2001
TOPIQUE
Lacunes, altérations, lapsus dans le récit oral
Nicole Belmont
Laboratoire d’anthropologie sociale 52 Rue du Cardinal Lemoine 75005 Paris
La transmission orale des contes génère des modifications dues à la fragilité
de la mémoire humaine, d’où la multiplicité des versions d’un même récit. Une première tâche
attend l’analyste de contes : le repérage des écarts d’une variante à l’autre. Ces écarts sont
parfois négatifs, apparaissant sous forme de lacunes, d’ellipses, voire de “lapsus” lorsque,
par exemple, le dénouement nécessairement heureux selon la loi implicite du genre se retourne
en échec, en malheur et en mort. Le phantasme du conteur subvertit la règle, la défense a
échoué en laissant la motion refoulée faire irruption, révélant ainsi le contenu latent de la narration. Contrairement à la littérature écrite, les œuvres orales défectueuses ouvrent, mieux que
les “belles” versions, à l’interprétation.Mots-clés :
Transmission orale, Variabilité, Lapsus narratifs, Retournement mythe/phantasme.
The oral transmission of tales and legends creates a great deal of modifications in these tales, due in part to the weakness of human memory, thus giving rise to a
multitude of different versions of one same tale. The first task that must be embarked upon
for the person wanting to undertake the analysis of a given tale is clearly distinguishing the
differences between one version and another. These differences are sometimes negative ones
appearing in the forms of gaps or ellipses in the text or even ‘lapsus’when, for example, the
inevitable happy ending implicit in the genre becomes an unhappy one, with death and tragedy
to follow. In this case it is the storyteller’s own fantasies that break the rules, censure lets the
repressed slip through, thus revealing the latent content of the narration. Contrary to written
literature, altered oral tales, much more than their ‘proper’versions, are rich with a whole
multitude of interpretations.Keywords :
Oral transmission, Variability, Narrative lapsus, Myth/fantasy interface.
“La psychanalyse et l’anthropologie ont
certainement un point important de convergence :
c’est la matière phantasmo-mythique, qui leur est
fondamentalement commune” .
La transmission orale, seul mode de diffusion des contes dans la société traditionnelle, ne pouvait que générer des modifications du récit en raison de la fragilité
de la mémoire humaine. Les contes merveilleux, que certains bons conteurs
pouvaient dérouler pendant une heure et plus, n’étaient pas – ne pouvaient pas
être – mémorisés mot à mot. Il est difficile de connaître la manière dont les narrateurs faisaient l’apprentissage des récits, ne serait-ce qu’en raison du peu d’intérêt
que les premiers collecteurs portaient à ce problème, eux qui auraient eu la possibilité de s’en enquérir dans une situation où le contage était encore vivace. Il
semble cependant que la mémoire du récit se construisait grâce à un double
processus cognitif : la caractérisation du parcours du héros ou de l’héroïne et le
repérage d’images et de mises en scène frappantes ponctuant ce parcours et
donnant au conte sa couleur propre
[2]. Un conteur exercé, c’est-à-dire ayant intériorisé ce mécanisme, devenait capable de se souvenir d’un récit dès la première
audition.
De ces contraintes particulières, que ne connaissent pas les œuvres écrites,
découlent deux particularités. Le conte mémorisé n’a qu’une réalité virtuelle, pour
exister il doit être raconté, c’est-à-dire mis en mots, verbalisé, déroulé par et dans
la parole du conteur. Cette parole est diverse parce que propre à chaque conteur
et propre à l’instant du contage pour un même conteur. En outre, puisque la
mémoire est faillible, le conteur encourait toujours le risque d’oublier un détail,
un motif, voire un épisode. Ces deux propriétés de la transmission orale ont pour
conséquence la multiplicité des versions (s’opposant ici encore à l’unicité des
textes écrits).
Les premiers collecteurs ont souvent stigmatisé chez les conteurs deux défauts
qui semblent découler de ces caractères propres du conte oral : d’abord une trop
grande prolixité, un excès de verbalisation en quelque sorte, ensuite, et paradoxalement, un défaut de mémoire déterminant des lacunes. Victor Smith, qui
se livre à des collectes dans le Forez durant le dernier tiers du XIXe siècle, déclare
à Eugène Muller, conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal :
« Nos contes sont, pris isolément, pleins de lacunes – ils sont en même
temps pleins d’alliages. Il faut à la fois, par la connaissance des variantes,
combler les vides que chaque leçon séparée présente et, par la comparaison
et l’étude, désagréger chaque conte des éléments hétérogènes qui s’y sont
mal à propos introduits – il faut, en un mot, rendre aux contes leur suite
et leur unité » [3].
