Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062601
200 pages

p. 113 à 124
doi: en cours

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no 76 2001/3

2001 TOPIQUE

La psychothérapie de groupe à médiation corporelle

Arnaud Pereira-Estrela Psychiatre, Psychanalyste63 rue de la Paroisse 78000 Versailles R. Gentis
Aidé par une poignée de collaborateurs, le Docteur Roger Gentis fonde en 1984 une Association intitulée « L’autre Scène». Il s’appuie alors sur une pratique de psychiatrie publique de plus de trente ans avec des cas dits « lourds » : névroses graves, structures perverses, personnalités narcissiques ou borderline. Bref, il s’agit d’une grande majorité de nos contemporains qui ne peuvent pas bénéficier de soins auprès d’un psychanalyste libéral. « L’autre scène» offre un dispositif original : une psychothérapie de groupe à médiation corporelle et d’inspiration psychanalytique. Il n’y a pas de « forçage » des interprétations et chaque sujet, peut, évoluer librement dans son cours personnel. La théorie Freudo Lacanienne y est une référence. « L’autre Scène», permet par le biais d’exercices ludiques autour du touché et du regard, de métaphoriser des problématiques archaïques, préœdipiennes, infra-langagières.Mots-clés : Thérapie de groupe, Médiation corporelle, Aménagement du cadre. Helped by a number of disciples, Doctor Roger Gentis founded the association named ‘L’autre scène’in 1984. In doing this he was bringing together some 30 years of practical psychiatric practice in State institutions dealing with what we call ‘heavy’ cases – severe neuroses, peverse structures, narcissistic or borderline personalities. In other words, treating those patients private psychoanlysts are not in a position to treat. ‘L’autre scène’is a very particular set up and offers group psychotherapy based on bodily mediation and psychoanalysis. Interpretations are not ‘forced’and each subject can evolve freely in his/her personal sessions. Freud and Lacan are both essential references in treatment. ‘L’autre scène’ helps the patients through games involving touch and sight to place metaphors on archaic, preœdipal and infra-language problems.Keywords : Group therapy, Bodily mediation, Setting up a framework.
« Il y aurait un minimum, c’est que les psychanalystes s’aperçoivent de ce qu’ils vont poien;
ils sont poètes, c’est ce qu’il y a de drôle »…
(Lacan, 1967)
Il serait de ma part malhonnête de parler ici des « psychothérapies à médiation corporelle » qui sont d’une grande diversité. Tout au plus, puis-je parler de ce que je pratique avec d’autres, à l’« Autre Scène ». Sans l’aide du docteur Gentis, il m’aurait été difficile de proposer quelques réflexions théoriques sur « dispositif thérapeutique transférentiel », qui tient sa valeur opératoire du fait qu’elle réactualise la scène « Originaire » (dans le sens de Piera Aulagnier, non celui de « scène primitive »).
Le problème du préverbal est particulièrement important ici. C’est, en outre, le domaine de ce que Lacan définit, dans le séminaire sur les psychoses, comme « le chatoiement innombrable de la grande signification affective » et qui, dit-il, « est dans la doctrine analytique essentiellement liée au pré-conscient ». À la lecture que fait Claude Rabant du texte de Freud, « Constructions dans l’analyse », on peut dire que si dans la technique analytique le refoulement est ce qui relève de l’interprétation, la construction, elle est rendue nécessaire par un autre mécanisme, la Verleugnung, qu’on traduit en français par « déni » ou « désaveu ». Cette distinction faite par Rabant nous apparaît éclairante sur notre pratique. Qu’elle soit le fil de conduction de cet exposé.
Tournons-nous vers ce dictionnaire de référence depuis 1967, le vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis.
On appelle «interprétation», disent-ils
  1. Le dégagement par l’investigation analytique du sens latent dans le dire et les conduites du sujet.
  2. Dans la cure, (une) communication faite au sujet et visant à le faire accéder à ce sens latent.
«L’interprétation, ajoutent Laplanche et Pontalis, est au cœur de la doctrine et de le technique freudiennes. On pourrait caractériser l’analyse par l’interprétation, c’est-à-dire la mise en évidence du sens latent d’un matériel». Serions-nous à ce point hérétique ?
