2001
TOPIQUE
Le contre-transfert groupal de l’équipe thérapeutique d’un psychodrame dit individuel
Joseph Villier
27 rue d’Angoulème 78 000 Versailles
Exposé d’un cas en traitement dans un dispositif de Psychodrame « individuel » : un patient avec un groupe de thérapeutes. C’est l’occasion d’insister sur le concept de
« groupalité » dans la clinique du transfert– contre-transfert. Ici le groupe des thérapeutes a
réagi en miroir : à un déni de la patience a répondu un déni de ce groupe. On en examine les
raisons et les conséquences.Mots-clés :
Groupalité, Mauvaiseté, Déni, Intersubjectivité.
This paper puts forwards the treatement of a case of an individual’s psycho-drama by a group of therapists. This provides an excellent opportunity for examining the
concept of group transference and counter-transference in clincial practice. Here the group of
therapists reacted as a mirror image. The reasons for this and their consequences are set forwards.Keywords :
Group dynamics, Nastiness, Denial, Intersubjectivity.
Le psychodrame dit individuel met en présence un patient et plusieurs thérapeutes (de 4 à 6 en général), dont l’un dénommé leader ou thérapeute principal ne
joue pas. Il est le régulateur des séances et du déroulement du processus thérapeutique; c’est à lui que revient « la direction de la cure ».
Ce dispositif est « individuel » parce qu’il n’y a qu’un seul patient, mais la
dimension groupale est présente du côté des thérapeutes. Les effets et les implications de cette dimension sont rarement pris en compte par les psychanalystes intéressés,
lesquels à cet égard manifestent une résistance (au sens Freudien). Les raisons de
ce refus mériteraient d’être étudiées mais ce n’est pas l’objet de mon intervention.
Je présenterai un cas en dégageant certains de ses aspects singuliers et dans un
second temps montrerai quelques uns des rouages et des correspondances entre le
processus thérapeutique et « ce qui s’est passé » dans notre groupe. Ce sera l’occasion d’insister sur les mouvements conscients et inconscients au sein de l’équipe
des thérapeutes.
Des raisons de discrétion contraignent à ne pas présenter le cas en détail.
Amélie a une quarantaine d’années; elle a fait des études supérieures, elle travaille
régulièrement mais elle ne parvient pas à nouer des relations affectives stables.
Dans son histoire sont présents d’une façon répétitive la mort d’enfants, la disqualification des mères, la disparition des pères géniteurs. L’intergénérationnalité est
caractérisée par un élément du type « secrets– mensonges– dissimulations ».
D’autre part, le travail en psychodrame nous a permis de comprendre que la
lignée maternelle est marquée par la transmission d’une « mauvaiseté » dontAmélie
est l’héritière et aussi la dépositaire. C’est-à-dire que, dans ce contexte, une mère,
ça abandonne et c’est abandonné; ça disparaît; c’est déchu par décision de justice
et c’est comme une interdiction d’être mère, ça fait mourir par avortement ou par
transmission d’une maladie à risque mortel. Le processus transgénérationnel de
l’héritage de cette mauvaiseté peut être décrit de la façon suivante :
- Persécution par la mère qui donne la maladie;
- Revendication défensive– agressive à visée destructrice de l’intérieur maternel
porteur de mort;
- Sentiment d’impuissance car ce mouvement porté par l’identification à l’agresseur ne peut soutenir la visée destructrice qui rencontre un intérieur maternel déjà
abîmé par la maladie génétique;
- La culpabilité liée à l’attaque revendicatrice s’en trouve considérablement
augmentée et l’agression est retournée contre soi, réactivant du même coup le sentiment persécutoire qui relance la séquence.
C’est sur quatre générations que la mauvaise mère « fabrique » la mauvaise
fille et réciproquement.
En somme, « Je suis une mauvaise fille car malade et donc insatisfaisante et
insécurisante pour ma mère. Mais c’est elle qui m’a faite mauvaise en me transmettant la maladie mortelle. Donc je lui en veux mais en cela j’ai tort car j’accuse
une femme victime de sa propre mère et donc innocente; cependant elle ne l’est
pas innocente, puisqu’elle est en position d’accuser sa propre mère de la transmission de la maladie; elle a donc été aussi une fille insatisfaisante, une « mauvaise ».