Ce jugement sévère à l’encontre des conteurs est porté par V. Smith s’adressant à un interlocuteur qui partage sa culture, et ses préjugés, de lettré, et cependant
il s’emploiera à recueillir
toute la mémoire narrative d’une conteuse et chanteuse
totalement analphabète quant à elle
[4]. Les critères de jugement d’une œuvre littéraire écrite ne peuvent s’appliquer aux productions de l’oralité. C’est qu’en effet
la parole est toujours lacunaire, elle est également toujours pleine d’
alliages,
débordante et foisonnante. D’où la notion de version, applicable certes aux œuvres
orales, mais aussi à tout ce qui peut prendre une forme narrative, aussi minimale
soit-elle.
On se souvient que Freud a dévoilé l’un de ses « trucs » techniques de l’interprétation des rêves :
« Quand j’analyse les rêves de mes malades, je fais une expérience qui
réussit toujours. Le récit d’un rêve me paraît-il difficile à comprendre, je
demande qu’on le recommence. Il est rare que le malade emploie les mêmes
mots. Or je sais que les passages autrement exprimés sont les points faibles
qui pourraient trahir le rêve […] L’interprétation peut partir de là » [5].
C’est une autre version que Freud obtient alors : la « mise en mots » différente
entrouvre la « porte du rêve ».
L’interprétation des contes, partant de versions nombreuses, se livre pour sa
part à une double tâche. Il s’agit en premier lieu de repérer les traits constants,
présents dans la majorité des récits. Ce sont les motifs, images et mises en scène
propres à tel conte-type, comme la figure de Cendrillon dans l’âtre du foyer, ou
la chambre interdite et sanglante dans Barbe Bleue. Le travail insistant de la figuration contribue alors à donner au récit sa physionomie propre.
En outre l’examen minutieux des variantes peut faire apparaître des récurrences de traits apparemment peu signifiants, ou dont l’utilité ne semblerait à
première vue que narrative. Leur persévérance à reparaître est un indice de leur
poids de sens.
Un conte-type qui porte le n° 451 dans la classification internationale Aarne-Thompson, « La Petite fille qui cherche ses frères », parle des aventures d’une
fratrie composée d’un grand nombre de garçons – trois au minimum, six, sept,
ou même douze –, qui s’augmente d’une fille dernière-née. A sa naissance les
garçons quittent la maison, soit qu’ils aient été maudits par leur père ou mère et
métamorphosés en oiseaux, soit qu’ils désiraient une sœur et aient été trompés
par un signe malencontreusement ou malignement substitué, soit qu’ils ne désirent pas avoir de sœur. La petite fille apprenant plus tard qu’elle a des frères exilés
à cause d’elle décide de les retrouver, s’installe avec eux. Mais, dans le cas où
ils ne sont pas encore transformés en animaux, un malentendu provoqué par la
sœur entraîne leur métamorphose. A ce moment de la narration, on nous dit que
la petite fille « est devenue grande et bien jolie ». Ou bien, appelée jusque là la
« petite fille » ou la « fillette », le narrateur en parle comme de la « jeune fille ».
La notation récurrente sous des expressions diverses pourrait passer inaperçue,
elle est toujours discrète en dépit du fait qu’elle indique l’accès de l’héroïne à
l’âge nubile. En Grèce archaïque, remarque Claude Calame, à propos d’Hélène,
l’acquisition de la beauté est le signe de l’accession à la puberté et à la nubilité
[6]. « Dans le système d’éducation traditionnel des jeunes Athéniennes tel que le
décrit Aristophane, la beauté apparaissait comme la qualité par excellence caractérisant la jeune fille achevée […] le passage de la laideur à la beauté métaphorise
le passage de l’enfance à l’état de femme nubile, le passage d’un état de neutralité sexuelle à celui de l’existence comme objet du désir des hommes ». C’est cette
étape que le conte désigne, ouvrant alors une crise dans les rapports entre les frères
métamorphosés en animaux et la sœur devenue désirable. L’écart se creuse entre
eux écartés de l’humanité et elle devenue « bonne à marier » et d’ailleurs bientôt
épousée par un prince. Mais ce mariage ne sera pas accompli tant qu’elle n’aura
pas éloigné d’eux la tentation incestueuse en élaborant les liens sociaux et autorisés entre frères et sœurs.
