2001
TOPIQUE
Le conte d’Eros et Psyché dans la littérature orale
Anna Angélopoulos
141 bis quai de Valmy 75010 Paris
Le conte d’Eros et Psyché présente l’intérêt de figurer à la fois dans la tradition orale et dans la culture savante. Ce récit traite du mariage et de la mort. Apulée avait bien
perçu son caractère initiatique, et il eut le génie d’attribuer aux protagonistes ces noms
poétiques, les rapportant à des figurations typées qui ont traversé les siècles dans l’art, la littérature et la philosophie, jusqu’à la psychanalyse. En revanche, dans le conte de tradition orale,
les personnages ne présentent aucune uniformité formelle quant à leur appellation et leur
aspect physique (par exemple, le héros a souvent une forme animale).
Le platonicien qu’était Apulée perçut ce conte comme un face à face entre l’amour et la
mort. Puisque Eros occupait la place de l’amour, il ne pouvait attribuer à Psyché que le rôle
de la mort (symbolisée dans son passage par les enfers). Dans la tradition littéraire, la mort
devint ainsi associée à l’héroïne, alors que, dans le conte de tradition orale, elle est attribuée
à l’un ou l’autre des protagonistes. Les contes oraux sont aussi l’occasion d’exprimer, dans
une inversion du mythe initial, des fantasmes sociaux concernant la femme : l’héroïne devient
souvent l’auxiliaire ou la salvatrice de son amoureux et mène à bien son initiation.Mots-clés :
Contes de tradition orale, Eros, Psyché, Métamorphose animale, Mort.
One of the most interesting characteristics of the Eros and Psyche myth is
that it is present both in the tales and stories of oral tradition and that of more academic literature. The story is all about marriage and death. Apuleius perfectly recognised its initiatory
character and was talented enough to lend his protagonists such poetic names, full of the resonances of figured types that have travelled down to us through art, literature and philosophy
through the centuries and have now reached the world of psychoanalysis. On the contrary,
in the oral tradition the characters share no formal uniformity as far as their names or physical
appearance are concerned (for example, the hero often appears as an animal).
Apuleius was a Platonic philosopher and saw this myth as a face to face between love and
death. Since Eros played the role of love, he had no choice but to give the role of death to
Psyche (symbolised in her journey through Hell). In more formal literary tradition, death thus
becomes associated with the heroine, while in the oral legend death can be associated with
either one or other of the two main characters. The oral tradition also allows for an inversion
of the initial myth to take place, social fantasies concerning women are thus expressed - the
heroine often becomes her lover’s right-hand or even his salvation and leads him successfully through the initiation rites.Keywords :
Oral tradition, Eros, Psyche, Animal metamorphosis, Death.
La plupart des contes merveilleux se terminent par un mariage. Des
expressions telles que « ils se marièrent et ils eurent beaucoup d’enfants », « ils
vécurent ensemble heureux pour toujours », « ainsi vivent-ils encore aujourd’hui », sont devenues des formules de clôture stéréotypées, qui donnent le signal
de la fin du conte, nous invitant à sortir de cet espace d’écoute magique où nous
étions plongés.
Chacun de nous peut retrouver dans ces phrases le souvenir d’histoires
connues par cœur avant de savoir lire, avant d’aller en classe ou de savoir apprécier la littérature. Elles se terminent de façon heureuse : le héros triomphant
épouse la princesse, et tous deux vont vers la vie éternelle, les débuts du conte
étant désormais oubliés. Car les contes diffèrent par leur début et se ressemblent
– presque tous – par leur fin. Telle est leur forme généralement reconnue. Le
mariage marque l’accomplissement du héros au terme de ses épreuves, de son
initiation; il constitue en soi la fin du conte. De ce fait, il est lié à la mort, qui
aurait pu, elle aussi, mettre un terme à la carrière du protagoniste. Mariage et mort
sont tous deux des fins, écrit Artémidore dans la Clef des Songes, (Art. II, XXXIX)
indiquant que si l’on rêve de l’un, il est possible de rencontrer l’autre.
L’histoire d’Eros et Psyché telle que nous l’a rapportée Apulée dans ses
Métamorphoses au II e siècle de notre ère relate l’histoire d’un mariage; c’est l’un
des contes les plus anciens dont on dispose parmi ceux passés dans l’écrit.
Parallèlement, ce conte a toujours existé dans la littérature orale, avec une multitude de variantes et de versions, qui se transmettent depuis des siècles. C’est l’un
des récits de la tradition populaire les plus diffusés en Europe, et on le retrouve
de la Scandinavie à la Chine en passant par l’Inde. Il est représenté par un vaste
ensemble de contes merveilleux, indépendants de la littérature savante. Ce mythe
populaire, qui n’a jamais cessé de circuler de bouche à oreille, a donné lieu à un
nombre important d’études.
L’œuvre d’Apulée a connu, pour sa part, depuis des siècles, une célébrité
jamais démentie qui a eu des échos dans l’art et la philosophie comme dans la
littérature, et qui est sans commune mesure avec les publications existant sur le
conte de tradition orale.
