2001
TOPIQUE
L’atome de parenté est-il soluble dans la psychanalyse ?
Bernard Juillerat
Laboratoire d’Anthropologie Sociale52 rue du Cardinal Lemoine 75005 Paris
L’auteur reprend la question de l’“atome de parenté” que Claude Lévi-Strauss
avait proposé dès 1945 et qui fut par la suite abondamment commenté et critiqué. Il fait siennes
les critiques d’André Green, de Marie-Blanche Tahon et d’autres auteurs concernant la non-qualification de la relation mère/enfants dans l’atome lévi-straussien. Cet article entend
confronter l’atome (ouvert) fondé sur l’alliance tel que le fondateur de l’anthropologie structurale l’a construit, à l’atome œdipien (fermé) de la psychanalyse freudienne, mais aussi aux
noyaux familiaux diversifiés (également fermés) qui constituent le point de départ de
nombreux mythes de Papouasie Nouvelle-Guinée. L’auteur estime que, moyennant quelques
ajustements, l’atome de type œdipien peut fort bien donner lieu, à la génération des enfants,
à une ouverture vers le social correspondant psychanalytiquement au dépassement du
complexe d’Œdipe, et sociologiquement à l’instauration de l’échange.Mots-clés :
Parenté, Psychanalyse, Mythe, Mélanésie, Lévi-Strauss.
In this article, Bernard Juillerat re-examines the notion of the ‘parental atom’
(atome de parenté) that Claude Lévi-Strauss first exposed in 1945 and which has fuelled much
heated debate since then. The author of this article adopts the critical viewpoints of André
Green, Marie-Blanche Tahon and certain other authors as far as the non-qualification of the
mother/child relationship in Lévi-Strauss’s theoretical ‘atom’is concerned. The aim of this
article is to confront the (open) atom based on the alliance, such as the creator of structural
anthropology intended it to be, with the Oedipal atom (closed) of Freudian psychoanalysis,
but also with diverse family cells (equally closed) that compose the starting points for a good
number of myths in Papua New Guinea. The author concludes that, given a few adjustments,
the Oedipal-type atom may well give rise, for the children’s generation, to an opening up
towards the social sphere that would correspond, from a psychoanalytical point of view, to
surpassing the Oedipus complex and, from a sociological point of view, to the creation of
exchange.Keywords :
Parental, Psychanalysis, Myth, Melanesia, Lévi-Strauss.
Pourquoi revenir aujourd’hui sur la notion d’élément ou d’atome de parenté
que Claude Lévi-Strauss avait proposée dès 1945, reprise en 1952 puis dans son
cours au Collège de France de 1971-72 et dans sa réponse à Luc de Heusch en
1973 ? Et cela dans une revue de psychanalyse, alors qu’André Green a déjà
défendu le point de vue freudien de la triangulation œdipienne, donc la réintroduction de la relation mère/enfant dans l’atome, à l’occasion du séminaire sur
L’identité organisé par Lévi-Strauss en 1976 ? En tant qu’ethnologue revendiquant le recours à la psychanalyse freudienne pour l’interprétation des
représentations culturelles, mon projet ici n’est pas de prendre parti entre Lévi-Strauss et Freud, mais plutôt de montrer qu’on ne saurait isoler un seul type
d’« atome de parenté », que cette notion renvoie au contraire à des modèles
variables selon le niveau d’analyse auquel on se place et même à un schème de
transformation permettant de passer d’un modèle à l’autre en un seul regard. Si
l’atome de parenté tel que le définit Lévi-Strauss correspond à un modèle de
l’échange matrimonial, donc à un noyau familial ouvert à la société, la famille
œdipienne telle qu’elle est définie par la psychanalyse et qu’elle apparaît dans
de nombreux mythes à travers le monde équivaut à ce même noyau avant son
ouverture vers les autres groupes; elle renvoie alors à une situation conflictuelle
sans issue qui n’a certainement jamais existé dans l’histoire de l’humanité, mais
qui est parfaitement attestée, comme on le verra, dans les productions de l’inconscient car chacun en porte le fantasme en soi. Ce fonctionnement en circuit
fermé s’ouvrira en principe au dénouement du mythe, donnant précisément lieu
à quelque chose qui ressemble à l’atome de parenté selon Claude Lévi-Strauss.
Une incursion dans le mythe ou le rite nous ferait envisager un clivage du père
dont la fonction initiatique, voire ludique, est souvent incarnée par l’oncle
maternel. Mais ce dernier peut tout aussi bien personnifier la mère et apparaître
alors comme cette « mère masculine » dont parlait Radcliffe-Brown. Enfin, en
tant que représentant du patriclan de la mère, l’oncle peut jouer le rôle plus socio-logique que lui attribue Lévi-Strauss, non seulement comme donneur de femme,
mais aussi comme revendiquant un droit de « filiation » sur ses neveux, droit que
la légitimité patrilinéaire lui dénie. Le frère de la mère peut, dans un contexte
donné, jouer plusieurs de ces rôles complémentaires, donneur de sœur et représentant de la mère envers son neveu (Bateson, 1958; Lipset, 1997; Juillerat, 1995a,
1999; Silverman s.p.). Par manque de place, cet aspect de l’atome de parenté ne
sera pas traité dans cet article, mais repris ailleurs.
LES ATOMES MINIMAUX DE PARENTÉ SELON LÉVI-STRAUSS
Commençons par un bref rappel de la théorie lévi-straussienne de l’atome de
parenté. S’inspirant des travaux de Nicolas Troubetzkoy sur la phonologie, le
fondateur de l’anthropologie structurale s’interroge sur la validité d’une transposition de la structure d’un système phonologique à « un autre ordre de réalité »,
à savoir les phénomènes de parenté (terminologies et attitudes). « Le sociologue
peut-il, en utilisant une méthode analogue
quant à la forme (sinon quant au
contenu) à celle introduite par la phonologie, faire accomplir à sa science un
progrès analogue à celui qui vient de prendre place dans les sciences linguistiques ? » (Lévi-Strauss 1958a : 41; souligné dans le texte). Passant de l’évocation
des systèmes d’appellations aux systèmes d’attitudes, dont il rappelle la non-correspondance systématique, Lévi-Strauss précise en un premier temps que « le
point de départ de toute théorie des attitudes [est] celui de l’oncle maternel » (
Ibid.
:47), position que nous retrouverons au point charnière de l’atome puisque le frère
de la mère, en donnant sa sœur en mariage, est en principe le représentant du
groupe donneur. Cet avunculocentrisme fait que l’oncle utérin occupe la place
de l’Ego implicite de l’atome qui comporte « un frère, une sœur, un beau-frère,
et un neveu » (Lévi-Strauss 1958a : 50)
[1]. De ces trois hommes et de cette femme
ne découlent cependant que quatre relations que Lévi-Strauss va connoter positivement ou négativement et qui vont se trouver regroupées en deux « couples
d’oppositions » de façon similaire aux paires de phonèmes (sonore/sourd) : il s’agit
des relations frère/sœur et mari/épouse d’une part, oncle maternel/neveu utérin
et père/fils d’autre part. Bien qu’inscrits dans l’atome, les liens entre beaux-frères
et entre mère et fils (ce dernier poussé sur le devant de la scène psychanalytique
post-freudienne
[2] ) ne sont pas pris en compte. Il y a même confusion entre relation d’alliance et relation de couple, la première étant ici représentée par le lien
entre beaux-frères que Lévi-Strauss ne qualifie pas, alors que sont attestées pour
cette relation des attitudes conventionnelles contrastées d’une société à l’autre;
en revanche, l’atome structural tient compte des comportements de couple en
société qui, eux, peuvent être influencés par divers facteurs psychologiques et
sociologiques portant sur la sexualité et la pudeur. C’est en comparant par cette
méthode les atomes de parenté de cinq sociétés que Lévi-Strauss tente de répondre
à sa propre interrogation sur l’existence possible d’une structure invariante, tout
en s’entourant (il faut le préciser) d’une certaine prudence méthodologique
[3]. Deux
questions découlent de la proposition lévi-straussienne. Premièrement, la structure en quatre relations, et seulement ces quatre-là, peut-elle être acceptée et
constitue-t-elle le meilleur modèle possible ? Deuxièmement, l’attribution de
signes positifs et négatifs (lorsqu’une telle qualification est possible) aboutit-elle
toujours à deux couples d’opposés et toujours les mêmes (fig. 1)?