La circularité du processus fait d’Amélie la responsable et la dépositaire de la
mauvaiseté maternelle. Elle est « missionnée » pour conserver ce dépôt et pour
réparer la lignée des mères à travers elle. Elle est contenante d’un groupe psychique
inclus ce qui entraîne un antagonisme latent entre deux parties d’elle-même, d’un
côté la part narcissique qui lui revient en propre et d’autre part le narcissisme du
groupe interne qu’Amélie se doit de soutenir dans le champ de sa mission réparatrice. Ce clivage « structural » (G. Bayle) la maintient dans une aliénation de sa
liberté et dans un renoncement sacrificiel à vivre pour elle-même.
Parallèlement se pose la question des géniteurs disparus de la lignée paternelle,
leur disparition même entraînant la formation d’un secret familial transmis, un secret
identitaire. On en trouve la trace par exemple dans les questions que se pose Amélie
à propos de son propre père : traître ou héros ? Et d’ailleurs, il lui est arrivé de
changer de patronyme. Appuyée sur ces éléments de réalité, Amélie montre l’inconsistance de l’image paternelle.
Pour terminer cette brève présentation de la patiente je retiendrai deux éléments
concernant son sentiment d’identité. Amélie fonde une part de son sentiment d’identité sur une identification au groupe psychique des mères. Ceci entraîne une situation paradoxale; en effet pour « guérir », Amélie doit se séparer mais cette désidentification atteindrait le groupe inclus et constituerait ainsi une menace de désorganisation. Un autre élément à retenir, d’ailleurs intriqué au groupe-mères, c’est l’objet psychique « maladie ».
Celle-ci non identifiée formellement par les médecins Amélie se l’est appropriée. Elle
imaginait que son propre nom lui serait attribué. Ainsi elle était héritière et devenait génitrice et faisait contribuer cet objet psychique à l’édification d’un Soi grandiose.
La maladie est l’un des rares objets psychiques solide et permanent, présent à
la fois dans l’histoire familiale et dans l’histoire individuelle.
L’indication de psychodrame qui a été formulée correspondait à une nécessité
d’étayage et une réponse à son flou identitaire. Le consultant sera le leader du groupe
de psychodrame. Nous sommes cinq thérapeutes auxiliaires. Ce groupe de six a
une bonne expérience de l’analyse ainsi que du psychodrame et nous avons du
plaisir à travailler ensemble; cependant nous serons très « troublés » par le cas
d’Amélie et la conduite de la cure. En témoigne la très inhabituelle production de
travaux la concernant : plusieurs écrits et conférences, tenue spontanée d’un journal
des séances, sans compter les échanges et discussions parfois vives entre nous, et
récemment encore une réunion spécifique hors cadre institutionnel au moment où
se pose la question de la terminaison de cette cure.
Donc, en examinant les modalités du contre-transfert et du transfert, je voudrais
insister sur la dimension groupale de ces interactions.
Cependant, Il faut dire quelques mots à propos du dispositif. Le lieu géographique où sont réunis patient et thérapeutes est en quelque sorte doublé par le cadre
psychique que l’analyste y projette avec son énoncé des consignes et modalités de
fonctionnement. Ainsi peut se constituer un espace psychique commun. Lieu de
projections et de dépôt, cet espace sera notamment imprégné par des éléments narcissiques émanant de tous les protagonistes et par le narcissisme du groupe. En effet,
le patient adhère à la situation avec « une attente croyante et pleine d’espérance »
(Freud). De leur côté, les thérapeutes adhérent à l’entreprise à partir de motifs raisonnables secondarisés mais aussi avec des pré-conceptions (Bion). Le groupe à venir,
ils l’ont pensé mais aussi rêvé, et le groupe poursuivi sera, au fil des séances, plus
ou moins affecté par ces projections selon qu’il devient plus ou moins proche d’un
groupe de travail.