UN CONTE DÉBUTANT PAR UN MARIAGE
Le conte d’Eros et Psyché (oral ou écrit) traite du mariage et de la mort. Défiant
la convention du genre, il commence par un mariage, dont il suit les aléas. Il relate
l’histoire d’un couple qui s’unit, se sépare et se retrouve à nouveau. Lors de leur
séparation, le mari disparaît dans un autre monde, que l’héroïne, désolée, doit
parcourir pour le retrouver. Seule la traversée de ce deuil peut redonner à l’âme
l’élan de ses ailes, espace de reconstitution narcissique culminant au retour de
l’amour perdu. Et cette fois-ci l’union du couple est éternelle.
Ce conte-type est exceptionnel à deux titres : il débute, on l’a dit, par un mariage;
de plus, il connaît des fins différentes, tellement éloignées sur le plan narratif, que
même les spécialistes ont parfois de la peine à reconnaître l’appartenance de certaines
versions au même récit. Le folkloriste suédois Jan Öjvind Swahn en a établi une typologie spécifique, basée sur ces différentes façons de clore le conte.
Rappelons brièvement l’intrigue d’
Eros et Psyché
[1], qui est toujours présente
dans la tradition orale et dont s’est inspiré Apulée pour écrire sa célèbre version,
rapportée dans l’
Ane d’or :
Une jeune fille épouse un être qui a une forme animale ou surnaturelle. Elle
ne doit jamais le regarder à la lumière ou révéler qu’il se transforme, la nuit, en
un beau jeune homme. En dépit des ordres qui lui ont été donnés par son époux,
l’héroïne tente de le voir à la lumière d’une bougie, ou bien elle dévoile le secret.
La transgression de l’interdit provoque la disparition de l’époux.
Elle part à sa recherche et se retrouve dans un autre monde où elle accomplit
des tâches impossibles, imposées par la mauvaise fée (mère de son mari), dont
elle devient prisonnière.
Enfin, lors de la dernière épreuve, l’héroïne doit assister au mariage de son
époux avec une autre femme, et elle doit tenir pendant la cérémonie deux torches
destinées à éclairer la chambre nuptiale. Alors que la mariée se plaint de la chaleur,
l’héroïne fait remarquer que, pour sa part, elle a subi de multiples épreuves sans
jamais se plaindre. Le jeune marié interrompt alors la cérémonie et reprend sa
première femme, abandonnant la seconde.
L’union du couple se produit ainsi par deux fois, au début
[2] et à la fin du récit
[3]. Dans l’introduction, on assiste à une initiation amoureuse prenant la forme d’un
« mariage naturel »; à la fin, il est question d’un « mariage social » ayant lieu au
moment où sont résolus les problèmes incestueux des protagonistes
[4].
Le mariage est toujours mixte dans le conte : un dieu, un être surnaturel, s’unit
à une femme mortelle, dont on raconte le parcours initiatique. Il arrive que le mari
soit une bête. Il peut prendre toutes les formes animales connues, des reptiles (vers
de terre, crocodiles ou grenouilles) aux oiseaux les plus fiers (aigles et autres
rapaces). Le mari peut même être un végétal, par exemple une plante décorative.
Le jeune couple n’est pas idéalisé dans ce scénario, puisque les protagonistes
– comme de simples êtres humains – peuvent procréer, avoir des rivaux ou des
rivales, se séparer, se perdre et se retrouver. En revanche, est idéalisée la force
de l’Amour en tant qu’énergie autonome.
Ainsi, le couple se retrouve métamorphosé, au terme de longues et difficiles
épreuves qui voient la jeune héroïne traverser un autre monde, « mourir » et
« renaître » dans un parcours initiatique, afin de retrouver son amour disparu.
APULÉE ET LA VERSION ÉCRITE DU CONTE D’EROS ET PSYCHÉ
Quels sont les reflets
[5] des schémas mythiques archaïques – des traditions
populaires – sur la culture savante ? Certaines influences, à vrai dire, nous
renvoient à la nature même de la transmission orale qui peut s’opérer de
nombreuses manières : par vagues et en discontinuité, par sauts qui portent le
conte très loin dans l’espace, etc. Mais on rencontre aussi des innovations dès
que le conte est couché par écrit. Ainsi, le génie littéraire de grands écrivains, tels
que Perrault ou Apulée, a pu capter le sens profond du message crypté d’un conte
oral, véhiculé par le bouche à oreille. Ce message, repensé et conceptualisé par
un grand écrivain, acquiert désormais droit de cité dans le monde littéraire et
devient ainsi objet d’attention et d’étude.
La difficulté où nous sommes d’accéder aux versions les plus anciennes de
contes dont l’origine n’est jamais datée, nous oblige à faire quelques suppositions quant à l’évolution des schémas mythiques. Les folkloristes sont souvent
parvenus à identifier et à dégager des repères qui permettent de suivre avec une
certaine précision l’évolution de séquences mythiques appartenant à des cultures
et à des époques différentes (par exemple, la séquence « perte / errance / quête /
retrouvailles / établissement dans un statut meilleur »).
La monographie de J.O. Swahn
[6] contribue à éclairer l’apport d’Apulée dans
la formation du mythe littéraire. Swahn démontre que la version rapportée dans
les
Métamorphoses n’est que l’une des factures possibles du premier sous-type
[7] du conte oral. Il existe de nombreuses versions populaires, qui ont un cycle de
vie autonome, méconnu de la culture savante. Néanmoins, il s’agit d’une histoire
très répandue qui, selon Plotin, inspire différents récits
(mythoi) et peintures, à
son époque.
