2001
TOPIQUE
Parentés à la renverse
Claude de la Genardière
7 rue de Malte 75011 Paris
A partir du « terrain », les anthropologues travaillent, en partie, à construire
des schémas représentant les structures de la parenté et leurs mises en œuvre propres à chaque
culture. A partir de la cure analytique, les psychanalystes abordent, en particulier, les fantasmes
des sujets concernant leur parenté et la généalogie de leur famille reconstruite inconsciemment depuis l’enfance. Les uns et les autres sont travaillés par des nécessités d’organisation,
de compréhension, de clarification quant aux affaires de parenté. Des exemples cliniques
montrent ici comment les fantasmes liés aux origines et à la procréation, à la filiation et à
l’alliance, s’avèrent tout aussi fructueux pour la recherche scientifique que pour le travail
psychanalytique.Mots-clés :
Parenté sociale, Parenté psychique, Filiation, Alliance, Rêves d’ascen- seur.
Based on ground work, anthropologists build schemes which represent
kinship structures and their ways of functioning according to each culture. Based on the
analytic work, psychoanalysts approach the subjects fantasies about their own kinship and
their family genealogy which they have been unconsciously building since their infancy. Both
of them are compelled by the need to organize, to understand and to clarify kinship matters.
Clinical examples show how fantasies about origins and procreation, affiliation and alliance,
prove to be inspiring as well to scientific research as to psychoanalytical work.Keywords :
Social kinship, Psychic kinship, Affiliation, Alliances, Lift dreams.
L’inscription psychique du sujet dans sa parenté sociale et familiale est un
aspect du « travail » de la parenté. Celui-ci passe par des formes d’élaboration
qui ne sont pas sans rapport avec celles des spécialistes de la parenté eux-mêmes,
anthropologues en particulier. Leurs recherches donnent lieu, entre autres, à des
formalisations, des modèles et des schémas synthétisant les structures sociales
de la parenté selon les terrains observés. Et les processus conduisant à ces formalisations me semblent procéder de la même nécessité que celle de chaque sujet
pour se repérer et s’inscrire dans sa parenté, même si elle est sublimée dans un
travail à caractère scientifique.
DES CASSE-TÊTE DE PARENTÉ
Pour un non spécialiste de cette branche de l’anthropologie, mais y voyageant
et s’en nourrissant régulièrement, la pénétration dans ces domaines arides est une
expérience étonnante. Il faut avancer parfois dans des structures et des schémas
faits de traits verticaux, horizontaux et obliques, de carrés, de ronds et de triangles,
et parfois aussi de directions, avec des abscisses et des ordonnées, destinés à représenter précisément l’articulation de la filiation, de la consanguinité et de l’alliance.
« Casse-tête » écrivait Georges Bataille, à la parution des
Structures élémentaires de la parenté de Lévi-Strauss, « imbroglio absurde à plaisir »
[1], en raison
des effets de l’abstraction scientifique qui, selon lui, isole et juxtapose. Et si l’on
suit sa logique, on peut se demander quelle validité ont ces modèles de structures
de parenté en l’absence de toute référence à l’érotisme, c’est-à-dire au fait que
les objets échangés entre les groupes pour fonder des alliances sont des femmes,
objets de désir, et non des marchandises.
Ces formalisations et autres schémas de parenté ont un peu pour moi le caractère laborieux des graphies enfantines au moment de l’apprentissage de l’écriture,
non pas dans leur réalisation graphique, ici précise et accomplie, mais dans la
transposition nécessaire à leur lecture. Certes, c’est le fait de toute formalisation
que de s’écarter d’un donné supposé ou apparent. Ainsi les modèles lévistraussiens ne sont pas destinés à représenter la réalité concrète, mais plutôt la gamme
des systèmes de parenté possibles et donc les systèmes de transformation qui les
régissent
[2]. Pourtant, fixés sur un plan, ces modèles, comme d’autres schémas
anthropologiques, donnent littéralement à voir des représentations de la parenté
figées qui n’ont de sens scientifique qu’à connaître leur code de lecture et à rétablir l’implicite qu’ils contiennent.