Cela sonne, en somme, comme un rappel à l’ordre : freudiens, nous devrions faire une place éminente à l’interprétation, en tant qu’acte analytique, dans notre pratique psychothérapique : commettre des actes visant à « faire accéder le sujet au sens latent de ses dires et de ses conduites ». Ses dires : à première vue, rien qui doive distinguer nos interprétations de celles d’un analyste de divan. Mais les conduites ? Il est clair que nos dispositifs thérapeutiques laissent beaucoup plus de champ aux « conduites » et à leur interprétation éventuelle, que le dispositif analytique, fait au contraire pour contraindre autant que possible le « sens latent » à s’exprimer par la filière du « dire ».
Voyons quand même du côté du dire. Dans la mesure où notre pratique thérapeutique comporte des temps dits de verbalisation et il y en a même beaucoup, on pourrait croire naïvement que nous manions l’interprétation, au registre du signifiant verbal, comme le fait un analyste derrière un divan.
Ce serait s’aveugler sur une énorme contingence : c’est que l’analyste (si le thérapeute se considère comme tel) n’est pas ici derrière un divan, mais dans une espèce de corps à corps avec son client (cette expression de « corps à corps » n’implique pas nécessairement un contact physique). Cette position a, en tout cas, des implications considérables.
L’une d’elles pourrait être, pour le dire de façon abrupte et un tant soit peu provocante, que l’interprétation n’a rien à faire dans notre pratique – nous entendons l’interprétation au sens B) de Laplanche et Pontalis, comme « communication faite (par le thérapeute) au sujet », visant à lui faire prendre conscience du sens latent de ses « conduites » manifestes. En effet et, ceci est sans doute valable pour d’autres psychothérapies à implication corporelle, sinon pour toutes, interpréter une manifestation corporelle quelconque fait appel à un savoir sur le corps et l’enferme d’emblée dans un système de représentations.
Nous avons tous des représentations de notre corps, du corps humain dans sa généralité et certaines de ces représentations sont très largement partagées – on peut dire aussi médiatisées : nous faisons ici allusion, en particulier, aux représentations de la médecine et des sciences médicales.
Ce qui importe dans tous les cas, c’est de délimiter le champ de ces représentations et de ne pas les exporter ailleurs, comme le font encore certaines doctrines psychothérapiques à prétentions scientistes.
Ce que nous attendons habituellement du thérapeute, c’est qu’il se cantonne autant que possible, dans les « communications » qu’il est amené à faire à son client, dans une position de non-savoir. Il a ainsi à mettre entre parenthèses, dans sa position de thérapeute, toute représentation qu’il peut avoir du corps humain dans sa généralité – qu’elle lui vienne des sciences médicales, d’une énergétique plus ou moins reichienne ou d’une tradition orientalisante.
Un ami du docteur Gentis, Monsieur Jean-Marc Gendrault-Herzfeld, anime à Orléans depuis des années un séminaire. Le thème en cours porte sur « l’interprétation chez les post-freudiens » (parmi lesquels, précise-t-il, il ne faut en aucune façon compter Jacques Lacan). Il se demande si nous ne serions pas entrés « dans la période post-interprétative » de l’analyse.
C’est ainsi qu’il précise (en résumant beaucoup) que « l’entrée dans l’enseignement de Lacan » s’opère à l’occasion du Rapport de Rome en 1953 : Lacan procède alors, en « extrayant le symbolique », à une « revalorisation de l’interprétation »; l’expérience analytique est alors conçue comme une « symbolisation de l’imaginaire ».
Mais « vers la fin de l’enseignement de Lacan », écrit plus haut cet analyste, la portée de l’interprétation s’est déplacée. Si elle demeure l’interprétation du désir, c’est en tant qu’elle porte sur la cause du désir – car « la référence au désir n’est plus seulement symbolique, mais aussi réelle, ayant rapport à un réel symbolisé à partir de la cause du désir ».
On aboutit ainsi à une formulation : « on n’interprète pas le réel, mais l’interprétation permet d’en marquer la limite, de la border, de la viser à côté mais du bon côté, d’un côté tel que le réel puisse conserver sa place pour le sujet ».
Il est à nouveau question ici de limite et de délimitation. Au fond, nous ne disions pas autre chose en parlant du « non-savoir » du thérapeute, de cette nécessaire épochè de toute représentation du corps. Il s’agit bien de préserver la place du réel pour le sujet. Le réel n’est pas foncièrement ininterprétable, mais il convient qu’il y subsiste de l’ininterprété.