L’histoire contée par Apulée vient d’une tradition déjà altérée, que l’auteur
a connue soit par transmission orale, soit, comme il est communément admis,
par l’intermédiaire d’un ouvrage grec.
Se pose ainsi la question de savoir quels sont les éléments archaïques qui ont
séduit Apulée dans ce conte, au point qu’il en fasse une allégorie des pérégrina-tions de l’âme qui la conduisent à l’immortalité. Au point, aussi, qu’il influence
par la suite une série d’œuvres littéraires postérieures à caractère initiatique, dues
notamment aux auteurs suivants : Boccace
[8]; Caldéron
[9], pour qui l’histoire de
Psyché retrace les trois âges du monde (l’idolâtrie, la synagogue, la foi chrétienne); La Fontaine. Ce dernier a écrit un conte divertissant et parodique
[10], qui
a aussi un sens allégorique : il évoque les errances de l’âme humaine à la recherche
de la beauté idéale.
Il faut avoir présent à l’esprit que dans la mythologie grecque, neuf siècles
avant Apulée, le premier aspect d’Eros est son caractère de Dieu primordial. Dans
la cosmogonie hésiodique, il assure la cohésion de l’univers. Hésiode le présente
comme l’une des trois entités primordiales qui préexistent à la formation de
l’Univers : « Avant tout, il y eut l’Abîme (Chaos); puis la Terre (Gaïa) aux larges
flancs […] et l’Amour (Eros), le plus beau parmi les dieux immortels »
(Théogonie, 116-120). Sans engendrer lui-même, Eros représente une force tierce,
une force d’attraction qui devient nécessaire à la reproduction après les toutes
premières générations, nées « sans l’aide du tendre amour » c’est-à-dire issues
d’un seul parent (Bonnefoy ed., 1981).
De ce premier aspect d’Eros résulte l’ampleur de son pouvoir, qui s’étend non
seulement aux dieux et aux hommes, mais aussi aux éléments et à la nature elle-même. Cependant, l’évolution de son iconographie (Panofski, 1967) montre un
appauvrissement et un affadissement progressifs : d’adolescent ailé, il passe à
une figure de bébé papillonnant. De même, il deviendra de plus en plus anodin
dans ses autres caractères extérieurs : de la fonction de dieu primordial, il sera
tout simplement intégré au cortège d’Aphrodite (dont il est le fils selon plusieurs
auteurs). La stéréotypie de l’aspect physique d’Eros contraste étrangement avec
la variété de ses interprétations morales et philosophiques.
LE NOM LITTÉRAIRE DU HÉROS
L’aspect physique du personnage mythique d’Apulée
[11] (connu sous le nom
d’Eros) renvoie inévitablement au dieu Amour de la mythologie. Depuis la
version de l’
Ane d’or en effet, et pour toute éternité, notre héros porte le même
nom, dans la littérature savante, alors que l’on trouve d’autres appellations dans
la tradition orale. Ce nom poétique (ou ses traductions, Cupidon, Amour, etc.),
condense désormais tous les attributs mythiques de l’adolescent ailé et le confine
à une seule figuration typée.
Prenons un autre exemple allant dans le même sens : c’est le nom du Petit
Chaperon rouge, jeune héroïne de conte, connue dans le monde entier. Nous
savons que ce surnom est une invention de Perrault, que la coiffure rouge de la
fillette serait « un trait accessoire et non un trait général sur lequel on puisse se
fonder pour trouver un sens symbolique au conte » (Delarue, 1963, p. 382).
Pourtant au XIX e siècle, les savants de la théorie mythologique
[12] interprétaient
« cette adolescente au front couronné des lueurs de la lumière matinale » comme
une aurore, qui, « s’acheminant vers la grand-mère, c’est-à-dire vers les aurores
qui l’ont précédée, est interceptée par le soleil dévorateur sous la forme d’un
loup » (Verdier, 1980,34-35). Or,
ce motif est toujours absent des versions populaires. C’est un ajout de Perrault, qui établit le Petit Chaperon rouge dans une
représentation vestimentaire immuable (et d’un succès identificatoire prodigieux)
pour tous les siècles suivants.
De la même façon, Eros et Psyché furent baptisés par Apulée et, depuis lors,
leurs deux noms, comme leurs deux personnages, se retrouvent toujours unis dans
une représentation symboligène d’amour et de mariage éternel.
Enfin la psychanalyse a fait de cet héros mythique l’une de ses notions clés :
Eros, le principe d’action et de vie est opposé à la pulsion de mort
[13], tous deux
se réalisant dans la libido.
« La théorie des pulsions est, pour ainsi dire, notre mythologie. Les pulsions
sont des êtres mythiques, formidables dans leur imprécision. Nous ne pouvons
dans notre travail faire abstraction d’eux un seul instant et cependant nous ne
sommes jamais certains de les voir nettement » disait Freud dans sa 32e conférence (Freud : 1984, p. 131).