Une seconde tâche attend l’analyste de contes : le repérage, non plus des traits
stables, mais des écarts, des traits rares, des motifs épars et singuliers, même peu
utiles apparemment au cours narratif. Peut-être faudrait-il classer parmi les écarts
ces lacunes du récit, écarts négatifs, oublis qui ne peuvent être que significatifs.
Sous forme de variantes ou d’ajouts, ils témoignent sans doute de l’imagination
personnelle du conteur, expressions de ses désirs et de ses phantasmes, infléchissant parfois la signification du récit. Plus mystérieux, on trouve aussi des
éléments latents du conte, absents d’ordinaire de la tradition locale, présents ou
non ailleurs, auxquels le conteur permet d’advenir. Chaque conte aurait en lui
des potentialités, dont certaines, selon les lieux et les cultures, trouvent à s’exprimer ou non.
Certaines versions de
Cendrillon provenant de la Grèce débutent par un
épisode troublant, qui raconte comment trois sœurs et leur mère en train de filer
font le pari de tuer et manger celle dont le fil cassera. C’est la mère, devenue plus
maladroite avec l’âge, qui casse son fil et les deux aînées décident de la tuer, de
la cuisiner et de la manger. La plus jeune, Cendrillon, ayant refusé de participer
au repas cannibale, ramasse les os de sa mère, les met dans une jarre et accomplit le rituel de deuil durant quarante jours. Elle y trouve les robes et les parures
qui lui permettent de séduire le prince
[7]. La mort de la mère, indispensable au conte
de
Cendrillon, est ici le fait des sœurs aînées qui, en outre, en font leur repas. Que
peut-on penser de cette sorte d’excroissance écotypique monstrueuse, limitée
donc à la zone balkanique de l’Europe ? Apparemment limitée, puisqu’en effet
il existe une version provenant de la basse Bretagne, recueillie par G. Massignon
en 1954, où le récit commence bien par le même meurtre et la même scène de
cannibalisme perpétrés par les sœurs aînées de l’héroïne
[8].
« Elles ont tué leur mère, l’ont mise à bouillir dans le pot au feu; on a fait
la soupe avec, et on l’a mangée; elle n’était pas si dure que ça, bien qu’elle
fut vieille. Enfin ç’a fait le repas […] Quant à leur petite sœur, Adèle, elle
a ramassé tous les os de sa mère, les a enterrés à côté de la porte, et il a
poussé dessus une belle fleur. On n’en avait jamais vu de pareille. La vieille
restait là, toujours en fleur, l’été, l’hiver, tout le temps. »
Grâce à la beauté de cette fleur, Adèle se marie, mais elle subira encore les
persécutions de ses sœurs avant que tout rentre dans l’ordre.
Étrange surgeon d’un motif qui n’existe dans aucune autre version française
de
Cendrillon, il n’est certainement pas dû à une diffusion des versions grecques
jusqu’à ce conteur trégorrois. Il reste à l’imaginer comme un élément latent du
conte, qui s’est actualisé culturellement dans les Balkans et individuellement chez
le conteur breton et qui, ailleurs, a subi une censure sévère. Censure qui ne vise
peut-être pas tant la monstruosité des actes de meurtre et de cannibalisme entre
filles et mère, que l’explicitation trop directe de la narration. Les sœurs aînées
empruntent une voie régressive alors qu’elles veulent accéder à la féminité
[9]. Elles
restent au stade oral en s’incorporant celle qui leur a donné naissance, alors que
la plus jeune obtient le pouvoir de séduction des jeunes filles, accédant au stade
phallique après un travail de deuil. Le conteur a retrouvé une expression narrative pour un motif latent, inexprimé, sans doute inexprimable dans la culture orale
de son pays.
Il s’ensuit que le travail de l’interprétation doit s’infléchir en fonction de l’élaboration subie par les diverses versions. Curieusement on trouve des récits où
l’interprétation, ou tout au moins un axe d’interprétation, est fournie par le conteur
lui-même. C’est le cas d’une version d’un conte intitulé « l’Epouse substituée »
(T 403B), qui a été écrite par la conteuse elle-même pour un collecteur en haute
Bretagne, entre 1881 et 1885
[10]. La version s’appelle « Le conte de l’oie sur
l’étang ». Elle commence ainsi :
« N’y avait une fois un gars qu’allait voir une fille. Mais il allait voir cette
fille-là malgré sa mère, parce que sa mère aurait voulu se marier avec lui.