D’un point de vue psychanalytique, ce recours à l’implicite peut jouer comme
dénégation. Ce qui se donne à voir littéralement, sans l’implicite, fait sens et peut
être interprété comme le refoulé de ces travaux. Ainsi les prodiges de ces formalisations – mettre les questions de génération, de parenté et de sexualité en
schémas – ne sont possibles que parce qu’elles répondent, au-delà des exigences
de clarification scientifique, aux nécessités psychiques de mise en ordre, de classement, de domestication, et de désincarnation de ce qui semble toujours
obscurément inappréhendable, parce que lié à nos origines !
De la procèdent les représentations, conscientes et inconscientes qu’élaborent tous les sujets, notamment les analysants, en matière de parenté. Ainsi
chercheurs et analysants mettent tous en travail leurs fantasmes concernant la filiation, l’alliance, et la procréation. Les uns les explorent, en lien avec leur souffrance
psychique, les autres les transforment en ferments de recherches scientifiques.
Et Lévi-Strauss lui-même le reconnaissait quand il qualifiait les anthropologues
de la parenté de « verticaux » et « d’horizontaux », « en hommage à l’auteur de
Gulliver», selon leurs partis pris penchant tantôt du côté de la filiation, tantôt du
côté de l’alliance
[3].
La structuration de la parenté, d’un point de vue psychique, s’appuie, pour
les uns et pour les autres, sur ses représentations sociales et culturelles. D’où l’intérêt de l’arbre généalogique, par exemple, avec sa figuration du croisement de
l’horizontal et du vertical donnant la vie, et de l’écoulement du temps de la succession des générations. Cette métaphore, qui s’est élaborée et transformée au fil
du temps, est encore largement diffusée aujourd’hui dans le champ social, à la
portée de tous et même objet de mode. Elle est bien une façon sociale et culturelle d’organiser la parenté tout en la réinventant, et fait apparaître singulièrement
sa structuration par rapport à la verticalité et l’horizontalité, l’ascendant, le descendant, le haut et le bas, l’immobile et le mobile, et la possibilité du renversement
[4].
Certaines des constructions fantasmatiques révélées sur nos divans d’analystes proposent, elles aussi, des variations instructives sur la verticalité,
l’horizontalité et l’oblique, mises en mouvement, renversées dans leurs rapports,
et interprétables, dans le cours de la cure analytique, comme fantasmes concernant la filiation et l’alliance. Ces constructions, si subjectives soient-elles,
s’appuient éventuellement non seulement sur les métaphores socialement disponibles, mais encore sur des éléments matériels de la vie quotidienne publique,
prélevés et détournés de leur fonction, pour être mis au service du fantasme. Elles
relèvent parfois d’une capacité de formalisation, à partir de la figurabilité nécessaire au rêve, qui semble se jouer des logiques spatiales et temporelles, tout en
respectant une logique psychique qui n’a rien à envier à la rigueur scientifique.
FANTAISIES ANTHROPOLOGIQUES ET PSYCHANALYTIQUES DE
L’ASCENSEUR
Mes rêveries, ma pensée, se sont laissées « transporter » par ces objets techniques en continuelle transformation, que sont les ascenseurs, et autres objets
mobiles destinés à faciliter nos déplacements. Je n’en donnerai ici que les
premières étapes.
Les agents de transport extérieurs sont nombreux, dans notre société, et
tendent vers diverses formes d’autonomie : le téléphérique, le train, la voiture,
la navette spatiale, etc. Le téléphérique est encore dépendant de la pente et de
ses structures de pylônes et de câbles, de même que le train, lié à ses câbles et à
ses rails. Mais que dire de cette autre modalité du transport apparemment autonome, celle des navettes spatiales, dont les trajectoires en courbes sortent de nos
dimensions quotidiennes pour explorer si librement, semble-t-il, un extérieur, sans
lien matériel palpable avec aucune structure ni le sol lui-même, en « extraterrestre » ! Il est vrai que tout l’équipement de contrôle terrestre du parcours et
de sa conduite rend la navette dépendante d’une tout autre façon que des cabines
ou des wagons.
