2001
TOPIQUE
Gisela Pankow : filiations dans la psychanalyse des psychoses
Marie-Lise Lacas
13 boulevard Raspail 75007 Paris
Gisela Pankow (1914-1998), psychanalyste française d’origine allemande, a
formé plusieurs générations d’analystes à la psychothérapie des psychotiques et laisse une
œuvre écrite importante. On associe souvent son nom à l’utilisation de la pâte à modeler
comme outil technique privilégié, en méconnaissant ce qui l’articule à une théorisation de la
destruction psychotique fondée sur la pratique de la psychanalyse, mais tout autant redevable
d’une double formation, scientifique et philosophique, avant d’être médicale et psychiatrique
à Tübingen, sous la houlette du Professeur E. Kretschmer, G. Pankow a été imprégnée d’une
psychiatrie dynamique, où phénoménologie et gestaltisme s’opposaient à la nosographie descriptive kraepelinienne. Membre de l’I.P.A. par son inscription au groupe allemand D.P.V.
(Deutsche Psychoanalytische Vereiningung), sa formation psychanalytique initiée en
Allemagne, s’est poursuivie en France et en Suisse où elle s’est intéressée aux travaux du
Burghölzli. Elle a également fréquenté la « Chesnut Lodge» aux U.S.A., a rencontré F.
Fromm-Reichman, J.N. Rosen et autres. Elle a suivi D.W. Winnicott dans son élaboration du
champ transitionnel et du « non représentable » (formlessness). G. Pankow, tout en refusant la
thèse d’une origine purement psychogène de la psychose, a cherché une voie d’accès au
monde psychotique dans une mobilisation dialectique capable de relancer un processus de
symbolisation. Sa théorisation donne à l’« image du corps » une place opératoire, et fait travailler dans la pâte un imaginaire qui est à « greffer ». Les perspectives ouvertes par G.
Pankow, par une thèse originale de ses héritages culturels, sont d’un intérêt incontournable
pour l’abord psychanalytique et psychothérapeutique des psychotiques et apparentés.Mots-clés :
Image du corps, Pâte à modeler, Psychoses.
Gisela Pankow (1914-1998) was a French psychoanalyst of German descent
and trained several generations of analysts in the techniques of psychotherapy for psychotic
patients. She has left behind her an extremely full range of theoretical works. Her name is
often associated with the use of plasticine in her clinical practice but how this tool is linked to
her theorisation of psychotic destruction based on the practice of psychoanalysis is often overlooked. Pankow trained both in the fields of science and philosophy before working in
Professor E. Kretschmer’s medical psychiatric service at Tübingen. She was strongly influenced by the notion of dynamic psychiatry in which phenomenology and Gestalt psychology are
opposed to the descriptive nosology of Kraepelian influnce. A member of the IPA through her
joining the German DPV (Deutsche Psychoanalytische Vereiningung), she began her psychoanalytical training in Germany and then continued in France and Switzerland where she
took great interest in the work of Burghölzli. She was also familiar with the Chestnut Lodge
set in the USA and met F. Fromm-Reichman and J.N. Rosen among others. She followed D.W.
Winnicott in his work on the elaboration of the transitional field and formlessness. G. Pankow,
while strongly refusing the theory of a purely psychogenic origin to psychosis, sought out a
means to enter the psychotic’s world by setting up dynamic dialectics capable of kick-starting
the symbolisation process. Her theorisation gives pride of place to the body image and uses
plasticine to create imaginary structures that can then be transplanted. The vistas opened up
by Pankow in her highly original thinking on cultural heritage are of great importance for the
psychoanalytical and psychotherapeutic approach to psychotic patients.Keywords :
Body image, Plasticine, Psychoses.