En 1997, dans leur Dictionnaire de Psychanalyse, Elisabeth Roudinesco et Michel Plon rappellent cette pente paranoïaque à laquelle se laissent aller, génération après génération, tant d’analystes. « Si, disent-ils (rejoignant en cela Laplanche et Pontalis), si la doctrine freudienne eut tant que mal à se préserver de cette passion, c’est parce que le mécanisme de l’interprétation est inhérent à son système de pensée ». « C’est pourquoi, ajoutent-ils, Freud cherche toujours à tempérer la toute-puissance de l’interprétation par un autre procédé : la construction ». Et plus loin : «… La construction est à la fois la quintessence de l’interprétation et une critique de l’interprétation, dans la mesure où elle permet de restituer de façon cohérente la signification globale de l’histoire d’un sujet…».
Si l’interprétation prétend en effet révéler un sens latent « dans l’inconscient » du sujet, la construction serait effectivement à la fois plus et moins « paranoïaque » : plus dans la mesure où elle dresserait un tableau « global » de l’histoire du sujet, – moins dans la mesure où elle ne cache pas son jeu :
Ce n’est plus « dans l’inconscient du sujet » que préexiste cette « signification globale », c’est du côté de l’analyste, dans la théorie analytique qu’elle se construit et que le sujet a à s’y reconnaître. Et à se reconnaître du même coup, pourrait-on ajouter, comme sujet d’une certaine culture – dans le sens d’assujetti à cette culture. Nous dirons plus loin, quelle leçon pratique nous tirons de ces considérations et quelle place est venue prendre la « construction » freudienne dans ce que nous appelons nos dispositions d’énonciations.
De ce rapide survol de l’histoire de l’interprétation et de ses aléas, dans la théorie analytique, nous retenons donc :
  1. L’interprétation semble, comme le disent Elisabeth Roudinesco et Michel Pion, quelque trente ans après Laplanche et Pontalis, inhérente à la pensée psychanalytique dans la mesure où l’analyse se propose de mettre au jour chez le sujet un sens latent; à cet égard, toute la pensée freudienne s’enracine dans la Traumdeutung, l’interprétation du rêve est et demeure le prototype de la technique de l’interprétation.
  2. Cette technique porte en elle un danger redoutable pour la psychanalyse : la tentation paranoïaque du « j’ai tout compris », volontiers associé au « j’ai toujours raison ». Tentation donc, à laquelle cèdent encore bien des analystes et psychothérapeutes débutants, du « tout est interprétable ».
  3. En pratique, il est difficile de préciser et de délimiter exactement ce qu’on entend par « interprétation ». Cela peut aller de l’explicitation pure et simple d’un sens prétendument latent (ce qu’on appelle à la limite « interprétation sauvage ») au soulignement ou à l’accentuation discrets d’un signifiant ou d’un élément du discours.
D’investigation, il n’est en tout cas plus question, dès 1993, dans le Dictionnaire de la Psychanalyse. L’article « Interprétation », rédigé par le maître d’œuvre, Roland Chemama, semble fort intéressant. L’auteur définit ainsi l’interprétation : « Intervention de l’analyste tendant à faire surgir un sens nouveau au-delà du sens manifeste que peut présenter un rêve, un acte manqué, voire une partie quelconque du discours du sujet ». Aussi bien Roland Chemama, en conclusion de cet article, pose-t-il la question autour de laquelle nous ne cessons de tourner : « l’interprétation est-elle encore possible ? ».
« L’interprétation, écrit par exemple Roland Chemama, doit faire valoir, ou à tout le moins laisser ouverts, les effets de sens du signifiant ».
Ce « laisser ouverts » est pour nous capital; il implique une extrême réserve, qui ne verse pour autant pas dans l’abstention : un tact, un doigté pour tout dire, assez difficiles à acquérir et à maintenir. Évoquons ici, Rilke, son aspiration animale à l’Ouvert (das Offene) : ne pourrait-il s’agir ici et ne pourrait-on pas l’entendre ainsi dans notre pratique, de laisser ouvert sur le réel le monde ininterprété (der gedeuteten Welf)?
Chemama parle effectivement de clôture : « Ainsi, ajoute-t-il plus loin, l’interprétation a des effets de sens. Mais ce sens, pour l’analysant, reste ouvert au questionnement, il ne se clôt pas dans la mise en place d’une image de soi définitive et aliénante ». Préserver de l’ininterprété, c’est ce qui laisse du jeu au sujet et permet au Moi de ne pas s’aliéner entièrement dans le monde interprété…
« Laisser ouverts les effets de sens du signifiant », l’interprétation y parvient, poursuit Roland Chemama, « en étant principalement énigme ou citation ». Nous entrons ici, à n’en pas douter, dans le vif de la technique analytique moderne.
