Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062598
200 pages

p. 35 à 44
doi: en cours

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no 75 2001/2

2001 TOPIQUE

Quelques concordances entre paléoanthropologie et psychanalyse

Michèle Porte Psychanalyste Professeur des Universités55 rue J.R. Thorelle 92340 Bourg-la-Reine
Freud fait l’hypothèse d’un événement traumatique externe, dont le développement en deux temps de la sexualité humaine serait une trace, et le Sur-moi œdipien un corrélat. De façon analogue, les paléoanthropologues actuels élucident la divergence de l’espèce Homo, à partir des espèces simiesques proches, par des changements brusques dans la vitesse de développement, et non par un changement génétique – quasi inexistant. Prolongeant cette analogie du côté de l’immaturité, voire de la néoténie de l’espèce Homo, on montre que les figures identificatoires de la petite enfance, germes du Sur-moi, rassemblent le semblable, la proie et le prédateur en une figure unique et, semble-t-il, singulière parmi les espèces animales, en outre dotée de toute-puissance. Il s’ensuit que le jeu intrapsychique, comme les échanges intraspécifiques dans les diverses cultures, condensent inéluctablement haine, peur et amour entre les mêmes objets, tout en entretenant la conviction qu’existe une figure quelconque de la toute-puissance conforme à l’éprouvé infantile : du sur-moi aux dieux des monothéismes, en passant par les chefs de horde.Mots-clés : Sur-moi, Phylogenèse, Chronologie du développement, Relation proie- prédateur, Identifications précoces. Freud sets forward the hypothesis of a traumatic external experience of which the two-stage development of human sexuality is doubtless a reflection and the Oedipal superego a correlation. Similarly, paleo-anthropologists today are elucidating the divergence of the Homo species from studies of closely-related apes, and from sudden changes in the speed of development of the species rather than from almost inexistent genetic change. By extending this analogy to the immaturity, or even neoteny of the Homo species, we can show how the identificatory figures of early childhood, the roots of the superego, bring birds of a feather together, prey and predator into one single and unique figure and this is, it seems, a specific feature of animal species, which are moreover omnipotent. Thus intra-psychic play, just like intra-specific exchanges of our diverse cultures, necessarily condense hatred, fear and love between the same objects, while simultaneously maintaining the conviction that some omnipotent figure, in conformity with childhood experiences, does exist : from the superego to the gods of monotheistic religions, not to forget the leaders of our cultural packs.Keywords : Superego, Phylogenesis, Development chronology, The prey-predator relationship, Early childhood identification.
Rédigeant Le Moi et le Ça en 1922, Freud prolonge « plus près de la psychanalyse » [1] les hypothèses qu’Au-delà du principe de plaisir avaient d’abord formulées. Si Le Moi et le Ça est consacré à la « seconde topique », comme on l’a désignée après Freud, l’ouvrage privilégie cependant les genèse, formes et expressions psychiques du sur-moi, au reste peu et mal différencié de l’idéal du moi dans ce texte.
Freud pose d’abord la morphogenèse de l’instance, via les identifications corrélatives de la traversée œdipienne. Il lui confère une série de fonctions de contrôle et répression du moi – conscience morale, sentiment de culpabilité –, puis en vient vite à une construction phylogénétique.
Nous essaierons de montrer combien les hypothèses phylogénétiques de Freud s’accordent avec les résultats actuels de la paléoanthropologie. Cette concordance permettra de préciser certains caractères du sur-moi freudien et des identifications qui en sont le germe, de rendre peut-être plus intelligibles la puissance et la nocivité fréquente de cette instance, enfin de mieux en élucider l’ontogenèse.