Gisela Pankow, née à Düsseldorf en 1914, est décédée à Berlin, dans sa famille, en 1998. Mais l’essentiel de sa carrière s’est déroulée en France, à partir de
1956. Elle laisse une œuvre écrite importante (livres, articles, conférences, et
communications diverses en plusieurs langues), et a formé des générations d’analystes à la psychothérapie psychanalytique des psychotiques. On associe souvent,
et trop facilement, son nom à l’utilisation de la pâte à modeler comme outil technique privilégié, dans la panoplie des médiations fréquemment indispensables
dans ces cures difficiles. C’est méconnaître, sinon vouloir ignorer, et l’originalité
du mode de cette utilisation d’une part, et, d’autre part, ce qui l’articule à une
théorisation de la destruction psychotique, certes fondée sur la pratique de la psychanalyse, mais tout autant enracinée dans une triple tradition, scientifique, psychiatrique et philosophique. La première formation de G. Pankow, à Berlin, a été
scientifique (mathématique, physique) et philosophique, à l’Université de Berlin.
À la fin de ses études secondaires, en 1933, elle aurait voulu faire des études de
médecine. Mais l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en 1933, marque le début de persécutions politiques qui atteignent, entre autres, la famille Pankow : le père de
Gisela, démocrate actif, perd son poste d’enseignant. Gisela doit faire des études
lui permettant de gagner rapidement sa vie. Malgré ses diplômes, en raison de sa
position politique, elle ne peut obtenir en 1939 de poste d’enseignement. Elle travaillera donc à des recherches statistiques dans le domaine industriel. Ce n’est
que fin 1943, étant assistante à l’Institut de Physique de Tübingen qu’elle peut
s’inscrire comme étudiante en médecine à l’Université de cette ville. En 1946, le
Professeur Ernst Kretschmer revient à Tübingen, dont il dirige l’Hôpital
Universitaire Neuro-Psychiatrique. Kretschmer, qui débuta sa carrière à
Tübingen, la poursuivit, à partir de 1926, à Marburg, où en dépit de l’opposition
ironique des « psychiatres classiques », il affirma son intérêt pour les recherches
et travaux psychothérapiques. Il fut l’un des premiers défenseurs d’une analyse
multifactorielle des psychoses. Opposant à la « pensée unique » dans toutes ses
formulations, et donc au nazisme, il dut, dès 1933, laisser à C.G. Jung sa place de
Président de l’A.Ä. G.P. (Allgemeinen Ärtzlischen Gesellschaft für
Psychotherapie : Société générale des médecins pour la psychothérapie) déjà
noyautée par le sinistre M.H. Göring. Dès 1946, Gisela travaille sous sa direction
à des recherches morpho-endocrinologiques, et est associée aux publications. En
1949, à l’obtention de son diplôme, elle devient l’assistante de Kretschmer,
comme médecin résident de l’Hôpital Neuro-Psychiatrique. En 1950, G. Pankow
est inscrite comme membre de la Gesellschaft für Konstitutionsforschung
(Société de recherche sur la constitution). La même année, lors du premier
congrès scientifique autorisé en zone occupée française, à l’Hôpital Neuro-Psychiatrique de Tübingen, elle rencontre le Professeur Martiny qui l’invite à présenter ses recherches sur la biologie de la constitution, d’abord à Royaumont
(Semaine Internationale d’Anthropologie différentielle), puis à Paris, au 1er
Congrès Mondial de Psychiatrie. Grâce à l’appui du Professeur Th. Heuss, premier Président de la jeune République Fédérale Allemande, ami du père de
Gisela, et à celui du Haut-Commissaire André François-Poncet, Gisela obtient
une bourse qui lui permet de venir en France en 1951 travailler et poursuivre ses
recherches, comme collaboratrice stagiaire dans le service d’endocrinologie du
Professeur J. Decourt, à l’Hôpital de la Pitié, et comme assistante étrangère à la
Faculté de Médecine de Paris. En 1953, elle devient membre de la Société
d’Endocrinologie et soutient avec succès une thèse de Doctorat ès-Sciences à
l’université, intitulée « Les rapports métriques entre la base du crâne et la partie
supérieure de la face ».
