2001
TOPIQUE
Les mouvements d’ouverture dans la psychose.
Un hommage à la pensée de Piera Aulagnier
[*]
Nicolas Gougoulis
31 Rue Jean Dolent 75014 Paris
Piera Aulagnier a laissé derrière elle une des œuvres théoriques les plus complètes et des plus complexes. Sa pensée originale comporte une difficulté de compréhension
qui tient au niveau exceptionnel de son abstraction conceptuelle. Cependant sa pratique, et
notamment celle en milieu hospitalier, a servi à plus d’entre nous psychanalystes comme terrain d’initiation au travail clinique avec les patients psychotiques.
Dans ce travail nous nous efforçons à démontrer les aspects cliniques des premiers entretiens en milieu hospitalier qui permettent d’envisager la possibilité d’un traitement psycho-thérapeutique pour les patients psychotiques. Cette expérience menée en milieu psychiatrique
était parallèle à l’écriture des ouvrages de P. Aulagnier et des articles moins connus, tel celui
écrit en hommage à Georges Daumézon, qui est omis de la bibliographie officielle.Mots-clés :
Présentation clinique, Psychose, Psychothérapie, Analysabilité, Piera Aulagnier.
Piera Aulagnier has left behind her an extremely full and complex set of theoretical works. Her highly original thought processes often make her difficult to understand, so
exceptional is her capacity for abstract conception. However her practical undertakings, and
especially those in hospital, have served many of us in our work as psychoanalysts as a real
framework for clinic with psychotic patients.
In this paper, my aim is to shed light on the clinical apsects of first sessions with psycho-tic patients in hospital and on the ways pyschotherpay may be envisaged for them from there.
Aulagnier’s clinical experience was carried out in parallel with much of her theoretical production, such as the article in homage to Georges Daumézon, a paper that is ommitted from
her official bibliography.Keywords :
Clinical presentation, Psychosis, Psycotherapy, Analyzability, Piera Aulagnier.
Lorsqu’on écrit sur l’histoire de la psychanalyse on se sent obligé d’interroger
le statut du « fait ». On s’aperçoit alors que toute information ne fait pas connaissance. En écrivant l’histoire des faits on trie, on choisit en vue d’articuler et donner
un sens. C’est un travail d’interprétation, de construction a posteriori qui finit par
s’appeler histoire. Aussi, j’étais étonné de constater des omissions dans les bibliographies officielles des auteurs importants. En ce qui concerne Piera Aulagnier, par
exemple, dans son recueil d’articles de 1985 on ne retrouve pas une série de petits
écrits et même pas trace d’une activité en milieu hospitalier qui pourtant fut importante dans le développement de sa pensée. L’article de 1980 est difficile à cerner
en dehors de la connaissance d’une pratique qu’elle avait et que je m’efforcerai de
rappeler en guise de témoignage du débutant en psychiatrie et en psychanalyse que
j’étais en 1980. Ceci dans l’espoir non pas d’une information mais d’une meilleure
compréhension d’une théorisation dont l’influence dépasse les limites des sociétés
psychanalytiques.
QUELQUES JALONS HISTORIQUES
L’œuvre et le parcours de Piera Aulagnier n’ont pas besoin d’être présentés
même s’ils demeurent insuffisamment connus en dehors du cadre d’influence de
la psychanalyse francophone ou à la limite francophile. Le livre récent de Sophie
de Mijolla-Mellor (1998) retrace ce parcours et nous donne un aperçu de quelque
chose de fondamental de l’œuvre à savoir l’unité entre sa pratique clinique et sa
théorisation.
