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Topique

2001/3 (no 76)


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Gisela Pankow, née à Düsseldorf en 1914, est décédée à Berlin, dans sa famille, en 1998. Mais l’essentiel de sa carrière s’est déroulée en France, à partir de 1956. Elle laisse une œuvre écrite importante (livres, articles, conférences, et communications diverses en plusieurs langues), et a formé des générations d’analystes à la psychothérapie psychanalytique des psychotiques. On associe souvent, et trop facilement, son nom à l’utilisation de la pâte à modeler comme outil technique privilégié, dans la panoplie des médiations fréquemment indispensables dans ces cures difficiles. C’est méconnaître, sinon vouloir ignorer, et l’originalité du mode de cette utilisation d’une part, et, d’autre part, ce qui l’articule à une théorisation de la destruction psychotique, certes fondée sur la pratique de la psychanalyse, mais tout autant enracinée dans une triple tradition, scientifique, psychiatrique et philosophique. La première formation de G. Pankow, à Berlin, a été scientifique (mathématique, physique) et philosophique, à l’Université de Berlin. À la fin de ses études secondaires, en 1933, elle aurait voulu faire des études de médecine. Mais l’arrivée d’Hitler au pouvoir, en 1933, marque le début de persécutions politiques qui atteignent, entre autres, la famille Pankow : le père de Gisela, démocrate actif, perd son poste d’enseignant. Gisela doit faire des études lui permettant de gagner rapidement sa vie. Malgré ses diplômes, en raison de sa position politique, elle ne peut obtenir en 1939 de poste d’enseignement. Elle travaillera donc à des recherches statistiques dans le domaine industriel. Ce n’est que fin 1943, étant assistante à l’Institut de Physique de Tübingen qu’elle peut s’inscrire comme étudiante en médecine à l’Université de cette ville. En 1946, le Professeur Ernst Kretschmer revient à Tübingen, dont il dirige l’Hôpital Universitaire Neuro-Psychiatrique. Kretschmer, qui débuta sa carrière à Tübingen, la poursuivit, à partir de 1926, à Marburg, où en dépit de l’opposition ironique des « psychiatres classiques », il affirma son intérêt pour les recherches et travaux psychothérapiques. Il fut l’un des premiers défenseurs d’une analyse multifactorielle des psychoses. Opposant à la « pensée unique » dans toutes ses formulations, et donc au nazisme, il dut, dès 1933, laisser à C.G. Jung sa place de Président de l’A.Ä. G.P. (Allgemeinen Ärtzlischen Gesellschaft für Psychotherapie : Société générale des médecins pour la psychothérapie) déjà noyautée par le sinistre M.H. Göring. Dès 1946, Gisela travaille sous sa direction à des recherches morpho-endocrinologiques, et est associée aux publications. En 1949, à l’obtention de son diplôme, elle devient l’assistante de Kretschmer, comme médecin résident de l’Hôpital Neuro-Psychiatrique. En 1950, G. Pankow est inscrite comme membre de la Gesellschaft für Konstitutionsforschung (Société de recherche sur la constitution). La même année, lors du premier congrès scientifique autorisé en zone occupée française, à l’Hôpital Neuro-Psychiatrique de Tübingen, elle rencontre le Professeur Martiny qui l’invite à présenter ses recherches sur la biologie de la constitution, d’abord à Royaumont (Semaine Internationale d’Anthropologie différentielle), puis à Paris, au 1er Congrès Mondial de Psychiatrie. Grâce à l’appui du Professeur Th. Heuss, premier Président de la jeune République Fédérale Allemande, ami du père de Gisela, et à celui du Haut-Commissaire André François-Poncet, Gisela obtient une bourse qui lui permet de venir en France en 1951 travailler et poursuivre ses recherches, comme collaboratrice stagiaire dans le service d’endocrinologie du Professeur J. Decourt, à l’Hôpital de la Pitié, et comme assistante étrangère à la Faculté de Médecine de Paris. En 1953, elle devient membre de la Société d’Endocrinologie et soutient avec succès une thèse de Doctorat ès-Sciences à l’université, intitulée « Les rapports métriques entre la base du crâne et la partie supérieure de la face ».

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En 1944, à Tübingen, G. Pankow s’était engagée dans une formation psychanalytique. Le Pr. Decourt, ayant connaissance de ce cursus analytique, confie de préférence à Gisela les malades de son service présentant des troubles ou des difficultés psychiques. Et l’aventure commence… Gisela obtient des résultats prometteurs. En 1953 Decourt l’adresse à la Société Française de Psychanalyse, dont elle devient membre en 1956. La même année, elle publie, préfacé par J. Favez-Boutonnier, son premier livre en français, Structuration dynamique dans la Schizophrénie (en fait l’ouvrage ne relate que deux des six cas publiés dans l’édition allemande de 1957, sous le même titre). Les bases de sa théorie de l’image du corps et de l’approche thérapeutique des psychotiques y sont déjà en place. L’année précédente, trois publications, dont sa participation au Congrès International de Psychothérapie de Zurich en 1954 : Darstellung der öbertragung in der analytischen Behandlung einer paranoischen Patientin (Description du transfert dans le traitement analytique d’une patiente paranoïaque), avaient marqué l’entrée de Gisela Pankow dans le champ de la psychanalyse… En 1956, elle propose à la SFP un séminaire de formation à la psychothérapie analytique des psychoses, qui ne durera guère : en 1959 elle donne sa démission et trace désormais sa propre voie hors toute obédience institutionnelle psychanalytique, à part son inscription à l’I.P.A. au sein du groupe allemand (D.P.V. : Deutsche Psychoanalytische Vereiningung). Son enseignement se poursuit toutefois dans le cadre hospitalier comme dans le cadre universitaire, autant en France qu’en Allemagne. Et son séminaire de formation, se passant désormais chez elle, accueillera des participants de tous les horizons, jusqu’à la fin de sa vie.