Citation : « l’analyste rappelle, à tel point ce que l’analysant peut dire, tel autre mot qu’il a prononcé un peu avant, tel fragment de discours qu’il a développé, tel souvenir qu’il est en train de rapporter. L’accent est mis ici non sur la signification d’un terme isolé, mais sur les corrélations obligées, qui font que dans une même vie se répètent les mêmes termes, les mêmes choix, le même destin ». Lacan le disait déjà très clairement : « C’est quand un même mot se rencontre à trois croisements d’idées qui viennent au sujet que vous vous apercevrez que ce qui est important c’est ce mot-là, ce n’est pas autre chose… C’est le centre de gravité caché du désir dont il s’agit ».
Dans notre pratique de groupe, la citation acquiert en outre une autre dimension : ce n’est pas seulement entre les énoncés d’un même sujet qu’elle établit des corrélations, mais tout aussi bien, et beaucoup plus souvent sans doute, entre les dits de plusieurs sujets qui viennent interférer et se faire écho.
Nous partons ici des échos et des interférences de signifiants, qui font que dans un groupe s’ébauche et prolifère ce mycélium dont parle Lacan, sur cette autre scène où viennent s’entrecroiser les dits des uns et des autres (mais aussi les non-dits…). Cette autre scène dont il est question ici, nous pouvons lui donner un nom : ce n’est rien d’autre que le préconscient; par définition, pourrait-on dire, transpersonnel et intersubjectif. Et pour filer la belle métaphore mycologique de Lacan, nous dirions que le soin, la culture de ce mycélium représente une part importante de l’activité du thérapeute : un jardinier du préconscient en quelque sorte…
Énigme maintenant : « l’analyse, explique Roland Chemama, évite de laisser entendre ses propres interventions comme univoques. S’il veut introduire l’analysant au langage de l’inconscient, il doit faire valoir le caractère polysémique de ce qui se dit dans la cure et, notamment, des maîtres-mots qui orientèrent l’histoire du patient ».
Le cadre, le dispositif, confère à lui seul des valeurs différentes à un même acte, à un même type d’intervention. Que, depuis son fauteuil, l’analyste « fasse valoir », sous forme d’énigmes, « les maîtres-mots qui orientèrent l’histoire du patient », cela peut sans doute passer du fait de l’asymétrie radicale du dispositif (ce n’est pas pour rien que l’auteur utilise dans cette phrase le terme de « patient »).
Si l’on en use avec modération, l’intervention énigmatique semble parfaitement à sa place dans une pratique de divan.
Il n’empêche que dans la nôtre, dans le cadre où nous travaillons, elle serait la plupart du temps tout simplement ridicule, sauf à installer transférentiellement le thérapeute sur un piédestal inaccessible au commun des mortels; si l’on préfère, l’autre scène où se situe son écoute serait imaginée comme propriété privée, elle ne serait plus le champ signifiant, le lieu commun où, que nous le voulions ou non, nous nous ébattons (et nous débattons) à nos risques et périls.
Pour le dire tout crûment, nous veillons à ne pas trop nous prendre au sérieux, ou tout au moins à ne pas en donner l’impression. Si nous usons peu de l’énigme, mais beaucoup de la polysémie, c’est si l’on veut une question de style : le nôtre se veut ludique et nous pratiquons, entre autres jeux, beaucoup de jeux de mots. C’est une façon plus triviale sans doute, moins distinguée que l’énigme, « d’introduire au langage de l’inconscient », ce qu’on ne peut d’ailleurs ignorer depuis Freud et son Witz de 1905.
À l’Autre Scène, comme dans tous les lieux où règne une certaine convivialité, il se raconte beaucoup d’histoires drôles, souvent égrillardes et il est rare que nous n’ayons pas parmi nous, deux ou trois spécialistes talentueux de la chose; il se commet aussi beaucoup de jeux de mots plus ou moins fins, plus ou moins neufs, peu importe : ce qui compte, c’est le plaisir qu’on y prend, ce sont les dimanches du signifiant et on aurait tort d’en bouder la polysémie.
Freud avait parfaitement relevé cela, dans son ouvrage de 1905 : « À l’âge où l’enfant apprend à manier le vocabulaire de sa langue maternelle, écrit-il, il éprouve un plaisir manifeste à faire de ce matériau une “expérimentation ludique” (Groos) et il assemble les mots sans se soumettre à la condition de sens, afin d’obtenir d’eux l’effet de plaisir lié au rythme et à la rime ».
