l’humanité.
 
TOTEM ET TABOU
 
 
Le deuxième stade phylogénétique de l’humanité concerne l’apparition des premières institutions dans la société totémique. Le problème de la rigueur morale à laquelle s’astreignent les sauvages est au cœur de Totem et Tabou. De fait, la chronologie des ouvrages de Freud ne correspondant pas avec la succession des stades de l’évolution de la civilisation qu’ils décrivent, c’est près de 15 ans avant Malaise dans la civilisation que paraît Totem et Tabou écrit dans l’enthousiasme. « C’est la plus osée des entreprises dans lesquelles je me sois jamais lancé », écrit Freud à Jones le 9 avril 1913. Et le 1er mai 1913, à Ferenczi : « Quelque chose me dit que j’ai raison. Depuis l’interprétation des rêves je n’ai rien écrit avec plus de conviction » [30]. Freud, dans la préface de ce livre, a en effet conscience que le sujet, explicité dans le sous-titre « Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs », est « entièrement neuf » et que c’est bien « la première tentative d’appliquer les données de la psychanalyse à la psychologie collective ». On mesure en effet l’originalité du propos si on se rappelle que l’année précédente, en 1912, Durkheim venait de publier ses Formes élémentaires de la Vie religieuse, qui soutiennent une thèse radicalement opposée, selon laquelle la logique de la pensée collective obéissait à des lois spécifiques entièrement étrangères à la finalité de la pensée individuelle. Le divorce était consommé entre ethnologie et psychanalyse.
Si l’on comprend assez bien les raisons pour lesquelles Freud s’est intéressé au tabou, qu’il compare à plusieurs reprises au caractère impératif et immotivé du cérémonial de la névrose obsessionnelle, les raisons de son intérêt pour le totémisme paraissent de prime abord moins claires. Car l’étude des institutions d’une société primitive semble très éloignée de l’intérêt qu’il portait à l’Antiquité par exemple. La réponse se trouve dans l’analyse du petit Hans où Freud découvre la signification des liens étroits qui lient l’être humain et l’animal. La clinique est le premier pilier sur lequel repose l’explication du totémisme. La mise au jour des causes psychiques de la phobie du petit Hans à l’égard des chevaux permet de comprendre les besoins psychiques qui sont à l’origine du totémisme. Le mélange d’amour et de haine envers l’animal est une projection de l’ambivalence des sentiments à l’égard du père, qu’il s’agisse de celui du petit Hans ou de l’ancêtre totémique considéré comme le père du clan totémique. Là réside l’explication des deux tabous qui pour Freud représentent le trait caractéristique du totémisme et qui ont retenu son attention, d’une part le tabou de tuer l’animal totem et d’autre part le tabou de l’inceste à l’intérieur du clan. L’extension de l’interdit de l’inceste à l’ensemble du clan totémique représentait pour les ethnologues du XIXe siècle un véritable casse-tête pour lequel ils n’avaient pas vraiment de réponse. Dans le schéma œdipien de Freud cette extension témoigne de l’extrême sévérité de la morale sexuelle des sauvages venant en aide aux carences d’un refoulement encore insuffisamment développé et demeuré à l’état infantile. Cette phobie de l’inceste, comme la nomme Freud, est une survivance de l’état social qui régnait chez les hommes préhistoriques après qu’ils eurent acquis la bipédie. Ainsi les sauvages actuels marquent un arrêt dans la marche vers la civilisation, qui correspond au stade œdipien dans le développement de l’individu.