Ce qui est remarquable, c’est que de nombreux éléments du mythe d’Eros et
Psyché sont présents et opérants lors de l’invention de la psychanalyse : l’hypnose (l’on pense au sommeil léthargique de Psyché); l’interdiction de voir le
psychanalyste pendant la cure; la relation de transfert entre le patient et le psychanalyste (Psyché est amoureuse d’un personnage dont elle ne connaît pas la réalité).
LES NOMS DANS LES VERSIONS ORALES
Contrairement au mythe littéraire, le personnage du conte populaire ne
présente aucune uniformité sur le plan de son aspect physique extérieur. Il porte
une cinquantaine de noms différents et peut apparaître sous toutes les formes
imaginables. Cet époux surnaturel est fondamentalement un non-humain : une
bête ou un dieu.
Dans la transmission orale le caractère insaisissable, pulsionnel du héros fut
en effet mieux préservé. Les multiples formes du jeune homme – animal
[14],
reptile
[15], végétal
[16], objet fabriqué
[17] ou prince des génies
[18] – aux mille noms indéchiffrables qui font rêver
[19], renvoient toutes à une force psychique insaisissable,
qui ne se lasse jamais d’agir et de se transformer, d’apparaître et de disparaître,
figuration immuable du désir de vie.
Au début de l’histoire, ce héros ne fait pas partie du genre humain. Il est originaire d’un autre monde, ou plutôt de plusieurs autres mondes. Figure de l’au-delà
ou du règne animal
[20], il se fait connaître par une forme étrange, lorsqu’il pénètre
dans l’espace humain. Il est parfois un oiseau enchanté
[21], apparaissant dans le
ciel, espace de passage magique entre deux mondes.
Il semble qu’Apulée a perçu intuitivement dans la nature de ce héros les traits
de l’Amour idéalisé. Sans s’arrêter aux représentations séculaires du jeune éphèbe
tirant ses flèches tous azimuts, il a interprété le conte comme un traité de l’Ame
amoureuse de la Beauté, et il a condensé les représentations du héros – sujet et
objet amoureux – en une personnification de la pulsion amoureuse (toujours très
présente dans le conte populaire).
Un aspect du conte oral, disparu du texte littéraire, est l’animalité du héros.
On peut ainsi le voir arriver au monde dans une peau animale, qui disparaît à la
fin du récit grâce à l’amour de son épouse.
Voici les traits généraux de cette intrigue
[22] :
Une mère stérile souhaite avoir un enfant, fût-il une bête. Son vœu est exaucé
et au terme des neuf mois elle met au monde un animal. Celui-ci grandit et, plus
tard, il demande à se marier. Ses deux premiers mariages sont souvent des échecs
(il tue les jeunes filles pendant la nuit des noces), mais la troisième fois, il épouse
une jeune fille qui veut bien l’accepter sous sa forme animale.
La nuit, il se transforme en un beau jeune homme qui lui interdit de parler à
quiconque de sa double identité, sous peine de le perdre à jamais. Mais un jour,
l’héroïne cède à la tentation et révèle tout à ses sœurs (ou bien, elle le regarde à
la lumière). Le mari animal disparaît alors dans un autre monde et la jeune épouse
part à sa recherche.
Le couple se retrouve dans cet autre monde, au terme d’épreuves impossibles
pour l’héroïne, imposées par la mère de son mari, sa propre belle-mère, dont elle
se rend prisonnière. Elle accomplit ces tâches grâce à l’aide que lui apporte son
amoureux en cachette.
Enfin, le couple se réunit au moment du mariage du héros à une autre femme,
qu’il abandonne au profit de sa première fiancée
[23].
La représentation du mari-animal évoque un passé lointain d’homme sauvage
appartenant à deux mondes. Dans ses apparitions nocturnes, l’animal se transforme en un beau jeune homme. L’humanisation du héros a donc lieu pendant
la nuit. Il enlève sa peau animale lors de la rencontre amoureuse, et la remet le
jour, lorsqu’il doit faire acte de présence sociale. Ce motif comporte une inversion étonnante du schéma habituel des métamorphoses nocturnes figurant dans
les récits lycanthropiques ou vampiriques, qui manifestent la lutte des forces du
jour et de la nuit, de l’homme et l’animal, du monde naturel et surnaturel.
C’est pendant la nuit qu’apparaissent les fantômes, les lutins et les vampires
ou encore que Mr Hyde arrive à prendre possession d’un Dr Jekyll qui n’en peut
mais. Puis, à l’aube, avec les premiers rayons du soleil, voilà que disparaît la
dimension sauvage ou surnaturelle de tous ces personnages.
Cependant, dans notre conte, l’image est inversée. Le héros retrouve sa forme
humaine pendant la nuit et la perd pendant le jour. Il est question ici du rôle de
l’amour dans l’humanisation des êtres. Le héros du conte, arrivé au monde dans
une enveloppe animale, l’enfant naturel que nous sommes tous, rencontre lors
de la puberté une autre personne. L’initiation amoureuse – à travers le secret de
la nuit, que trahit sans le vouloir l’héroïne – conduit à l’éviction définitive de la
peau animale et à une humanisation complète.