Les liens de PieraAulagnier avec le monde hospitalier et notamment avec Sainte-Anne ne sont pas inconnus; elle avait une activité régulière de consultante à Henri
Rousselle dans le même service qui accueillait ses séminaires. Ce qui toutefois est
moins connu est une de ses activités de consultante. En effet, à intervalle régulier,
souvent au moment fort de la rédaction de ses livres elle pratiquait une consultation en public avec un patient, la plupart du temps un psychotique en décompensation au regard de son équilibre psychique habituel (Dalle, 1992). Cette pratique
était nettement différente de la pratique d’enseignement qui est communément
désignée « présentation de malades ». Tout médecin assiste pendant sa formation à
cet enseignement qui dans le monde psychiatrique et psychanalytique a laissé des
traces et des influences importantes.
Aulagnier elle-même avait assisté aux présentations de Jacques Lacan, celles
qui ont marqué des générations d’analystes de toutes obédiences. Sa pratique, cependant, de même, que sa théorie étaient en rupture avec celles de Lacan. Il suffit de
comparer attentivement l’article de 1964 et le livre de 1975 pour voire clairement
le passage d’une pensée encore en continuité avec la théorisation de Lacan et une
pensée qui, toute en en restant marquée par les interrogations avec lesquelles Lacan
(1958) examinait l’œuvre freudienne, désormais s’en libérait, voire s’inscrivait en
faux, quant à certaines affirmations pessimistes de l’élargissement du champ d’application de la pensée de Freud.
L’interaction de l’influence d’une interrogation induite par Lacan et de la rupture
théorique avec la syllogistique lacanienne est au cœur de l’originalité de l’œuvre
d’Aulagnier
[1] : une réinterrogation du modèle métapsychologique. Celle-ci, comme
elle l’écrit dans l’avant-propos en 1975, doit aboutir à « trouver un accès à l’analyse de la relation qu’entretient le psychotique avec le discours, qui permette à
l’expérience analytique une action plus proche de l’ambition de son projet »
(p. 13). Tout un programme qu’elle n’était pas seule à soutenir. La lecture des huit
numéros de la revue
« L’inconscient » permet de voir les théorisations en ébauche
d’une génération d’analystes qui tire le meilleur de la tension théorique et personelle entre l’influence d’un « maître » et la nécessite de construire un cheminement
personnel. Elle n’est pas la seule à l’avoir poursuivi non plus. La théorisation
d’Aulagnier, qui prend comme point de départ les problèmes posés par le fonctionnement psychotique rencontre, entre autres, les travaux d’André Green, qui élabore
à partir de l’expérience clinique des cas-limite et de Joyce MacDougall qui travaille
sur les perversions et les cas à expression somatique. Et c’est ça aussi une autre
particularité de son œuvre, à savoir provoquer un dialogue constant
[2] par l’effet de
l’interpellation des propositions théoriques qu’elle élaborait chez les analystes qui
ressentaient la nécessité d’élargir le cadre théorique métapsychologique tout en
restant ancrés sur le sol du premier projet freudien : expliquer le fonctionnement
psychique dans toutes ses complexités.
Aussi, ce n’est pas par hasard qu’elle se soit démarquée de la pratique de la
présentation clinique, si importante dans la transmission de la théorie lacanienne.
En effet, celle-ci a une valeur surtout pédagogique, quelque soient les retombées
indirectes sur les soins de malades présentés. Elle est une arme maîtresse de l’établissement du savoir et du pouvoir d’un maître. La présentation clinique consiste
en une situation de mise en scène de soi-même, tant pour le patient que pour son
interlocuteur. Issue de la tradition médicale et de l’enseignement de la clinique au
lit du malade, elle a pris des dimensions quasi-théâtrales au XIXe siècle avec la pratique
de Charcot, à laquelle Freud avait assisté pendant son séjour de boursier à Paris.