En 1944, à Tübingen, G. Pankow s’était engagée dans une formation psychanalytique. Le Pr. Decourt, ayant connaissance de ce cursus analytique, confie de
préférence à Gisela les malades de son service présentant des troubles ou des difficultés psychiques. Et l’aventure commence… Gisela obtient des résultats prometteurs. En 1953 Decourt l’adresse à la Société Française de Psychanalyse, dont
elle devient membre en 1956. La même année, elle publie, préfacé par J. Favez-Boutonnier, son premier livre en français, Structuration dynamique dans la
Schizophrénie (en fait l’ouvrage ne relate que deux des six cas publiés dans l’édition allemande de 1957, sous le même titre). Les bases de sa théorie de l’image
du corps et de l’approche thérapeutique des psychotiques y sont déjà en place.
L’année précédente, trois publications, dont sa participation au Congrès
International de Psychothérapie de Zurich en 1954 : Darstellung der öbertragung
in der analytischen Behandlung einer paranoischen Patientin (Description du
transfert dans le traitement analytique d’une patiente paranoïaque), avaient marqué l’entrée de Gisela Pankow dans le champ de la psychanalyse… En 1956, elle
propose à la SFP un séminaire de formation à la psychothérapie analytique des
psychoses, qui ne durera guère : en 1959 elle donne sa démission et trace désormais sa propre voie hors toute obédience institutionnelle psychanalytique, à part
son inscription à l’I.P.A. au sein du groupe allemand (D.P.V. : Deutsche
Psychoanalytische Vereiningung). Son enseignement se poursuit toutefois dans le
cadre hospitalier comme dans le cadre universitaire, autant en France qu’en
Allemagne. Et son séminaire de formation, se passant désormais chez elle,
accueillera des participants de tous les horizons, jusqu’à la fin de sa vie.
La science, au sens strict des sciences exactes, lui a fourni sans doute une
structure de pensée, une forme. Ses publications avec Kretschmer, puis avec
Decourt, ou sans eux, semblent bien marquer une orientation initiale très médicale, étayée par cette solide formation et cette expérience professionnelle dans les
sciences dites « exactes ». Gisela peut être considérée comme un chercheur, et un
chercheur sérieux. Elle n’oubliera jamais cette formation ni cette expérience, et
ne les reniera pas, bien au contraire. Le terme de « scientifique » était de sa part
un compliment, qu’elle pouvait choisir pour qualifier un travail qui l’intéressait.
Mais dans cette « forme », dans ce cadre de pensée, Gisela avait bien d’autres
choses à mettre que des « objets » scientifiques. La culture humaniste dont l’avait
nourrie sa famille ne pouvait se satisfaire d’un abord aussi « objectal » et chosifiant de l’être humain. D’autant plus qu’après la première guerre mondiale s’était
développée en Allemagne une psychiatrie directement influencée par les travaux
de K. Jaspers et par sa méthodologie. La psychiatrie allemande était jusque-là
dominée par la nosographie de Kræpelin, héritage de la pensée naturaliste et descriptive du XIX e siècle, basée sur une recherche étiologique causale de la maladie
mentale. Ce qu’énonce Jaspers est en rupture avec cette abord psychopathologique : il ne s’agit pas d’expliquer – ce que font les sciences de la nature – mais
de comprendre, et de comprendre la vie psychique, subjective, opposée aux
symptômes objectifs qui ne sont qu’apparence. La phénoménologie de Husserl
envahit la psychiatrie… On retrouve tout à fait cette influence dans la forte opposition de G. Pankow quant à une étiologie psychogène, causale, de la psychose,
lorsqu’elle définissait sa visée herméneutique : « Je cherche le “comment”, pas le
“pourquoi”», disait-elle souvent. La phénoménologie lui est déjà familière du fait
de ses études philosophiques, et elle fera plus d’une fois, et dès son premier livre,
référence aux travaux philosophiques, des plus anciens aux plus contemporains.