Mais Freud n’en reste pas là. La lecture enthousiaste qu’il fait de La religion des anciens Sémites de l’ethnologue Robertson Smith, et tout particulièrement de la description d’un repas sacrificiel chez les anciens Sémites constitue le second pilier de sa théorie du totémisme. Freud voit en effet dans ce sacrifice le modèle du repas totémique où la chair de l’ancêtre est rituellement consommée dans une cérémonie au cours de laquelle les liens du sang sont réactivés chez les membres de la tribu. Des manifestations sociales de deuil suivies d’une fête joyeuse confirment le caractère ambivalent des sentiments qui s’attachent à l’ancêtre. Cette célébration prend alors toute sa signification dans la reconstitution freudienne de l’humanité primitive dont les sauvages actuels ne présentent que des survivances. Le meurtre de l’ancêtre animal constitue en effet l’acte central de cette phase cruciale de l’histoire sociale au cours de laquelle la horde primitive reconstituée d’après le modèle fourni par Darwin va se transformer dans le premier état de la société pacifique des frères. On a donc affaire à un second palier dramatique de l’histoire de la civilisation qui va laisser des traces ineffaçables parce que le meurtre du père engendrera un processus d’expiation interminable où la culpabilité sera constamment alimentée par le retour des sentiments parricides.
Ce traumatisme œdipien a irrémédiablement marqué l’évolution de la société où il se répète sous des formes différentes : d’abord sous la forme d’un acte réel perpétré à l’aube préhistorique de l’humanité, ensuite sous forme d’un rite, dans le sacrifice de l’ancêtre animal, au stade de la société totémique représentée par les sauvages actuels, et enfin, au stade des sociétés antiques, sous la forme sublimée que lui donne Sophocle dans Œdipe roi. Production transculturelle de la pensée collective, le stade œdipien correspond, au niveau phylogénétique, à différents stades d’évolution des sociétés non européennes qui tous renvoient à l’ontogenèse de l’enfant civilisé. Sur le schéma (fig. 2) une ligne oblique réunit donc le stade œdipien sur l’axe ontogénétique et le stade totémique sur l’axe phylogénétique. On retrouve la relation établie par la théorie de la récapitulation entre un stade du développement de l’enfant et un stade d’évolution de la société.
 
L’HOMME MOÏSE ET LA RELIGION MONOTHÉISTE
 
 
Le troisième stade phylogénétique de l’humanité est développé en 1939, dans L’homme Moïse et la religion monothéiste. Il s’inscrit dans la continuité de Totem et Tabou par delà la ligne de démarcation qui sépare la préhistoire de l’histoire. Répétition en effet du meurtre du père primitif, le meurtre de Moïse atteste le caractère ineffaçable du traumatisme subi par l’humanité ancestrale. Moïse représente en effet une des nombreuses formes substitutives de la figure du père qui hante toute l’histoire des religions. Le second élément déterminant de cette histoire consiste dans l’oubli de ce second parricide. L’exemple du mécanisme de la névrose sert ici de modèle d’intelligibilité aux phénomènes religieux qui peuvent lui être comparés. Seul le retour du refoulé qui succède à une époque de latence peut expliquer le caractère impérieux d’un délire chez le névrosé comme le caractère obsédant avec lequel s’impose une tradition religieuse. Dans l’histoire du peuple juif telle que la reconstitue Freud, la religion mosaïque émerge de la longue époque de refoulement qui a suivi le meurtre de Moïse et fait triompher les idées que l’on avait d’abord si violemment combattues.