Comme tout groupe, celui des thérapeutes crée une « mentalité de groupe », un
« fond commun » qui vise à assurer la cohésion en s’opposant aux mentalités individuelles. Ce fond commun relève de la culture à condition d’y inclure l’héritage
transgénérationnel. Freud note : « … il n’y a pas de processus psychique plus ou
moins important qu’une génération soit capable de dérober à celle qui la suit »
(Totem et Tabou). La mentalité de groupe rabat vers l’uniformisation; elle est une
mesure défensive vis-à-vis de la menace de désorganisation que constitue tout changement. On remarquera que le patient est potentiellement porteur de cette menace si
bien qu’il existe toujours une tension et parfois un antagonisme entre acceptation
et résistance à l’avancement du processus thérapeutique. Autrement dit, les thérapeutes ont consciemment un souhait de changement pour le patient et inconsciemment
la crainte que ce changement ne provoque une catastrophe dans l’organisation
groupale. Cependant, cette crainte inconsciente s’inclut dans une organisation
dynamique globale qui permet d’en moduler la portée. En effet, le groupe organise
une « enveloppe psychique ». Celle-ci selon Anzieu, « se constitue dans le mouvement même de la projection que les individus font sur elle de leur topique subjective… Par sa face interne l’enveloppe groupale permet l’établissement d’un état
psychique transindividuel que je propose d’appeler un soi de groupe… »
Une autre formation groupale essentielle est constituée par la formation d’un
Surmoi-Idéal du moi commun auquel chacun peut se référer. Il suppose que chacun
y consacre une part de son narcissisme propre, et adhère à cette formation groupale
qui fédère, qui amalgame et cristallise des identifications croisées multiples. En
effet l’homme est « un animal de horde » (Freud). La horde est un groupement
d’individus conduits par un chef omnipotent. Dans nos groupes l’effet de horde est
régulé notamment par l’adhésion à un Idéal du moi professionnel avec toutes les
valeurs qui sont incluses. La différence est claire avec une position idéologique qui
détruit les écarts entre les sujets et tend à instaurer la pensée unique. La différence
est nette aussi avec un phénomène constamment rencontré que D. Anzieu a précisé
sous la dénomination d’illusion groupale, qui dénie la scène primitive et promeut
un fantasme d’auto-engendrement.
L’équipe thérapeutique n’est pas un groupe centré sur lui-même mais pour autant
il n’est pas à l’abri de certaines dérives de fonctionnement qui font prévaloir, au
moins par périodes des formations comme la mentalité de groupe ou l’illusion
groupale. Deux facteurs notamment peuvent fournir des indications quant à l’écart
possible entre un fonctionnement groupal « suffisamment bon » et une déviance.
D’abord la situation du leader. Il incarne l’idéal du moi groupal. Au niveau inconscient sa place entraîne chez les coéquipiers des résonances vers des identifications
primitives et des mouvements régressifs du coté du jugement d’attribution en bon
ou mauvais. Les psychanalystes ne sont jamais à l’abri totalement (et d’ailleurs le
faudrait-il) de résurgences de ce niveau. Le leader est un objet privilégié (quoique
non exclusif) de projections de cette nature. S’il est dans le dispositif « à distance »
de la problématique du patient différemment de ses collègues acteurs, il doit aussi
être à bonne distance par rapport à ceux-ci; il lui faut être à même d’entendre l’expression de différences ainsi que d’éventuels conflits sans en être aliéné (cf. à ce propos
le pertinent article de R. Roussillon « La capacité d’être seul en face du groupe ».
R.F.P. n°3 1999). Le travail d’élaboration du leader consiste aussi à faire le lien
entre les mouvements intra-groupe thérapeutique et la psychopathologie du patient.
C’est là un second facteur d’appréciation du fonctionnement du groupe. D’une manière
insidieuse les thérapeutes peuvent s’éloigner de la problématique du patient. B.