« Si nous mettons la naissance du sur-moi décrite encore une fois sous nos yeux [2], nous le reconnaissons comme le résultat de deux facteurs biologiques [3] de la plus haute importance, les longues déréliction et dépendance infantiles de l’humain et le fait de son complexe d’Œdipe [4], que nous avons ramené à l’interruption du développement libidinal par la période de latence, et ainsi à la rallonge (Ansatz, disposition, estimation, dépôt, couche, commencement) en deux temps de sa vie sexuelle. [A propos de] la seconde propriété caractéristique, spécifiquement humaine, comme il semble : une hypothèse psychanalytique l’a posée comme part d’héritage du développement vers la culture obtenu par contrainte (Erzwungen) par la période glaciaire. Ainsi, la séparation du sur-moi d’avec le moi n’est rien de hasardeux, elle représente (vertretten) les traits le plus significatifs du développement individuel et de l’espèce, oui, en créant à l’influence des parents une expression durable, elle éternise (verewigen, perpétuer, immortaliser) l’existence de ces facteurs, auxquels elle doit son origine. » [5]
L’hypothèse de la période glaciaire paraît pour la première fois, bien que Freud la présente comme familière. Il y sera fait allusion dans Inhibition, symptôme et angoisse, dans L’homme Moïse et la religion monothéiste et dans l’Abrégé de psychanalyse [6]. La conjecture est la suivante : les humains sont la seule espèce animale connue chez laquelle existe une période de latence, et une maturation sexuelle très tardive, en deux temps. «[…] le délai et la disposition en rallonge et en deux temps de la vie sexuelle sont liés de la manière le plus intime à l’histoire de l’incarnation (Menschwerdung) des humains. » [7] « Nous estimons qu’il a dû survenir dans les destins de l’espèce humaine quelque chose d’important qui a laissé derrière soi cette interruption du développement sexuel comme précipité historique. » [8] La conjecture se complète ainsi : l’homme proviendrait d’une espèce animale dont la maturité sexuelle aurait eu lieu vers cinq ans, et une période glaciaire ou d’autres « grandes influences externes » [9] auraient provoqué la transformation vers l’humain. Il s’agirait d’une forme de néoténie [10], au sens actuellement retenu par les biologistes, due à un changement traumatique réel.
Voici un résumé succinct des résultats actuels de la paléoanthropologie [11].
La divergence génétique entre l’homme actuel et le chimpanzé, son plus proche voisin, n’est que d’environ 1%, alors que leur divergence morphologique est de l’ordre de 50 ou 60% Les orangs-outans, gorilles et chimpanzés, ainsi que l’homme ont eu un ancêtre commun à l’époque tertiaire; les orangs-outans se seraient séparés de la branche commune entre-15 et-10 millions d’années; les gorilles, entre-8 et-5 Ma; enfin, la bifurcation entre les hommes et les chimpanzés daterait d’entre-7 et-5 Ma.
L’évolution de la lignée humaine laisse paraître trois espèces successives et évolutives : les australopithèques, entre-4,4 Ma et-1 Ma, déjà bipèdes (« Lucy », découverte en Éthiopie par l’équipe d’Yves Coppens est une australopithèque); les hommes archaïques constituent l’espèce suivante, dont Homo habilis, Homo erectus et Homo sapiens neandertalensis sont trois stades évolutifs; enfin, les hommes modernes, Homo sapiens sapiens, apparaissent il y a – 180 000 ou – 200000 ans.
On montre à l’heure actuelle que l’apparition de la lignée humaine dépend de modifications de la chronologie du développement, par comparaison avec l’espèce la plus voisine, le chimpanzé.
« Anne Dambricourt-Malassé [12] a pu montrer que dans l’histoire des primates on pouvait distinguer six étapes majeures, correspondant à six plans d’organisation morphologique crânienne distincts, et ce qu’elle appelle des ontogenèses fondamentales. Ces plans sont caractérisés par des contractions crâno-faciales de plus en plus fortes, excluant tout état intermédiaire. Or les étapes de contraction crâno-faciale sont conditionnées par des décalages de la chronologie du développement pouvant toucher toutes les étapes de la formation, qu’elles soient embryonnaire, fœtale, lactéale (première dentition), de substitution (remplacement des dents de lait) ou adulte. Si l’on compare les développements respectifs d’un chimpanzé et d’un homme, on constate un ralentissement généralisé du développement humain et un doublement de la période de croissance.
« La phase embryonnaire, qui dure deux semaines chez le chimpanzé, est prolongée jusqu’à huit semaines chez l’homme, et c’est durant cette seule phase que se constituent les cellules nerveuses. L’allongement de cette période chez l’homme entraîne une hypertrophie du cerveau, car nos neurones sont deux à trois fois plus nombreux que ceux du chimpanzé.
« La phase fœtale dure seulement un mois de plus chez l’homme. En réalité, elle devrait être beaucoup plus longue, puisque le bébé humain à la naissance est plus immature que celui d’un chimpanzé. Elle a donc été raccourcie !