Mais elle ne reniera jamais son premier maître, Kretschmer, gardant sa conviction
d’une origine multifactorielle de la psychose, et donnant toute sa place au « terrain ». Ses premières publications psychanalytiques décrivent souvent les patients
selon la typologie constitutionnelle de Kretschmer. Mais la « constitution » ici
n’est pas prise au sens de facteur purement somatique, c’est aussi bien un vécu et
une histoire. Et la distinction que garde G. Pankow entre « Kern-psychose » et
« Rand-psychose » (Psychose nucléaire et Psychose marginale), termes qui appartiennent à la classification de Kretschmer, s’accorde particulièrement bien avec sa
théorie des deux fonctions de l’image du corps.
Autre influence, celle de L. Binswanger, et de la « Daseinanalyse ». En
Allemagne, l’opposition très cartésienne du corps et de l’âme n’a guère cours. Et
si la tradition française, issue de cette opposition, s’épuise dans la recherche d’une
articulation entre ces deux termes, la pensée allemande s’aiguise davantage sur
l’élaboration d’un dynamisme dialectique entre « Dasein » et « Sosein », entre
« forme » et « contenu »… etc, et dégageant dans les significations interprétatives
une intentionnalité et un sens (vectoriel) qui ne sont pas sans lien avec la pensée
aristotélicienne… et la philosophie thomiste. G. Pankow s’est convertie au catholicisme dans les années 50, et cette conversion s’inscrit sans doute dans un trajet
de rencontres avec des penseurs catholiques, tels Romano Guardini, et Gustav
Siewerth. Le premier, théologien de réputation internationale dont l’enseignement
à l’Université de Berlin avait été interrompue par le nazisme, reprend ses cours
en 1945 justement à Tübingen. Il écrivait en 1950, dans Das End der Neuzeit (La
fin des temps modernes, trad. française, Seuil, Paris, 1952) : « L’angoisse de
l’homme moderne est due pour une grande part au sentiment de ne plus avoir ni
un lieu permanent symbolique, ni un refuge dont il soit immédiatement sûr…».
Quant à Siewerth, élève de Heidegger et de Husserl, et également victime de persécutions nazies, il a exploré la philosophie du langage dans sa dimension imagée
et sensible (Wort und Bild – Mot et Image–, est le titre d’un de ses ouvrages), et il
l’inscrit dans tous les sens du corps, en accordant une particulière importance à
l’espace. Son livre, Der Mensch und sein Leib, (traduit en français sous le même
titre – L’homme et son corps, Plon, 1957 – avec une préface de J. Lhermitte), dans
la bibliothèque de G. Pankow, porte une dédicace manuscrite… Pour les familiers
de la pensée de G. Pankow, il y a là des convergences tout à fait remarquables.
La formation analytique de G. Pankow a certainement été des plus classiques :
les quatre séances hebdomadaires, sur plusieurs années, et des contrôles, en
Allemagne puis en France et en Suisse. À Tübingen, elle commence une analyse
avec Madame Luise Weizsäcker, membre du « Deutsches Institut für
Psychotherapeutische Forschung und Psychotherapie », mais au bout d’un an
quitte cette analyste pour poursuivre le travail avec Mme le Docteur Kate
Weizsäcker-Hoss, du même Institut. Cette dernière analyste assurera aussi le
contrôle de deux cures de névroses suivies par Gisela avant son départ pour la
France.
En France, elle ne reprend pas d’analyse personnelle, mais fréquente les plus
éminents représentants – et fondateurs – de la jeune Société Française de
Psychanalyse : Daniel Lagache, Françoise Dolto, Jacques Lacan, dont elle suit les
séminaires et auprès de qui elle effectue des contrôles, cette fois-ci avec des cas
plus spécifiquement psychotiques ou limites. Deux ans avec J. Lacan, autant avec
D. Lagache, et un an avec F. Dolto. D. Lagache est un universitaire, freudien classique, qui ne s’intéresse guère à la psychose. F. Dolto en est plus proche, mais
dans une perspective d’élaboration encore bien lointaine de ce qu’elle écrira sur
« L’image inconsciente du corps ». Paradoxalement, est-ce J. Lacan, dont elle sera
l’adversaire, qui laisse le plus de traces dans la pensée de G. Pankow ? Le sémi-naire, qui se tient à Sainte-Anne, est un lieu de rencontres et de discussions animées. Lacan, dont la thèse sur le délire d’« Aimée » a eu une certaine notoriété,
est nourri de philosophie allemande, et est fasciné par Hegel et surtout Heidegger,
qu’il reçoit chez lui en 1955. L’accent qu’il met sur le langage se retrouve dans
l’œuvre de G. Pankow, mais elle condamne la « pèche aux signifiants » dans la
cure des psychotiques : s’il y a entre G. Pankow et J. Lacan un certaine communauté quant aux sources, une divergence fondamentale les oppose quant à la
conception des rapports signifiant/signifié, Gisela refusant les soi-disant pouvoirs
d’un signifiant, arbitrairement coupé des origines et de la fonction du signe.
