Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062601
200 pages

p. 31 à 39
doi: en cours

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no 76 2001/3

2001 TOPIQUE

Brève contribution à l’histoire du silence

Paul Denis 7 rue de Villersexel 75007 Paris
La place du silence de l’analyste est devenue plus grande au fur et à mesure que Freud et ses élèves se sont rendus compte du fait que l’essentiel n’était pas tant que l’inconscient devienne conscient mais le travail psychique qui peut y conduire. L’appropriation par le patient de ses propres forces implique que l’analyste ne parle pas à la place du patient ni pour son propre compte mais mette son propre fonctionnement psychique au service de l’élaboration des conflits du patient. Indispensable au déroulement associatif du patient le silence pourtant ne suffit pas.Mots-clés : Association libre, Cure psychanalytique, Élaboration, Narcissisme, Séance d’analyse, Silence. The silent role of the analyst was seen as increasingly important as Freud and his disciples realised that the essential point of analysis was not that the unconscious become conscious, but rather the psychic workings that leads to this. The appropriation by the patient of his or her own forces means that the analyst does not speak instead of the patient of for the patient but must use his/her own psychic functioning to help elaborate the patient’s own conflicts. However necessary to the patient’s free associations the analyst’s silence is, it is not for as much totally sufficient.Keywords : Free association, Psychonalytical cure, Elaboration, Narcissism, Analytical session, Silence.
La pratique psychanalytique, quel que soit le type de personnalité auquel celle-ci s’adresse, évolue de façon constante, et de façon considérable, à chaque génération et dans chaque pays, cette évolution apportant son lot d’innovations ou de consignes techniques explicites ou implicites.
L’un des points les plus importants pour évaluer ces innovations et l’évolution de la « technique » – il vaudrait mieux dire de la façon de faire – telle qu’il est possible de les appréhender à travers les articles cliniques publiés aux différentes époques, est de bien prendre la mesure du fait que les recommandations qui apparaissent constituent toujours une réaction à la technique précédemment en vogue et dont les inconvénients commencent à apparaître.
Beaucoup de prescriptions techniques sont en rapport avec un contexte particulier mais continuent d’être appliquées alors même que le contexte a changé. Haydée Faimberg [1] nous a appris par exemple que la recommandation de W. Bion – écouter sans mémoire et sans désir – avait été faite à un auditoire de collègues kleiniens qui avaient trop tendance, selon lui, à être soucieux d’appliquer les schémas explicatifs qu’ils avaient préalablement établis pour le patient à partir de ce que celui-ci leur avait déjà dit. Le souci de Bion était d’attirer l’attention de ces collègues sur le fait qu’il est de la plus grande importance de pouvoir saisir le surgissement du nouveau.
Tout changement technique n’est que relatif. Appliquer de façon absolue la recommandation de Bion aboutirait à abolir la possibilité même de l’analyse pour en faire un exercice mystique particulier puisque, sans la mémoire de l’analyste, fut-elle inconsciente, l’interprétation serait impossible et parce que si l’analyste pouvait abolir tout désir il se trouverait dans une sorte de contre-transfert blanc, vide, et hors d’état de percevoir quoi que ce soit de l’inconscient de son patient.
Les prescriptions de Freud sont le plus souvent des critiques de la technique qu’il vient d’abandonner. Au fur et à mesure qu’il attache moins d’importance au fait même de rendre l’inconscient conscient pour mettre l’accent sur le travail qui le permet, sa façon de faire change, le soutien à l’élaboration psychique prend le pas sur la remémoration en tant que telle.
Un exemple de l’évolution de la pratique analytique peut être donné à partir des recommandations touchant au silence de l’analyste. Celles-ci ont considérablement varié d’un pays à l’autre et d’une époque à l’autre.