Brusset avait bien noté la tendance des équipes de psychodrame à fournir au patient
des réponses stéréotypées. Parfois aussi les thérapeutes s’éloignant de la problématique du patient, « jouent entre eux », pris dans l’excitation que suscitent le jeu
et le groupe. Ce sont là des mesures défensives vis-à-vis d’une angoisse de morcellement et de chaos. Elles relèvent de deux facteurs entrecroisés : la pathologie du
patient émergeant de façon difficile à supporter, notamment lorsqu’il s’agit d’attaques
contre les liens par exemple, et d’autre part un dysfonctionnement au sein de l’équipe.
Ces deux facteurs se répondent l’un à l’autre avec d’éventuels effets de cumul entraînant brouillage et empêchement à penser. À la limite, si le dysfonctionnement relève
en premier lieu du groupe des thérapeutes le processus même du traitement peut
être altéré et la pathologie du patient temporairement aggravée.
Dans l’ensemble total groupal, patient et thérapeutes, on peut distinguer des
sous-ensembles en fonction d’axes particuliers.
- Le meneur de jeu avec le patient : c’est le leader qui a la « direction de la cure ».
Il accueille, aide à organiser les scènes, souvent met fin à celles-ci, donne des interprétations. À tous ces titres il est l’objet et destinataire du « transfert central ». Du
point de vue du processus il est le garant des conditions de sa poursuite. S’il n’a
pas une obligation de résultats il a une obligation de moyens.
- Les thérapeutes acteurs avec le patient : celui-ci fait des choix parmi ceux-là.
Le contre-transfert est sollicité immédiatement, avant même que le choix soit
prononcé. L’acteur potentiel peut redouter ou désirer être choisi; il prévoit plus ou
moins mentalement la tenue du rôle. Des choix inattendus peuvent se présenter
comme par exemple une inversion du sexe ce qui a évidemment une signification
quant au processus élaboratif du patient mais peut s’avérer embarrassant. Parfois
aussi il existe des choix électifs, significatifs là aussi quant au processus mais qui
peuvent l’être par rapport au leader (transfert central négativé).
- Les thérapeutes acteurs entre eux : ce sous-ensemble est le lieu de la fraternité ambivalente des frères, même si bien entendu chacun possède une autonomie
psychique réelle. Chacun est présent au psychodrame pour des raisons et motifs
qui lui sont propres si bien que chacun investit la situation de façon singulière.
Pourtant un dénominateur commun doit être trouvé pour le « groupe de travail »
(Bion).
- Les thérapeutes acteurs avec le leader : dans la mesure où le leader incarne
l’Idéal du moi commun il est fédérateur du groupe des acteurs. Ceux-ci ont leur
propre compréhension du déroulement de la séance mais ils sont conduits à prendre
en compte, sinon à privilégier la compréhension du thérapeute principal telle qu’elle
apparaît dans le dialogue singulier entre lui et le patient. Après la séance, il y a
toujours un moment d’échange dans l’équipe thérapeutique même s’il est bref et
peu organisé. Il marque un regroupement, un effort de cohérence à réaffirmer après
les risques de démembrement que la séance a inévitablement fait courir au groupe
consciemment ou inconsciemment. L’effort pour assurer la cohérence ne signifie
pas qu’il faille viser à l’unanimité, mais que s’expriment des points de vue divers
et parfois divergents. J’ai le sentiment que le « style » du thérapeute principal est
ici particulièrement important qui marque la perméabilité de son moi aux interventions de ses collègues.
Ce découpage en sous-ensembles est bien entendu artificiel. Il permet simplement de repérer des lignes d’investissement habituelles au sein du groupe entier.
En fait il y a une circulation constante entre ces sous-groupes et d’ailleurs c’est la
permanence de cette circulation qui, me semble-t-il, signe la bonne santé du groupe.