C’est en Suisse, à Berne, de septembre 1957 à décembre 1959, qu’elle complète sa formation par une « tranche » et un contrôle avec Ernst Blum. Celui-ci est
adhèrent dès 1923 à la Société Suisse de Psychanalyse, où il occupe les fonctions
de « secrétaire » (Aktuar), et il a formé la plupart des analystes exerçant en Suisse.
Élève direct de Freud, neurologue de formation, c’est un humaniste érudit et un
spécialiste de philosophie existentielle husserlienne. En 1956 il publie un article
sur les contributions de Freud au problème de la psychose. Dans le champ de la
psychose les psychanalystes suisses font figure de précurseurs : depuis plusieurs
années déjà des patients schizophrènes sont pris en psychothérapie à Zurich, à la
clinique du Burghölzli. Dans son premier livre, dans sa version allemande, G.
Pankow cite les noms, non seulement de Eugen et Manfred Bleuler, mais également, avec M.A. Sechehaye, de G. Benedetti et de J.N. Rosen.
Il ne semble pas que G. Pankow ait fréquenté le Burghölzli, bien qu’elle ait
fait des déplacements réguliers en Suisse à partir de 1957. Mais elle en suit certainement les travaux et particulièrement ceux de Marguerite Sechehaye : la
notion de « transfert-greffe » est explicitement à l’origine du concept pankowien
de « greffe de transfert », par exemple. Et les intuitions et l’analyse clinique du cas
« Renée » de M.A. Sechehaye sont proches de l’abord de G. Pankow et paraissent
presque annoncer ce qui sera chez elle « structuration dynamique ». Mais il y a
entre M.A. Sechehaye et G. Pankow une différence de taille : c’est la conception
du symbolique. Là où M.A. Sechehaye utilise, ou plutôt croit utiliser des symboles, G. Pankow pose la question de la remise en route d’un processus dialectique de symbolisation, dans une dynamique transférentielle qui implique la
mobilisation du désir. M.A. Sechehaye a une théorie à partir des concepts psychiatriques (E. Bleuler), philosophiques (L. Binswanger, E. Minkowski) et psychanalytiques (S. Freud) dont Renée lui apporte la confirmation : G. Pankow,
façonnée par sa formation scientifique, construit la sienne à partir d’une observation empirique des faits et ne reprend le vocabulaire des mêmes philosophes, psychiatres, ou psychanalystes que dans la mesure où il lui permet de rendre compte
de son expérience de terrain. G. Pankow, fidèle à ses maîtres à penser, cherche, à
travers une théorisation, à expliquer non pas la cause de la maladie, mais le comment de l’efficacité thérapeutique de sa démarche à tel ou tel moment de sa pratique. Elle cite tel passage, telle observation de l’un ou l’autre des auteurs dont
elle apprécie la justesse ou l’intuition, mais ne se pose jamais en défenseur de la
théorie dans laquelle s’inscrit éventuellement la citation choisie.