On sait que le développement de tout individu est interrompu par une période de latence intermédiaire entre les deux poussées de la sexualité génitale, l’une située entre trois et cinq ans et l’autre à la puberté. Ce caractère ternaire du développement sexuel, qui est un caractère spécifique de l’homme, serait selon Freud la récapitulation ontogénétique d’un fait évolutif archaïque. L’être humain serait en effet descendu d’une espèce qui aurait atteint sa maturité sexuelle à cinq ans. L’organisation génitale de l’homme qui en est résultée constitue alors une prédisposition à la névrose, en favorisant l’oubli d’événements traumatisants de la première phase de la génitalité. Refoulés pendant la période de latence, ils resurgiront inexorablement dans les déformations des symptômes névrotiques. Le même mécanisme s’applique par analogie, déclare Freud, à l’origine du monothéisme après la période de latence qui a suivi le meurtre de Moïse : « Nous invitons à présent le lecteur à faire un pas de plus pour admettre que dans la vie de l’espèce humaine il s’est produit des processus analogues à ceux qui ont lieu dans la vie des individus. […] Nous croyons pouvoir deviner ces processus et voulons montrer que leurs conséquences, qui ressemblent à des symptômes, sont les phénomènes religieux » [31]. Dans ces conditions, si d’une part le développement génital de l’individu récapitule la période infra-humaine où l’homme se confondait avec une espèce animale sexuellement développée à cinq ans, d’autre part l’organisation si complexe de la sexualité humaine, seule dans le règne animal à faire intervenir une période de latence, devient un facteur déterminant commun aussi bien à l’apparition des phénomènes mentaux pathologiques qu’aux constructions les plus sublimes de la vie religieuse. Sur le schéma (fig. 2) on peut donc réunir par une ligne oblique la période du développement de l’enfant correspondant à la période de latence sur l’axe ontogénétique, et l’origine du monothéisme sur l’axe phylogénétique.
Dans un chapitre intitulé « point épineux » Freud soulève le problème posé par la transposition de la psychologie individuelle à la psychologie collective. En admettant que l’individu hérite du bagage mental constitué par les expériences acquises par ses ancêtres, la théorie de la récapitulation viendrait légitimer la notion de mémoire de l’humanité. Car comment, sinon, expliquer la persistance dans un peuple d’une tradition millénaire qui à travers l’histoire de Moïse remonte à la préhistoire ? La réponse réside ici encore dans la comparaison avec l’individu chez qui existent indéniablement des traces mnésiques inconscientes d’événements refoulés qui se conservent cependant dans toute leur fraîcheur. Pour Freud l’existence d’une mémoire phylogénétique fournit une explication aux comportements spontanés et sans aucun rapport avec les événements vécus qu’on observe parfois chez les enfants. Que ce sujet soit resté pour lui une source permanente de réflexion, on en trouve encore la preuve dans l’Abrégé de psychanalyse qui rassemble ses derniers écrits. La catégorie spécifique de rêves, dont les contenus sont étrangers aussi bien à la vie adulte qu’à l’enfance du rêveur, comme les légendes et les coutumes les plus anciennes de l’humanité où on découvre des éléments qui correspondent à ce matériel phylogénétique, font partie de cet « héritage archaïque, résultat de l’expérience des aïeux, que l’enfant apporte en naissant, avant toute expérience personnelle ». Pour cette raison, le rêve devient chez Freud « une source appréciable de renseignements sur la préhistoire humaine » [32]. Ces traces mnésiques ne se limitent donc pas seulement à des événements traumatiques que l’individu a refoulés au cours de son développement, mais elles se changent sur le plan phylogénétique de l’histoire des peuples en contenus idéatifs résultant d’expériences faites par les générations antérieures.
Pour Freud, admettre l’existence de ces traces mnésiques dans notre hérédité archaïque est le seul moyen de jeter « un pont par dessus le fossé qui sépare la psychologie individuelle de la psychologie des masses », et de traiter les peuples de la même manière que l’individu névrosé. Partant des analyses de Darwin sur les instincts des animaux, Freud en déduit que la mémoire archaïque n’a pas une fonction différente dans l’humanité :
« Si ce qu’on nomme les instincts des animaux, instincts qui leur permettent de se comporter dès le départ dans une situation de vie nouvelle comme si c’était une situation ancienne depuis longtemps familière, si cette vie instinctive des animaux admet une explication quelconque, ce ne peut être que celle-ci : qu’ils apportent dans leur existence nouvelle d’individus les expériences de leur espèce, donc qu’ils ont conservé en eux de ce qui avait été vécu par leurs ancêtres. Il n’en n’irait pas autrement de l’animal homme. Son propre héritage archaïque correspond aux instincts des animaux, même s’il diffère par son ampleur et son contenu » [33].