Freud lui-même, qui se décrivait en tant qu’analyste comme intervenant volontiers, avait pourtant, en peu d’années, changé considérablement sa façon de faire : de la cure de Dora à celle de l’Homme aux rats, il s’était mis à parler moins pour écouter plus, à interroger moins pour laisser se dérouler les associations d’idées du patient. Ainsi a commencé à se développer un « art de se taire » dont nous allons suivre quelques unes des vicissitudes.
Commençons par quelques citations extraites d’un ouvrage de l’Abbé Dinouart, L’art de se taire, principalement en matière de religion. Paris 1771 [2].
Cet éloge du silence tout d’abord :
« Jamais l’homme ne se possède plus que dans le silence : hors de là, il semble se répandre, pour ainsi dire, hors de lui-même, et se dissiper par le discours, de sorte qu’il est moins à soi qu’aux autres. »
Puis cette maxime que les psychanalystes trouveront frappée au coin du bon sens :
« On ne doit cesser de se taire, que quand on a quelque chose à dire qui vaut mieux que le silence. »
Et enfin ce passage qui évoque avant la lettre cet aspect particulier de la technique analytique qui se doit de distinguer entre mutisme et silence et faire se succéder les temps de silence nécessaire – de silence réfléchi – aux temps de parole, d’une parole que l’on peut imaginer éclairée :
« Je suppose ici qu’il ne suffit pas, pour bien se taire, de fermer la bouche, et de ne point parler, il n’y aurait en cela nulle différence entre l’homme et les animaux; ceux-ci sont naturellement muets; mais il faut savoir gouverner sa langue, prendre les moments qui conviennent pour la retenir, ou pour lui donner une liberté modérée; suivre les règles que la prudence prescrit en cette matière; distinguer, dans les événements de la vie, les occasions où le silence doit être inviolable; avoir une fermeté inflexible, lorsqu’il s’agit d’observer, sans se démentir, tout ce qu’on a jugé convenable pour bien se taire : or tout cela suppose réflexions, lumières et connaissance. C’est peut-être dans cette vue que les anciens sages ont dit que : “pour apprendre à parler, il faut s’adresser aux hommes; mais qu’il n’appartient qu’aux dieux d’enseigner parfaitement comment on doit se taire”».
Cette dernière formule indique l’un des écueils sur lequel peut venir échouer le comportement des analystes : idéaliser le silence, trop penser que le silence est d’or, voire divin…
Lors des échanges cliniques entre la Société britannique de psychanalyse et la Société psychanalytique de Paris, quelle que soit l’estime réciproque des collègues des deux sociétés qui participent à ces échanges, revient très souvent, et prenant facilement la forme d’une réprobation sinon d’une accusation, la question de l’excès de silence et de l’excès de paroles. Du point de vue britannique les Français seraient trop silencieux, tandis que, du point de vue français, les collègues britanniques parleraient trop, particulièrement ceux qui sont les plus influencés par le kleinisme.
Freud intervenait souvent, parlait beaucoup et, si l’on en croit James Gammil, c’est un groupe de travail viennois sur la technique, dans les années trente, dirigé par Wilhelm Reich et auquel Freud ne participait pas, qui a mis en valeur l’importance du silence dans la technique analytique.
La recommandation d’un « art de se taire » en psychanalyse n’est donc ni tout à fait récente, ni seulement française. Il se trouve que le relatif isolement, lié à la barrière de la langue et à l’autosatisfaction des français a accentué des aspects contrastés et complémentaires de la technique analytique des deux côtés du Channel.
Du côté français il me semble que différentes raisons, bonnes pour certaines d’entre elles, mais franchement mauvaises pour d’autres, ont joué dans la prescription du silence et dans sa systématisation, au moins à une époque, même si le retour du balancier des prescriptions encourage aujourd’hui le recours fréquent à la parole. À une époque, dit Paulette Letarte, « on enseignait le mutisme…». Je me rappelle un collègue, appartenant à un groupe qui se réclamait de Lacan, dire à une analyste à qui il se proposait de confier une jeune fille rescapée d’une tentative de suicide : « je vous la confie à condition que vous ne disiez pas un mot… il vous faut prendre la place du mort…»
C’est dire quelle a été l’ampleur du phénomène. Mais les français n’étaient pas les seuls et Kohut se plaignait de l’excès de silence de son analyste de Chicago et critiquait pour leur silence les analystes « ego psychologists ».