« La phase lactéale dure trois ans chez le chimpanzé et six ans chez l’homme. Elle exprime toujours le ralentissement du développement humain. Au début de cette période, le trou occipital du jeune chimpanzé est situé à la base du crâne, comme chez l’homme, ce qui permet la bipédie observée chez les jeunes singes. Mais chez le chimpanzé celle-ci est temporaire, alors qu’elle se maintient chez l’homme… La raison ? Tout simplement parce que le développement de la partie postérieure du crâne est tellement ralenti chez l’homme que la bipédie est stabilisée définitivement [13].
« La phase de substitution se caractérise chez le chimpanzé par la bascule du trou occipital en oblique vers l’arrière l’obligeant à devenir quadrupède. Cette phase s’achève à la septième année chez le chimpanzé, mais à la quatorzième chez l’homme.
« L’apparition de la maturité sexuelle, qui marque le début de la phase adulte, se fait donc en moyenne vers sept ans chez le chimpanzé et vers quatorze ans chez l’homme. C’est à ce moment qu’apparaissent chez le chimpanzé les caractères adultes, comme la canine formant croc, les muscles masticateurs puissants et le fort bourrelet simiesque au-dessus des yeux [14]. Ces caractères n’apparaîtront jamais chez l’homme en raison du considérable ralentissement du développement(…) » [15].
L’hypothèse de l’existence d’une espèce antérieure, dans la lignée humaine, dont la maturation sexuelle aurait eu lieu vers cinq ans, n’est pas loin du compte. Il s’agit d’un changement épigénétique, et non génétique. Il n’a en outre rien de « gradué », contrairement aux hypothèses nécessaires au néo-darwinisme, mais procède de discontinuités organisatrices (des catastrophes, au sens technique de la dynamique qualitative). Ainsi, cette analyse de l’apparition évolutive des humains a d’un côté l’intérêt de confirmer les hypothèses freudiennes, de l’autre, celui de remettre en cause le catéchisme génétique et néo-darwinien actuel concernant l’évolution. Même le lamarckisme de Freud et de Ferenczi n’a peut-être pas dit son dernier mot.
Lorsque des chercheurs, psychanalystes ou paléoanthropologues, prennent au sérieux la dimension dynamique dans la morphogenèse, qu’elle soit biologique ou psychique, ils arrivent à des conclusions compatibles – ce qui n’est guère étonnant.
Aux résultats des paléoanthropologues, la psychanalyse freudienne permet d’ajouter quelques précisions.
L’immaturité particulière (« fœtalisation » selon certains) du nouveau-né humain a une conséquence psychique fondamentale. Dans les espèces animales voisines, entre autres simiesques, le jeune en vient vite à internaliser les paramètres de la réalité extérieure [16]. Pour ce qui concerne le monde physique, il intègre rythme nycthéméral, gravitation, changements de température, etc. De même que la marche floue et hésitante des jeunes chiots se rigidifie vite en celle du chien expérimenté, en une façon de ritualisation de la prise en compte de la gravitation et des obstacles, de même l’ensemble des fonctions physiologiques et apprentissages se stabilisent selon des dynamiques canalisées par couplage des contraintes neurophysiologiques et extérieures. Pour ce qui concerne le monde animé environnant, une distinction essentielle s’acquiert vite, elle aussi : celle qui différencie les semblables, les proies et les prédateurs.
Au contraire, le jeune humain immature est privé du contact avec tous ces paramètres. Il doit en être protégé, compte tenu de ses incapacités. En leurs lieu et place il ne peut internaliser que les forme et dynamique de ce qui est son environnement : soins maternels et figure (paternelle) de protection – des soins maternels et du jeune – vis-à-vis de l’environnement. De plus le jeune conserve tard, grâce aux adultes, un espace potentiel, c’est-à-dire dépourvu de la plupart des contraintes du monde extérieur – nos habitats sont chauffés, éclairés, etc.; la famille pourvoit aux besoins du jeune. Il rêve puis joue et apprend à réfléchir. De ce fait, la ritualisation dans l’exercice de toutes les fonctions neurophysiologiques demeure faible et ménage des écarts à l’identique [17]. Si cette situation singulière crée des « aptitudes d’adaptation renforcée », on doit reconnaître qu’elle constitue aussi l’espèce humaine comme phobique-contra-phobique à l’endroit du monde extérieur, connu tard et peu intégré. L’espèce humaine est de plus caractérisée par un « égocentrisme » exceptionnel, lié aux contraintes biologiques du développement ontogénétique.