Le vibrant plaidoyer en faveur du néo-lamarckisme que Freud développe dans L’homme Moïse et la religion monothéiste, a fait couler beaucoup d’encre. Des psychanalystes en ont donné plusieurs explications. Ainsi I. Grubrich-Simitis invoque tout d’abord le témoignage de Freud lui-même qui avoue ne pouvoir envisager le rôle écrasant qui revient à la violence dans le développement de l’individu et qui renaît à chaque génération (peur de la castration, culpabilité du complexe d’Œdipe) sans lui donner un fondement biologique ancré dans « une trace mnésique phylogénétique », remontant à l’époque de la famille primitive dominée par un père haïssable. Pour I. Grubrich-Simitis l’expérience traumatique de la réalité, telle que Freud dans sa jeunesse la conçoit dans l’étiologie de l’hystérie, sera plus tard déplacée de l’ontogenèse à la phylogenèse. Ici donc les idées de Lamarck pourraient constituer un lien entre deux étapes de la pensée de Freud en jetant un pont par dessus le fossé qui sépare la psychologie individuelle de la psychologie collective [34].
L’homme Moïse et la religion monothéiste est resté une énigme pour les historiens. « Credo quia absurdum » en effet, reprend à son tour Y.H. Yerushalmi en retournant à Freud les termes que celui-ci applique à la force irrationnelle avec laquelle s’imposent les croyances religieuses. Dans son livre sur Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable, Y.H. Yerushalmi consacre le très beau dernier chapitre à un monologue adressé à celui qu’il nomme « Cher et très honoré Professeur » dans lequel il propose une solution d’ordre subjectif :
« Le fait même que vous ayez décidé de poser l’existence d’un patrimoine archaïque inconscient, issu du vécu historique de nos ancêtres et transmis « indépendamment d’une communication directe et de l’influence de l’éducation par l’exemple », m’apparaît du plus haut intérêt. Je suis convaincu que vous y croyez vraiment; ce postulat remonte à votre période Fliess, et on peut en suivre la trace jusqu’à la fin de votre vie. Mais je suis presque autant persuadé qu’il répond chez vous à un profond besoin psychologique. En effet, si un « caractère national » (la formule est de vous) peut vraiment se transmettre « indépendamment d’une communication directe et de l’influence de l’éducation par l’exemple », alors cela signifie que « la judeïté » peut se transmettre indépendamment du « judaïsme », que la première est interminable même si le second est terminé. Ainsi se trouverait résolue l’énigme de votre identité juive qui vous a si longtemps poursuivi » [35].
Y.H. Yerushalmi reconnaît ainsi dans le postulat lamarckien l’explication du sentiment éprouvé par Freud d’être juif sans savoir pourquoi.
 
LA CIVILISATION
 
 
Conformément aux idées évolutionnistes que Freud partage avec la plupart de ses contemporains, la dernière grande étape de l’histoire de l’humanité correspond à la civilisation. Les choses sont cependant plus compliquées chez Freud, car le progrès social se paye cher et ce que le civilisé gagne d’un côté, il le perd de l’autre. En effet les lois du développement sont les mêmes pour l’individu et la société, et elles résident dans le renforcement progressif au cours du temps des répressions et des refoulements qui sont nécessaires à l’éclosion des différentes formes de sublimation propres à l’humanité. L’acquisition chez l’enfant de la pudeur consécutive à l’abandon des zones érogènes animales et de toutes les formes de perversions, puis le renoncement à ses désirs incestueux, suivi enfin du refoulement de la première phase de sa sexualité qui est la condition pour parvenir à une sexualité adulte, exigent que l’enfant récapitule le long et douloureux cortège des renoncements par lesquels a passé l’humanité : d’abord le refoulement organique d’une sexualité anale qui accompagne l’acquisition de la bipédie, puis l’instauration des premières lois totémiques, enfin la soumission à un dieu unique. Le poids des contraintes engendre alors les mêmes effets dans la civilisation que chez le névrosé menacé d’inhibition ou de régression à un stade antérieur. Ces deux formes de pathologie se retrouvent dans l’humanité où elles départagent les sauvages des civilisés. Freud interprète en effet les sociétés sauvages comme un cas d’arrêt de développement dont il reconnaît dans Totem et Tabou ne pas pouvoir donner d’explication, tandis que les civilisés sont représentatifs de la fragilité psychique de l’adulte menacé de régresser à des stades antérieurs de développement. Sur le schéma (fig. 2) on peut donc relier par une ligne oblique l’âge de la civilisation dans l’humanité et l’âge adulte chez l’individu, du moins chez l’Européen blanc et de sexe masculin [36].