Celle-ci immortalisa l’aspect théâtral d’un duetto qu’il formait avec ses partenaires
hystériques. L’article de Roger Dorey (1990), rendant compte de sa propre expérience
de présentation clinique à l’hôpital Ste Anne corrobore cette notion de double mise
en scène, en remarquant « qu’un certain nombre de [ses] formulations étaient davantage destinées à l’auditoire qu’au patient lui-même […] il s’agissait […] de faire
parvenir une sorte de message à l’auditoire ». Les quelques entretiens publiques de
Lacan qui nous sont parvenus corroborent cette position (Lacan, 1996). À ce sujet
le texte de Porge (1986) est éloquent aussi bien pour la pratique que pour la filiation de la pratique de Lacan. De même peut-on voir la distance prise par une pratique
analogue que Donnet et Green (1973) ont consigné dans un remarquable ouvrage.
Piera Aulagnier a certes bénéficié de cette enseignement mais dès ses premiers
écrits manifeste une autre attitude (1958a, 1958b, 1961,1963). Participant à la réflexion
liée au mouvement de la psychothérapie institutionnelle, notamment au colloque
de Sèvres en 1958 (Ayme, 1995), elle se montre soucieuse de lier sa théorisation
naissante avec une pratique dont l’écho viendra des années plus tard. Elle y examine
les aspects particuliers du transfert du patient interné, notamment les aspects négatifs
ou manipulatoires. Elle s’oppose à la participation des infirmiers à la psychothérapie, position extrémiste d’une certaine idéologie liée à ce mouvement et pratique
au contraire une sensibilisation des infirmiers à son travail et à sa réflexion. Elle
développe aussi l’idée que tous les patients internés ont en quelque sorte, d’une
manière ou d’une autre, cherché l’internement, idée à laquelle je reviendrai plus
loin.
À part une activité de psychanalyste s’intéressant particulièrement à la psycho-thérapie des psychotiques, position somme toute difficile mais en rien originale,
elle développe une autre activité. De 1972 à 1975 puis en 1980, époque à laquelle
j’ai assisté moi-même à cette activité, elle animait des entretiens cliniques en public
avec des patients, cette activité faisant partie du travail quotidien d’un pavillon
d’Henri Rousselle. Les visées de cet entretien étant d’abord la compréhension par
l’équipe soignante du fonctionnement psychique du patient en décompensation en
vue de la formulation d’un projet de soins. Il faut dire que la visée de ce service
était psychanalytique.
Cette pratique introduit une rupture importante par rapport à la pratique de la
présentation des malades qui somme toute reste ancrée dans la tradition des aliénistes
où le savoir « sur » la psychose y est maître. Aulagnier, elle, recherchait la rencontre
avec le psychotique, le moment d’ouverture qui pourrait devenir l’amorce d’une
relation. Elle décrit ses préoccupations dans son article de 1992 où elle retrace sa
pensée. En paraphrasant le titre de celui-ci on pourrait dire qu’elle s’intéressait aux
voies de sortie de la psychose, tout au moins de la psychose conçue comme rupture
d’avec le monde relationnel.
C’est entre ces deux périodes que l’article méconnu–que je commente brièvement et duquel est issu une réflexion et une pratique– fut d’abord prononcé en tant
que conférence au séminaire de Lantéri-Laura puis publié en hommage à Georges
Daumézon médecin-chef d’Henri Rousselle. Elle y souligne l’importance des premiers
entretiens d’un analyste avec les patients et met en évidence la particularité de la
rencontre avec le patient psychotique qui n’est pas demandeur, en apparence, de
cette rencontre. Je rappellerai ici la remarque de 1958, que si le psychotique en
décompensation n’a pas cherché la rencontre avec un analyste il n’en demeure pas
moins qu’il cherchait quelque chose, souvent à son insu et la plupart du temps sans
être maître du mouvement psychique et des ses expressions comportementales.
La tâche de l’analyste lors de la rencontre avec le psychotique en décompensation est de créer avec le sujet les conditions qui rendront l’interprétation possible.