Cependant, les formes adultes sont des figures très dissemblables du jeune : en droit et en fait des figures de la toute-puissance, tant du point de vue des jeunes qui découvrent les « grands », que du point de vue des adultes qui prennent soin des jeunes. Avant d’introduire le Sur-moi, Freud évoque les deux parents, figures internalisées qui le fondent. Il a montré auparavant comment elles perdurent et demeurent efficientes la vie durant, soit dans l’imagination (narcissique) d’un chacun, ou dans les formes pathologiques, ou encore dans l’illusion de toute-puis-sance que tout collectif provoque [18] – les religions, surtout les monothéismes, sont démonstratives en ce dernier cas [19].
Précisons quelles dynamiques affectives constituent les formes des parents, ou des adultes qui en tiennent lieu, internalisées pendant la petite enfance et germes du Sur-moi œdipien. Freud a montré que l’immaturité du jeune constitue la personne qui dispense les soins maternels comme premier objet d’amour (par étayage) : elle hérite du plaisir que les soins procurent et se trouve investie de pulsion sexuelle. Elle est le premier objet sexuel. Néanmoins, une autre dynamique prime, puisque « La haine est, en tant que relation à l’objet, plus ancienne que l’amour, elle sourd du refus archioriginaire du monde extérieur prodiguant excitation, du côté du moi narcissique », « L’extérieur, l’objet, le haï seraient au tout début identiques » [20]. Les motifs narcissiques que Freud propose à la haine sont justes : d’un côté, la haine procède du déplaisir qui s’ensuit de l’excitation, de l’autre côté, l’existence même de l’objet offusque l’éprouvé de toute-puissance narcissique. Pourtant, il est impossible d’en méconnaître un autre : l’espèce humaine est pourvue, comme les autres espèces animales, des grands schémas régulateurs de l’agressivité et de la peur, liés aux relations avec les proies (attaque) et avec les prédateurs (fuite). En l’occurrence, l’objet (maternel) premièrement connu est nécessairement éprouvé comme la proie qu’il est en effet, et, pour cette raison, il déclenche l’agressivité et est haï. Il existe enfin un troisième affect générique, que Freud méconnaît très tard, et que l’on doit reconnaître parmi les dynamiques constitutives de l’objet et donc des identifications d’objet du moi : c’est la peur [21].
Ainsi y a-t-il chez les humains ambiguïté entre trois mouvements, distincts chez les autres mammifères, notamment chez les grands singes : 1. aliénation dans la proie (absente, à laquelle on s’identifie, et que l’on recherche) [22] et haine de la proie dont on s’empare; 2. délimitation du moi du fait de la douleur liée au prédateur, lequel provoque aussi la peur et l’angoisse; 3. investissement sexuel de l’objet. Chez les humains, proie, prédateur et objet de l’investissement sexuel sont le même objet. De plus, cet objet est doté de la toute-puissance que son rôle auprès du jeune lui confère. Bien sûr, on retrouve des thèmes kleiniens; il sont seulement mieux étayés sur les conditions biologiques de leur émergence.
On conclut – ce qui n’est pas une nouveauté, homo homini lupus – qu’il est intrinsèque, chez les humains, que le moi soit proie de sa proie, prédateur de son prédateur et qu’il l’aime; qu’en outre ces relations se répètent dans le monde intrapsychique, singulièrement entre moi et Sur-moi.
Les Latins peuvent continuer de nous éclairer un moment, car ils ne fournissent pas seulement l’apophtegme, lequel souligne la confusion proie/prédateur. En effet, «“Louve” est issu du latin lupa dont le sens figuré de “prostituée” a précédé celui de “femelle du loup”: dans ce derniers sens, les Latins disaient lupus femina, […] Messaline, lors de ses débauches, prenait le surnom grec de Lycisca “la (chienne)-louve”» [23]. Nous avons conservé en français le « lupanar », attesté depuis Rabelais.
Lors de la fête des Lupercalia, le 15 février, les Luperques couraient autour du mont Palatin. Ils étaient nus (proie). Ils portaient des lanières de peau de bouc avec lesquelles ils frappaient les femmes (prédateur); « beaucoup d’entre elles, et des plus distinguées, s’offrent aux coups, persuadées que ce contact violent les aidera dans leur vocation maternelle » [24] (sexuel). Dumézil ajoute que cette fête comportait un rappel du conflit mortel entre Romulus et Remus, pour la conquête de la royauté.