Et ça ne se pouvait pas qu’une femme se mariât avec son gars. Il prit cette
fille-là quand même, malgré sa mère. »
Le désir incestueux de la mère est énoncé d’emblée, et la suite de la narration racontera sa réalisation, à l’insu – bizarrement – du fils, nouvel Œdipe
quasiment aveuglé qui ne s’aperçoit pas que sa mère a pris la place de son épouse
dans le lit conjugal
[11]. La version ne se trompe pas sur la leçon du conte-type, qui
parle, mais à mots couverts, de la tentation incestueuse entre frère et sœur ou entre
mère et fils. Or l’efficacité des récits tient en grande partie à leur cryptage. La
signification livrée d’entrée de jeu interdira ou tout au moins inhibera son élaboration inconsciente chez l’auditeur
[12]. Le récit doit pouvoir fournir à celui-ci une
marge suffisante d’indécidable et d’inexplicite, qui lui donnera l’espace
psychique nécessaire à son élaboration personnelle, à son propre travail d’interprétation inconsciente. Et pourtant, cette version où le désir incestueux de la
mère est énoncé clairement garde, semble-t-il, son efficacité narrative. Il se peut
que ses auditeurs ou ses lecteurs réagissent comme les enfants à qui on donne
trop tôt des explications sur la sexualité et qui s’y opposent par un simple déni.
On rencontre également des versions véritablement lacunaires et pauvres, où
la narration est mal maîtrisée par le conteur et que l’on peut reconnaître par le
schéma narratif, aussi défectueux soit-il, et grâce à quelques motifs caractéristiques encore présents. Au point que le récit serait parfois incompréhensible sans
référence à d’autres versions. La raison de ces versions lacunaires tient à un défaut
de verbalisation, à une amplification insuffisante du schéma narratif mémorisé.
En général le collecteur s’est adressé, sans le savoir, à des conteurs inexpérimentés, à ce qu’on a appelé des conteurs
passifs, hommes ou femmes ayant
entendu suffisamment de récits pour en avoir mémorisé un certain nombre, mais
que les circonstances n’ont pas amenés à se mettre à raconter. Une mémorisation insuffisante faute d’occasions de remémoration et une verbalisation difficile
les portent à donner au collecteur des versions troublées par des oublis et par la
substitution éventuelle d’éléments narratifs puisés ailleurs ou inventés par eux
[13],
des versions qui reflètent l’état de ce qui est entreposé dans la mémoire et qui,
on l’a dit, ne peut être le mot à mot du récit.
Non seulement donc leur mémorisation est imparfaite, car ils n’ont pas exercé
leur mémoire à repérer le schéma narratif, grâce au véritable apprentissage auquel
se livraient les conteurs reconnus, mais ils n’ont pas acquis l’art de « mettre en
mots », de verbaliser le récit qui reste squelettique, présenté dans un style quasi-ment télégraphique. Les collecteurs pouvaient arriver à des résultats comparables
en demandant à leurs « informateurs » d’écrire eux-mêmes les contes qu’ils
pouvaient connaître. Dans ce cas également la verbalisation ne pouvait se faire
librement puisque le récit n’était pas oralisé. Il faut remarquer que ces versions
ne sont pas des résumés, un conteur traditionnel ne peut résumer les contes qu’il
connaît, il les recrée avec plus ou moins d’embellissements, mais redonne tout
ce qu’il en a mémorisé.
« Un jour, il y avait une femme qui pétrissait. Les poules lui mangeaient
toute la pâte. Cette femme alla demander à Notre Seigneur de lui donner
un fils beau comme un grain de maïs. Le lendemain il lui donna donc un
fils. – Dis, homme, comment l’appellerons-nous ? – Eh ! comme tu
voudras. – Si tu veux, nous l’appellerons Millassou. – Eh bien, oui.
– Millassou. – Plaît-il ? – Viens me garder les poules. Millassou y alla et,
en gardant les poules, une poule blanche le mangea. Sa mère l’appela,
personne ne répondit. – Homme, je ne trouve pas Millassou ! Cette poule
passa par un pré, un rat fit “cuic”, mon conte est fini. » (Ms Perbosc-Cézerac, n° 58)
L’étrangeté de ce récit, connu par des versions beaucoup plus longues et plus
explicites (T 700, Pouçot), tient à sa brièveté et à ses images vigoureuses affectivement parlant : l’enfant-grain de maïs désiré par une femme à des fins utiles
– chasser les poules qui tentent de manger la pâte qu’elle pétrit : dans d’autres
versions l’enfant sera procréé selon la théorie hippocratique de la pâte animée
par un souffle –, l’indifférence du père, la reconnaissance accordée par la mère
lorsqu’elle lui donne un nom, la mort prématurée, et en quelque sorte programmée
par l’ambivalence maternelle, du héros à la courte carrière. Sans parler de l’intrusion de la poule dévoreuse de Millassou dans la formule de fin de conte, qui
permet de faire correspondre et entrelacer mort du héros et achèvement du récit.