Figure 1.
Les cinq atomes de parenté retenus par Lévi-Strauss (1958a), chacun comportant
Lévi-Strauss parle d’atome minimal permettant d’inclure une relation de
consanguinité (entendons de collatéralité), une relation d’alliance et une relation
de filiation tout en posant l’échange matrimonial comme le moteur de la société.
L’unique femme de l’atome constitue la clef de voûte d’un « échange » dont nous
ne percevons que l’un des deux côtés. Le preneur est pourtant supposé donner
une femme (ou des biens) en échange, mais Lévi-Strauss n’a pas choisi de représenter, par exemple, l’échange de « sœurs », ce qui aurait donné un double atome
symétrique où chaque père et mère de l’un des enfants à naître seraient respectivement oncle maternel et tante paternelle des enfants de l’autre. On aurait alors
un double atome incluant l’échange restreint mais non ouvert sur l’extérieur. Ce
n’est qu’en examinant les exemples proposés par Luc de Heusch (1958), notamment le cas mundugumor
[4] du Sépik oriental (Mead, 1935) et le cas lele du Kasaï
(Douglas, 1977) que Lévi-Strauss va, dans un nouveau texte (1973), reconnaître
la « complexité » de certaines structures, donnant lieu à ce qu’il appelle des
« atomes lourds » comportant de nouvelles positions : sœur du père, père de la
mère, mère du père et fille/nièce pour les Mundugumor, alors que pour les Lele
la paire frère/sœur est reportée à la génération supérieure
[5].
Je ne m’arrêterai ici qu’aux commentaires critiques les plus essentiels qui ont
été apportés à l’hypothèse de Lévi-Strauss (1984 : 168-180), mais je laisserai de
côté les commentaires de Luc de Heusch que Lévi-Strauss a résumés dans sa
réponse de 1973. Dans sa contribution au séminaire sur
L’Identité, André Green
commence par poser quelques principes en liant la notion d’identité à celle de
sujet (à distinguer de l’individu), ce dernier ne pouvant se définir de façon permanente, pour Freud, que par les repères fixes que sont ses géniteurs, ou plus
exactement ses relations réelles et imaginaires à ceux-ci. J’aimerais d’abord faire
une remarque sur la connotation positive/négative des relations telle que Green
l’a lue chez le créateur de l’atome de parenté. André Green écrit : « Il est remarquable que Claude Lévi-Strauss, dans sa réduction des fonctions parentales au
niveau du système des attitudes, a le souci de ne pas s’arrêter à tel ou tel aspect
de celles-ci pour ne retenir au niveau le plus général que le couple de relations
amour-haine, ses expressions pouvant n’exister qu’à un état très tempéré. » (
Ibid. :
85). Jacques André (1987 : 54) relève le même « mérite » de Lévi-Strauss concernant ce couple de sentiments opposés. Or, je ne constate pas personnellement que
le critère retenu par Lévi-Strauss pour attribuer aux quatre relations de l’atome
des signes positifs ou négatifs se fonde sur l’amour ou la haine (même relativisés)
entre les personnes concernées. En effet, ce sont les attitudes marquées de prohibition ou d’évitement qui sont connotées négativement, alors que celles qui
s’exposent ouvertement en public sont connotées positivement, et cela quels que
soient les sentiments d’entente ou de mésentente qui prévalent entre les intéressés.
La preuve en est que, par exemple, le couple tongien, dont les relations sont
« publiques et harmonieuses » (amour), et le couple lambumbu du Vanuatu (Lévi-Strauss, 1973 : 108) dont les rapports violents et empreints de jalousie (haine)
s’expriment sans honte en public, sont tous deux connotés positivement (+) par
Lévi-Strauss. Ce qui est retenu dans l’atome de parenté est donc l’opposition entre
l’expression normalisée soit ouverte et publique (+) soit dissimulée et privée,
voire prohibée (-), de la relation entre deux positions de parenté. L’interdit (-)
des relations entre frère et sœur portera autant sur les situations privées que
publiques, alors que celui entre époux se manifestant par une gêne ou une distance
en public n’empêche nullement une affection mutuelle dans l’intimité (mais il
ne s’agit aucunement d’une relation
d’alliance). Cela dit, il paraît évident que ce
qui est ou n’est pas montré publiquement n’est pas l’amour ou la haine, mais la
sexualité (en tout cas pour les relations entre sexes opposés), même si elle est interdite dans un cas et licite dans l’autre. Lévi-Strauss ne mentionne pas ce facteur
et Green n’établit pas le rapprochement que l’on pourrait attendre sur ce point
entre le rapport frère/sœur et le lien conjugal
[6]. Or, la sexualité, soit directe soit
exprimée par la médiation de l’alliance de mariage, apparaît déterminante dans
les attitudes de parenté ici considérées : quoique fondée sur le biologique, elle
fait plus que toute autre l’objet de réglementations sociales. Elle constitue une
partie refoulée des relations de parenté qui se répercute dans certaines attitudes.
L’absence de communication du couple marié en public reflète l’occultation de
la sexualité, même légitime; dans la paire de germains de sexes opposés, c’est
l’interdit de l’inceste qui peut être exprimé par un comportement d’évitement;
entre alliés (beaux-frères et-sœurs, beaux-parents/gendre ou bru), comme chez
les Mundugumor, c’est le lien sexuel indirect qui paraît susciter une gêne. Cela
dit, les attitudes entre alliés de même génération ou pas, ou de même sexe ou pas,
peuvent varier énormément. On peut supposer que là où la relation frère/sœur
est marquée d’interdit, il en va de même du lien entre beaux-frères, et là où frère
et sœur communiquent ouvertement, on peut attendre une attitude positive, voire
particulièrement valorisée entre beaux-frères.
La qualification des relations non seulement est incomplète mais reste prisonnière d’une vision binaire (+ / -) ne laissant aucune place à l’ambivalence ou à
l’action de facteurs d’un autre ordre que structural. Pierre Legendre a souligné
cette impasse : « … les montages spécifiquement humains, qui impliquent au
niveau du sujet le nouage entre le corps, l’image et le mot, et au niveau institutionnel le nouage entre le biologique, le social et l’inconscient, ne sont pas pris
en compte; la différenciation se fait par couples de contraires, en surface, sur un
mode formel ne tenant pas compte de ce que le jeu du (+) et du (-) en tant que tel
est une donnée élémentaire de la logique, non pas de la représentation…» (1994 :
175). Jacques André va dans le même sens : « L’atome de parenté est une relation mathématique de proportion (A est à B ce que C est à D). Pour le
psychanalyste en revanche, les trous, les conflits ne sont pas les marges de la structure : ils la traversent, ils la hantent en son principe. Il n’y a pas un lieu « structural »
où ça marcherait et des ratés en bordure. Ça ne marche jamais. (…) Le conflit
n’est pas un aléa, une avanie, il naît de ce que chaque ligne de structure est en
même temps une ligne de fêlure…» (Ibid. : 55).