En rappelant ce qu’elle entend par fonctionnement psychotique elle souligne le non
partage du registre causal. Par conséquent pour arriver au but recherché à savoir,
construire l’espace thérapeutique, créer un mouvement d’ouverture, il est important de ne pas répéter le mouvement qui a précipité le sujet dans la psychose ouverte
ou encore les mouvements constitutifs des défenses qui jusqu’alors constituaient
l’équilibre fragile qu’elle qualifiait de pensée délirante primaire. En revanche il
fallait que le sujet souffrant rencontre une voix, une pensée qui est là non pas « pour »
lui mais « avec » lui, il fallait s’allier au « je » pensant du psychotique. Aussi, pour
une fois la parole de l’analyste devient « acte de parole »
[3].
Cette réflexion théorique de Piera Aulagnier a rencontré les préoccupations d’une
équipe soignante qui elle aussi cherchait sa voie (Dalle, 1992). Le fonctionnement
d’une équipe n’est jamais chose naturelle. Il n’est pas non plus un produit décisionnel.
Il est le fruit du besoin de survie d’un groupe de soignants condamnés à s’entendre
sous peine de se figer. C’est des difficultés du contact quotidien avec des patients
difficiles, le plus souvent psychotiques, que s’est progressivement développé dans
ce groupe en souffrance face à l’inertie et à l’éternel retour de la psychose le besoin
d’une écoute différente et plus précisément d’un moment d’écoute distinct des entretiens individuels ou des réunions soignants/soignés. Ainsi s’est crée petit à petit la
réunion clinique du mardi. Et c’est dans cette recherche d’une équipe vivant l’ambiance
de la psychothérapie institutionnelle qu’est venue s’insérer la démarche théorique
et pratique de Piera Aulagnier.
Cette réunion conçue sans a priori particulier avait comme objectif explicite de
permettre à l’institution de recevoir en entretien un patient en difficulté. Il pouvait
s’agir aussi bien d’une admission, que d’un moment évolutif de la pathologie méritant
une attention particulière, différenciée de la clinique quotidienne du service. Organisée
au départ comme simple terrain d’échange entre le patient et les soignants, cette
réunion s’est élargie à la participation régulière de psychanalystes proches du service
dont la recherche coïncidait avec la réflexion clinique des médecins hospitaliers.
Rapidement on s’est aperçu que cette réunion prenait une dimension analogue aux
entretiens préliminaires de cures psychanalytiques. La réunion fonctionnait comme
un espace de reconnaissance qui permettait au patient de retrouver ses repères
psychiques. La présence d’un assez grand nombre de personnes (une vingtaine)
avait un effet bénéfique que nous n’avons pu expliquer que longtemps après
[4].
Chacun connaît l’importance d’un premier entretien pour la mise en place du
cadre d’une thérapie. Souvent on a l’impression que l’inconscient se donne d’une
manière particulièrement ouverte à l’interlocuteur ce qui contraste avec la pauvreté
apparente des entretiens ultérieurs du fait de phénomènes répétitifs.
Le passage de Piera Aulagnier avait marqué l’esprit et la pratique de ce service
qui essayait de tracer un cheminement théorique et pratique avec les patients psycho-tiques. Aussi, les réunions ont continué après son passage dans un esprit inspiré
par sa pratique mais aussi dans le climat de l’époque qui dans le monde analytique
prenait la dimension d’une recherche inter-groupe
[5]. Je vais tenter de présenter quelques
fruits de cette rencontre
[6].
Nous sommes venus à considérer ces moments privilégiés comme des moments
d’ouverture expression que nous avons emprunté à Aulagnier (1980). Nous avons
essayé d’exploiter ces moments et de les transformer en mouvements d’ouverture,
autrement dit le début de ce qui allait devenir le transfert du patient.
Examinons maintenant le dispositif tel qu’il avait fonctionné. L’entretien du
mardi avait lieu chaque semaine de 11 heures à 12 h30. La première moitié était
consacrée à l’accueil des patients et la deuxième à la discussion clinique et théorique.