 
L’EFFONDREMENT DE LA THÉORIE DE HAECKEL
 
 
Comme le fait remarquer S.J. Gould une théorie ne disparaît pas à cause de l’accumulation des exceptions à la règle, mais bien plutôt parce qu’elle n’a plus sa place dans le renouvellement du champ théorique. Haeckel n’ignorait pas l’existence de nombreuses exceptions à sa loi. L’ontogenèse en effet ne récapitulait pas toujours la phylogenèse [37]. Les problèmes qui restaient sans solution dans la théorie de la récapitulation ont trouvé une réponse avec la théorie génétique de l’hérédité de Mendel redécouverte en 1900. L’ontogenèse en effet est placée sous le contrôle de gènes présents dès la conception et qui peuvent se manifester à n’importe quelle phase du développement embryonnaire ou de la croissance ultérieure. Le déplacement des stades ontogénétiques ne constitue pas le seul processus évolutif et la loi d’accélération n’est pas universelle. Ainsi les deux principes de la théorie de la récapitulation étaient une vue de l’esprit. Il n’y a ni allongement de l’ontogenèse par addition de nouveaux caractères phylogénétiques, ni resserrement ou condensation de la série des stades ontogénétiques. L’ontogenèse est identique chez l’ancêtre et ses descendants, et les branchies de l’embryon humain ne correspondent pas à celles d’un poisson adulte, mais à celle d’un embryon de poisson. Il s’agit de survivance embryonnaire et non d’une récapitulation des stades adultes.
La découverte des lois de Mendel a totalement renouvelé le champ théorique de la biologie dans laquelle la récapitulation de Haeckel n’a plus de place [38]. De cela Freud avait parfaitement conscience quand, dans L’homme Moïse et la religion monothéiste, il maintenait envers et contre tout ses présupposés lamarckiens. C’était la seule arme dont il disposait. Seule en effet l’étroite connexité établie par Haeckel entre l’axe ontogénétique et l’axe phylogénétique permettait à Freud d’expliquer l’intuition qui s’imposait à lui avec tant de force, suivant laquelle psyché individuelle et pensée collective obéissent aux mêmes lois.
L’histoire des sciences et celle de la pensée de Freud donnent à voir comment les thèses du fondateur de la psychanalyse se dégagent lentement des courants de pensée, des idées scientifiques et des préjugés de son époque. En signalant les continuités aussi bien que les ruptures avec son temps, ces approches historiographiques montrent comment des thèses aujourd’hui caduques ont pourtant été le point de départ de théories révolutionnaires. Tout en libérant Freud de son aura mythique, ces approches enrichissent notre compréhension d’une pensée hors du commun.