Si le transmetteur de cette version manquait d’expérience en tant que conteur, il
avait assimilé la leçon profonde de ce récit d’oralité, de procréation et de mort.
Si certaines images du récit sont conservées, les plus frappantes, la mise en
mots est ici à peine ébauchée. On trouve en revanche des versions dont la verbalisation suffisante et correcte, voire heureuse, n’est cependant pas celle d’un
conteur expérimenté. Elle appartient manifestement en propre au narrateur, qui
livre une mémorisation dans son expression personnelle. Ainsi d’une version de
Cendrillon recueillie par Charles Joisten dans le Queyras.
« C’étaient un monsieur et une dame qu’ils avaient trois filles. Les
premières étaient toujours au bal; c’étaient des belles demoiselles qui
savaient se présenter. La plus jeune on l’appelait Cul Cendron parce qu’elle
se traînait toujours dans la saleté. Un beau jour, elle dit à sa marraine qui
était fée : – Oh ! marraine, je voudrais bien aller au bal, mais je suis tant
mal habillée que je n’ose me présenter. – Oh ! c’est bien facile, ma petite
fille, je m’en vais te préparer, si tu me promets une chose : de rentrer, avant
que le dernier coup de minuit sonne, à la maison. La marraine lui donne
une baguette. Quand elle voulait les chevaux elle tapait deux ou trois
coups, de suite elle était servie et montait en voiture et vas-y ! Arrivée au
bal elle fait sa rentrée, mais nul ne pouvait contenir son émotion tellement
elle était belle. Le premier coup de minuit sonnant elle disparaissait,
prenait la fuite et rentrait chez elle. La deuxième fois qu’elle a été au bal,
ça a été la même chose. Pour la troisième fois, en montant dans la voiture,
elle a perdu un de ses souliers en cristal. Le fils du roi l’ayant ramassé, fit
porter à la connaissance du peuple que le pied qui chausserait ce soulier,
il la ferait son épouse [14]. Les employés du roi ont fait le tour du pays pour
le faire essayer à toutes les demoiselles, mais nulle ne chaussait ce soulier.
Et Cul Cendron dit au jeune homme : – Oh ! monsieur, donnez-moi ce
soulier que je l’essaie moi aussi. Ses sœurs dédaigneuses et fières se
moquaient d’elle : – Oh ! toi Cul Cendron, Cul Cendron, vouloir chausser
ce soulier ! Et, ma foi, il lui allait très bien, et sa marraine, la joie au cœur,
lui fit faire le mariage avec le fils du roi. Après, une fois mariée, elle prit
ses deux sœurs comme bonnes » [15].
Cette version, somme toute assez proche de celle de Perrault pour ce qui est
du déroulement narratif, ainsi que de la conservation du premier surnom qu’il
donne à l’héroïne, est formulée de manière aussi différente que possible. On n’y
trouve pas de descriptions, ni de motivations psychologiques, ni de grandes
manœuvres féeriques. Cul Cendron ne sait pas « se présenter ». Figure d’adolescente encore incapable de séduction, elle obtient l’aide d’une mère
bienveillante qui accepte de la « préparer ». Ces mots simples sont plus frappants
et plus émouvants qu’une rédaction littéraire.
Dans ces versions « ratées », il faut mettre à part celles dont la verbalisation
n’est pas défectueuse (contrairement à
Millassou), mais qui, cependant, pour des
raisons difficiles à comprendre, « dérapent » vers une issue malheureuse. Ces
versions contredisent l’une des lois du genre, à savoir l’obligation d’amener le
héros ou l’héroïne jusqu’au bonheur symbolisé par un mariage socialement
reconnu et conquis grâce à un parcours initiatique couronné de succès en dépit
des obstacles nombreux
[16]. Dans ces versions-« lapsus », l’issue malheureuse interrompt la narration qui ne peut se poursuivre, faute, en général, de héros ou
d’héroïne dont le conteur amène la mort.
« Un homme et une femme avaient deux filles, l’une laide, l’autre jolie,
“si jolie que tout le monde se détournait à la regarder”. Préférant la laide,
ils envoient la jolie garder les moutons en ne lui donnant que du pain moisi.