Celui-ci est tout entier « dévoué » au processus thérapeutique, mais il a besoin
de se réguler. Dans une équipe de psychodrame chaque intervenant est dans une
relation de type « contre– transfert– transfert » vis-à-vis du patient, mais cette relation
a à s’ordonner dans l’ensemble. Cette organisation groupale relève d’identifications au « chef » (au tenant lieu) et d’identifications latérales avec simultanément
un travail du préconscient-conscient et une circulation fantasmatique laquelle s’articule avec l’actualisation de l’activité fantasmatique du patient. Il existe un transfert– contre-transfert groupal qui est la résultante de ces différents éléments dynamiquement en relation. Dans la « réponse groupale » au patient, l’inter-transfert en
tant que formation psychique inter-relationnelle et intersubjective entre les thérapeutes a un rôle éminent. Si pour chaque thérapeute un travail d’auto-analyse est
requis au moins à minima, il en va de même pour un travail d’inter-transfert. Il ne
faut pas se méprendre ici car de même que l’auto-analyse ne conduit pas (pas nécessairement en tout cas), à une nouvelle « tranche », l’analyse inter transférentielle
ne consiste pas à mettre l’équipe thérapeutique en analyse groupale. Cela ne consiste
pas non plus à s’entr’interpréter ce qui peut arriver en effet dans des équipes dysfonctionnant sous le signe de la violence destructrice.
J’ai signalé déjà ce moment habituel d’échanges après la séance. Il est important s’il peut permettre une suffisamment libre circulation d’idées, de sentiments,
d’impressions, d’appréciations propres à chacun, c’est-à-dire une mise en mots
destinée à soi-même et aux autres : dire et entendre. On peut en espérer une plus
grande lucidité réciproque. En espérer aussi, sinon d’abord, la sauvegarde ou même
le rétablissement de la capacité de penser en situation de groupe, celle-ci compromettant souvent celle-là.
Mais nécessairement ces échanges doivent avoir pour centre référentiel la problématique du patient et le cheminement du processus analytique. Le patient et « son »
processus occupent la place du tiers, indispensable à toute élaboration psychique
de l’ordre de l’analytique.
Éventuellement l’équipe thérapeutique pourra éprouver le besoin d’un temps
spécifique pour discuter d’un cas. C’est ce qui s’est produit récemment à propos
d’Amélie et ce n’est pas un hasard si cela arrive au moment où s’amorce et se décide
l’arrêt difficile de ce traitement difficile.
J’en reviens donc à Amélie pour tenter d’illustrer quelques unes des propositions que j’ai avancées.
Notre groupe de six thérapeutes a subi une modification importante environ un
an après la prise en charge de la patiente : le thérapeute leader a dû quitter le groupe
pour des raisons personnelles d’emploi du temps. Il l’a annoncé à la patiente et lui
a indiqué qui d’entre nous lui succéderait. Apparemment, cela n’a posé aucun problème
à Amélie qui n’a pas réagi autrement qu’en acceptant le fait. Mais plusieurs mois
après un autre événement va révéler la charge traumatique dont ce changement
était porteur. Il se trouve qu’Amélie revoit ce premier thérapeute-leader dans un
couloir de l’institution alors qu’elle le croyait définitivement « hors les murs ». Elle
va éclater de colère en début de séance et on peut le comprendre, mais cette colère
devient sans mesure; Amélie est dans un débordement émotionnel proche d’un
point de rupture. Elle déporte cette violence sur une stagiaire récemment et provisoirement admise dans le groupe; elle « exige » le départ de « cette personne ». La
démesure amène à penser qu’au-delà de l’événement Amélie revit une situation
traumatogène qui répète « du même », c’est à dire ce qu’elle a connu dans sa famille
de « secrets– mensonges– tromperies », de disparitions– réapparitions, d’instabilité
des alliances. « L’exigence » du départ immédiat de la stagiaire est un passage à
l’acte, comme un coup de force en écho au coup de force qui lui avait été infligé.
Nous sommes donc dans une relation du type action– réaction et non dans une communication productrice de fantasmes et symbolisations. L’hypothèse qui s’impose est
celle d’un retour dans le réel d’un matériau psychique laissé en suspens. La tranquillité
initiale d’Amélie recouvrait le déni d’une réalité psychique productrice de souffrance.
Éviter une souffrance d’abandon, éviter une souffrance provoquée par ce qu’elle
peut maintenant appeler un « lâchage ».
Le déni permettait aussi de ne pas aborder la perspective d’un deuil à faire.