L’« ATOME » MINIMAL SELON LA PSYCHANALYSE
La position de l’anthropologue structuraliste, principalement préoccupé par
l’échange, et celle du psychanalyste freudien, essentiellement focalisé sur les liens
intrafamiliaux et le développement du sujet, paraissent de fait irréconciliables.
Aucun n’a raison ou tort contre l’autre : leurs niveaux d’analyse respectifs sont
simplement différents, leurs problématiques opposées. L’un s’intéresse à l’ouverture de la famille élémentaire vers l’extérieur par la circulation des femmes,
alors que l’autre cherche à définir l’économie libidinale interne à la famille et le
conflit qui s’y joue, conflit structurant pour le sujet à condition qu’il parvienne
à dépasser l’œdipe (Green, 1992b). Pour le premier, la femme (sœur et épouse)
n’est qu’un « objet » d’échange entre deux hommes et deux groupes, et le frère
de cette femme, le pivot de l’échange; pour le second, elle est d’abord partenaire
sexuelle et mère. Pour l’anthropologue, pas de famille sans alliance, pour le
psychanalyste pas de sexualité sans un dépassement du complexe d’Œdipe. André
Green, de son côté, cherche une explication qui satisfasse le psychanalyste concernant les paires de signes opposés dans l’atome de Lévi-Strauss (époux
vs
frère/sœur d’une part, père/fils
vs oncle/neveu d’autre part) : ils permettraient
« d’éviter autour de la mère un rapport de redoublement », de « parer à une représentation de réplication (…) parce qu’une telle représentation marque
fondamentalement le rapport de l’enfant à son objet primordial » (Green, 1977 :
89). En tant que « quart élément », le frère de la mère « permet la dérivation sur
lui d’attitudes affectives qui seraient autrement bloquées par une saturation excessive entre enfant et parents » (
Ibid. : 87). Le noyau de l’« atome de parenté » de
la psychanalyse freudienne se forme en effet à partir de l’unité fusionnelle
mère/enfant – non pas à partir du couple ou de la paire de germains –, mère et
enfant étant liés au départ par une « relation de double »
[7], dans laquelle le père
n’est encore qu’une « figure d’absence », une « présence potentielle »
[8]. Ce n’est
que plus tard que le père exercera son rôle de séparateur entre la mère et l’enfant
(surtout si c’est un fils). Par une approche plus sociologique, considérant la famille
noire aux Antilles, Jacques André se réfère à la notion de
matrifocalité, qui évoque
« une forme familiale dont la reproduction indique le plus sûrement le caractère
réglé (nous ne sommes pas dans la nature, l’inceste ou la fusion), mais une régulation pour laquelle l’intervention paternelle n’est pas explicative » (André, 1987 :
259). Il précise que « le rapport mère/fils est à la fois le paradigme des liaisons
dans le groupe et sa source libidinale » (
Ibid. : 164)
[9]. A propos des Trobriand,
société matrilinéaire, Malinowski (1969 : 19) précise que « c’est la mère seule
qui forme le centre et le point de départ de la parenté… ».
Pour les deux « atomes », structural et freudien, c’est bien le rapport des
relations entre elles qui est pris en compte, comme le souhaite Lévi-Strauss. L’atome
structural retient quatre positions et seulement quatre relations (deux relations
sont donc ignorées), tandis que le triangle œdipien traite des trois relations qu’entraînent les trois positions envisagées. L’atome structural n’est pas explicitement
égocentré, bien qu’on ait cru y repérer une forme d’avunculocentrisme. Oncle
et père sont en fait, dans l’échange direct, un seul et double personnage dont les
fonctions respectives de donneur et de preneur de femme sont interchangeables :
de ce fait, on peut voir l’Ego de l’atome lévi-straussien dans la paire de beaux-frères
[10]. Au contraire, la triangulation œdipienne s’esquisse implicitement du
point de vue de l’enfant comme sujet (l’Ego de l’atome) et de ses représentations
inconscientes, dans la diachronie d’un développement subjectif généralisable,
c’est-à-dire donné comme structure et comme modèle dépassant les singularités
individuelles et collectives (Green, 1992a)
[11]. Pour Freud (1984b), ce triangle s’organise selon deux axes réversibles : l’identification de l’enfant avec le parent de
même sexe couplée à l’investissement libidinal sur le parent de sexe opposé
(médiatisé par l’interdit du premier). Ce double rapport complémentaire est en
effet susceptible, selon Freud, d’une inversion dans ce qu’il appela l’œdipe négatif
et que Green représente en dépliant en miroir le triangle œdipien positif et en en
inversant les signes (fig. 2). Désirs et identifications s’y inversent en effet, pour
le moins dans le modèle théorique. A partir de ce double schème fondé sur la
bisexualité fondamentale du sujet, on peut cependant rencontrer des structures
intermédiaires : Oreste tuant sa mère (et son amant Egisthe, ce faux père) par identification à son père assassiné par elle, ou encore d’innombrables exemples
mélanésiens mettant en scène le meurtre du père par la fille (identifiée à la mère),
le filicide comme châtiment de l’inceste (avec la mère), le meurtre entre conjoints,
le fratricide pour adultère, etc.
Figure 2.
Double triangulation œdipienne positive et négative (d’après Green, 1977)
Figure 3.
Triangle œdipien ouvert (reproduction simplifiée d’après Green, 1992a)
Indépendamment de ce modèle symétrique et inverse, Green propose, quel
que soit le sexe de l’enfant, un « triangle ouvert » (fig. 3). Celui-ci met en lumière
le fait que seule la mère a eu un rapport charnel avec les deux autres, c’est-à-dire
le père et l’enfant, et que la relation père/enfant reste ainsi marquée d’une distance.
Cela n’explique pas tout du lien au père, mais l’essentiel du lien maternel qui
perdure à l’âge adulte sous forme d’un attachement puissant, d’une nostalgie de
la mère (une Muttersehnsucht), malgré l’interdit paternel et social : l’ethnologue
en rencontre maintes traces (le mot est faible) dans les comportements sociaux,
normalisés ou non, et dans les productions culturelles de l’inconscient (Green,
1992c; Juillerat, 1991,1995a, 1999; Lipset, 1997; Silverman s.p.).
J’avais proposé ailleurs que, pour la compréhension globale de cette dialectique ternaire, il fallait aussi déplacer alternativement la position du sujet sur la
mère et le père, car s’il est bien le seul dont le psychisme soit en formation, l’enfant n’est pas le seul à fantasmer sur les deux autres et à produire inconsciemment représentations et comportements (Juillerat, 1993,1995a : 248). Dans quelle
mesure l’orientation fusionnelle au-delà de l’enfance est-elle le reliquat d’une
pulsion infantile ou un désir maternel de réappropriation de l’enfant-phallus ?
De façon similaire, quels sont les poids respectifs du désir de parricide et de celui
de filicide entre fils et père ? Faut-il voir dans le filicide un fantasme filial
(œdipien) ou paternel (laïosien), ou alors une représentation partagée propre à
la
relation elle-même ? Certains mythes montrent une figure paternelle ordonner
elle-même son meurtre. Chacune des trois relations concernées traite non seulement le rapport mutuel entre deux positions, mais chaque pôle du triangle se positionne par rapport à la relation entre les deux autres. En outre, la triple relation
œdipienne, fondée sur la double filiation (l’atome lévi-straussien ne retient qu’une
filiation, celle de père à fils) et sur la sexualité parentale fantasmée par l’enfant
comme son lieu originaire, est analysée à partir d’un vaste matériau clinique et
d’observations ethnographiques. Au contraire, l’atome structural se fonde sur les
dires de quelques informateurs relatés eux-mêmes par les écrits d’un seul ethnologue, repris souvent à son tour par un autre
[12]. Une autre différence est que l’approche psychanalytique tient compte des notions d’ambivalence, de duplicité et
de bisexualité dont Freud a souligné l’importance, et qui engendrent le clivage
des objets introjectés : c’est le double lien de rivalité et d’identification de l’enfant au parent de même sexe ou l’imago de la bonne et mauvaise mère, mais aussi
le paradoxe du fils fidèle ou potentiellement parricide. Enfin, dernière remarque :
la position structurale se base sur la comparaison de sociétés différentes, alors
que la psychanalyse travaille sur un modèle universel, mais dont les variations
sont attestées, que ce soit au plan clinique ou culturel.