Une “dame” lui donne une baguette dont elle doit frapper son agneau, qui
lui procure du pain beurré. Elle embellit encore et ses parents intrigués
envoient la laide pour l’épier. Les parents font tuer l’Agneau Martin. La
“dame” dit à la jeune fille de demander la peau de l’agneau et de se procurer
la nourriture en la frappant de sa baguette. Les parents vendent la peau.
La “dame” indique le même procédé, mais avec les cornes de l’agneau.
“Mais on découvrit encore son secret, on cacha les cornes, et la petite
Fanchon, n’ayant plus rien à manger, mourut”» [17].
Cette version d’un conte qui fait également partie du cycle de Cendrillon-Peau d’Ane (T 510-511), ne souffre pas d’un défaut de verbalisation puisqu’elle
n’est ni lacunaire ni elliptique. Mais elle tourne court, comme si les persécutions successives dont est accablée la pauvre héroïne, détestée et affamée par
ses propres parents, n’étaient finalement pas surmontables. La figure de la mère
bienveillante – la dame à la baguette – n’est pas « suffisamment bonne » pour
faire échec à la malveillance du couple des parents. Le phantasme de la conteuse
affleure, amenant la rupture narrative que constitue la mort programmée de
l’héroïne. Cette vision tragique n’est évidemment pas celle de la majorité des
versions de ce conte. Dans celles-ci la jeune fille sort de la pulsion orale en
enterrant les viscères de l’animal nourricier. Un arbre fruitier pousse, portant
des fruits merveilleux qu’elle seule peut cueillir. Elle le fait pour un prince qui
s’éblouit de sa beauté et l’épouse
[18].
D’autres de ces versions-lapsus, glissant vers des issues tragiques, réussissent à aller jusqu’au bout de la narration. Mais, par le jeu d’un retournement
inattendu, elles dénaturent complètement cette loi du conte merveilleux qui
impose l’accès au bonheur du héros ou de l’héroïne. C’est le cas d’une version
recueillie par Henri Pourrat dans le Livradois, appartenant au conte-type 310,
Persinette, dont l’héroïne est enfermée par sa mère adoptive dans une tour sans
porte
[19], munie seulement d’une fenêtre haute, à laquelle grimpe la mère accrochée à la longue chevelure de sa fille.
« Une fée a volé l’enfant toute petite. Dans cette tour “comme on n’allumait
pas le feu, elle mangeait de la viande crue […] la fée en avait bien soin tout de
même”. A dix-huit ans elle était devenue très belle. Un chasseur l’aperçut à la
fenêtre et prévint la mère de la jeune fille. Il réussit difficilement à persuader celle-ci de quitter la tour. En route ses longs cheveux s’accrochaient aux buissons. La
fée, ayant constaté la fuite de sa fille, poussait des cris affreux et vint mourir à la
porte de la maison où celle-ci demeurait. “Quant à la jeune fille, elle ne voulait
pas rester chez ce monsieur. D’ailleurs, elle ne pouvait pas s’habituer au manger
qu’on lui donnait. Et quelque temps après elle mourut”. » [20]
Ce résumé ne donne pas une idée exacte de la version, qui émane d’une très
bonne conteuse, maîtrisant admirablement bien la conduite du récit ainsi que sa
« mise en mots », insérant au bon moment les passages rythmés comme des
formulettes : « Pirelette, Pirelette / Jette-moi tes cheveux / Si tu veux que je
monte »; ou, lorsque le chasseur a réussi à s’introduire dans la tour, « Chair
fraîche, vous mangerai-je ? / Chair fraîche, vous chercherai-je ? »
En dépit de son art, la conteuse laisse déraper le récit dont le terme est alors
tragique : la mère adoptive, ne supportant pas d’avoir perdu sa fille, meurt ainsi
que celle-ci, incapable de manger une nourriture cuite. Il nous a semblé que cette
chair crue dont la mère nourrit sa fille était l’image de la trop grande
crudité des
liens entre mère et fille, liens de chair et de sang, crudité qui amène à la régression animale et à la mort
[21]. Seule la distance, l’écart salutaire représenté par la
fuite de l’héroïne avec son amoureux ouvrira un destin normal à la jeune fille
[22].
Il ne faut donc pas attribuer le lapsus de cette version à l’inexpérience de la
conteuse. Ici encore on pourrait y supposer l’influence de ses phantasmes personnels. Mais cette hypothèse ne permettrait pas d’aller plus loin que de postuler des
rapports difficiles avec sa propre mère. C’est une hypothèse beaucoup plus générale, de nature collective puisque les contes, comme les mythes, sont des objets
collectifs, qu’on aimerait proposer.