Les patientes rencontrées, à l’occasion de cette étude, étaient hospitalisées au pavillon
Ferrus de l’hôpital Henri Rousselle.
Le déroulement de cette réunion faisait partie intégrante du fonctionnement du
service. Par conséquent il n’y avait pas de choix particulier des patientes pour l’inclusion. Toute patiente était accueillie à son entrée et si nécessaire à des moments difficiles de la prise en charge. Le mot accueil prend donc un sens plus large.
L’objectif des entretiens était multiple : a) une fonction diagnostique au sens
psychiatrique et au sens de l’évaluation du potentiel thérapeutique; b) l’établissement d’une stratégie thérapeutique propre à chaque cas.
L’espace de reconnaissance du groupe soignant avec son effet contenant fonctionnait comme une délimitation temporospatiale nouvelle d’un état psychique archaïque
où la communication est dominée par le phénomène de l’identification projective.
Cet espace a été décrit par les psychanalystes américains comme relation symbiotique, relation d’interdépendance. Il s’agit de cet espace indéfinissable du premier
contact mère-enfant ou les psychismes en contact ne sont pas tout à fait séparés
(cf. les développements d’Aulagnier sur le pictogramme).
À l’issue de cette rencontre en groupe nous essayions d’établir le rapport de
la demande implicite avec la possibilité du patient d’advenir à une demande de
thérapie et la possibilité du sujet d’effectuer ce type de travail. Dans nombre de
cas nous avons en effet assisté à une fermeture de la blessure narcissique sans
qu’une demande manifeste n’émerge. Il était évident qu’il fallait respecter cette
économie psychopathologique, l’engagement dans une entreprise psychothérapeutique étant une décision d’ordre éthique. Nous avons essayé de déterminer
avec ces éléments les stratégies thérapeutiques propres à chaque cas. Les stratégies thérapeutiques choisies comportaient une large gamme, à cause de la tradition du service : pharmacothérapie, traitement individuel, psychodrame, thérapie
institutionnelle, thérapie familiale.
LES MOUVEMENTS D’OUVERTURE
Freud a eu recours à la métaphore échiquéenne lorsqu’il donnait ses conseils
aux jeunes analystes pour la mise en place du cadre analytique. Il soulignait que
seuls les premiers mouvements d’ouverture et ceux de la fin de partie étaient
codifiables. Tout en nuançant l’aspect de symétrie de cette image, elle paraît riche
en matière de traitement des névroses. En effet les deux partenaires s’installant
autour de l’échiquier connaissent les règles et s’engagent à les respecter, autrement
dit ils s’engagent à jouer le même jeu; les mouvements d’ouverture indiquent le
début de la partie.
En matière de psychose cette métaphore n’est pas utilisable pour plusieurs raisons
dont la plus importante est qu’analyste et patient ne partagent pas la même expérience
psychique. Cependant l’analyste grâce à ses repères théoriques et à sa sensibilisation à la psychopathologie peut éprouver une familiarité avec un fonctionnement
psychique qui n’est pas le sien.
Dans le discours du psychotique on retrouve du matériel archaïque non intégré,
mais néanmoins incrusté dans le matériel secondarisé. Il est difficile de reconnaître
le contexte historique et psychique de cette construction, qui est souvent parsemé
de matériel « muet » (totalement incompréhensible). L’analyste essaie de faire une
hypothèse sur la façon et la raison de cette construction afin de pouvoir intervenir
et créer un lien avec le patient. Le retour proposé ne se fait pas d’emblée sous forme
d’interprétation. Au contraire l’analyste utilise une technique plus « attentiste ». Il
s’agit d’un dialogue sous forme de constatation, confrontation, répétition qui tend
à privilégier le développement de l’insight et l’intériorisation de la relation transférentielle, qui laisse ouverte la possibilité de compréhension dans l’après-coup
des phénomènes psychotiques.