Après l’exposé d’André Green au séminaire L’Identité, eut lieu un débat dont
je ne retiendrai que le point le plus crucial, repris par divers commentateurs, dont
Marie-Blanche Tahon. Il s’agit de « la non-qualification des relations entre la mère
et l’enfant » dans l’atome, que Lévi-Strauss lui-même définit comme un problème
l’ayant particulièrement tracassé. Sa réponse à ce propos, souvent citée, est qu’il n’a
pas besoin d’analyser les relations entre mère et enfant pour expliquer des conduites
collectives, ou encore que s’il n’a pas fait intervenir dans son atome cette relation,
« c’est – dit-il – que je n’avais pas besoin de cette hypothèse; dans la plupart des
cas, les sociétés que nous étudions normalisent le rapport entre le mari et la femme,
normalisent le rapport entre le frère et la sœur, normalisent le rapport entre le père
et son fils, mais ne normalisent pas – en tout cas pas au même degré – le rapport entre
la mère et ses enfants. » (Lévi-Strauss, 1976 : 100-101). Mais Lévi-Strauss va plus
loin, puisqu’il précise que le fils inscrit dans l’atome peut être considéré comme né
ou à naître et qu’il n’est mentionné que pour dynamiser le système; autrement dit,
on pourrait s’en passer et l’élément de parenté se limiterait alors à un homme donnant
sa sœur en mariage à un autre : seule resterait l’alliance.
Alors que l’atome structural pose l’oncle maternel comme agent d’un échange
qui a déjà eu lieu (ou plutôt de la moitié d’un échange), l’atome freudien situe
son point de départ à la naissance de l’enfant d’un couple, sans se soucier du
processus social qui a permis la formation de ce dernier. C’est donc la diachronie
ontogénétique qui domine, opposée à la synchronie de l’alliance déjà consommée.
Pour nous, il n’y a pas d’ordre de préséance entre filiation et alliance, qui sont
interdépendants, alors que pour Lévi-Strauss, « le procès
naturel de la filiation
ne peut suivre son cours qu’intégré au procès
social de l’alliance » (1983 : 83;
souligné par nous)
[13]. Jacques André, anthropologue et psychanalyste, s’interroge :
« La circularité taraude toute pensée de l’origine (la poule et l’œuf); dire d’un
événement qu’il est
cyclique mime la difficulté sans la résoudre. Si la vérité de
l’agencement familial se fait jour lorsque la femme devient une mère focale [allusion ici à la famille afro-caraïbéenne], pourquoi décider malgré tout que le cycle
commence avec la rencontre sous un même toit d’un homme et d’une femme ? »
(
Ibid. : 23). Comme Green et Tahon l’ont noté, la mère et sa relation à ses enfants
apparaissent dans l’atome lévi-straussien comme un point aveugle, un trou noir
autour duquel la société organiserait les autres relations qui lui sont rattachées.
Cette « forme muette », selon l’expression même de Lévi-Strauss (Tahon, id. :
143), cette « tache blanche » sur la carte de la parenté est bien évidemment celle
du biologique, de la naturalité des liens mère/enfant et des effets psychologiques
qui s’y manifestent, phénomènes que l’anthropologue entend laisser ici au psychanalyste : « Car, si l’ethnologue se mêlait de spécifier, pour chaque société, le rapport
entre la mère et ses enfants, il dirait alors au psychanalyste : « Nous expliquons
tout, vous n’avez plus rien à dire. Or, il y a des choses que nous ne pouvons pas
dire » (Lévi-Strauss, 1977 : 100). Pourquoi cette autocensure ? Tout se tient avec
et autour de la mère. Après avoir rappelé que l’anthropologue tente de déterminer
« une sorte de paradigme collectif des attitudes », Lévi-Strauss renvoie aux
psychanalystes le travail consistant à comparer les différences qui se font jour
entre les « configurations familiales à l’intérieur du [même] groupe (…); c’est
la place de ce jeu et de ces variations, que vous avez pour mission essentielle d’étudier » (1977 : 100). Il y a là, nous semble-t-il, un malentendu sur l’objet de la
psychanalyse et un flou épistémologique. D’une part les sociétés entre elles
présentent des variations de la relation mère/enfant
normalisée, d’autre part le
souci des psychanalystes n’est pas tant de comparer les variations familiales que
d’établir des universaux quant aux représentations psychiques définissant la relation mère/enfant. Comment comprendre, par exemple, que les mères
mundugumor aient tendance à maltraiter leurs enfants en bas âge pour ensuite
créer un lien affectif très fort avec leurs fils devenus grands ? (Mead, 1971;
McDowell, 1991)
[14]. Ou encore, comment expliquer en termes exclusivement
sociologiques ou structuraux que les couples baining (les pères sont aussi en cause
ici) de Nouvelle-Bretagne préfèrent échanger leurs enfants biologiques contre
des enfants adoptés et se montrent plus affectueux avec ces derniers ? (Juillerat,
1995b; Fajans, 1997). On voit donc que les procès naturels (sexualité, engendrement, filiation) sont tout aussi soumis au social que la constitution du couple;
nous dirions même qu’ils demandent, plus que tout autre, à être réglementés, mais
il s’agit d’une « réglementation » dont l’origine est plus psychique que juridique,
bien que des éléments sociologiques et économiques (démographie, subsistance,
division du travail, mobilité, conflits externes) puissent intervenir en arrière-plan.
Un autre point que Marie-Blanche Tahon ne manque pas de relever est que
l’atome de parenté structural prend en compte la relation père/
fils, mais que,
lorsque Lévi-Strauss s’explique avec Green, il n’évoque que la relation de la mère
avec « ses
enfants». La non-pertinence de la position maternelle dans l’atome
entraînerait donc l’indifférenciation sexuelle des enfants. « Serait-il [Lévi-Strauss] indifférent [au fait] qu’il s’agisse du rapport entre la mère et sa fille ou
du rapport entre la mère et son fils ? Forcément, dira-t-on, s’il n’est pas normalisé… quelle importance ? » (Tahon, id. : 147). Tahon perçoit – à juste titre – dans
cette absence non seulement de la mère mais de sa relation avec son fils ou sa fille
la crainte chez Lévi-Strauss d’une « régression vers le naturalisme » : « Tout se passe
comme s’il était impensable de distinguer grossesse-accouchement-allaitement
et
natalité, comme si les premiers ne relevaient pas aussi de représentations symbolisables et symbolisées » (
Ibid.: 147).
[15] Tout en restant fidèle à une forme de
structuralisme fondé sur l’opposition entre le même et le différent, Françoise
Héritier (1996,1997) a largement démontré que c’est précisément cette part naturelle des rapports humains qui sont traités symboliquement et organisés, eux
aussi, en système. Appuyant les thèses de cette dernière, Tahon souligne : « Ce
ne serait qu’en ne confondant pas « concession au naturalisme » et prise en considération des représentations en travail de la différence des sexes que l’on pourrait rendre compte du « primat du symbolique » (
Ibid. : 149).