Dans une certaine mesure la prescription du silence aux jeunes analystes dans les années d’après guerre en France répondait à un souci de leur faire éviter d’adopter une attitude pédagogique, de faire des commentaires qui auraient eu plus valeur de conseils ou de bavardage que d’interprétations, ou encore de soumettre leur patient à un feu roulant d’interprétations ne lui laissant pas la possibilité d’intégrer celles-ci au fur et à mesure du déroulement des séances : « Écoutez votre patient, ne plaquez pas ce que vous croyez avoir compris, attendez, taisez vous. Vous devez être un mur de silence et d’invisibilité. Soyez “impavides”». Les jeunes candidats analystes de l’époque n’avaient souvent connu que quelques mois d’analyse, un an et demi à deux ans, avec des aînés enthousiastes et inventifs mais finalement très peu expérimentés; devenus leurs superviseurs, ces analystes « seniors » constataient les inconvénients de leur propre méthode et encourageaient à la réserve; la consigne de silence correspondait aussi à l’idée sommaire, et psychanalytiquement discutable, selon laquelle si on ne parle pas on ne dit pas de sottises.
Cependant, parallèlement à ces raisons conjoncturelles, des questions pertinentes concernant le processus analytique se trouvaient posées. L’un des analystes français de l’époque, Marc Schlumberger, se demandait, sérieusement, si une analyse idéale ne devrait pas se dérouler sans autre intervention de l’analyste que la formulation de la règle fondamentale. Les analystes de ma génération ont encore entendu citer des exemples cliniques au cours desquels l’analyste ne disait pas un seul mot pendant des mois et des mois. Marc Schlumberger, analyste de Pierre Marty, Évelyne Kestemberg, Conrad Stein et d’autres, passait pour très silencieux – silence tempéré par son intérêt pour les rêves qu’il ne pouvait s’empêcher d’interpréter [3]; selon ses analysés son économie de paroles apparaissait même dans sa façon de mettre fin à la séance : « il décroise les jambes…»
Beaucoup d’entre nous ont eu des analystes très taciturnes. René Diatkine disait que la technique de Serge Viderman, qui passait pour spécialement silencieux, était une réaction contre la technique de son propre analyste – Nacht en l’occurrence – lequel était réputé parler souvent et parfois d’une façon impérieuse. Il faut noter que ce qui a été souvent ressenti comme un excès d’interventions parlées était la contrepartie d’une chaleur relationnelle et d’une générosité interprétative qui avait son mérite.
D’une certaine manière cet exemple a une valeur générale et la prescription du silence par toute une génération de formateurs peut être considérée comme une réaction à la technique des analystes qui les avaient formés et qui les avaient, parfois ou souvent, gênés par des interventions intempestives lorsqu’ils étaient sur le divan.
Les inconvénients du silence systématique – surtout s’il s’accompagne de froideur – sont à leur tour devenus trop évidents et nous en sommes revenus, en France, à enseigner une pratique où les interventions verbales de l’analyste tiennent une plus grande place, sans renier pour autant les leçons du silence. L’influence des échanges avec la Société britannique de psychanalyse et celle d’auteurs comme Winnicott ou Hanna Segal ont certainement joué un rôle important dans l’évolution de la technique psychanalytique ces vingt dernières années en France.
 
LES LEÇONS DU SILENCE
 
 
Mais au-delà des raisons historiques que nous venons d’évoquer il faut donner toute sa place à une réflexion qui conserve sa valeur et qui touche à la conception même du processus analytique.