Cependant, la question qui se pose concerne l’équipe thérapeutique. En effet nous
ne sommes pas assez naïfs pour penser que le changement qui a eu lieu ne devait
pas avoir d’impact sur l’espace psychique commun, et pourtant tout s’est passé
pour nous comme si il en était ainsi. L’hypothèse qui s’impose est celle de notre
propre déni. De quoi procède-t-il ?
Il faut faire une place à la violence d’Amélie qui était évidemment présente
avant son coup d’éclat et que nous avons pu craindre de faire surgir, pressentant
plus ou moins consciemment qu’elle pourrait être redoutable. C’est que le mouvement transférentiel d’Amélie fait du groupe des thérapeutes le représentant externe
du groupe interne des mères porteuses de la mauvaiseté. D’autre part lorsque la
patiente nous interpelle en disant : « alors qu’est ce que vous faites du transfert » ?
Elle nous renvoie à un essentiel de notre position d’analyste, et lorsqu’elle dit : « je
sais bien (à propos de la stagiaire) que dans cet institut il y a un souci de formation
mais…», elle nous renvoie à notre groupe d’appartenance et à notre propre généalogie professionnelle. Elle stigmatise ainsi notre mauvaiseté au vif de nos identifications professionnelles. Mais si la violence d’Amélie menace le soi groupal,
celui-ci est aussi menacé de l’intérieur. Le départ de l’un d’entre nous qui plus est
du leader– fondateur entre en résonance avec la crainte du démembrement. Et ce
départ nous avons aussi dénié qu’il puisse nous affecter et dénié que nous puissions
aussi le ressentir comme un lâchage. Notre identification groupale aux identifications d’Amélie nous a fait réagir en miroir. Pour nous aussi un matériau psychique
intra groupe a été mis de côté et laissé en suspens.
J’ai dit plus haut que le traitement d’Amélie nous avait « troublés ».
En porte témoignage l’inhabituel nombre de travaux que nous lui avons consacrés. Je peux compléter cela en précisant qu’il s’agissait au fond d’une activité à
but réparateur (M. Klein). Réparation de la cohésion groupale gravement menacée
parAmélie et plus dangereusement encore de l’intérieur du groupe. (Outre les éléments
contre transférentiels il faudrait ici faire l’analyse de ce qui revient à l’organisation psychique en tant que telle dans l’intra-groupe thérapeutique. Mais ce travail
ne peut être fait que par les intéressés eux-mêmes et ensemble. Ce serait de ma part
adopter une position de toute puissance inadmissible et qui d’ailleurs serait non
pertinente par rapport à l’objet).
Réparation de l’enveloppe groupale trouée lors de la séance de la colère. Pendant
cette séance la nouvelle thérapeute– leader avait pu rapprocher les bords de l’enveloppe déchirée en permettant par ses interventions de revenir au registre du fantasme.
Ultérieurement nous avons donc poursuivi ce travail. Produire articles et conférences
sur le cas permettait d’affirmer intacte notre capacité de penser. De plus, le fait que
nous avons exposé à des collègues au sein même de l’institution fait penser que, dans
la mesure où le groupe des psychodramatistes s’inscrit subjectivement dans cette structure, nous avions besoin de témoigner que l’Idéal du moi institutionnel était intact.
Avec le cas d’Amélie et en insistant sur la relation avec l’équipe des thérapeutes, j’ai essayé de montrer que nous avons à prendre en compte l’impact que
peut avoir une formation psychique plurielle, la groupalité. Elle n’est pas le résultat
d’une addition des psychés dans la situation d’un regroupement de personnes. Elle
relève d’une réorganisation structurale à partir des psychismes individuels en interaction. Cette organisation est productrice de ce que R. Kaës a spécifié comme «
appareil psychique groupal ». Il le définit : « dispositif irréductible à l’appareil individuel, il n’en est pas l’extrapolation ».
Le concept de groupalité permet d’étendre nos possibilités de compréhension
de l’espace intersubjectif et de l’espace intrapsychique dans leurs liens de réciprocité. On se souvient que Freud a écrit : Psyché est étendue, ne le sait pas.