Le refus catégorique de Lévi-Strauss est évidemment à mettre en parallèle
avec sa conception partielle (peut-être aussi partiale) de la prohibition de l’inceste, fondatrice de l’exogamie et de l’échange qui, comme l’atome de parenté,
ne concerne que la relation frère/sœur (réels ou classificatoires selon les besoins,
c’est-à-dire selon les limites de l’exogamie dans la société considérée). On ne
peut pas non plus suivre Jean Pouillon (1971) qui, venant implicitement au
secours de Lévi-Strauss à propos de Bruno Bettelheim, affirme que l’interdit de
l’inceste « pour le psychanalyste, […] porte sur la mère; pour l’ethnologue, sur
la sœur ». Aucun morcellement de l’atome de parenté ou du noyau familial (même
ouvert sur l’alliance) ne saurait avoir cours entre disciplines; l’anthropologue
doit être généraliste et « écouter la mère », en tant que « figure symbolique énonçable sur le mode du biologique » (Tahon, id. : 150). Même si l’alliance et
l’échange sont au fondement de la vie sociale et de la constitution de la famille,
on est obligé de cerner le social non seulement à partir des processus sociologiques, mais aussi et surtout en prenant appui sur la vie psychique. L’atome de
parenté se constitue tant de l’intérieur que de l’extérieur, de l’intérieur à partir
des investissements d’affects, du refoulement des pulsions, des conflits œdipiens
et de leur dépassement, de l’extérieur à partir du besoin d’échange et de communication, sociaux et psychiques.
Les mythes nous disent quelque chose de l’inconscient, un refoulé que la
narration consciente et historique organise et déguise. Les mythes évoqués
ci-dessous montreront qu’il faut considérer l’inceste avec la vraie mère comme
premier et universel et que seul l’inceste avec la sœur (ou la demi-sœur) relève
d’une alternative virtuelle (l’épouser ou l’échanger contre une autre femme). Si
l’on va au-delà, apparaît une « hiérarchie des femmes interdites » (cousines aux
différents degrés, croisées ou parallèles, patrilatérales ou matrilatérales), qui n’est
plus véritablement une hiérarchie de l’inceste. En fait, si Lévi-Strauss n’a pas pris
en compte la relation mère/fils qui figure pourtant au cœur de son atome de parenté,
c’est sans doute parce que nulle part on ne peut échanger sa mère contre une
épouse. Dans sa démarche scientifique, ce n’est pas la prohibition de l’inceste qui
a conduit Lévi-Strauss à l’exogamie et à l’échange, mais le constat de la pratique
exogamique qui l’a fait remonter à la prohibition de l’inceste frère/sœur
[16]; la mère
restait de ce fait hors de propos. Lévi-Strauss ne s’est intéressé qu’à « l’interdit
social de l’inceste » (Delrieu, 1993). C’est tout le rapport entre nature et culture
qui demande à être repensé; la quête d’un moment, d’un processus, voire d’un événement expliquant le passage de l’une à l’autre n’est plus de rigueur, ni en anthropologie ni en psychanalyse. Poussés par le désir de « jouissance » intellectuelle
que peut procurer l’explication simple, les scientifiques se sont laissé tenter par
la recherche d’un critère unique qui expliquerait tout : c’est ce désir précisément
qui est à l’origine du mythe
[17].
Sur ce point, Freud n’est d’ailleurs pas en reste et nous sommes en accord avec
Lévi-Strauss pour qualifier de mythe (Freud disait « mythe scientifique ») le récit
du meurtre du père dans Totem et tabou – et nous verrons plus bas à quel point
le scénario freudien est proche de certains mythes de Nouvelle-Guinée –, sauf
que ce n’est pas seulement un mythe, surtout si l’on prend en compte l’ouvrage
dans son ensemble et si l’on rejette le phylogénétisme tenace de Freud. Pour nous,
le problème est ailleurs : à savoir dans le fait que, tout comme l’atome lévistraussien, ce récit du parricide originaire ne situe pas la mère et la relation mère/enfants
dans la configuration de la « horde »; la raison en est vraisemblablement, pour
Freud, que la famille n’existait pas encore, le mâle dominant (le mâle alpha
comme disent aujourd’hui les éthologues) monopolisant toutes les femmes. Mais
si la famille n’est pas encore constituée, alors le père lui-même ne peut être
reconnu comme tel : la relation père/fils n’existe pas. Il est donc curieux d’imaginer que le père ait été reconnu sans ou avant la mère, car si l’on peut imaginer
une petite horde dont le mâle dominant se réserverait toutes les femelles, il paraît
impossible de ne pas situer, à partir des enfants, des liens maternels singuliers.
Cela nous fait comprendre que le mythe freudien du « parricide » originaire n’est
lié que dans l’après-coup à la structure œdipienne classique, triangulaire, telle
que l’a définie Freud lui-même au long de son œuvre. Ces « fils » sont en fait des
demi-frères de mères différentes. Dans L’homme Moïse et la religion monothéiste,
Freud précise que « pour vivre en paix les uns avec les autres, les frères victorieux
renoncèrent aux femmes, à cause desquelles pourtant ils avaient assassiné le père,
et s’imposèrent l’exogamie » (Freud, 1986 : 236; souligné par nous) : quelles sont
ces femmes qui ne semblent plus être “toutes les femmes » de la horde ? S’agit-il de toutes les femmes que le père se réservait ou seulement des mères et des sœurs
des fils ? Les filles du père étaient-elles aussi monopolisées par lui, et sinon pourquoi les demi-frères et sœurs n’auraient-ils pu s’apparier ? Freud ne le précise pas,
ce qui fait que, selon lui, l’atome de parenté de la horde mythique ne serait
constitué que du père et de ses fils. Pour Freud, ce « renoncement » du groupe
des frères qui devient prohibition débouche donc sur l’exogamie (en plus du
matriarcat et du totémisme), comme c’est le cas de la « prohibition de l’inceste »
selon Lévi-Strauss. Ce n’est qu’ensuite, par le lent retour du refoulé, que le père
(re)devint le pater familias. Le meurtre du père aurait ainsi permis à la mère d’être
reconnue, d’abord sans compagnon attitré (matriarcat), puis dans le mariage.
Curieuse inversion due au fait que Freud intègre dans une relation de filiation
masculine ce qui relève en fait, comme chez les mammifères non humains, d’une
rivalité entre mâles pour le contrôle des femelles.
L’ATOME DE PARENTÉ DANS LE MYTHE
« La prohibition universelle de l’inceste nous interdit […] de constituer l’élément de parenté avec une famille consanguine seule », précise encore
Lévi-Strauss dans son article de 1952 (1958b : 83). Nous partons de cette affirmation sociologiquement parfaitement fondée pour nous engager dans le mythe,
qui pose d’entrée de jeu une situation potentiellement conflictuelle, voire incestueuse, puis en imagine un dénouement par la transgression du héros et la cassure
consécutive du huis clos originaire. L’atome de parenté mythique est fréquemment une famille isolée où règnent soit l’inceste et le meurtre, soit simplement
l’absence de sexualité (donc de filiation), et dont le récit raconte comment elle
se transforme finalement (ou échoue à le faire car, contrairement au rite, le mythe
peut aboutir à l’échec) en un début de société fondé sur l’échange. La société ainsi
créée est censée figurer le fonctionnement normal et actuel de la vie sociale et
le mythe prend alors une valeur étiologique. Cependant, le point de vue de l’anthropologue structuraliste et celui du psychanalyste freudien diffèrent en ce que
ce dernier voit dans l’ouverture du noyau familial sur l’échange une façon socio-logique d’exprimer la destruction du complexe d’Œdipe et, d’une façon plus
générale, des trois complexes familiaux. En ce sens, le mythe retrace de façon
imaginaire l’histoire ontogénétique du complexe : « L’Œdipe, pour être structural,
n’en est pas moins historique [au niveau ontogénétique]. Il a une vie, une mort
apparente, et une survie inconsciente. » (Green, 1992a : 130). Il s’agit bien de ce
reliquat inconscient qui est à la source du mythe, celui qui scénarise le passage
du présocial au social en s’inspirant des phases principales du développement
du sujet, et plus précisément du nouement et du dénouement de l’œdipe.