Il est donc question d’animalité humaine dans ce conte. Le mot animalité fait
tout de suite penser à la bestialité, image de la dégradation suprême. Dans le
mythe, cependant, la forme animale du héros symbolise l’état dans lequel tout
homme est à sa naissance. L’enfant naturel est différent de sa mère; c’est un
animal qui pour fuir l’inceste subit des passions, qui fondent sa réalité existentielle.
On peut considérer l’enfant-animal comme une psyché enfermée dans l’enveloppe matricielle
[24], comme un enfant non individualisé qui ne connaît pas
encore la socialisation (elle apparaîtra plus tard, grâce à la relation amoureuse).
Pris dans des rapports incestueux, le jeune garçon reste toujours caché dans cette
peau première, par laquelle il connut le monde. Telle est d’ailleurs la malédiction de la sorcière : “Demeure toujours serpent, ver de terre, sauf si une femme
t’aime tel que tu es”. C’est aussi le vœu imprudent de la mère stérile, qui souhaite
porter un être vivant, sans tenir compte de son évolution future : “Puissé-je avoir
un enfant, fût-il une grenouille !” Ce petit animal humain ne connaîtra l’humanisation pleine que par le miracle de l’amour d’une tierce personne.
L’initiation à la sexualité du héros et de l’héroïne se fait par l’intermédiaire
de l’étrangeté de l’animalité humaine et du caractère magique de la transformation, d’où l’alternance des formes humaines et non humaines du héros.
PULSION D’AMOUR, PULSION DE MORT
Ainsi Apulée transforma une version de l’un des sous-types du conte oral en
un grand mythe littéraire (qui a suivi son destin à travers les siècles pour arriver
finalement jusqu’aux portes de la psychanalyse). L’auteur platonicien a perçu
le face à face entre l’amour et la mort dans ce conte. Ayant fait du héros une manifestation d’Eros, il ne restait qu’une seule place pour l’héroïne, celle de la mort.
Et la figure de Psyché remplit bien cette fonction.
Le rôle de la mort dans ce scénario de descente aux Enfers (visant à transformer la jeune femme mortelle et l’amener à la hauteur du dieu Eros) nous permet
de percevoir dans le couple Eros-Psyché deux forces opposées, s’unissant dans
une dialectique incessante, que l’on peut interpréter comme le couple des pulsions
de vie et de mort, repérées et nommées en conséquence plusieurs siècles plus tard
par la psychanalyse.
Pour Apulée néanmoins, le nom de Psyché (l’Ame) qu’il attribue à l’héroïne
n’est pas fortuit dans le contexte de son époque. L’âme humaine séparée de Dieu
et tombée sur terre, connaît la chute, l’exil et la « perte de ses ailes »; mais elle
cherche à se purifier et à se remplir de lumière pour retrouver Dieu. Par ailleurs,
l’œuvre d’Apulée a eu un tel retentissement que, jusqu’à nos jours, on imagine
toujours Psyché comme une femme (ailée ou non)
[25].
Psyché doit passer par la mort, traverser l’autre monde, pour pouvoir ensuite
s’unir à Eros à tout jamais. C’est la première femme mortelle, qui revient vivante
des Enfers. Certes, on connaît des héros de l’antiquité, des demi-dieux, qui firent
un tel voyage : Hercule, Orphée, Thésée, Ulysse, et d’autres. Mais des héroïnes ?
Cet espace de dialectique entre Amour et Mort, existe-t-il vraiment dans
chaque variante du conte oral ? Je pense que oui. Il faut seulement savoir, pour
y voir plus clair, que l’un peut se transformer en l’autre et, éventuellement, le
remplacer. Et que, dans le jeux des mille et une versions du récit, la place de la
Mort n’est pas toujours occupée par Psyché.
Alors que ce même schéma narratif est présent dans la tradition orale, on n’y
retrouve néanmoins aucune allégorie philosophique au sens littéraire du terme.
Une chose est sûre : à travers la diversité des versions, il arrive souvent que la
mort puisse changer de camp. Mais le couple des pulsions reste toujours présent.
Envisageons ce jeu entre Amour et Mort dans le conte oral comme un bal où
évoluent des danseurs de quadrilles : ceux-ci changent régulièrement de partenaire, de place et de groupe, suivant certaines règles. Les couples successifs de
danseurs se font vis-à-vis et exécutent des figures, tandis que l’air de la contre-danse reste le même.
C’est ainsi que les deux protagonistes changent de rôles, de variante en
variante. L’amour et la mort intervertissent régulièrement leur place. Par exemple,
le voyage initiatique de l’héroïne prend des formes diverses : elle s’en va pour
sauver l’homme malade, qu’elle guérit; elle part pour réveiller un prince mort;
elle va même créer un homme de toutes pièces, tel qu’il lui plaît, et lui donnera
la vie. Ainsi la belle va métamorphoser la bête. Notons que cette jeune héroïne
des versions orales est toujours une mortelle quelconque qui ne porte pas de nom
particulier.