Enfin en convoquant les sources biologiques de la psychanalyse, ce regard historique met fin au débat constamment réactivé qu’ont suscité les étranges constructions de Freud sur l’origine du monothéisme ou des premières institutions totémiques. Les historiens plus encore que les ethnologues n’ont cessé de s’interroger sur les sources de cette œuvre. Mais la clé du caractère énigmatique de L’homme Moïse et la religion monothéiste ne se trouve ni dans les archives bibliques, ni chez les Égyptologues [39]. Il faut la chercher là où prennent également naissance les idées directrices de Totem et Tabou, qui elles aussi sont restées irrecevables pour les ethnologues. Cl. Lévi-Strauss rejette l’illusion qui « ruine la tentative de Freud dans Totem et Tabou» car, contrairement à ce que pense Freud, les contraintes sociales ne s’expliquent pas « par l’effet de pulsions ou d’émotions qui réapparaîtraient avec les mêmes caractères au cours des siècles » [40]. Ainsi les raisons qu’avait Freud de lier ensemble si fortement ces deux institutions dans lesquelles il voyait l’alpha et l’oméga de la préhistoire de l’humanité ne se trouvent pas non plus dans la littérature ethnologique connue de Freud, pas même chez Frazer. De fait le modèle historiographique commun aux deux volets de ce diptyque de l’histoire de l’humanité que sont L’homme Moïse et la religion monothéiste pour l’époque historique, et Totem et Tabou pour la préhistoire, est à chercher dans la biologie de Haeckel. La théorie de la récapitulation constitue en effet la pierre angulaire qui a tenu ensemble les deux versants de l’œuvre de Freud. En restituant cette œuvre dans son contexte historique, il devient possible de la saisir dans toute son unité et de lui rendre pleinement sa cohérence épistémologique.
Mais il ne suffit pas de s’en tenir à ce seul recul historiographique. Il faut aussi aborder le problème dans son actualité et se prononcer sur les conséquences directes de cette remise en question de la récapitulation. Si l’ontogenèse ne récapitule pas la phylogenèse, sur quelles nouvelles hypothèses se fonder aujourd’hui pour jeter des ponts entre psyché collective et psyché individuelle, entre institutions sociales et stades de développement, entre mythe et rêve ? Bien qu’elle n’ait pas été retenue, la biologie de Haeckel a introduit un problème dont l’œuvre de Freud ne représente qu’une étape. Comme le fait remarquer le psychanalyste J.P. Valabrega, l’interprétation des phénomènes psychiques ne peut en effet ignorer toute considération génétique. Car le système symbolique tout constitué dont est doté le nouveau-né représente bien « à proprement parler un capital hérité ». Mais il existe d’autres voies que la biologie pour rendre compte du problème posé par la transmission de comportements spontanés chez l’enfant. Telle par exemple la voie proposée par cet auteur qui met l’accent sur la « matérialité spécifique du fantasme et du mythe », indépendante de tout support biologique, et où ontogenèse et phylogenèse sont à considérer ensemble, dans leur rapport réciproque [41].
« En somme, – et comme l’avait prévu Freud en son temps – nous ne sommes pas à la fin mais au début d’une compréhension de ce facteur phylogénétique » [42].
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]La nécessaire distinction méthodologique entre le plan de l’histoire des sciences d’une part et celui des objectifs actuels de la psychanalyse d’autre part permet de rendre à la biologie le rôle qui a été le sien aux sources de la pensée freudienne, sans ignorer pour autant l’opposition foncière qui sépare aujourd’hui la pratique analytique d’une approche biologisante. On trouvera chez Gould (1977) une analyse scientifique, historique et critique de la théorie de la récapitulation mettant en évidence ses ramifications dans d’autres champ de la recherche. Voir aussi Sulloway (1998) qui a, entre autres, souligné le rôle des sexologues darwiniens contemporains, et Ritvo 1992 qui présente une étude approfondie des rapports de Freud avec le contexte darwinien de son époque.
[2]Gould 1977, p. 164. Comme l’auteur le raconte avec humour, il provoqua la perplexité dans les rangs de ses collègues de Harvard, quand ils apprirent l’objet de son étude. Dans la pensée de Gould pourtant l’histoire de la récapitulation de Haeckel est un prolégomène à l’étude toujours actuelle des différentes formes qu’un individu adopte au cours de sa croissance et des changements évolutifs qu’elles génèrent (Gould, 1988, p. 191).