Dans tous les cas, ces engins sollicitent diversement nos rêves d’autonomie,
et même, d’échappée des limites de la terre, des limites de l’humain. Quant à l’automobile, elle est bien entre les mains du chauffeur, du moins quand la technique
suit, et elle peut le livrer à des parcours plus ou moins horizontaux, plus ou moins
obliques, mais en principe jamais verticaux.
Les objets de transport intérieur, quant à eux, nous entraînent aussi bien sous
terre, sous la mer, que dans les constructions humaines, avec les ascenseurs. C’est
sur eux que je veux m’attarder particulièrement. Ces objets techniques semblent
propices à la circulation non seulement des humains et de leurs charges, mais
encore, de leurs fantasmes : par rapport à la verticalité et l’horizontalité, le haut
et le bas, le dedans et le dehors, le mobile et l’immobile, et cela en anticipant sur
les réalisations techniques successives.
Des psychanalystes ont exploré certains fantasmes de ce type, notamment
Mélanie Klein, avec le pénis-matrice, le pénis creux maternel. D’où le lien avec
d’autres fantasmes s’appuyant sur des objets contenants, mobiles et pénétrants,
tel le cheval de Troie, que Conrad Stein a suggestivement nommés « fantaisies
du cheval de Troie »
[5].
L’ascenseur, lui, apparaît comme agent transporteur et inscrit bien, pour
l’usager, une problématique de l’entrée et de la sortie. Mais son parcours est intérieur et non celui d’une pénétration, celle-ci ayant déjà eu lieu, en quelque sorte,
par la construction elle-même. Entrer et sortir de l’ascenseur se font donc à l’intérieur, un intérieur dans lequel l’objet se déplace. Ce déplacement donne lieu à
un mouvement de va et vient, de haut en bas et de bas en haut, qui a souvent été
référé à celui de l’acte sexuel ainsi qu’aux balancements du corps in utero.
Les fantasmes générés par l’ascenseur ou qui l’utilisent pour être figurés transgressent volontiers ses lois de fonctionnement ainsi que ses usages sociaux.
Beaucoup de nos formules de langage le disent aussi. C’est ainsi que l’ascenseur
est souvent convoqué dans l’évocation du dépassement des limites et de ses effets,
depuis le « septième ciel » jusqu’au « trente-sixième dessous », effets physiques,
émotionnels, sentiments de transgression, insécurité psychique…
Certains poètes ont été particulièrement inspirés par le mouvement de va et
vient de ce « transport ». Ainsi « L’ascenseur » de Jean Tardieu
[6] est vieux, lent,
marqué par les arrivées du père, que son fils guettait, « comme s’il remontait du
fond des années révolues »
[7]. Mais paradoxalement, ce mouvement lent est parallèle au rythme vif de l’action à laquelle l’enfant se livrait parfois, pendant la lente
ascension du père, depuis son « observatoire du corridor » : « quelque action puérile, bien innocente et pourtant défendue ». Plus tard, a lieu son initiation d’adolescent par une femme de quarante ans : « à la sauvette, dans le fameux couloir
qui donne sur le palier de l’ascenseur : nous pouvions, de la sorte, mieux surveiller
une arrivée inopportune : celle du père, qui se signale si bien à l’avance, ou celle,
plus discrète et plus fugitive, de ma mère, par conséquent plus dangereuse…»
[8].
Ce « fatidique aéronef »
[9] est donc celui qui amène et reprend les personnages
familiaux du père et de la mère, à différentes époques, et non celui qui transporte
l’enfant. Ou plutôt, il aiguillonne fantasmatiquement d’autres transports, érotiques, ceux-là, par l’univers sonore qu’il crée chez celui qui « dresse l’oreille »
[10],
et l’amplification des saveurs du risque dans la transgression sexuelle !