Quelles formes peut prendre ce noyau initial du mythe, cette configuration
close qui est donnée comme étant là depuis toujours, hors du temps historique ?
Contrairement à l’atome lévi-straussien, le mythe pose d’emblée une structure
incomplète originaire. Nous commencerons par les canevas les plus simples
[18],
qui ne sont pas encore
la structure œdipienne classique, mais des fragments de
celle-ci qui, elle, s’inscrit en pointillés autour ou au cœur des configurations plus
simples ou plus complexes. « Il y avait une grande maison isolée dans la forêt où
ne vivaient que des femmes…», ou « À cette époque les femmes vivaient ensemble
et les hommes rôdaient dans la forêt…». Ici c’est la discrimination sexuelle radicale qui donne à penser, ce n’est pas encore la configuration familiale proprement
dite : parenté et sexualité sont absentes, on est dans l’indifférenciation, seule est
donnée la séparation des sexes comme originelle. Mais la plupart des mythes partent
d’une structure familiale minimale : « Un homme et sa sœur vivaient seuls dans
une maison. Tous les matins, le frère partait chasser et la sœur allait exploiter le
sagou. Le lendemain, ils recommençaient et cela continuait ainsi jour après jour…»,
ou bien « Deux sœurs vivaient ensemble avec leurs petits frères respectifs. Mais
les deux garçons étaient malingres et couverts de dermatose, leurs grandes sœurs
ne leur donnaient que du sagou et les laissaient à la maison…», ou encore « Deux
frères vivaient seuls dans la forêt. Le cadet prenait les flèches de son aîné et allait
chasser pour ce dernier. Cela durait ainsi depuis longtemps…». Jusqu’ici, on a des
structures consanguines horizontales, l’alliance n’est pas encore représentée, la
reproduction n’existe pas : en plus de la différenciation sexuelle, on a la différenciation d’âge et de division du travail. Parfois pourtant, le couple est là dès le départ,
mais pas l’alliance. « Deux frères vivaient seuls. L’aîné avait deux épouses qui
étaient sœurs entre elles. Le cadet était célibataire…».
Une fois cet état originaire voué à la disparition (bien que, lorsqu’il n’y a pas
sexualité, la mort elle-même soit bannie – comme au jardin d’Eden), le mythe
peut commencer, ou plutôt son action. « Un jour…», comme le raconta Freud,
eut lieu l’acte (Gantheret, 1993) : en Nouvelle-Guinée, c’est souvent par ces
mêmes mots que le changement survient. L’éternité s’arrête et le temps socio-génétique peut commencer. « Un jour, un homme espionna les femmes…», « un
jour, alors que le frère était à la chasse, un homme-serpent enleva sa sœur…»,
« un jour, les deux sœurs partirent à une fête et laissèrent leurs petits frères seuls
en leur interdisant de se rendre vers l’ouest…», « un jour, le cadet utilisa la plus
belle flèche de son frère, celle qu’il lui avait interdit de toucher, et elle se brisa
en frappant le gibier…», « un jour, le cadet et l’épouse cadette de son frère
commencèrent à coucher ensemble…». Suit une série plus ou moins longue
d’événements, de meurtres, d’incestes, de vengeances qu’il faut voir comme la
mise en récit du conflit propre à la situation de huis clos initiale. Mais arrêtons-nous un instant sur cette dernière.
La relation de germanité avec ou sans mariage reste une structure horizontale, mais elle contient néanmoins deux relations hiérarchiques que la suite des
récits confirmera : germains aîné/cadet de même sexe (distingués dans la plupart
des terminologies de parenté de Nouvelle-Guinée) et masculin/féminin, soit dans
la germanité
[19] (la terminologie ne distingue alors pas l’âge relatif), soit dans le
mariage où l’homme exerce l’autorité. La suite des événements de chaque mythe,
dont on devine déjà les enjeux dans l’acte déclencheur – « Un jour…» –, laisse
deviner que la hiérarchisation horizontale (collatéralité) cache en fait une verticalité (filiation) des relations. On a donc affaire à l’inceste avec la mère plutôt
qu’à l’adultère avec la belle-sœur, à la Loi paternelle plutôt qu’au droit d’aînesse,
au filicide ou au parricide plutôt qu’au fratricide (fig. 4).
Figure 4.
Correspondance du modèle “horizontal” (collatéralité)
Autrement dit, l’atome de parenté
initial du mythe réfère à l’atome œdipien.
Cette analogie entre père et frère aîné de même sexe est attestée dans maintes
sociétés. Un mythe iatmul racontant l’histoire de deux frères le précise d’emblée :
« L’aîné était comme un père, le cadet comme son fils » (Juillerat, 1999). Chez
les Banaro, la femme du frère aîné est nommée « mère ». A propos de sociétés
africaines, Françoise Héritier insiste sur le fait que « la notion relative d’aîné et
de cadet est parfois rabattue conceptuellement sur celle de parent/enfant. Un frère
aîné est l’équivalent d’un père pour son cadet, dans certains systèmes de parenté,
comme la terminologie peut l’attester » (Héritier-Augé, 1989 : 112)
[20].
Mais il arrive que la structure œdipienne complète soit donnée en clair au
départ du récit. Nous avons analysé ailleurs
[21] deux mythes qui posent d’emblée
un atome familial potentiellement œdipien. L’un où la famille présociale est
composée d’un couple et de leurs deux filles, le fils (héros) étant encore dans le
ventre de la mère. Il naîtra juste après la mort de celle-ci, tuée par son mari, mais
aussi après que la fille aînée se soit vengée de la mort de sa mère en tuant le père;
il sera élevé par sa sœur aînée, substitut de la mère, qui rencontrera un hommeserpent, père adoptif pourvoyeur de nourritures; on passe donc ici à une
horizontalisation de la filiation maternelle. L’autre récit offre une structure
œdipienne plus classique : un couple, trois fils aînés, un fils cadet (encore enfant,
futur héros), et leur petite sœur. Nous choisissons cette histoire pour montrer
comment l’atome de parenté mythique est en fait un système de transformation
qui fait passer du huis clos œdipien à l’échange qui permettra l’émergence de la
société.
Le père – prototype du père tout-puissant freudien, narcissique et castrateur
– accède secrètement à un souterrain contenant tout le gibier (selon l’exégèse
yafar, le ventre cosmique de la mère originelle dont sa compagne est l’incarnation humaine). Les fils aînés vont chasser mais reviennent bredouilles. Le père
rapporte un cochon sauvage et le partage sans en révéler l’origine. Ce même
scénario se répète quotidiennement. Un jour, les quatre frères se concertent et le
cadet décide de suivre furtivement son père. Il voit ce dernier ouvrir la porte
secrète du souterrain et y flécher une bête. Il en informe ses frères. Le lendemain,
les aînés violent le lieu du père et tout le gibier s’enfuit en forêt. Le père prépare
son châtiment : il attire ses trois fils aînés dans le souterrain et en referme définitivement l’entrée. Pendant que sa colère éclate, la mère protège son fils cadet
et sa fille. Plus tard, le père ordonne à son jeune garçon d’épouser sa sœur, mais
celui-ci refuse et va échanger la jeune fille dans un autre groupe. Finalement, le
père s’efface devant la volonté de son fils cadet et, par son sacrifice (en pénétrant à son tour sous terre pour solidifier le sol), l’aide à fonder le premier village :
la Société.