Enfin, bien avant que ces travaux soient traduits et accessibles aux lecteurs
français, G. Pankow a suivi les publications anglo-américaines. Dès 1953 elle est
en correspondance avec J.N. Rosen, et s’intéresse à l’« analyse directe » qui a inspiré les travaux du Burghölzli. En 1956, elle fait une série de conférences à
Melbourne, en Australie, et de là part aux U.S.A. Lors d’une conférence donnée
en Janvier 1958 à la Société Française de Psychanalyse, elle rapporte ce que fut
son expérience américaine (texte publié dans la deuxième édition de L’Être-là du
schizophrène, Aubier, Paris, 1981). Elle y retrouve le Dr. Grotjahn, qui avait été
invité par la S.F.P. en 1954, puis elle travaille à Baltimore comme assistante de
recherche. Elle est invitée ensuite par Frieda Fromm-Reichmann et visite
Chestnut-Lodge. Elle retrouve J.N. Rosen à Philadelphie, assure un séminaire de
trois mois à l’Université de Temple, et, à l’occasion du Congrès annuel des psychanalystes américains à Chicago, rencontre G. Bateson. Ce congrès lui fait aussi
rencontrer le Dr. Flanders Dunbar, déjà connue des psycho-somaticiens, avec qui
elle collabore pour le traitement de deux patients.
On ne peut pas dire que de ces voyages et rencontres, ou de ses lectures angloaméricaines, G. Pankow ait tiré des éléments conceptuels de théorisation. Elle
partage surtout leur style, leur abord transférentiel. Le seul auteur auquel elle
fasse référence de façon régulière et fidèle est D.W. Winnicott, pour l’espace transitionnel et pour le concept de «formlessness». Ce qu’elle interroge chez les
autres auteurs qu’elle cite dans ses ouvrages, c’est le plus souvent leur technique,
et son efficacité éventuelle. Son intérêt se révèle rapidement très critique. Il ne
suffit pas de saisir – et de faire saisir tel ou tel symbole dans le discours du psychotique, ce qui peut le ramener momentanément dans le monde de la réalité (ce
qu’a fait M.A. Sechehaye, ou ce qui caractérise la méthode active de Rosen, par
exemple), pour obtenir une amélioration sinon une guérison. Il faut, écrira-t-elle,
l’accès à l’autre, et l’échange avec lui, pour que la vie soit possible. Et cela exige
que soit rétablie une dialectique de l’espace, pour laquelle l’image du corps sert
de point d’appui, qui seule permet l’accès à une temporalité vécue. G. Pankow a
certainement fort bien compris toute l’importance accordée par J. Lacan au
« stade du miroir », mais l’image du corps dont elle se sert dans sa technique n’a
rien à voir avec une représentation spéculaire, qui appartient au registre de l’imaginaire, de l’image au sens statique. Son « image du corps » est une référence spatialisée d’une structure symbolique dont le dynamisme est à relancer. Avec G.
Pankow on travaille toujours dans le dialectique et la dynamique relationnelle.
Donc aussi toujours dans le dynamisme du transfert. De même que l’« image du
corps », dont elle définit les deux fonctions symbolisantes, de forme d’une part,
de contenu et sens d’autre part, n’est pas une image spéculaire, le modelage n’est
pas une image projective d’un fantasme à interpréter. Le travail de la pâte est pris
comme réalisation agie dans l’espace tridimensionnel de la relation transférentielle implicitement inscrite dans la forme présentée (et non re-présentée) : l’accès
à sa fonction éventuelle de représentation est justement ce qui peut être mis en travail pour relancer un processus de symbolisation, et retrouver les traces d’un désir
subjectivable. Il faut d’abord construire, construire un espace qui soit habitable,
pour seulement ensuite arriver à le penser, pour paraphraser le beau texte de
Heidegger, souvent cité par G. Pankow, et que sa démarche reprend avec son
intelligence clinique des destructions psychotiques. Cet abord thérapeutique des
psychotiques et aussi de certaines névroses graves, des border-lines, et des « psychosomatiques », se révèle souvent d’une indéniable efficacité. Et cette synthèse
originale des intuitions les plus pertinentes de la clinique psychiatrique, de la philosophie et de la psychanalyse de ce XX e siècle, ouvre des perspectives de
recherche qui sont loin d’être négligeables.