Romulus et Remus tétant ensemble la louve assagie figureraient ainsi en un saisissant tableau le vœu que la haine, la peur et l’amour s’accordent.
Les formes qui résultent de l’internalisation de l’environnement humain par le jeune peuvent être voilées par des formations plus élaborées, tel que l’idéal du moi proprement dit, mais non de façon stable. Ainsi, les thèses freudiennes concernant le développement du moi, le narcissisme, le Sur-moi et leurs mises en jeu dans les collectifs, déploient quelques conséquences psychiques des fœtalisation et néoténie de l’espèce humaine. Ces dernières impliquent la confusion des figures des prédateurs, des proies et des semblables. Il semble que seule l’espèce humaine ait été dans le cas de créer cet amalgame.
La formation du Sur-moi œdipien, que Freud élabore ici, est l’une des formations psychiques liées aux conditions biologiques du développement humain. En l’occurrence, une maturation psycho-sexuelle a lieu lors de la première enfance – comme si cette part-là de la chronologie du développement gardait plus de traces de l’héritage simiesque de notre espèce. Mais il se produit une discontinuité évolutive. Au lieu que ce premier développement sexuel aboutisse à la fois à la forme adulte et à l’acte sexuel, ce dernier demeure impossible cependant que la forme adulte sursoit à s’installer.
Il va falloir attendre… et demeurer en position de proie prévalante.
La fixation des investissements libidinaux, de peur et de haine, sur les figures parentales tient elle-même à la lenteur du développement du jeune, qui n’a pas les moyens de s’opposer à eux, de se lancer dans le vaste monde, d’y éprouver des sensations variées et d’y trouver des objets, comme un jeune chimpanzé peut le faire très vite.
L’enfant humain est confiné aux objets parentaux par immaturité biologique aussi. Seul échappatoire : le langage et le conditionnel, dont la (relative) puissance libératoire est ainsi éclairée sous un autre angle.
La configuration psychique créée devant ce sort difficile et douloureux est peut-être moins surprenante qu’il n’y paraît au premier abord. Selon Freud en effet, elle consiste à continuer dans la même voie, à internaliser d’autres paramètres « in-externes », d’autres formes parentales.
Une distorsion de plus à l’égard de la réalité extérieure et un redoublement de l’égotisme de l’espèce s’ensuivent. Au lieu que l’enfant renonce aux activités sexuelles qu’il souhaite en se reconnaissant inapte et immature, il semble qu’il rapporte ce renoncement… encore et toujours aux parents. La prévalence de la réalité psychique sur la réalité extérieure est éclatante, dans la construction œdipienne : de nouveau, le singulier égocentrisme de l’espèce humaine paraît. En un sens seulement l’enfant n’a pas tort, puisqu’au lieu de constater, « je suis trop petit(e)», il (elle) inverse la proposition : « ils (elles) sont trop grand(e)s »; dans leur toute-puissance, ils interdisent, et le moi se soumet à leur grandiose figure internalisée.
En résultent le statut psychique particulier de la vie psycho-sexuelle, soumise au refoulement; la longue période d’apprentissage de la culture, pendant la période de latence; et l’inscription réduplicative de formes parentales adultes toutes-puissantes, dans le genre sexuel ainsi que dans les genres peur et haine.
Lorsque la puberté paraît, tout se passe comme si la vie psycho-sexuelle n’avait pas subi d’éducation depuis le moment œdipien. Ainsi la sexualité a-t-elle vocation à rappeler indéfiniment les conditions de la petite enfance : dépendance, présence de figures tutélaires toutes-puissantes, passions brûlantes, haines, humiliations, rages, angoisses, etc.
Certes, « L’anatomie c’est le destin », comme Freud se plaît à le rappeler parfois en citant Bonaparte, mais l’histoire de l’espèce humaine et la chronologie de son développement peut-être davantage. Les formes de la déréliction et de l’infatuation narcissique corrélative que la petite enfance a fomentées persistent la vie durant. Souvent, elles empêchent de reconnaître les difficultés spécifiques du développement psychique humain, et de travailler aux mesures qui s’imposeraient, entre autres, pendant l’éducation. Ceci vaut pour les cultures monothéistes, où l’infatuation narcissique est portée à son comble via l’existence du dieu « tout-puissant ». Ainsi les conditions biologiques du développement de l’espèce ne cessent de retentir, tant dans la pathologie individuelle que dans les formes de la vie collective, y déployant les ravages que la passion narcissique entraîne avec elle.