Le but de ce type d’écoute est la construction de l’espace où la thérapie se développera. La position de l’analyste est celle d’une écoute d’une autre scène dominée
par la pulsion de mort, ce qui oriente l’écoute à une constatation des forces pulsionnelles en jeu, des lieux de silence, des moyens de défense utilisés, de la qualité de
la perception de la réalité. Il faut savoir que nous sommes en face d’un terrain
fragile à cause de constructions anciennes en ruine. En effet, la première bataille
d’Éros et de Thanatos n’avait pas donné les forces de vie en vainqueur.
Je rappelle ici que la rencontre du patient psychotique avec le psychiatre n’est
pas fortuite, comme le soulignait Aulagnier. Ce moment dramatique de la vie de
nos patients, fruit du débordement de ses défenses habituelles aboutit à des troubles
graves du comportement : tentatives de suicide, errements, voyages pathologiques,
destructions d’habitat etc.; autant de façons de mettre en évidence le chaos psychique,
de mobiliser l’entourage jusqu’à l’hospitalisation ou provoquer des prises de
conscience douloureuses d’équipes soignantes dépassées.
UNE TENTATIVE DE THÉORISATION DES MOUVEMENTS D’OU-VERTURE
À cette expression bruyante, mais somme toute peu loquace, du trouble psychique
nous avons proposé l’accueil en groupe et une écoute analytique dans l’espoir d’établir un contact et de construire avec chaque patient un espace thérapeutique. Il est
certain que le patient n’est pas toujours sujet d’une demande et encore moins maître
de son trouble. Cependant l’expérience clinique montre que dans les formes les
plus paradoxales il y a toujours au moment de la décompensation une recherche,
une quête de rencontre avec quelque chose ou quelqu’un qui pourrait donner sens
au désordre intérieur. On peut considérer que dans ce moment se répète le double
mouvement, connu de l’étude du phénomène de l’identification projective : d’une
part expulser par voie projective les sentiments dangereux et d’autre part essayer
de sauvegarder le psychisme en tentant désespérément une communication souvent
incompréhensible à cause de l’ampleur du mouvement régressif.
Face à cela l’accueil du groupe visait la création d’un espace de reconnaissance.
L’accueil de l’entretien de mardi est censé préparer la transformation d’un groupe
en équipe soignante du sujet. Si dans cet espace de reconnaissance le contact s’établissait, ce qui n’était pas toujours le cas, nous essayions d’évaluer le potentiel
thérapeutique, sorte de diagnostic des capacités psychiques d’effectuer un travail
thérapeutique avec les thérapeutes du service. Les premiers liens du sujet en souffrance
avec l’équipe devaient servir à une évaluation du trouble, qui avait provoqué l’hospitalisation et à une proposition de traitement propre à chaque configuration psycho-pathologique.
Il s’agit d’une évaluation diagnostique qui essaie de préciser la dynamique et
l’économie du problème. Bien préciser le diagnostic est un acte indispensable car
les prises en charge analytiques des patients névrosés et psychotiques sont bien
différentes. En effet toutes deux font appel à l’écoute, mais ni la manière d’écouter,
ni la manière d’intervenir ne sont semblables. Aussi, le diagnostic de psychose n’a
pas valeur de verdict d’incurabilité mais indique un type de relation au monde, un
type particulier de possibilité de produire du transfert.
Pour le névrosé les choses sont relativement plus claires. Son symptôme tout
en marquant le retour du refoulé, conduit à une gêne psychique, somatique ou encore
sociale (par exemple les conduites phobiques) qui façonne une demande d’aide
aboutissant dans la plupart des cas chez le médecin, généraliste ou spécialiste.
La symptomatologie psychotique, expression d’une détresse psychique
beaucoup plus régressive déloge le sujet de sa place habituel de « maître » de son
psychisme conscient, d’où une incapacité de formuler une demande explicite. Aux
moments aigus d’une décompensation psychotique une demande, sur le plan manifeste
tout au moins, est dans la plupart des cas absente. En effet la demande de cure
psychothérapique d’un patient psychotique sans travail préalable est chose rare; il
arrive même que des analystes chevronnés affirment qu’ils n’en ont pas rencontré.