C’est ce qu’il appelle le « plaisir pris au non-sens » et il souligne que ce plaisir (qui reparaît éventuellement plus tard dans l’ivresse; mais il n’est pas besoin pour cela d’alcool : l’Éros de groupe y suffit), l’enfant se le voit progressivement interdire par l’exigence de sens des adultes et qu’ainsi le plaisir initial se trouve redoublé par celui de la désobéissance, il « trouve son plaisir dans le charme que possède ce qui est interdit par la raison », et « utilise le jeu pour se soustraire à la pression de la raison critique ». « Révolte contre les contraintes de la pensée et de la réalité », insiste Freud. Il y a un côté anarchiste dans le non-sens…
Plus loin, voyant dans la naïveté un des ressorts du comique, qui fait le charme des « mots d’enfants » que recueillent les chroniques familiales, il attribue le plaisir qu’on y prend à l’absence d’inhibition qu’on prête au naïf, à l’enfant – ce que Lacan, dans son cinquième séminaire, ne manquera pas de reprendre et d’accentuer :
« Ici, dit-il, chez l’enfant, l’essentiel ne consiste pas dans la drôlerie, mais dans l’évocation de ce temps de l’enfance où le rapport au langage est si proche qu’il nous évoque par là directement le rapport du langage au désir qui constitue la satisfaction propre du mot d’esprit ».
L’Autre Scène propose des « Jeux de corps et de langage». Cet aspect ludique de ce travail apparaît fondamental. Il n’empêche nullement que des choses poignantes, voire dramatiques viennent parfois s’y jouer. Il nous semble en tout cas que se manifeste, dans ces jeux de toutes sortes, cet esprit d’enfance si essentiel, pour nous, à ce genre de travail, qu’il nous suffise d’amener ici cette parole bien connue que Nietzche met dans la bouche de Zarathoustra : « Je suis corps et âme – ainsi parle l’enfant –. Et pourquoi ne parlerait-on pas comme les enfants ? »
À l’Autre Scène, la polysémie mise en œuvre ne se charge pas ici de la gravité de l’énigme, elle demeure légère et dansante et rappelle en maintes occasions qu’en thérapie (comme chez l’enfant), il n’y a pas loin du rire aux larmes.
Ainsi, notre réflexion sur l’interprétation, concept freudien revêtant divers avatars, diverses modalités pratiques au long d’une évolution déjà séculaire – au point que certains peuvent aujourd’hui se demander, sans cesser de se considérer comme freudiens, si la psychanalyse n’est pas entrée dans une ère « post-interprétative », – ainsi notre réflexion nous amène-t-elle à parler plus précisément de notre pratique effective et à tenter d’en pousser quelque peu la théorisation.
« La psychanalyse, dit parfois Fédida, est une psychothérapie simplifiée ».
Néanmoins, si le dispositif inventé par Freud permet à l’inconscient de mieux se dire, de devenir plus lisible, c’est qu’il subvertit radicalement les modes habituels d’interlocution en plaçant d’emblée le sujet, l’analysant, dans une posture d’énonciation parfaitement insolite et déconcertante. L’expérience du divan montre que, trop souvent, cette posture cesse assez vite de déconcerter le sujet et qu’il parvient fort bien, apparemment du moins, à contrôler ce qu’il dit – ses énoncés – et ceci, souvent malgré lui, il s’en irrite, il voudrait bien laisser parler son inconscient, qui commence à lui coûter cher, mais plus rien n’en sort, il tourne en rond – et bien sûr il accuse plus ou moins ouvertement son analyste de ne rien faire pour le tirer de là. Or, celui-ci, même dans cette historiette caricaturale, est loin d’être réduit à l’impuissance. C’est que, si l’inconscient a cessé de se trahir dans les énoncés du sujet, on peut essayer de l’entendre, ou de le surprendre au travail, du côté de l’énonciation, c’est-à-dire du transfert. Non que le transfert ne se dise pas dans les énoncés, mais il y est comme verrouillé – et il se joue de toute autre façon dans l’énonciation, il suffit d’être attentif aux modalités de celle-ci pour y entendre par exemple une problématique anale, faite de rétentions et de relâchements. De cela, l’analyste peut faire quelque chose, en s’appuyant pour commencer sur deux postulats : l’un qui est de l’ordre de la définition – l’énonciation est un acte, elle est du domaine de l’agir, elle est un dire – l’autre qui fonde une pratique explicitée par Freud, tardivement d’ailleurs, sous le terme de construction.