Depuis la tour Eiffel jusqu’aux gratte-ciel, les ascenseurs ont pris de la vitesse
et n’ont pas cessé d’inspirer les auteurs. Et l’on s’étonne presque que Bachelard
n’ait rien eu d’autre à dire sur l’ascenseur que des regrets d’escalier, mais ils sont
si suggestivement écrits : « Les ascenseurs détruisent les héroïsmes de l’escalier.
On n’a plus guère de mérite d’habiter près du ciel. Et le chez soi n’est plus qu’une
simple horizontalité. »
[11] Sans doute aimait-il trop les escaliers pour savourer les
nouvelles perspectives de verticalité offertes par l’ascenseur et évidentes dans
certains rêves d’analysants…
Dino Buzzati, quant à lui, nous entraîne volontiers dans les gratte-ciel et autres
tours comme « La tour Eiffel ». Il se sert de l’ascenseur pour explorer tous les
vertiges que celui-ci peut susciter, « vertige viscéral », vertige de la lenteur et de
la vitesse, de l’infini, de la chute, laissant le doute sur les places respectives de
la réalité physique de l’ascenseur et de la réalité fantasmatique du narrateur dans
ce vertige viscéral et de désir… Son ascenseur, en tout cas aura « dépassé le rezdechaussée » et permis quelques audaces : « Je m’étonnais de me sentir aussi
maître de moi dans cette situation cauchemardesque, de me sentir presque un
héros. »
[12]
DES ASCENSEURS-PRISONS AUX ASCENSEURS SANS LIMITES
Les rêves d’ascenseurs sont le plus souvent référés à la problématique de la
naissance et aux phobies d’enfermement avec les difficultés éventuelles de sortie,
mises en scène diversement aussi bien dans les rêves que dans les productions
artistiques, cinématographiques, etc.
[13] Les enjeux de la sortie semblent en quelque
sorte plus directement évoqués que ceux de l’entrée, comme si l’entrée elle-même
ne pouvait être, le plus souvent, qu’implicite. En ce sens, les enjeux de pénétration correspondraient plutôt aux « fantaisies du cheval de Troie » et pourraient
éventuellement se figurer avec des sous-marins, des fusées ou autres engins plus
propres à la pénétration que l’ascenseur.
Je pense au rêve d’un analysant dans lequel apparaissait, notamment, un
ascenseur arrêté entre deux étages. La problématique de la sortie se résumait ainsi :
inquiet sur la façon de sortir, le rêveur craignait, en s’extirpant, d’être « coupé
en deux, la tête d’un côté, le corps de l’autre ». Les associations avaient établi
un lien avec les difficultés pour cet homme de se concevoir père, pour cause de
filiation paternelle mal intégrée, alors que les conditions mêmes de sa naissance
l’avaient déjà privé définitivement de sa mère.
Cette crainte de s’arrêter « entre deux » est couramment générée par le fonctionnement de l’ascenseur et y « rester coincé » s’avère bien être une expérience
réelle. Mais sur le plan fantasmatique, cette formulation résonne avec les étapes
difficiles de la naissance, non seulement physiologique, mais psychique. Ce sont
ces situations extrêmes d’impossible sortie du champ de l’Autre, de sorties traumatiques, de sorties « à moitié », situations de sujets qu’on pourrait dire parfois
« à moitié nés psychiquement », dont la naissance s’est trouvée prise dans un
univers psychique parental trop mortifère
[14].
Sortir de l’ascenseur, c’est passer à l’horizontalité de la marche autonome
après un temps de dépendance dans le transport vertical. L’ascenseur, dans sa
mobilité spatiale, invite simultanément à un jeu avec le dehors-dedans : le dedans
où il nous accueille se trouve être lui-même au-dedans de l’immeuble, du bâtiment. Et les innovations permettant l’installation des ascenseurs à l’extérieur des
immeubles n’est pas sans provoquer certains effrois, certains troubles, du type
de l’inquiétante étrangeté, où les repères entre l’intérieur et l’extérieur ne sont
plus reconnaissables. De même, la transparence de ces nouvelles structures,
parfois à l’intérieur même d’une autre structure transparente, comme celle des
ascenseurs de l’Institut du monde arabe, à Paris, déplace les repères quant à l’intimité, le caché à l’intérieur, l’invisible, en tant qu’inaccessible du creux maternel,
de la matrice, du lieu originaire.