À la faveur de l’expérience de cures où l’analyste était très silencieux il a été possible de constater que, malgré ce silence excessif de l’analyste, un processus analytique avait pu se dérouler avec des changements significatifs du fonctionnement psychique. Ces cas invitaient donc à considérer d’autres aspects au processus analytique, en dehors de l’activité interprétative de l’analyste, au delà de l’interprétation du transfert et de la traduction par l’analyste de l’inconscient du patient. De ce point de vue deux aspects de la réflexion des auteurs français sont à retenir : l’analogie entre le travail d’élaboration dans la cure avec le travail du rêve, sous l’influence de Bertram Lewin, et une certaine façon de prendre en compte le narcissisme du patient.
Le premier aspect est illustré, entre autres, par les travaux de Michel Fain et Christian David dont le travail Aspects fonctionnels de la vie onirique (M. Fain & C. David, 1963, Revue Française de Psychanalyse, XXVII, N° spécial) développait un chapitre concernant l’analogie entre rêve et séance d’analyse. Ce travail invitait à écouter l’ensemble de la séance d’analyse comme un rêve, à considérer l’enchaînement du matériel de la séance à l’instar de l’enchaînement des éléments d’un rêve et à considérer le travail psychique de la séance sous un angle particulier analogue au « travail du rêve ». Le but de l’analyste devenait alors de favoriser le plus possible ce type de travail d’élaboration, de ne pas l’interrompre, de ne pas « réveiller » le patient de son état de séance. Tout ce qui va dans le sens d’un soutien à l’enchaînement des représentations est alors privilégié au détriment de tout ce qui peut être de l’ordre d’une explication. L’accent est mis sur l’élaboration psychique des conflits à la faveur de la séance plus que sur l’explicitation des conflits ou leur interprétation. L’activité de l’analyste s’éloigne alors de la traduction simultanée de l’inconscient pour se rapprocher d’une activité de co-élaboration des forces conflictuelles.
Des modèles très particuliers du processus analytique se sont ainsi développés comme celui de Michel de M’Uzan qui considère que, pendant la séance, le psychisme de l’analyste est comme loué par le patient et que les deux psychismes de l’analyste et de l’analysé composent une « chimère » dont le développement soutient le processus analytique. Il écrit par exemple : « Dans la situation analytique, l’analysé et son analyste ne sont pas seulement deux personnages entretenant l’un avec l’autre des rapports parfois difficiles, imprégnés d’affects violents dont les aléas marquent souvent pendant un long temps les cures; des rapports dont la résolution est censée coïncider avec la fin du traitement. L’analysé et son analyste forment aussi une sorte d’organisme nouveau, un monstre en quelque sorte, une chimère psychologique qui a ses propres modalités de fonctionnement. De par la nature même des conditions de leur rencontre, l’analysé et son analyste ont, à leur insu, donné naissance à un enfant fabuleux, un être puissant qui œuvre dans l’ombre, mais dont la croissance peut être plus ou moins affectée par toutes les influences provenant de ses créateurs. » (M. de M’Uzan, 1978, in La bouche de l’inconscient, Paris, Gallimard, 1994).