 
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NOTES
 
[1]Freud S., 1923b, Le Moi et le Ça, G.W XIII, p. 237, et OCP XVI, p. 257.
[2]A la lecture du texte allemand, on a l’impression que Freud « voit mais ne croit pas » ce qu’il est en train de construire, un peu comme il arriva à Cantor devant certaine démonstration. (Nous sommes dans le troisième chapitre de Le Moi et le Ça, « Le Moi et le Sur-moi (Idéal du Moi)».)
[3]Je souligne par des italiques, comme ici, et conserve l’espacement des caractères, par lequel Freud souligne, comme plus bas.
[4]Les OCP notent ceci : « Ce début de paragraphe a été modifié par Freud lui-même pour l’édition anglaise de 1927 ( SE, XIX, p. 35). Voici cette variante qui n’a pas été retenue dans les éditions allemandes ultérieures : “Si nous considérons encore une fois l’apparition du surmoi ici décrite nous reconnaissons qu’il est le résultat de deux facteurs hautement significatifs, l’un de nature biologique et l’autre de nature historique : à savoir, le long désaide et la longue dépendance de l’être humain durant son enfance, et le fait de son complexe d’Œdipe dont nous avons montré que son refoulement est lié à l’interruption du développement de la libido par la période de latence et ainsi à l’instauration en deux temps de sa vie sexuelle.”» (OCP XVI, p. 278, note b).
[5]Freud S., 1923b, Le Moi et le Ça, G.W XIII, p. 263, et OCP XVI, p. 278-279.
[6]Respectivement, G.W. XIV, p. 187, OCP XVII, p. 270; G.W. XVI, p. 180, trad. fr. Cornelius Heim, Paris, Gallimard, 1986, p. 162; enfin, G.W. XVII, p. 75, trad. fr. Anne Berman, Paris, P.U.F, 1970, p. 14, note 1.
[7]L’homme Moïse et la religion monothéiste, G.W. XVI, p. 180 (trad. fr., p. 162). La traduction est difficile car W erdung est un nom formé à partir du verbe werden, devenir, mais la seule occurrence courante est Menschwerdung qui signifie, au sens religieux, l’incarnation de Jésus.
[8]Inhibition, symptôme et angoisse, G.W. XIV, p. 187 (trad. fr., p. 270).
[9]Abrégé de psychanalyse, G.W. XVII, p. 75 (trad. fr., p. 14).
[10]« La néoténie (…) est l’aptitude que possède un organisme animal à se reproduire tout en conservant une structure larvaire ou immature. » « Le terme de néoténie a parfois été appliqué à l’homme, pour souligner la durée exceptionnellement prolongée de sa période juvénile, entraînant des aptitudes d’adaptation renforcée. Ce ralentissement dans la vitesse de croissance – ou “fœtalisation”, selon la terminologie de Louis Bolk (1926) – serait lié à la phylogenèse de l’espèce humaine. » Lieba Lazard, « Néoténie », Encyclopaedia Universalis, 1999. En outre, les conditions écologiques (variations de température, d’altitude, etc.) jouent un rôle déterminant dans la création d’une forme néoténique d’une espèce animale.
[11]Cf. Jean Chaline, 1999, « Origines de l’homme », Encyclopaedia Universalis.
[12]Article fondamental : « L’hominisation et la théorie des systèmes dynamiques non-linéaires », n°117,118 et 119 de la revue Bio-Math. Revue de Bio-mathématique, Tome XXX, année 1992, Paris, Les Éditions Européennes.
[13]Pour la même raison, l’espace laryngo-pharyngé demeure assez vaste pour rendre la parole possible.
[14]Autrement dit, les organes de l’attaque et de la défense.
[15]J. Chaline, op. cit.