Quelles que soient les innovations techniques, l’ascenseur propose un jeu
limité avec la mobilité dehors-dedans. Et les rêves d’ascenseurs qui débordent
de leur limite, qui traversent les toits ou s’ouvrent au-dessous d’eux sur un gouffre,
semblent se rapporter plutôt à des fantasmes suicidaires et à des perturbations
de l’intégrité psychique. On peut se demander si les innovations techniques, dans
toutes sortes de domaines, les trouvailles dont elles sont le fruit, ne sont pas littéralement inspirées par les fantasmes. Par exemple, il se trouve que l’ascenseur
a été choisi par Einstein lui-même pour faire ce que les scientifiques appellent
une « expérience mentale », celle du principe d’équivalence, base de la relativité
générale. Son énoncé est lui-même vertigineux : « Dans un ascenseur en chute
libre, une personne n’éprouve plus la sensation de pesanteur. » Terreur de la chute
libre, éprouvée dans tant de cauchemars !
Tout cet univers scientifique de la chute, de la pesanteur et de la gravité donne
lieu ainsi à des énoncés qui, supposés détachés de leur portée émotionnelle, laissent transparents les fantasmes qui les génèrent, tout aussi effrayants que ceux
rencontrés dans certains rêves et représentations des analysants ! De ce point de
vue, la portée clandestine, déniée, de ces énoncés, peut être rapprochée des effets
paradoxaux des schémas de parenté évoqués plus haut.
Voici un récit de rêve d’ascenseur, reformulé, certes, par mon écriture, mais
qui combine ces fantasmes tout en proposant une issue désirante dont je ne ferai
que donner quelques éléments. Chaque lecteur pourra éventuellement imaginer
des pistes interprétatives.
La rêveuse est dans un ascenseur avec des amies. Elles doivent se rendre au
dernier étage d’un grand immeuble. Elle s’aperçoit que le bouton sur lequel elle
a appuyé n’est pas le bon. C’était pourtant le dernier de la série, mais elle voit
qu’une autre série de boutons se déroule verticalement, légèrement décalée de
l’autre, le tout faisant comme une ligne brisée. Le bouton sur lequel elle avait
appuyé n’était donc que celui d’un palier intermédiaire. Elle réalise alors que
l’ordre des boutons est inversé par rapport à l’ordre habituel : celui du dernier
étage se trouve être le plus bas de la série et non le plus haut. Elle s’inquiète à
ce moment-là de savoir si elle pourra, une fois que l’ascenseur sera parvenu au
palier intermédiaire, appuyer sur le bon bouton pour repartir vers le dernier
étage.
Le rêve se transforme et elles se retrouvent à l’extérieur de l’immeuble,
toujours dans l’ascenseur, mais « à l’horizontale » et sur roulettes, un peu comme
une voiture ou plutôt, un autobus. La rêveuse fait remarquer à ses amies que c’est
étonnant de rouler ainsi en ascenseur, et en plus sans chauffeur… et que ce soit
possible ! Dehors, il pleut et il y a du vent.
Le rêve fait donc exister deux trajectoires, une verticale, d’abord, celle d’un
ascenseur, puis une horizontale qui détourne la fonction de l’ascenseur. Dans la
trajectoire verticale, la question de la verticalité se représente à l’intérieur même
de l’ascenseur, par les boutons à actionner : ceux-ci révèlent un double écart par
rapport à la réalité d’un ascenseur : - dans l’inversion de leur ordre; le « dernier »
étage correspondant au bouton le plus bas; - dans la ligne des boutons qui, au
lieu d’être disposés en deux parallèles, comme pour les grands immeubles, font
une seule ligne, mais « brisée ».