Soutenir ce travail de l’ombre, nourrir la chimère grosse du processus analytique devient alors la priorité du travail de l’analyste. Le silence est nécessaire au déroulement de ce phénomène. Pour Michel de M’Uzan, le silence de l’analyste est « la bouche de l’inconscient ». Il écrit ainsi : «… le silence fondamental de l’analyste a davantage à voir avec les principes qui régissent l’inconscient qu’avec ceux qui gouvernent les autres systèmes psychiques. Le silence de l’analyste c’est la bouche de son inconscient. C’est une ouverture qui donne sur l’inconscient. » (M. de M’Uzan, op.cit.). Mais la parole de l’analyste n’est pas moins nécessaire à condition toutefois qu’elle utilise la grammaire de l’inconscient et ne se contente pas d’utiliser des processus de pensée secondarisés. Le silence ne suffit pas…
Les conceptions du narcissisme dans la cure telles que Béla Grunberger les a développées ont aussi apporté leur contingent à cet « art de se taire » que les psychanalystes français auraient, semble-t-il, plus cultivé que les autres. Pour cet auteur le respect et la restauration du narcissisme du patient sont des éléments fondamentaux du processus analytique. Il fait du narcissisme une véritable instance par rapport à laquelle les pulsions sont des éléments perturbateurs et considère que la situation analytique organise une véritable « union narcissique » entre le patient et son analyste, union qu’il importe de respecter tant son potentiel thérapeutique est grand. Le silence de l’analyste contribue à créer cette union comparable au narcissisme du sommeil. Grunberger écrit ainsi : « Bouvet [4], au sujet du lien entre analyste et analysé, parle “d’union consubstantielle”… L’origine narcissique de la situation analytique est mise en avant par Bertram Lewin qui la compare nettement au rêve. Il considère l’association libre comme un substitut du sommeil par exemple. Il est certain que le sommeil et la situation analytique se ressemblent d’une certaine manière, mais ce qui les relie n’est certainement pas seulement la position couchée. Les malades, en effet, non seulement s’endorment facilement en analyse, mais – et c’est là que se trouve l’aspect positif de ce rapprochement – ils racontent souvent qu’en demi-sommeil, en dehors des séances, ils reprennent pour ainsi dire l’analyse et font de véritables séances; ils réalisent ainsi la séance “idéale”, en combinant la régression narcissique avec l’absence de l’analyste…» c’est-à-dire, pour Grunberger, avec une présence qui ne dépend que d’eux « sans surprise ». Le processus analytique est ainsi fondé pour cet auteur sur une forme de régression qu’il faut laisser s’installer et ne pas perturber : « La régression narcissique doit être maintenue, en effet, uniquement pour être dépassée par le malade afin qu’il puisse y puiser l’énergie nécessaire pour établir une relation d’objet. Cet élan doit cependant être alimenté par les ressources du malade lui-même, l’analyste ne devant pas être dupe de l’idée qu’il pourrait, lui, fournir cette énergie au malade. Cette intégration se fait petit à petit. Si l’analyste intervient pour accélérer le processus, il le ralentit en fait; une fixation sadomasochique s’installe avec la promesse certaine d’une névrose de transfert particulièrement laborieuse et pénible, sans parler de la perspective d’une analyse très difficile à finir, voire interminable. Le silence de l’analyste, aussi désagréable qu’il soit apparemment pour l’analysé, n’est dans le fond – sauf quelques cas exceptionnels et qui sont d’ailleurs des cas limites – jamais traumatisant. L’analyste – en se taisant – reste en effet sur le terrain narcissique aconflictuel par définition. Les interventions anagogiques, constructives en principe et en apparence, peuvent se révéler parfaitement intempestives dans tous les sens du terme. Quant aux refus ou interdictions proprement dits ou ressentis comme tels par le patient, ce qui revient au même, non seulement ils précipiteront l’analysé dans un conflit réel avec l’analyste, conflit qui sera donc inanalysable, mais auront pour lui la valeur d’une castration avec toutes les conséquences que cela comporte du point de vue thérapeutique. » (B. Grunberger, 1956, « Essai sur la situation analytique et le processus de guérison », Le Narcissisme, Paris, Payot, 1971). La valeur du silence est ici fonction de la valeur restauratrice de l’union narcissique qu’il vise à maintenir et que l’interprétation ne doit pas perturber. L’analogie avec l’illusion de Winnicott que la mère doit maintenir tout un temps avant de « désillusionner » son enfant est ici patente. Cependant Grunberger garde en perspective le rétablissement d’investissements objectaux et le rôle ultérieur des interprétations les plus classiques. Le silence n’est pas conçu ici comme une épreuve ou une frustration mais comme un don, comme la condition du rétablissement de possibilités relationnelles.