[16]La stylisation de l’internalisation de paramètres externes dans une dynamique préexistante est un travail en cours, parmi les mathématiciens. René Thom en a donné des exemples dans 1988, Esquisse d’une Sémiophysique. Physique aristotélicienne et Théorie des Catastrophes, Paris, InterEditions. En l’occurrence, les stylisations proposées visent à élucider la morphogenèse et l’évolution, en biologique (processus d’adaptation, de mimétisme, de coévolutions). Elles ouvrent néanmoins la perspective d’une intelligibilité renouvelée des processus d’incorporation, d’introjection et d’identification, en psychanalyse (voir, par exemple, Porte Michèle, 1997, Pulsions et politique, chapitre V à chapitre VII, et, « (…) se mettre dans la peau des choses (…) », à paraître en 2001, dans Psychologie clinique).
[17]Il est probable que le déploiement de la sexualité infantile en pulsions partielles dépend aussi de la dispense du travail précoce d’internalisation des paramètres de la réalité extérieure.
[18]Cette investigation débute dans 1914c, Pour introduire le narcissisme. Deuil et mélancolie, 1917e, en est une suite, de même que Psychologie des masses et analyse du Je, 1921c.
[19]L’homme Moïse et la religion monothéiste, 1939a, étudie le mieux l’expression religieuse de l’infatuation narcissique que les monothéismes permettent.
[20]Ces deux citations respectivement G.W. X, p. 231 et p. 229 (Pulsions et destins des pulsions, 1915c).
[21]Il faut attendre 1926d, Inhibition, symptôme et angoisse (texte rédigé en 1925) pour que Freud reconnaisse l’indépendance de la peur et de l’angoisse à l’endroit de la sexualité; et la conclusion de la conférence rédigée en 1932, « Angoisse et vie pulsionnelle » (1933b, Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse), pour que le parallèle entre dynamique fondamentale du monde vivant et relations Moi, Sur-moi soit reconnu : « C’est comme une continuation de ce dilemme : dévorer et être dévoré, qui domine le monde vivant organique, jusque dans le domaine psychique », G.W. XV, p. 118 et OCP XIX, p. 194.
[22]La dynamique de la prédation et l’aliénation qui s’y produit ont été modélisées en détail par René Thom, depuis 1977, Stabilité structurelle et morphogenèse, 2ème édition française, chapitre 13, jusque dans ses travaux les plus récents. Je renvoie à ces analyses, qui éclaire la notion freudienne d’identification et son ambivalence essentielle.
[23]Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française. Sous la direction de Alain Rey, Paris, 1992, article « loup ».
[24]Plutarque, cité par Georges Dumézil, Fêtes d’été et d’automne. Suivi de Dix questions romaines, Paris, Gallimard, 1975, pp. 157-160 et p. 214.
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Freud S., 1923b, Le Moi et le Ça, G.W XIII, p. 237, et OCP ...
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[2]
A la lecture du texte allemand, on a l’impression que Freud...
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Je souligne par des italiques, comme ici, et conserve l’esp...
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Les OCP notent ceci : « Ce début de paragraphe a été modifi...
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Freud S., 1923b, Le Moi et le Ça, G.W XIII, p. 263, et OCP ...
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Respectivement, G.W. XIV, p. 187, OCP XVII, p. 270; G.W. XV...
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L’homme Moïse et la religion monothéiste, G.W. XVI, p. 180 ...
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Inhibition, symptôme et angoisse, G.W. XIV, p. 187 (trad. f...
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[9]
Abrégé de psychanalyse, G.W. XVII, p. 75 (trad. fr., p. 14)...
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[10]
« La néoténie (…) est l’aptitude que possède un organisme a...
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[11]
Cf. Jean Chaline, 1999, « Origines de l’homme », Encyclopae...
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Article fondamental : « L’hominisation et la théorie des sy...
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Pour la même raison, l’espace laryngo-pharyngé demeure asse...
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Autrement dit, les organes de l’attaque et de la défense. Suite de la note...
[15]
J. Chaline, op. cit. Suite de la note...
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La stylisation de l’internalisation de paramètres externes ...
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Il est probable que le déploiement de la sexualité infantil...
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[18]
Cette investigation débute dans 1914c, Pour introduire le n...
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L’homme Moïse et la religion monothéiste, 1939a, étudie le ...
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Ces deux citations respectivement G.W. X, p. 231 et p. 229 ...
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Il faut attendre 1926d, Inhibition, symptôme et angoisse (t...
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La dynamique de la prédation et l’aliénation qui s’y produi...
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Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française. ...
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Plutarque, cité par Georges Dumézil, Fêtes d’été et d’autom...
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