Dans la trajectoire horizontale, l’ascenseur transgresse ses lois de fonctionnement : à l’extérieur, sur roulettes, et à l’horizontale. Un certain nombre de
renversements se produisent donc dans ce rêve, relié dans les associations de la
rêveuse, par le biais de ces trajectoires, à la filiation et à l’alliance. La « ligne
brisée » évoque en effet, pour elle, une sorte de compromis entre la double lignée
paternelle et maternelle, n’existant pas tout à fait distinctement en deux lignes,
ni confondues complètement, non plus. Et la brisure figure le forçage nécessaire
pour tenter d’inscrire une double lignée. Il faut préciser que cette problématique
liée à un fantasme de lignée unique avait déjà été largement explorée au cours
de cette analyse.
Dans ce transport, il se serait agi de rejoindre l’ancêtre, ou les ancêtres, ceux-ci s’avérant finalement situés « en bas », c’est-à-dire à l’envers, par rapport à
l’ordre généalogique traditionnel
[15]. La brisure est donc suivie d’une inversion
généalogique, selon laquelle l’ancêtre se trouve là précisément d’où la rêveuse
elle-même vient ! Inversion pour une confusion des places, donc. Le rêve répond
alors par un autre renversement : à la place de l’arrivée chez l’ancêtre renversé,
une sortie de l’ascenseur hors de sa cage, un changement de fonction avec son
renversement à l’horizontale, un renversement de perspective, en quelque sorte,
qui permet la sortie de la cage généalogique et l’horizontalité de l’alliance. Mais
à quel prix !
A propos de cette trajectoire horizontale, en effet, l’analysante reviendra sur
plusieurs éléments, au fil des séances. En particulier l’autobus : lors d’une séance,
elle le relie à celui d’un film très marquant pour elle où « des voyageurs partent
en autobus et sous la pluie à la rencontre de leur mémoire juive, mémoire de
brisures, aussi », personnages proches de fantasmes qu’elle avait rêvés et élaborés
au cours de son analyse. Une autre fois, c’est un deuxième film qui lui revient,
et qu’elle met en relation avec cet autre détail du rêve : « il pleut et il y a du vent ».
Elle a vu un documentaire sur les tornades dans lequel était expliquée la formation de cette « colonne verticale, en forme d’entonnoir, se déplaçant à l’horizontale
au-dessus du sol et ravageant tout sur son passage ».
Sur fond de ligne brisée et de ravages, donc, ce rêve déploie des transformations en série, des renversements, des passages de bas en haut et de haut en bas,
du vertical à l’horizontal, jusqu’à cette formation de compromis, d’abord perçue
par la rêveuse comme ouverture – c’est bien « une solution de sortie » – puis relue
comme « marquée de forçage, de destruction et de ravages ». Cette sortie apparaît alors comme un compromis dangereux de verticalité et d’horizontalité, fruit
de transgressions et de confusions, puisque c’est la structure contenante elle-même qui sort, au lieu d’une sortie du sujet hors d’elle, mettant en danger cette
structure elle-même, hors de son cadre et « sans chauffeur » ! Le rêve, d’ailleurs,
fait l’impasse sur le moment du renversement lui-même. Ainsi ce compromis de
sortie figure bien les ravages de l’alliance quand la filiation est inscrite comme
une ligne brisée et non comme une double lignée, maternelle et paternelle.
DES SPÉCIALISTES DE LA PARENTÉ ?
Compter, renverser, orienter, comparer sont des opérations caractéristiques
de ce rêve. Elles s’effectuent dans une figurabilité spatiale et donnent le mouvement d’une structuration psychique, avec ses repères, ses impasses, ses
confusions, ses fractures, ses solutions de compromis, et ses renversements. Ces
opérations psychiques se figurent d’une façon qu’on pourrait schématiser en
lignes verticales, horizontales, brisées, en mouvements de bas en haut et de haut
en bas, en angles droits, en quart de cercle, etc. Mais elles font récit de rêve.