On se souvient que Freud, dans cet article de 1937, a fait place dans la technique analytique à ce qu’il appelle « construction », à côté de l’« interprétation » qui semblait représenter l’acte analytique par excellence. Pour aller vite, nous dirons que, pour nous, l’interprétation analytique intervient au niveau de l’énoncé, ou si l’on préfère du signifiant – la construction, elle, cherchant à déceler dans les énoncés du sujet quelque chose qui n’y apparaît pas en tant que tel, quelque chose qui demande à être inféré et reconstitué, à partir d’indices (un travail d’archéologue, explique Freud), pour revêtir un sens communicable, dans un certain contexte, tout au moins.
Freud, bien sûr, dans ce texte de 1937 (qu’on peut considérer comme une espère de legs testamentaire), ne formulait pas en ces termes l’opposition entre interprétation et construction. Nombre d’analystes travaillent effectivement sur ces deux registres (« parallèlement », disait Freud), comme on touche le piano des deux mains.
On a évidemment tendance, lorsqu’on travaille sur ces deux portées, à les définir diachroniquement, les caractérisant par exemple comme registre «œdipien » et « préœdipien », ou encore « verbal » et « pré-verbal », etc… – ce qui n’est certainement pas abusif –, mais corsète le champ de ces registres d’expression et réduit l’amplitude de leurs manifestations. C’est pourquoi nous préférons aujourd’hui ne pas recourir à une opposition diachronique, dans la psychogenèse, pour distinguer ces deux registres, mais distinguer dans la synchronie des manifestations du sujet ce qui se livre au registre de l’énoncé et ce qui se glisse dans celui de l’énonciation.
Il y aurait encore pas mal de considérations théoriques à faire pour clarifier en toute rigueur la distinction entre registre de l’énoncé et registre de l’énonciation, mais cela doit commencer à lasser votre attention.
Nous allons illustrer ces propos par un exemple tiré de notre pratique de groupe.
Dans les week-ends de formation animés par le docteur Gentis, qui sont explicitement présentés comme un parcours didactique, le dimanche matin est, depuis longtemps, consacré au récit et à l’exploitation des rêves – la « voie royale » d’accès à l’inconscient, disait Freud.
Il est difficile de résumer, mais essayez d’imaginer une douzaine de personnes réunies dans une pièce…
L’aspect théâtral y est fort important : des spectateurs adossés aux parois, un espace scénique au milieu. À noter que parmi les spectateurs, il faut distinguer les clients du premier degré, qui seront invités tour à tour à raconter leurs rêves et les thérapeutes stagiaires du second degré, qui bien sûr, sont soumis à la règle d’abstinence. Le thérapeute reste, en général, seul en mouvement sur la scène centrale.
Un des spectateurs se lève (c’est une obligation qui n’a même pas besoin d’être formulée, elle est entrée dans les mœurs) et commence donc à raconter un rêve, ou plusieurs rêves, ou un fragment de rêve. Nul besoin de s’attarder sur l’énoncé de ce récit, il est noté par un des stagiaires et sera repris dans la seconde partie de la matinée, suivant un autre dispositif – temps d’exploitation des récits de rêves… cet exemple permet de saisir ce qui est en jeu dans renonciation et quel genre d’interventions cela appelle chez le thérapeute. Une culture cinématographique permet parfois de distinguer ici comme des plans et des séquences – ceci est important, car cela évoque ce principe de la production onirique que Freud nommait Darstellung, que l’on traduit volontiers par « figuration », mais que Lacan préférait appeler plus explicitement les nécessités de la « mise en scène ». Il y a dans le passage du rêve à son récit, lorsqu’il s’effectue dans un dispositif un peu théâtral, comme à l’Autre Scène, comme un redoublement de la Darstellung.
Le récit appelle d’autres « nécessités de la mise en scène », puisqu’il s’agit littéralement de produire le récit du rêve sur une « Autre scène » : n’oublions pas que le même rêve, sur le divan d’un analyste, serait sans doute autrement raconté. On pourrait à bon droit parler de l’art du thérapeute.
Celui-ci accompagne, fait écho, souligne (on pourrait dire aussi accentue) les modalités de renonciation. Imaginons sous cet angle un de ces récits de rêve.