Chaque lecteur se souviendra du célèbre passage de
Totem et tabou : « Un jour,
les frères qui avaient été chassés [par le père] se coalisèrent, tuèrent et mangèrent le père, mettant ainsi fin à la horde paternelle. Unis, ils osèrent entreprendre
et réalisèrent ce qu’il leur aurait été impossible de faire isolément. » (Freud, 1993 :
289-290). Ici aussi les frères se concertent; ils ne mangent pas le père, mais violent
son lieu secret et perdent la source d’abondance, produit de la fécondité maternelle appartenant sans partage au père. Ils le « tuent » en prenant sa place dans
l’acte sexuel et procréateur que représentent l’accès au souterrain et la capture
d’un animal. Quant à la vengeance paternelle, elle consiste à faire régresser ses
trois fils incestueux, ses rivaux, à leur propre origine, le ventre maternel. Mais
s’il interdit la mère, il autorise la sœur et c’est le fils cadet qui, par son seul refus
(« je ne suis pas un opossum », précise-t-il), fonde l’échange et contraint le père
à accepter sa défaite en se retirant dans le corps même de la terre mère. On perçoit
ici très bien la différence entre ces deux formes d’inceste; seul le second peut,
par sa prohibition, ouvrir le noyau œdipien sur l’extérieur : une consanguine sort,
une alliée entre. Seule importe au père la prohibition de la mère, seule importe
au fils l’échange de sa sœur. Ce qui se passe à la génération des enfants dans le
mythe est ce que l’atome de Lévi-Strauss situe à la génération des parents. Si l’anthropologie structurale ne peut imaginer la famille sans poser d’abord l’alliance,
le mythe fait de cette règle sociale la conséquence de la résolution des complexes
familiaux, du dépassement de l’œdipe et de la formation de l’idéal du moi (Freud,
1984b; Green, 1992a) incarnés ici par la figure du cadet qui remplace le père grâce
au sacrifice de ses aînés (fig. 5). « De même que le père avait été le premier idéal
du garçon, de même le poète créait alors, avec le héros qui veut remplacer le père,
le premier idéal du moi. Le point d’origine du héros a été fourni vraisemblablement par le plus jeune fils, le préféré de la mère, celui qu’elle avait protégé de la
jalousie paternelle et qui, au temps de la horde originaire, était devenu le successeur du père » (Freud, 1984a : 207)
[22].
La figure 5 isole une zone médiane qui contient les deux seuls acteurs que
l’on retrouve dans les deux atomes. Il s’agit de la paire frère/sœur qui constitue
ainsi le noyau dur minimal de l’atome de parenté, avec cependant l’idée de sa
transformation par l’échange en un couple mari/épouse. Au moment où les deux
femmes (sœur « exportée » et épouse « importée » pour chacune des familles
échangistes) se croisent à la frontière des deux espaces, à partir du moment où
le héros (ex-sujet œdipien) donne sa sœur à la famille extérieure, l’atome
mythique n’est plus un atome œdipien : il n’est plus chez le héros – devenu l’ancêtre de la société qu’il a fondée – que la trace inconsciente de l’œdipe désormais
transmise comme un héritage psychique et social. Le drame œdipien n’aura plus
lieu : il ne sera plus que refoulé et transmis d’inconscient à inconscient.
Figure 5.
Complémentarité de l’atome du mythe œdipien yafar (origine du gibier)
Le lecteur se sera aperçu que nous avons abandonné en cours de route la qualification des relations par les signes (+) et (-), notamment dans les mythes qui
brodent librement autour du thème œdipien. Cela élimine simultanément de notre
problématique la question des paires opposées de même signe (ou des paires
homologues de signes contraires). Les critiques ont été trop unanimes envers
Lévi-Strauss sur ce point – et ce dernier a reconnu lui-même que les relations sont
parfois ambivalentes ou que la structure quaternaire des signes peut présenter des
anomalies – pour que l’on puisse poursuivre dans cette voie. La réduction à quatre
relations (il fallait un nombre pair) est également arbitraire. André Green n’a repris
cette notation que pour le modèle du double œdipe positif/négatif où les deux relations de filiation, selon Freud, sont symétriques et inverses, la troisième (le couple)
restant stable. Mais il ne s’agit que d’un modèle théorique et dans la pratique
clinique, le recours à la dualité positif/négatif ne pourrait que nuire à l’interprétation.
On ne saurait conclure que l’atome œdipien de la psychanalyse dissout l’atome
de l’alliance proposé par l’anthropologie structurale, pas davantage que ce dernier
ne désagrège le premier : il se fondent et se légitiment mutuellement. Que ce soit
par rapport à la réalité psychique ou sociale, il est difficile de donner la primauté
à l’un sur l’autre. L’alternance et l’interpénétration sont les principes qui les lient
l’un à l’autre dans un seul et même enchaînement. Chacune des deux disciplines
ici convoquées aurait tendance à revendiquer pour soi une « antériorité » de son
atome sur celui de l’autre, à partir du moment où ceux-ci sont isolés du flux perpétuel de leur interdépendance. On a choisi de faire découler l’échange de l’atome
œdipien et de déplacer l’alliance comme système social de la génération des
parents à celle des enfants. En effet, le conflit intrafamilial fermé (fantasmé ou
mythique) ne peut, logiquement, que précéder l’ouverture vers l’échange. Du
coup, l’atome double (fig. 5) a besoin de trois générations, non parce qu’un grand-parent ou l’un de ses collatéraux jouerait un rôle dans l’alliance (Lévi-Strauss,
1973), ni parce que la compréhension de l’œdipe ou de la filiation masculine exige
la prise en compte des grands-parents (Rosolato, 1964), mais parce que la sortie
de la famille présociale vers la société de l’échange se fait, dans la représentation mythique, donc dans le fantasme, en trois étapes : le couple parental
fantasmatique et tout-puissant (incréé), la génération des fils clivée éventuellement en fils incestueux (régrédient, obéissant au principe de plaisir) et fils non
incestueux (progrédient, obéissant au principe de réalité et inventeur de l’alliance), enfin la nouvelle génération « libre » intégrée à la société fondée par le
héros, ce dernier étant à la fois le fils sauvé du père ancestral et le premier père
acceptant la filiation sans discrimination. L’atome freudien et le mythe n’intègrent que les deux générations supérieures, l’atome lévi-straussien que les deux
générations inférieures
[23]. Il fallait donc les unir pour permettre le passage de
l’inconscient au mythe et du mythe à la société. Cette fusion des deux configurations contraint l’atome de l’alliance à intégrer la mère et sa relation différencielle
avec ses fils et ses filles. Elle conduit aussi à donner une sœur au fils solitaire de
l’atome lévi-straussien, afin que l’échange puisse se perpétuer aux générations
suivantes (fig. 5). En n’inscrivant à la génération des enfants qu’un fils unique,
Lévi-Strauss a en effet omis de prendre en compte le renouvellement de l’alliance;
sans le vouloir, il a ainsi refermé l’atome qu’il avait ouvert par l’alliance accomplie à la génération des parents.
Figure 6.
L’alternance filiation - alliance - filiation
Cette diachronie généalogique peut aussi s’exprimer dans l’alternance sans
commencement ni fin : (alliance)/filiation/alliance/(filiation) que nous avons
évoquée plus haut. Alternance et non alternative comme le voudrait le débat
anthropologique encore actuel fondé au départ sur l’opposition entre systèmes
de descendance (M. Fortes) et systèmes d’alliance de mariage (C. Lévi-Strauss)
[24].