[3]Le terme néolamarckien, revendiqué au XIXe siècle par une fraction des évolutionnistes, en particulier les paléontologue américains, désigne ceux qui se refusent à abandonner les idées de Lamarck concernant l’hérédité des caractères acquis. Ils s’opposent aux néodarwiniens qui adoptent une position inverse (Dominique Lecourt, éd., 1999, pp. 558-560).
[4]Freud, 1986 [1939], p. 196.
[5]On compte plus d’une vingtaine de références à la récapitulation dans l’index thématique de Delrieu 1997. Gould reconnaît la part qui revient à Sulloway dans cette réévaluation du rôle de la récapitulation dans la naissance de la psychanalyse (Gould, 1977, p. 156 et note p. 427).
[6]Darwin, 1985 [rééd. de 1880], pp. 562; voir le schéma de l’évolution, ibid., p. 164-165.
[7]Serres, 1859, pp. 398-399.
[8]Darwin, 1985 [1880], p. 575.
[9]Darwin, ibid. pp. 459-460. Il existe cependant des cas où le parallélisme n’est pas respecté, ainsi quand les larves sont elles-mêmes soumises à des variations qui effacent le portrait de l’ancêtre. Pour Darwin, la récapitulation n’a donc pas une portée universelle.
[10]Darwin, 1992, p. 109.
[11]Paru en français en 1922. Ritvo note qu’en 1873 à l’époque où Freud entre à la faculté de médecine de Vienne, paraît la quatrième édition de cet ouvrage qui, dans les années suivantes, sera traduit en huit langues. Sur l’influence de Haeckel à l’époque de Freud : Ritvo, 1992, pp. 53-76.
[12]Haeckel, 1922, p. 8.
[13]Pour une critique de l’arbre généalogique de Haeckel voir Gould, 1982, pp. 283-297; et 1991, pp. 343-347.
[14]Haeckel, 1922, pp. 224-226. La notion de progrès est en contradiction avec l’évolutionnisme de Darwin dont le cours reste imprévisible. Cette vision hiérarchisée des êtres vivants a constitué le support idéologique des classifications raciales dont Haeckel a été un fervent partisan (Haeckel, ibid., pp. 508-537 et 557-562); sur la place de Haeckel dans les classifications raciales, cf. J. Duvernay Bolens, 1995, pp. 291-321.
[15]Sur le mécanisme de la récapitulation dans sa version évolutionniste, voir Gould 1977, pp. 74-85. En interprétant les caractères morphologiques non fonctionnels comme des vestiges ancestraux, la récapitulation permettait d’expliquer la présence de caractères sans valeur adaptative qui semblaient contredire la théorie de la sélection naturelle des variations utiles.
[16]Sur la représentation de l’hérédité comme mémoire voir Gould 1977, pp. 85-96.
[17]Cité par Ritvo 1992, p. 79. Sur les rapports de Darwin, Lamarck et Freud voir Ritvo ibid., pp. 77-115.
[18]Cité par Ritvo, ibid., p. 113.
[19]Voir les remarques éclairantes de Patrick Lacoste (in Freud 1986 [1915], p. 170-172) sur la phylogenèse freudienne qui, « aussi surprenant que cela puisse paraître, n’est pas directement assimilable à la question de l’hérédité ». Chez Freud, la théorie de la libido ramène en effet l’étiologie des névroses à des causes psychiques. La notion de constitution sexuelle est alors bâtie sur le concept de pulsion dont « les destins sont à resituer dans le cadre du destin de l’espèce ».
[20]Freud 1987 [1915], p. 29.
[21]Freud 1986 [1915], pp. 28-32.