Le sujet se lève, vient se mettre debout sur le côté libre du carré, se tourne vers les spectateurs et commence à raconter un rêve – à la façon d’un acteur monologuant face au public–. Il ne semble pas tenir compte de la présente du thérapeute qui ne fait d’ailleurs rien pour se rappeler à lui : il se tient debout, dans une attentive immobilité, à un pas du sujet, sans le regarder ni lui ni le public, dans une attitude donc de réserve, de quasi-effacement.
Il convient, pour l’instant, de noter simplement que quelque chose se joue là, sur la scène transférentielle, sans chercher à l’interpréter plus avant (quand je parle de la « scène transférentielle», il va de soi qu’il ne s’agit pas seulement de la relation au thérapeute, mais à l’ensemble de ceux qui sont là et, même si ça se trouve, de certains absents).
L’attitude inverse se rencontre également, on s’en doute : ici, le sujet ne quitte pas le thérapeute des yeux, pendant tout le récit du rêve, il ne regarde que lui, c’est à lui qu’il s’adresse exclusivement. Il surffit alors au thérapeute de se déplacer lentement, d’un mouvement qui s’efforce de paraître « naturel », pour souligner ce jeu transférentiel. Là non plus, il ne convient guère d’interpréter plus avant en l’absence de contexte, il faut attendre d’autres éléments pour s’autoriser à donner un sens à cette scène épisodique, à moins bien sûr que le sujet ne viennent à l’interpréter lui-même, ce qui arrive quand même assez souvent.
La troisième attitude « de base » est celle où le narrateur ne s’adresse à personne hic et nunc. Il peut ainsi marcher lentement, tête un peu inclinée, regard dirigé vers le sol ou au contraire devant lui, au-dessus donc des spectateurs assis à terre, on dirait qu’il cherche à faire abstraction des autres ici présents pour mieux se concentrer sur son récit – faire abstraction des autres bien que le récit leur soit en fait destiné.
Ce comportement, peut-être le plus fréquent des trois, nous paraît recréer, ou tenter de recréer, le dispositif analytique (il ne faut pas oublier que presque tous les clients ont fait une analyse ou sont en cours d’analyse), où l’analysant s’adresse à quelqu’un qui est censé l’écouter mais se situe hors de son champ visuel. Peut-on dire que le thérapeute est alors placé au lieu de l’Autre et qu’il devrait s’efforcer de s’y tenir ? C’est une hypothèse intéressante, parce qu’elle impliquerait en pratique qu’étant en position d’analyste, le thérapeute devrait privilégier alors l’écoute du signifiant et la ponctuer éventuellement d’interventions proprement analytiques. Mais cette position se trouve en quelque sorte partagée dans cette pratique : si le sujet s’adresse alors au grand Autre et passe par lui pour y trouver les mots de son récit, on ne peut dire que cette place soit réservée au thérapeute. Dans une pratique de groupe, à plus forte raison lorsque la plupart des participants sont eux-mêmes plus ou moins analystes, ce n’est pas toujours ni exclusivement le thérapeute (le thérapeute de service) qui relève un lapsus, une allitération ou tout autre accident du signifiant…
On pourrait, bien sûr, s’étendre très longuement sur ce qu’on peut appeler la stylistique de la narration et en explorer bien d’autres aspects. Nous ne cherchons qu’à montrer de façon un peu concrète que, si implication corporelle il y a dans une pratique psychothérapique, c’est en premier lieu au registre de l’énonciation qu’on peut aller la cueillir (ou l’accueillir, évidemment) et qu’on peut avantageusement remplacer, dans le champ de ces pratiques, la vieille et abusive opposition entre « le verbe » et « le corps » (car le verbal est aussi corporel) par une distinction plus pertinente (et non opposition) entre « énoncé » et « énonciation ».
Cette dernière est non seulement corporelle, mais pour peu que le dispositif s’y prête, elle implique tout le corps, elle met en jeu le corps entier du sujet tant qu’il est en relation avec d’autres.
Et l’énonciation ne produit pas seulement des énoncés verbaux, elle en produit quantité d’autres plus ou moins implicites, dont on doit se demander si et comment on peut les porter à verbalisation. C’est là toute la problématique de ces « dispositifs d’énonciation » qui, pour être la plupart du temps fruits de l’empirisme et du bricolage, n’en sont pas moins aujourd’hui d’une richesse et d’une variété stupéfiantes et cela déborde largement le cadre des psychothérapies (la scène artistique au sens large).