L’on repère un retournement du mythe premier en un ensemble de fantasmes
(Valabrega, 1967, p. 165-190), qui concernent le féminin. Ce sont en général des
fantasmes sociaux : l’héroïne se transforme ainsi en salvatrice, guérisseuse, initiatrice, source de vie du héros. Elle est investie du caractère amoureux qui est en
principe celui d’Eros. Menant à bien l’initiation de son fiancé, elle n’est plus le
sujet de son propre parcours initiatique. Psyché devient l’aide d’Eros. A notre
avis, ce sont des développements ultérieurs par rapport au récit
[26] premier
[27].
Prenons trois exemples pour illustrer notre propos. Tout d’abord une forme
intermédiaire entre mythe et fantasme
[28].
SE RETROUVER DANS LE CONTE
Le couple est sur le point de se séparer. Avant de disparaître, le jeune homme
dit à sa femme qu’elle pourra le retrouver un jour à travers le conte. La jeune
femme fait construire alors une auberge ou un hôpital, où chacun peut venir s’installer ou se faire soigner gratis, à condition qu’il raconte un conte. Un jour arrive
son mari métamorphosé en oiseau. Il enlève ses plumes, reprend forme humaine
et raconte son histoire. Ainsi les époux se reconnaissent et se retrouvent.
On voit le héros métamorphosé suivre une bande d’oiseaux migrateurs
(Angélopoulou, 1993, p. 104-112), tandis que l’héroïne ne se déplace pas. Elle
devient tavernière, réceptrice de récits. Et c’est ce premier déplacement mythique,
de l’histoire vécue à l’histoire racontée, du sujet à l’objet, qui permet le passage
aux différents remaniements ultérieurs du conte initial.
Le récit enchâssé, conte à tiroirs (pensons au récit-cadre des Mille et une nuits)
est utilisé ici comme un passage magique dans un espace autre, psychique, où
se retrouve l’époux disparu. Il avait fourni d’ailleurs lui même à l’héroïne la clé
de ce passage imaginaire, en la quittant, lorsqu’il lui avait dit : « Tu me retrouveras dans le conte ». Effectivement, en rentrant dans son auberge, il franchit les
portes du conte.
Voilà maintenant une histoire très répandue en Grèce
[29] :
Une jeune fille est condamnée à épouser un homme mort. Elle est transportée
par un aigle dans son palais, où elle apprend que, si elle veille à ses côtés pendant
40 jours et 40 nuits, il se réveillera et l’épousera. L’héroïne veille donc et pleure
pendant le temps nécessaire son prince. Quelques minutes seulement avant la fin
de son épreuve, elle se fait remplacer par une jeune esclave et s’endort. Le prince
reprend vie et épouse l’esclave, car il pense que c’est elle qui l’a sauvé. Ainsi l’héroïne devient l’esclave de son esclave et vit dans la déchéance.
Le dénouement est l’œuvre du jeune prince qui, après sa résurrection, s’est
transformé en sujet de la narration. D’un voyage, il ramène à l’héroïne trois
cadeaux magiques : la pierre de la patience, le couteau meurtrier et la corde de
pendaison. La jeune fille raconte alors à ces objets enchantés son histoire, tout
en pleurant sur son triste sort. C’est ainsi que le prince, qui est resté éveillé, entend
tout et comprend que son sauveur est notre héroïne. Il l’épouse et renvoie l’esclave.
Les dimensions eschatologiques
[30] de ce conte renvoient à une représentation
de la femme-sauveur, celle qui confère à la fois naissance et immortalité –
fantasme visant à rendre la femme maîtresse de toute forme de vie. L’image du
prince mort, ressuscité ou réveillé d’un sommeil léthargique, fait curieusement
penser à Apulée. Lorsque Psyché dans sa descente aux Enfers, se retrouve
endormie comme morte, seul Eros peut la réveiller, en la piquant de ses flèches.
C’est lui qui la ramène à la vie. Mais où est dont passé Eros dans cette variante ?
Parmi les différents interdits, celui de voir Amour est de loin le plus connu.
Prenons l’exemple où les amoureux vivent dans un monde souterrain
[31]. L’héroïne
est devenue l’épouse d’un héros chthonien et ils habitent ensemble dans son
palais.
Le prince surnaturel porte le nom Tartaros Noir de la Terre. Il a son palais à
l’Occident, dans le royaume obscur des Enfers. La jeune femme ne doit pas le
regarder à la lumière du jour. Mais elle transgresse cet interdit et découvre une
serrure sur son nombril. Lorsqu’elle l’ouvre, elle voit un monde étrange caché
dans son corps, un grand marché et une fabrique de vêtements. Elle y pénètre et
les gens lui parlent du mariage du maître des Enfers avec une mortelle. Entretemps, Tartaros se réveille, voit son nombril ouvert, saisit la jeune femme et la
répudie. Il la reprend seulement lorsqu’elle met au monde un garçon qui, comme
lui, porte une serrure sur le nombril.
L’interdiction de voir peut être un préalable nécessaire à la connaissance de
la sexualité. Il faut en effet un certain temps de contact physique avant que l’héroïne s’habitue à la vue du corps, sans qu’il y ait risque de détruire son sentiment.
Par ailleurs, voir et ne plus voir, c’est avoir et perdre, et pendant la première partie
de ce jeu on n’en a pas encore une grande maîtrise.
Dans le regard il y a déjà le jour et la nuit, la présence et l’absence.