La situation est en tout état de cause différente de celle décrite par Freud (1920,
p. 248) :
«… quelqu’un par ailleurs maître de soi souffre d’un conflit interne auquel il
ne peut mettre fin tout seul, si bien qu’il finit par venir chez le psychanalyste à qui
il se plaint de la chose et demande son aide. »
Ce type de demande trouve son origine dans la tradition de la demande médicale.
Elle s’en différencie en ceci que le patient demandeur d’une analyse est familier
du fait que le praticien travaille avec une théorie particulière, même s’il ignore en
quoi consiste cette théorie. L’analyste propose son écoute et un cadre dans lequel
l’analyse pourra se dérouler. La mise en place du cadre est essentielle quelle que
soit la pathologie en face. Dans le cas des névrosés les entretiens préliminaires
jouent ce rôle, même si nous savons pertinemment que le cadre est toujours mis à
l’épreuve par les aléas de la cure. Le cadre fait l’objet des études psychanalytiques
modernes du fait de l’élargissement du spectre des indications d’analyse. Car, si
pour le névrosé il est relativement simple à mettre en place et à maintenir, avec le
psychotique l’on peut dire que la partie la moins évidente du travail thérapeutique
consiste justement à mettre en place l’espace de la thérapie. Il s’agit là de définir
un ensemble de règles souples dont l’analyste essai de garder la maîtrise.
En partant du rappel freudien de la demande, dans le cas de patients psycho-tiques nous nous trouvons en face de personnes présentant des conflits internes
mais non maîtres d’eux-mêmes. Le problème devient par conséquent de reconnaître les composantes d’une situation complexe et d’essayer d’en dégager ce qui
pourra devenir la question centrale du patient. Avec une telle question à la place
du désordre psychique le patient pourra se sentir sujet de sa souffrance et demander
ou non à quelqu’un de l’aider.
Les patients examinés présentaient des troubles amenant fréquemment à des
demandes latérales : famille, environnement social, ou encore la loi. Le patient se
trouve dans une situation qu’il n’a pas délibérément créée. Nous avons choisi de
considérer ce comportement bizarre comme un appel que je propose de qualifier
d’« appel impersonnel ». Selon le « Robert » on trouve à la définition d’impersonnel :
- « qui exprime une action sans sujet réel;
- qui ne constitue pas une personne; qui ne s’adresse pas à une personne en
particulier ». Ces deux définitions décrivent la situation psychique de la crise du
psychotique : une manifestation bruyante qui ne s’exprime pas en son nom et qui
ne s’adresse pas à quelqu’un de précis.
Devant cette situation il importe d’emblée de prendre en considération toutes
les composantes de cette demande surtout lorsqu’elle comporte une demande
émanant de la famille. Cette démarche consiste à accueillir cet appel comme
paradoxe (au sens de Racamier (1980), qui définit la paradoxalité du psychotique
comme fonction ambivalente; et non au sens des théories systémiques). Le psycho-tique, reconnu dans sa paradoxalité, investit une relation, qui peut évoluer en
espace thérapeutique. Nous distinguons entre transfert du névrosé et transfert du
psychotique.
Compte tenu de la fragilité de cette relation et de certaines « incapacités transférentielles : à savoir des zones de la pensée du psychotique, que Segal et Searles
ont qualifié de concrète, du fait de l’absence de deuxième degré et de capacité de
symbolisation. Il ne s’agit pas de décrypter d’emblée. Par contre l’analyste s’efforce
de poser des questions orientées qui visent une intégration de la part du patient, qui
en fera la base de son interrogation ultérieure. Cette attitude comporte des messages
implicites, souvent infra-verbaux visant le rétablissement de la communication rompue
avec la réalité psychique et la réalité extérieur.