On l’a dit, une des lois du conte merveilleux exige qu’il se termine bien. Après
avoir traversé de nombreuses épreuves, le héros ou l’héroïne parvient au bonheur
représenté par un mariage hypergamique qui lui permet d’accéder à un niveau
social et à une fortune beaucoup plus élevés qu’à l’origine.
« Alors ç’a été la fin des malheurs de Plume d’or. La reine d’Angleterre
a été enfin débarrassée du roi qu’elle avait toujours repoussé, et comme
Plume d’or était devenu l’homme le plus beau qui soit, c’est lui qui a
épousé la reine » [23].
Inversement et de manière complémentaire, les persécuteurs responsables des
misères subies par le héros ou l’héroïne sont lourdement punis. Le bonheur ne
serait pas complet si les méchants n’étaient pas impitoyablement châtiés par une
mort affreuse. Il faut cependant remarquer que le mariage intervient parfois au
cours du récit, que ce soit pour un héros ou une héroïne, mais c’est alors une union
précaire, pleine de difficultés, assortie d’interdits, de transgressions et de malentendus. Après d’autres épreuves encore qui sont souvent figurées par de longs
parcours où l’espace et le temps se confondent, ce mariage deviendra définitif,
socialement reconnu et comble de félicité
[24]. Il représente, entre autres, l’accès
permis à la sexualité, assorti de l’élimination des personnes qui l’interdisaient,
ainsi que le passage à une condition plus noble et plus fortunée que celle de la
naissance obscure. Sous ce rapport, le conte merveilleux est comme une version
collective du roman familial.
Quelques conteurs perturbent cependant cette règle fondamentale que l’on
serait tentée de qualifier d’hypomaniaque, en la retournant vers le tragique. Les
situations difficiles où se trouvent héros ou héroïne deviennent apparemment
inextricables, il ne se présente plus de solution possible permettant de surmonter
l’épreuve, l’aide surnaturel n’a plus de pouvoir comme dans l’Agneau Martin,
ou bien l’hypothèque pesant sur l’héroïne ne peut être levée, comme pour
Pirelette, liée à sa mère adoptive par des liens de chair crue.
Ces dérapages éventuels étaient le fait de certains conteurs ou conteuses –
ou de ceux dont ils avaient appris le récit – en tant qu’individus et renvoient donc
à leur phantasmatique, inconnaissable, on l’a dit. Mais ils étaient possibles, en
dépit de la loi du genre, parce que ces récits ont une teneur mythique, même si,
en tant que genre narratif, ils ne sont pas des mythes. La « loi de retournement »
énoncée par Jean-Paul Valabrega, « formule toujours étrange et pourtant toujours
familière »
[25] régit les transformations mythiques ainsi que les passages réciproques entre mythe et phantasme
[26]. Le « lapsus narratif » retourne tout à coup
le sens du récit.
Fondamentalement les contes sont des formations réactionnelles collectives
destinées à lutter contre la conception tragique de l’individu humain, promis
inéluctablement à la mort qu’ils dénient, en racontant, par exemple, que ses héros
peuvent revenir de l’autre monde, passer et repasser la frontière entre notre monde
et l’au-delà. Mais, comme dans les manifestations pathologiques individuelles,
il arrive que la motion refoulée fasse irruption en retournant le sens de la narration. Les récits porteurs des pulsions de vie deviennent porteurs des pulsions de
mort. La défense a échoué, l’édifice apparemment si solide et si bien protégé
s’écroule par le simple jeu d’une inversion. La mort est bien le destin des humains :
c’est ce que nous disent ces versions-lapsus.
Elles nous disent aussi qu’il n’y a pas, contrairement à la littérature écrite,
d’œuvre ratée dans la tradition orale, sauf au moment où celle-ci est en train de
disparaître. Les lapsus, les dérapages, les lacunes, les alliages sont porteurs de
sens, permettant d’instruire les « belles » versions, les versions réussies qui
cachent mieux leur jeu. Mais notre esthétique du conte n’est pas celle des conteurs
et de leurs auditoires traditionnels, qui privilégiaient les longs récits obtenus au
besoin par le jeu des contaminations et des alliages. Notre jugement infléchi par
la culture écrite dont nous sommes imprégnés et par la pulsion épistémique qui
nous anime, ne nous permet plus d’apprécier ces œuvres dans leur fonction
première.
[1]
“Compléments métapsychologiques : l’épistémologie et l’anthropologie en psychanalyse”,
Topique, 1981, n° 28.