Elle vit [à travers son nombril] une vieille femme qui lavait son fil de coton
à la rivière. L’eau en avait emporté une partie sans qu’elle s’en soit rendu compte.
Alors, la jeune fille, oubliant – pauvre petite ! – où elle était, lui cria : « Ma vieille,
ma vieille, la rivière emporte ton fil de coton au loin. » Le prince entend ces cris
dans son sommeil; il se réveille et lui dit : « Tourne la clé, chienne, car tu m’as
perdu. »
Le caractère phallique du regard amoureux – insupportable lorsqu’il provient
d’une femme – apparaît ici dans une des représentations les plus suggestives du
conte. La jeune fille ouvre, déverrouille littéralement le corps de son amant
endormi dans une position passive, elle touche même de sa main les objets qu’elle
voit dans son ventre, objets et scènes appartenant à un monde onirique.
Une telle intrusion est toujours punie. Cependant, dans notre conte, l’héroïne
qui fait face au Maître des Enfers, qui va regarder dans son ventre, finit toujours
par avoir raison de lui. Lors de cette confrontation entre – dirait-on – Perséphone
et Hadès, le conte favorise de façon inattendue la pupille amoureuse de la jeune
Koré.
Les héros mythiques multiformes de la littérature orale se transforment ainsi
en personnages conceptuels dans la culture savante.
Ce travail a été présenté en 1998 au séminaire Anthropologie et Psychanalyse de Nicole
Belmont et Jean-Paul Valabrega. Je les remercie pour cette occasion de le publier.
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AARNE et THOMPSON, The Types of the Folktale, Helsinki, Academia Scientiarum
Fennica, 1981.
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Contes-types et versions AT 400-499,4e vol., Athènes FNRS, (en grec et traduction du
premier volume en français, 1995, Maisonneuve et Larose), 1999.
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VERDIER Y., « Le petit Chaperon rouge dans la tradition orale », Le Débat, n° 3, p. 34-35,
1980 (juillet-août).
[1]
Il faut préciser que le titre du conte populaire dans la classification internationale à l’usage
des folkloristes est «
A la recherche de l’époux disparu » et, seulement accessoirement «
Eros et
Psyché»; on a repris cette appellation pour indiquer le nom de la version du conte la plus célèbre,
écrite par Apulée, il y a dix-huit siècles.
Dans la numérotation des contes-types, on utilise un numéro à côté des initiales (AT) des deux
rédacteurs de la classification internationale, Aarne et Thompson. Ainsi, « Eros et Psyché » porte
le numéro AT425 dans leur Catalogue.
[2]
Il existe à ma connaissance un seul autre conte-type comportant le même schéma narratif
(perte de l’objet d’amour, quête, épreuves, retrouvailles), où les rôles des sexes sont inversés. Il
s’agit de
l’Homme à la recherche de son épouse disparue (AT400). Ici, c’est l’homme qui traverse
un autre monde pour retrouver son épouse féérique disparue. Mais nous ne saurons jamais lequel
des deux contes est le plus ancien.
[3]
Il existe néanmoins des contes sans mariage, qui constituent des exceptions à la règle. Selon
certains spécialistes tels que Bengt Holbeck, on ne doit pas les classer parmi les contes merveilleux.
Il s’agit d’histoires d’enfants qui rentrent à la maison de leurs parents au terme de leur parcours,
sans jamais atteindre la maturité : on peut citer le Petit Chaperon rouge, le Petit Poucet, Hans et
Gretel et bien d’autres jeunes héros.
[4]
Concernant le mariage en tant qu’union sociale, précisons que dans l’Europe du Sud-Est et
au Proche-Orient, les contes à héroïne, tels que Cendrillon, Blanche-Neige, la Belleauboisdormant et bien d’autres, se terminent toujours par des épisodes d’enfantement, car le simple
mariage n’est jamais considéré comme un accomplissement suffisant pour une femme, qui doit
toujours accéder à la maternité. Dans ces régions, on arrive à la fin ultime du conte seulement lorsque
la jeune fille – après s’être mariée – met au monde un ou plusieurs enfants.
[5]
Marc Soriano parle de « reflet de structure primitive » (Soriano, 1968, p. 87). En remplaçant cette expression par « schémas mythiques archaïques », nous tenons compte non seulement
de l’analyse structurale du récit, mais aussi ce qui échappe à l’analyse structurale; quelque chose
d’insolite, d’« irrationnel », figurant dans chaque conte.
[6]
J.O. Swahn,
op. cit. Sa typologie du conte populaire est suivie par tous les catalogues nationaux et par nous-mêmes (Anna Angélopoulou et Aigli Brouskou, 1999, p. 659-783), dans la
décomposition des éléments du récit d
’Eros et Psyché dans le monde.
[7]
Il s’agit du
sous-type A du conte, selon la typologie de Swahn. Il distingue quatorze
soustypes, se basant sur l’épisode final de dénouement de l’intrigue, c’est-à-dire les retrouvailles du
couple. (P. Delarue et M.L. Tenèze, 1963, p. 107-118).
[8]
Genealogia deorum, XIVe s.
[9]
Il consacre deux
Autos sacramentales à Psyché en 1640 et 1645.
[10]
La Fontaine,
Les Amours de Psyché et de Cupidon (1669).