Les liens tissés autour de la traduction de l’appel impersonnel permettent de
reconnaître son contenu que nous définirons comme demande implicite. Il s’agit
d’une interrogation qui jusqu’alors n’arrivait pas à se formuler et qui répétait par
l’agir les traumatismes constitutifs du psychisme du psychotique. La demande implicite est d’abord une demande d’acceptation de la communication offerte à un niveau
régressif; ensuite c’est une demande de compréhension et finalement une demande
de sa preuve par l’acte thérapeutique. C’est à partir de ces données que l’espace
thérapeutique pourra se construire. Cet espace reste toujours soumis aux aléas de
la fragilité psychotique et souvent demande confirmation ou encore demande un
recentrage d’une prise en charge qui dérive dans la répétition induite par la psychose
du patient; répétition conduisant parfois à des échecs.
Malgré les apparences on peut soutenir l’hypothèse que c’est le psychotique
qui est à l’origine de la rencontre et il nous appartient de lui donner la possibilité
d’y reconnaître une utilité. C’est le décryptage progressif de ses paradoxes qui
permettra au psychotique de donner un sens à ses problèmes revenant à un type de
fonctionnement moins projectif, moins clivant, moins mortifère. Une telle démarche
vise en effet à créer des liens à la place du travail de déliaison de la pulsion de mort
qui s’exprime ouvertement à l’occasion de ce type de phénomènes.
Dans la mesure où l’inconscient des patients se donnaient de cette façon nous
sommes tentés d’appeler ces moments, moments d’ouverture. L’effort de l’animateur des entretiens était de les transformer, au moyen d’interventions appropriées, en un contact qui dans l’après-coup peut-être qualifié de mouvement
d’ouverture.
Cet article qui s’inscrit dans l’esprit de la VIII e rencontre de l’AIHP, rendant
compte de la pratique psychanalytique essaie de marquer d’un côté un moment
dans l’évolution d’une théorisation des plus fécondes du la pensée psychanalytique, celle de Piera Aulagnier, et de l’autre côté de donner le point de départ d’une
recherche pratique et théorique qui en fut largement inspirée. Il ne fut pas envisagé
d’avoir une trace écrite du travail en publique qu’elle faisait mais somme toute ceci
est conforme à la discrétion qui la caractérisait.
·
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[*]
Communication à la VIIIème Rencontre de l’AIHP, Versailles, juillet 2000.
[1]
Cf. le commentaire d’André Green en 1992 sur la distance prise par Aulagnier de la notion
de la forclusion du Nom-du-Père et ses conséquences sur la symbolisation.
[2]
Dialogue qui continue, comme le rappelle l’hommage d’André Green (1992) et la suite
de ses travaux (1986,1990,2000).
[3]
Cette expression rappelle une conclusion analogue et une expression voisine de P.C. Racamier
« l’action parlante ». Il est regrettable de dire que ces deux penseurs n’ont pas croisé leurs expériences malgré l’insistance de la jeune génération des analystes qui travaillaient au-delà de la fermeture institutionnelle.
[4]
Certains auteurs ont souligné l’intérêt de la présence du tiers. Kestemberg, par exemple, dans
la théorisation métapsychologique de son travail de consultation au centre de psychothérapie du
13ème arrondissement écrit que (1981 p. 6) :
«… plus l’organisation des patients est d’ordre psychotique, plus la présence des tiers est
« indifférente », voire utile; plus au contraire le fonctionnement mental des intéressés est proche de
la névrose, plus le dialogue singulier leur est nécessaire. »
[5]
Il suffit de se rappeler les réunions d’Études Freudiennes, de Confrontation et du Collège des
psychanalystes au début des années 1980.
[6]
Une première écriture de cette expérience a donné lieu à un mémoire de psychiatrie
(Gougoulis, 1989) puis à des travaux qui en sont influencés (Gougoulis, 1997).