[22]Freud 1987 [1905], pp. 179-180.
[23]Freud ibid., pp. 193-194.
[24]Freud 1996, pp. 205-206.
[25]Freud 1987 [1905], p. 184.
[26]Sur l’historique de discussions concernant la verticalisation de l’homme, voir Gould 1982, pp. 143-152.
[27]Freud 1987 [1905], p. 99-100,119-120; Freud 1978 [1929], pp. 46-48 et 49-51,58-59 où le refoulement olfactif et ses conséquences fait l’objet de deux longues notes.
[28]Freud 1987 [1905], p. 75 note 1 (ajoutée en 1915).
[29]Freud, ibid., p. 184.
[30]Jones 1988 [1961], vol. II, p. 376.
[31]Freud 1986 [1939], pp. 169-170.
[32]Freud 1998 [1938], p. 30-31.
[33]Freud (1986 [1939], p. 196-197) se réfère à L’expression des émotions chez l’homme et les animaux de Darwin paru en 1872. Pour Darwin l’instinct est un comportement qui a été d’abord acquis en raison de son utilité avant que l’habitude ne le transforme en automatisme indépendant de la volonté. Voir « Raison et sentiment chez Darwin », préface par J. Duvernay Bolens, à l’édition française (1998).
[34]Grubrich-Simitis, in Freud 1986 [1915], p. 140-141.
[35]Yerushalmi 1993, pp. 75 et 169.
[36]Dans la théorie de la récapitulation les femmes comme les enfants sont des êtres phylogénétiquement plus primitifs et donc plus proches de nos ancêtres simiens que les hommes adultes. Sur l’axe ontogénétique ils correspondent donc à des stades juvéniles. Freud (1987 [1905] p. 118-119) établit ainsi un rapprochement entre le petit enfant ignorant encore la pudeur et « la condition de la moyenne des femmes » qui conserve encore une disposition perverse polymorphe.
[37]En particulier dans l’ontogenèse de certains types de larves qui peuvent acquérir des caractères adaptatifs indépendamment de la série des traits phylogénétiques hérités de leurs ancêtres. D’autres formes d’irrégularités peuvent provenir d’un bouleversement dans l’ordre d’apparition des stades de développement.
[38]On trouvera dans Gould (1977, pp. 202-206 et 1982, pp. 284-286) un exposé circonstancié et autorisé de l’ensemble de ces transformations.
[39]Pour Jan Assmann (1999, pp. 1011-1026) les thèmes de la mémoire, de l’oubli, du traumatisme et du refoulement, sont directement accessibles et explicites dans le texte et la tradition bibliques.
[40]Lévi-Strauss 1962, p. 100.
[41]Valabrega 1980, pp. 115-116; 212.
[42]Freud 1986 [1915], p. 45.
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La nécessaire distinction méthodologique entre le plan de l...
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Gould 1977, p. 164. Comme l’auteur le raconte avec humour, ...
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Darwin, 1985 [rééd. de 1880], pp. 562; voir le schéma de l’...
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[7]
Serres, 1859, pp. 398-399. Suite de la note...
[8]
Darwin, 1985 [1880], p. 575. Suite de la note...
[9]
Darwin, ibid. pp. 459-460. Il existe cependant des cas où l...
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Darwin, 1992, p. 109. Suite de la note...
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Paru en français en 1922. Ritvo note qu’en 1873 à l’époque ...
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Haeckel, 1922, p. 8. Suite de la note...
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Freud 1987 [1915], p. 29. Suite de la note...
[21]
Freud 1986 [1915], pp. 28-32. Suite de la note...
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Freud 1987 [1905], pp. 179-180. Suite de la note...
[23]
Freud ibid., pp. 193-194. Suite de la note...
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Freud 1996, pp. 205-206. Suite de la note...
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Freud 1987 [1905], p. 184. Suite de la note...
[26]
Sur l’historique de discussions concernant la verticalisati...
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