Essayons maintenant de résumer le rôle du thérapeute dans cette conjoncture, le récit dominical des rêves. Nous dirons en première approximation qu’il a un rôle ou une fonction d’accompagnement. Il accompagne le narrateur dans sa déambulation et dans les péripéties de celle-ci, s’arrêtant par exemple avec lui et reprenant avec lui sa marche – se tenant à son côté lorsqu’il lui semble qu’il s’adresse au groupe ou à quelqu’un des spectateurs – en retrait de lui lorsque le narrateur lui semble « rentrer en lui-même », lui faisant face lorsqu’il se sent en position d’interlocuteur. Sans surtout le singer, il peut aussi arriver au thérapeute de reprendre un geste, une attitude, une mimique du narrateur si ce geste, cette attitude, cette mimique lui semblent significatifs.
Comme chaque spectateur est appelé à devenir narrateur et vice-verça, chacun saisit très vite à quoi visent les interventions du thérapeute : elles ont une fonction d’écho et d’amplification de ce qui passe d’inconscient, en acte, dans l’énonciation du narrateur, « ce qui passe d’inconscient », c’est une épithète, non un substantif (« ce qui passe de l’inconscient »).
Nous nous référons ici à Juan-David Nasio, qui distingue les « formations de l’inconscient » repérées par Freud (rêve, lapsus, mot d’esprit, etc…), des « formations de la jouissance » dont me semblent relever les accidents de l’énonciation que nous venons de signaler, inconscientes certes, mais ne découlant pas d’une levée partielle du refoulement, qu’il faut situer dans le registre du signifiant, dans l’inconscient (freudien) « structuré comme un langage » (Lacan).
Il est peut-être nécessaire de préciser ici, si nous avons un peu compris, ce que nous entendons par « jouissance ». Ce qu’en dit Lacan, qui a forgé ce concept, on peut entendre par là la vie du corps en tant qu’elle excède ce qui peut s’en dire et s’y dérobe toujours en partie – en grande partie. L’énonciation émarge au registre de la jouissance. La communication « sympathique », est communication de corps en jouissance. Le terme d’« empathie » laisse supposer que l’on ressent, que l’on éprouve la même chose que l’autre, la même jouissance (qui peut être une douleur, un malaise, une souffrance), ce qu’il est évidemment impossible d’affirmer ou d’infirmer, puisqu’il faut passer pour cela par la filière du langage, de la verbalisation. Cette identité de la jouissance chez l’un et l’autre est condamnée à demeurer une question indécidable, sans réponse possible, sinon au plan de l’imaginaire, du fantasme. C’est pourquoi nous préférons parler de « sympathie », dans le sens de « résonance harmonique » : la résonance n’est pas forcément à l’unisson, elle peut vibrer à la quinte ou à l’octave supérieures… Le thérapeute peut alors évoquer, décrire, tenter de formuler verbalement, pour d’autres, ce « vécu », ce « ressenti » suscité en lui par résonance, dans son corps de jouissance – en sachant que cette explicitation laissera échapper, comme toute traduction, un « reste » que son « vécu, pour n’être pas indicible, n’en excède pas moins toute possibilité de verbalisation ».
Ceci est d’une importance pratique considérable. À commencer par : quand et comment verbaliser dans un dispositif psychothérapique tel que le nôtre ?
Il y a longtemps que nous avons constaté qu’à verbaliser trop vite, à la suite de chaque « jeu », on perdait souvent le bénéfice de la perlaboration, du travail qui peut s’opérer à l’insu du sujet et viendra plus tard à résurgence, comme un cours d’eau après un parcours souterrain – pour peu bien sûr que nous lui en donnions l’occasion.
Revenons au thérapeute aux prises avec le récit des rêves du dimanche matin. Il est branché sur deux registres : celui de l’énoncé ou du signifiant verbal où font éventuellement accident certaines manifestations de l’inconscient comme le lapsus, l’équivoque, l’itération, etc… et celui de l’énonciation ou de la jouissance où c’est de tout son corps que le thérapeute devra faire écho au corps de l’autre, par sympathie, avons-nous dit… Ce que nous appelons l’énonciation est-elle aussi émaillée d’accidents plus ou moins significatifs : j’ai parlé des gestes, des mouvements, des mimiques qui, à l’insu du sujet, viennent doubler son discours, ou le trahir. Le thérapeute a donc vocation à les relever, quand ce ne serait que pour signifier que le message a bien été reçu – il n’est pas question à ce stade de le déchiffrer ou d’en proposer une interprétation, mais de le rendre manifeste au sujet, en le lui renvoyant sous forme de question implicite : « voilà ce que tu viens de faire : qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? »
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