Les raconter par écrit, hors du cadre de la cure, produit peut-être le même effet
de réduction et d’écart qu’un schéma de parenté indiquant de façon arrêtée ce
qui est de l’ordre de mouvements, de combinaisons, de transformations, et qui
ne devrait s’envisager que par rapport au « fait social global », comme le rappelait Bataille. Si Lévi-Strauss parlait de modèles à interpréter, ici, dans cette écriture
d’un récit de rêve, le jeu métaphorique de la langue laisse place à une forme d’interprétation du lecteur, à ses associations, car il n’y a pas à comprendre mais plutôt,
là aussi, à se saisir d’une structure, autant en écrivant qu’en lisant. Car, dans tous
les cas, la logique des schémas de parenté, celle des rêves, celle de l’écriture de
l’expérience psychanalytique de la structuration de la parenté, nous renvoient à
la nécessité, vitale psychiquement, de compter, construire, conter, jouer sa parenté
[16]. Et peut-être cette nécessité est-elle présente dans bien d’autres formes de classements, telles celles de Georges Perec, écrivant
Penser classer
[17], ou celle du
peintre Arpad Szenes intitulant un de ses tableaux « Développement vertical de
l’horizon ».
Alors que Georges Bataille concluait « Le spécialiste n’est jamais à la mesure
de l’érotisme »
[18], et que Georges Devereux, lui, affirmait « L’inconscient n’est
pas spécialiste des systèmes de parenté »
[19], je proposerais volontiers de considérer chaque sujet comme étant potentiellement un spécialiste de la parenté, mais
tel un acrobate inconscient, spécialiste des pirouettes de sa parenté subjective.
[1]
Cf. “L’énigme de l’inceste”, in
L’érotisme, Paris, Ed. de Minuit, 1957, p. 223.
[2]
Cf. entre autres, ses précisions données dans
Anthropologie structurale deux, chap. VI “Sens
et usage de la notion de modèle”, Paris, Plon, 1973.
[3]
Cf.
Histoire de la famille, sous la direction d’A. Burguière et al., Paris, Le livre de poche,
1994, t. I, Préface, p. 9.
[4]
Cf. les travaux de C. Klapisch-Zuber, en particulier son récent livre
L’ombre des ancêtres.
Essai sur les représentations médiévales de la parenté, Paris, Fayard, 2000. Bien d’autres objets
culturels semblent remplir cette fonction d’élaboration sociale de la parenté, en particulier certains
jeux : cf. mon ouvrage
Sept familles à abattre. Essai sur le jeu des sept familles, Paris, Seuil, 2000.
[5]
In
La mort d’Œdipe, Paris, Denoël, coll. Médiations, 1977, p. 157 et suiv.
[6]
Dans
On vient chercher Monsieur Jean, Paris, Gallimard, 1990.
[7]
Op. cit., p. 25.
[8]
Op. cit., p. 28.
[9]
Op. cit. p. 27.
[11]
Poétique de l’espace (1957), Paris, PUF, coll. Quadrige, 1994.
[12]
Dino Buzzati, “L’ascenseur”, in
Le K, Paris, Le livre de poche, 1996, p. 196-204.
[13]
On se rappelle en particulier le film de Louis Malle
Ascenseur pour l’échafaud, avec la
musique de Miles Davis.
[14]
On peut penser ici aux travaux d’Otto Rank sur le “traumatisme de la naissance”.
[15]
Il y aurait à relier ce renversement à celui qui affecte l’arbre généalogique, figurant initialement l’Ancêtre en haut, avec la vogue de l’arbre de Jessé, souvent inversé, jusqu’aux propositions actuelles d’arbres à la carte, selon les préférences de chacun !
[16]
Cf. mon article “Des comptes d’Ego et de ses contes”, in
Etudes psychothérapiques,
n° 16,1997.
[17]
Paris, Hachette Littératures, 1985.
[18]
L’érotisme, op. cit., p. 303.
[19]
Dans “Considérations ethnopsychanalytiques sur la notion de parenté”,
L’Homme, V, 1065,
p. 240.