La psychanalyse a en quelque sorte remplacé l’alliance de mariage par la sexualité, qui lui est liée bien que de façon contingente, et la question des systèmes de
descendance par la filiation entre le sujet et ses géniteurs. Comme l’a indiqué
Lévi-Strauss lui-même, l’atome de parenté fonctionne indépendamment du
système de descendance. L’anthropologie structurale de Lévi-Strauss a laissé en
blanc la sexualité aussi bien que la maternité, au double sens de procréation et
de filiation, deux domaines également interdépendants. Le mythe se situe quelque
part entre deux, refermé sur tous les fantasmes mais ouvert aussi sur l’instauration du social (fig. 6).
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[1]
La fille n’est pas prise en compte, comme le reconnaîtra Lévi-Strauss dans son texte de 1973,
sans doute par le fait que les attitudes les plus marquées de l’avunculat concernent le neveu utérin
plutôt que la nièce.
[2]
Notamment par Mélanie Klein, Donald W. Winnicott et Françoise Dolto.
[3]
L’auteur précise que les attitudes (et donc les atomes) ne sont pas clairement définissables
dans toutes les sociétés, que l’avunculat n’est pas universel, qu’il n’y a pas de rapport entre le système
de filiation (patri-, matrilinéaire ou cognatique) et l’existence d’un atome de parenté déterminable,
et que les signes positif/négatif ne sont là qu’à titre indicatif.
[4]
Lévi-Strauss se base sur Luc de Heusch qui affirme que la relation frère/sœur et la relation
conjugales sont “négatives” chez les Mundugumor. Or, Mead ne le précise guère dans son texte
de 1935, alors que McDowell dont le travail se fonde sur les notes de terrain de Mead et Fortune
affirme le contraire : “Mead repeatedly notes that there were strong ties between brothers and sisters.
Women frequently visited their brothers in other places. Brothers could always go to their sisters
for food. No joking was permitted between sister and brother [contrairement aux cousins éloignés
et mariables]” (McDowell, 1991 : 192). Cette rectification donne en partie raison à Lévi-Strauss
quant aux signes opposés qui différencieraient toujours les rapports entre germains de sexes opposés
d’une part, et conjoints d’autre part. Par ailleurs, les relations entre père et fils, ainsi qu’entre frères,
sont marquées de respect et de distance et ne pouvaient s’envenimer que dans la rivalité pour
l’échange d’une sœur (ou fille) pour obtenir une épouse, dans une société où l’échange direct est
la règle.
[5]
Pour les Mundugumor, il convient de se reporter à l’excellent travail de Nancy McDowell
qui a notamment montré que la “corde” mundugumor, apparent système de descendance par sexes
alternés, n’est en fait pas un système de descendance, mais une structure nécessaire à la réalisation d’une série d’échanges croisés marquant les trois générations d’attente nécessaires au
redoublement de l’alliance entre cousins. Les Mundugumor ont en fait des clans patrilinéaires
(McDowell, 1991).
[6]
Resterait évidemment à expliquer pourquoi, dans le système global, la relation entre germains
de sexes opposés est – selon les sociétés – tantôt libre, tantôt marquée d’interdit et de honte (voire
de sacralité), alors que toute idée de sexualité y serait tenue, dans les deux cas, pour incestueuse.
[7]
Green renvoie à la thèse du stade du miroir de Lacan et aux théories de Winnicott.
[8]
Claude Le Guen (2000) parle d’un “étranger” qui, dès le départ, suscite de l’angoisse chez
l’enfant.
[9]
Si cette structure trouve son origine dans l’esclavage, commente André, elle se perpétue
aujourd’hui pour d’autres raisons qui tiennent à la perpétuation des investissements libidinaux au
sein de la famille.
[10]
Celapourrait expliquer pourquoi Lévi-Strauss n’a pas qualifié la relation entre beaux-frères
dans son atome. Notons cependant que la symétrie de l’échange direct n’entraîne pas une neutralité dans leurs rapports, mais plutôt une survalorisation.
[11]
“Définir le sujet par ses relations à ses géniteurs, c’est détruire le concept d’
in-dividu, décentrer le Moi et défendre l’idée d’un sujet comme produit de relations.” (Green, 1992b : 156).
[12]
Lévi-Strauss reconnaît que les matériaux lambumbu recueillis par Deacon et repris par de
Heusch sont particulièrement sommaires; j’ajouterai que Margaret Mead, malgré son extrême perspicacité ethnographique, n’est restée que trois semaines chez les Mundugumor. Elle recherchait
en outre des organisations contrastées pour illustrer sa thèse.
[13]
La filiation est-elle un procès naturel ? De même qu’il faut différencier la relation d’alliance
de la relation de couple (fondée sur la sexualité), il convient de distinguer la procréation et le lien
biologique qui en résulte, de la filiation reconstruite psychiquement et socialisée (je ne fais pas
allusion ici aux systèmes de descendance).
[14]
Tout en étant important, le motif donné par Mead – à savoir la rivalité entre frères et même
entre père et fils à l’égard des sœurs (filles) à échanger contre des épouses – ne paraît pas suffisant.
[15]
En effet, Lévi-Strauss s’exprime clairement sur ce rejet du naturalisme : “Contre Radcliffe-Brown et la plupart des anthropologues de son époque, imbus comme lui de naturalisme, on établissait donc qu’il était impossible de dériver la parenté, fût-elle envisagée à son niveau le plus élémentaire, de seules considérations d’ordre biologique : la parenté ne peut naître seulement de l’union
des sexes et de l’engendrement des enfants; elle implique au départ quelque chose d’autre, à savoir
l’alliance sociale de familles biologiques dont l’une au moins cède une sœur ou une fille à une autre
famille biologique.” (1984 : 175). On constatera que pour Lévi-Strauss il n’y a rien entre la “famille
biologique” et la parenté, phénomène social : le langage, les investissements psychiques conscients
et inconscients, les liens hiérarchiques, l’autorité, l’amour ou la haine dans leurs manifestations
intrafamiliales ne sont-ils que biologiques ou n’appartiennent-ils qu’à la société en dehors de la
famille ? Famille, parenté, société ne sont pas des éléments gigognes.
[16]
“Si la racine de la prohibition de l’inceste est dans la nature, ce n’est jamais, cependant,
que par son terme, c’est-à-dire comme règle sociale, que nous pouvons l’appréhender. (…) La prohibition se confond alors avec la règle d’exogamie.” (Lévi-Strauss, 1967 : 34).
[17]
Nous défendons l’idée selon laquelle toute transformation naturelle s’inscrit dans l’évolution, processus lent par excellence. Pas plus que le langage, la prohibition de l’inceste ne se serait
constituée “d’un seul coup”: ce que nous nommons inceste doit avoir été évité avant que la prohibition ne soit érigée en règle. Ce dont il est question ici, c’est l’émergence évolutive du psychisme
dont le “désir d’inceste” n’est qu’un aspect.
[18]
Tous les fragments donnés dans cet article sont extraits de mythes de Nouvelle-Guinée.
[19]
En Nouvelle-Guinée patrilinéaire, on ne trouve pas les paires frère/sœur de type polynésien (Tonga, Samoa…) où la sœur occupe un rang supérieur à son frère.
[20]
Voir aussi les exemples gouro donnés par Ariane Deluz dans le même ouvrage.
[21]
Œdipe chasseur, chapitres 1 et 5.
[22]
On se souviendra, parallèlement, d’Ouranos empêchant ses fils de naître (Cronos, le
benjamin, en réchappe et châtre son père), et de Cronos dévorant à son tour ses enfants pour ne
pas être supplanté par eux (le plus jeune, Zeus, en réchappe), etc.
[23]
L’associationde la psychanalyse et du mythe ne doit pas conduire à une conclusion hâtive
selon laquelle la théorie freudienne serait un mythe, mais seulement que tous deux s’occupent, de
façons différentes, du même objet : le fonctionnement psychique et l’inconscient.
[24]
Cf. Dumont, 1971.