[2]
Voir les remarquables travaux de Vivian Labrie, en particulier :
La tradition du conte populaire au Canada français : circonstances de la circulation et fonctionnement de la mémorisation,
Paris, Université Paris V-René Descartes, 1978 (thèse dactylographiée).
[3]
Lettre du 10 octobre 1881, citée dans :
Nannette Lévesque, conteuse et chanteuse du Pays
des sources de la Loire. Ed. par M.L. Tenèze et G. Delarue, Paris, Gallimard, 2000, p. 488 (
Le
Langage des contes).
[4]
Dont les “contes – dit-il de Nannette– présentent encore de bien grandes lacunes. On y pêchera
ce qu’on pourra” (
Ibidem, p. 488).
[5]
S. Freud,
L’interprétation des rêves (1900), Paris, P.U.F, 1967, p. 438.
[6]
C. Calame,
Les chœurs de jeunes filles en Grèce archaïque, I, Roma, Edizione dell’ateneo
e bizarri, 1977, p. 342-343.
[7]
Sur ces versions, voir l’étude de Margarita Xanthakou,
Cendrillon et les sœurs cannibales,
Paris, Ed. de l’EHESS, 1988 (Cahiers de l’Homme) et l’article d’Anna Angelopoulou, “Fuseau
des cendres”,
Cahiers de littérature orale, 1989, n° 25, p. 71-95.
[8]
G. Massignon,
Contes traditionnels des teilleurs de lin du Trégor, Paris, Picard, 1981.
[9]
Significativement, ce repas est préparé pour deux galants qu’elles ont invités, dans l’espoir
de se marier avec eux : “[…] malgré cela, les deux gars ne sont pas revenus voir les filles”.
[10]
Jean-Louis Le Craver,
Contes populaires de Plaine-Fougères (Ille-et-Vilaine), répertoire
Virginie Desgranges, période 1881-1885, Mémoire de l’EHESS, 1999.
[11]
Les valets lui disent que ce n’est pas sa femme qui est avec lui : “C’est pas ma femme ? je
crois pas mal bien que c’est elle ! Et je l’aime bien. Aussi, dame ! vous n’êtes pas encore dans le
cas de me faire la haïr”.
[12]
La situation pourrait se comparer à celle qui est générée, dans une cure analytique, par une
interprétation donnée trop tôt, inefficace car impossible à élaborer par le patient.
[13]
Les “lacunes” et les “alliages” stigmatisés par Victor Smith.
[14]
C’est nous qui soulignons.
[15]
Alice Joisten, “Trois versions haut-alpines de
Cendrillon,
Cul Cendron recueillies en 1952
par Charles Joisten”,
Cahiers de littérature orale, 1989,25, p. 211-212.
[16]
Comme le remarquait une conteuse canadienne, le conte raconte, non pas le bonheur du
héros, mais sa “misère” et ses “traverses” (V. Labrie, “L’histoire n’est pas sans faim, euh ! fin. Note
sur la conclusion des contes”,
Rencontre annuelle de l’ACEF, 1989, p. 7). Le narrateur abandonne
son personnage principal au seuil de la félicité.
[17]
P. Sébillot, “Contes et légendes de la Haute-Bretagne”,
Revue des traditions populaires,
1909, t. XXIV, p. 143-145.
[18]
Voir l’article de Muriel Djeribi, “De la nourriture aux parures”,
Cahiers de littérature orale,
1989,25, p. 55-69.
[19]
Déni, disions-nous, de la “porte d’en bas” des filles.
[20]
Contes du Livradois. Textes recueillis par Henri Pourrat, édition établie par Bernadette
Bricout, Paris, Maisonneuve et Larose, 1989, p. 72-76.
[21]
N. Belmont,
Poétique du conte. Essai sur le conte de tradition orale, Paris, Gallimard, 1999,
p. 165-170.
[22]
Non sans mal, si l’on en croit les versions “régulières” du conte, puisqu’elle doit passer
parfois par une forme animale.
[23]
G. Massignon,
De bouche à oreilles. Le conte populaire français, Paris, Berger-Levrault,
1983, p. 111.
[24]
Voir Josiane Bru, “Contes doubles et double mariage ou Penser/classer la littérature orale”,
Fabula, 1997, vol. 38,3/4, p. 210-223.
[25]
Phantasme, mythe, corps et sens, Paris, Payot, 1992, p. 363.
[26]
J.P. Valabrega, “Le problème anthropologique du phantasme”,
Le désir et la perversion,
Paris, Seuil, p. 161-206.