Dans un travail intitulé « Essai métapsychologique sur le silence », Robert Barande insiste également sur le rôle du silence de l’analyste mais en utilisant l’idée de la « frustration » : « Corollaire de la règle de libre association, celle de frustration verbale du patient constitue en fait le cadrage même de la technique d’interprétation…», « si l’on a pu comparer l’analyste à un miroir, on peut dire que le silence en constitue le tain…»; pour lui «[la] réévolution que [l’analyste] provoque et qu’il dirige autant ou même plus par son silence que par sa parole », implique le rapprochement induit par le silence alors que : « la parole de l’analyste, correctement maniée, tend au contraire, en objectivant les fantasmes du patient, à rétablir comme une séparation : la réalité toujours décevante de la relation thérapeutique ». (R. Barande, Revue Française de Psychanalyse, N°1,1963).
Nous voyons ici comment la « frustration » – que plus personne ne recommande aujourd’hui au-delà de la seule règle d’abstinence – ne vise pas à « prendre la place du mort » ou à provoquer un « désêtre » présumé salutaire comme chez Lacan, mais à permettre un rapprochement que la parole vient réguler, en rétablissant la distance avec l’objet analyste.
Conçu ainsi le silence est au service du déroulement des investissements transférentiels, d’une part, et de l’interprétation d’autre part dont il ne saurait constituer cependant le substitut magique.
Il met aussi l’accent sur l’activité psychique du patient lui-même comme moteur de la cure. Ainsi la critique de collègues britanniques qui consiste à dire que l’analyse « à la française » est une « do it yourself analysis » n’est pas sans fondement; mais l’analyse n’est-elle pas toujours faite d’abord par le patient lui-même, l’analyste n’étant que son auxiliaire dans un travail, avant tout personnel, d’appropriation de ses propres forces selon le modèle : « là où était le Ça, le Moi doit advenir » ? Et vaut-il mieux une « do it yourself analysis » de cette nature ou une « ready made analysis » où l’endoctrinement interprétatif découpe une « analyse prête à porter » ? Et ne peut-on penser qu’un analyste qui voudrait trop activement travailler pour son patient risquerait, à force de se vouloir trop bon, de ne plus être vrai ?
Les « leçons du silence » sont suffisamment explicites pour admettre qu’il est généralement nuisible ou blessant que l’analyste parle trop, ou à la place du patient. Mais les limites d’un silence manifeste et constant, d’un mutisme qui ne pourrait, à la longue, être vécu autrement que comme un mépris, sont non moins évidentes. Le silence n’a finalement de sens que s’il se met au service du processus analytique et finalement de l’interprétation. Beaucoup d’entre nous s’accordent à dire que le seul silence absolu de l’analyste doit être son silence sur lui-même de façon à éviter tout équivalent de séduction. En cela la plupart des analystes français s’opposent, pour des raisons théoriques, cliniques et éthiques, à ce que les psychanalystes intersubjectivistes appellent « self disclosure », le dévoilement, à l’égard du patient, de mouvements psychiques propres à l’analyste. Maintenir une attitude de réserve implique que l’analyste est conscient de la nécessité d’un écart entre son patient et lui, et qu’il a pris la mesure des moyens et des limites de la méthode psychanalytique dont la soumission au cadre, du côté de l’analyste, constitue l’élément incontournable. Il faut se faire modeste devant la méthode que nous pratiquons aujourd’hui, sans illusion mais sans découragement. Nous avons admis que la psychanalyse, si elle peut éclairer l’origine de nombre de troubles psychiques, ne constitue pas pour autant une thérapeutique étiologique et qu’elle vise seulement à permettre au patient de relancer ou de développer son fonctionnement mental. L’importance thérapeutique de cet objectif peut – et devrait – nous suffire.
 
NOTES
 
[1]Hydée Faimberg, « Sans mémoire et sans désir : à qui s’adressait Bion ? », Rev. française de psychan. LIII, 5,1989.
[2]Présenté par Jean-Jacques Courtine et Claudine Haroche, Jérome Million, Grenoble, 1996.
[3]Le témoignage est ici celui de Janine Chasseguet-Smirgel.
[4]Maurice Bouvet, mort à moins de cinquante ans, a été l’un des auteurs français les plus influents entre 1950 et 1960.
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