[11]
« Elle voit une tête dorée, une noble chevelure inondée d’ambroisie; sur un cou de neige
et des joues purpurines errent les boucles harmonieusement entremêlées, qui retombent les unes
en avant, les autres en arrière... » (Apulée, Livre V, XXI).
[12]
Théorie défendue en France par Hyacinthe Husson.
[13]
Malgré les correspondances que nous établissons dans notre analyse entre Psyché et la mort
(initiatique), il faut avoir présent à l’esprit que
Thanatos est un personnage mythique distinct, appartenant à un autre mythe de l’antiquité et que le terme thanatos ne se rencontre pas dans les écrits freudiens; d’après Jones, il arrivait à Freud de l’employer dans la conversation
(Vocabulaire de la psychanalyse de J. Laplanche et J.B. Pontalis).
[14]
Il peut être un ours, un chien noir, un loup, un fauve, un coq portant des sabots, un agneau, une
tortue, une mule, un cheval noir, un chameau, une grenouille, un hérisson, un nain, une tête, un monstre,
un homme mort.
[15]
Il peut être : un serpent, un crabe d’or, un scorpion, un ver de terre, un crocodile, etc.
[16]
Il peut être une pastèque, un basilic, la fleur-qui-embaume, la fève fraîche, la tige de musc, etc.
[17]
Le « salvar » sans broderie, la serviette brodée.
[18]
Le héros peut prendre ainsi la forme de monstres ou d’êtres insolites : le fils d’ogresse, le
fantôme, la tête d’âne, le fez, le géant, le maître des Enfers, le drac Philippe, Alexandre le Grand,
le Tartare Noir de la terre, le Noir-Soleil, le Magicien aux sept voiles, La Rose de Constantinople,
le Sept fois couronné, le roi Tzertzis, le mage Aïdine, Atys-l’aigle-d’or, le fils du patriarche Tzach,
le roi Perzéréssis, le seigneur Markétos, Muscambre, le Roi de la mer, Artsibibilaris, Arsarsinoleraisinrouge, le Roi de l’occupation, le Vert d’or, le Mille-cheveux, le Rubisd’ordelaterred’enbas, le Vent tourneur, etc. Ce sont là des formes de noms qui évoquent, surtout considérées
toutes ensemble, la figure antique du dieu Eros.
[19]
Ces noms indéchiffrables sont secrets pour l’épouse, qui ne doit ni les connaître ni les
prononcer, au même titre qu’elle ne doit jamais voir son amoureux à la lumière du jour. Cependant
l’héroïne, dans l’autre monde, saura découvrir le nom secret de l’époux disparu, caché pendant la
première phase de leur amour.
[20]
Dans l’Antiquité il existait déjà deux figures de la déesse de l’Amour, Aphrodite (pour
certains la mère, pour d’autres, l’épouse du dieu Eros) : Aphrodite la céleste etAphrodite la pandème,
attribut faisant appel, entre autres, à la bestialité.
[21]
Ainsi : Atys-l’aigle-d’or, l’Envolé d’or, l’Oiseau Tjilianos, l’Oiseau-qui-rend-riche,
l’Oiseau-vert-d’or, le Tourne-au-vent, etc.
[22]
Georges Mégas, folkloriste grec dont j’ai étudié une partie importante des archives, a écrit
une monographie sur ce conte (G. Mégas, 1971, p. 138-170), où il donne 89 versions de cette
première forme, la plus ancienne du
sous-type A selon Swahn, représentant le cinquième de la totalité des versions grecques.
[23]
Ce résumé de l’histoire de l’époux animal ressemble au premier résumé, celui de l’époux
surnaturel-Eros, en ce qui concerne la partie la plus importante de l’intrigue (toutes deux appartiennent au sous-type A du conte-type AT425). C’est en effet un exemple montrant combien les
variantes d’un même conte peuvent se ressembler à partir du moment où l’on s’approche de la
séquence finale du récit. Il n’y a guère que le début du conte en effet, c’est-à-dire la préhistoire et
l’enfance des personnages, qui sont très différentes de variante à variante et souvent de version à
version.
[24]
Concernant l’enveloppe matricielle voir aussi l’ouvrage de Didier Anzieu (1995).
[25]
Sur l’image de la femme dans la philosophie grecque, voir l’étude de Giulia Sissa (2000).
[26]
Développements représentés par les
sous-types D, E, G, K, L et
P, du conte-type. En
revanche, le thème mythique premier d’Eros et Psyché, tel que nous le rencontrons chez Apulée,
se retrouve inaltéré dans les
sous-types A, B, C, X et
R (AT432). Ici l’héroïne traverse l’autre monde
et subit l’épreuve initiatique.
[27]
Il faut rappeler que les noms « Eros » et « Psyché » ne figurent pas dans les contes de tradition orale et qu’ils sont utilisés ici – selon l’habitude – comme un moyen commode de désigner
les protagonistes de ces récits.
[28]
Il s’agit du
sous-type D.
[29]
Il s’agit du
sous-type G.
[30]
Ce conte a gardé un caractère rituélique prononcé (par exemple, la jeune fille observe
pendant 40 jours les rites du deuil orthodoxe).
[31]
Il s’agit du
sous-type L.