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La science, au sens strict des sciences exactes, lui a fourni sans doute une structure de pensée, une forme. Ses publications avec Kretschmer, puis avec Decourt, ou sans eux, semblent bien marquer une orientation initiale très médicale, étayée par cette solide formation et cette expérience professionnelle dans les sciences dites « exactes ». Gisela peut être considérée comme un chercheur, et un chercheur sérieux. Elle n’oubliera jamais cette formation ni cette expérience, et ne les reniera pas, bien au contraire. Le terme de « scientifique » était de sa part un compliment, qu’elle pouvait choisir pour qualifier un travail qui l’intéressait. Mais dans cette « forme », dans ce cadre de pensée, Gisela avait bien d’autres choses à mettre que des « objets » scientifiques. La culture humaniste dont l’avait nourrie sa famille ne pouvait se satisfaire d’un abord aussi « objectal » et chosifiant de l’être humain. D’autant plus qu’après la première guerre mondiale s’était développée en Allemagne une psychiatrie directement influencée par les travaux de K. Jaspers et par sa méthodologie. La psychiatrie allemande était jusque-là dominée par la nosographie de Kræpelin, héritage de la pensée naturaliste et descriptive du XIX e siècle, basée sur une recherche étiologique causale de la maladie mentale. Ce qu’énonce Jaspers est en rupture avec cette abord psychopathologique : il ne s’agit pas d’expliquer – ce que font les sciences de la nature – mais de comprendre, et de comprendre la vie psychique, subjective, opposée aux symptômes objectifs qui ne sont qu’apparence. La phénoménologie de Husserl envahit la psychiatrie… On retrouve tout à fait cette influence dans la forte opposition de G. Pankow quant à une étiologie psychogène, causale, de la psychose, lorsqu’elle définissait sa visée herméneutique : « Je cherche le “comment”, pas le “pourquoi”», disait-elle souvent. La phénoménologie lui est déjà familière du fait de ses études philosophiques, et elle fera plus d’une fois, et dès son premier livre, référence aux travaux philosophiques, des plus anciens aux plus contemporains. Mais elle ne reniera jamais son premier maître, Kretschmer, gardant sa conviction d’une origine multifactorielle de la psychose, et donnant toute sa place au « terrain ». Ses premières publications psychanalytiques décrivent souvent les patients selon la typologie constitutionnelle de Kretschmer. Mais la « constitution » ici n’est pas prise au sens de facteur purement somatique, c’est aussi bien un vécu et une histoire. Et la distinction que garde G. Pankow entre « Kern-psychose » et « Rand-psychose » (Psychose nucléaire et Psychose marginale), termes qui appartiennent à la classification de Kretschmer, s’accorde particulièrement bien avec sa théorie des deux fonctions de l’image du corps.

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Autre influence, celle de L. Binswanger, et de la « Daseinanalyse ». En Allemagne, l’opposition très cartésienne du corps et de l’âme n’a guère cours. Et si la tradition française, issue de cette opposition, s’épuise dans la recherche d’une articulation entre ces deux termes, la pensée allemande s’aiguise davantage sur l’élaboration d’un dynamisme dialectique entre « Dasein » et « Sosein », entre « forme » et « contenu »… etc, et dégageant dans les significations interprétatives une intentionnalité et un sens (vectoriel) qui ne sont pas sans lien avec la pensée aristotélicienne… et la philosophie thomiste. G. Pankow s’est convertie au catholicisme dans les années 50, et cette conversion s’inscrit sans doute dans un trajet de rencontres avec des penseurs catholiques, tels Romano Guardini, et Gustav Siewerth. Le premier, théologien de réputation internationale dont l’enseignement à l’Université de Berlin avait été interrompue par le nazisme, reprend ses cours en 1945 justement à Tübingen. Il écrivait en 1950, dans Das End der Neuzeit (La fin des temps modernes, trad. française, Seuil, Paris, 1952) : « L’angoisse de l’homme moderne est due pour une grande part au sentiment de ne plus avoir ni un lieu permanent symbolique, ni un refuge dont il soit immédiatement sûr…». Quant à Siewerth, élève de Heidegger et de Husserl, et également victime de persécutions nazies, il a exploré la philosophie du langage dans sa dimension imagée et sensible (Wort und BildMot et Image–, est le titre d’un de ses ouvrages), et il l’inscrit dans tous les sens du corps, en accordant une particulière importance à l’espace. Son livre, Der Mensch und sein Leib, (traduit en français sous le même titre – L’homme et son corps, Plon, 1957 – avec une préface de J. Lhermitte), dans la bibliothèque de G. Pankow, porte une dédicace manuscrite… Pour les familiers de la pensée de G. Pankow, il y a là des convergences tout à fait remarquables.

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La formation analytique de G. Pankow a certainement été des plus classiques : les quatre séances hebdomadaires, sur plusieurs années, et des contrôles, en Allemagne puis en France et en Suisse. À Tübingen, elle commence une analyse avec Madame Luise Weizsäcker, membre du « Deutsches Institut für Psychotherapeutische Forschung und Psychotherapie », mais au bout d’un an quitte cette analyste pour poursuivre le travail avec Mme le Docteur Kate Weizsäcker-Hoss, du même Institut. Cette dernière analyste assurera aussi le contrôle de deux cures de névroses suivies par Gisela avant son départ pour la France.

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En France, elle ne reprend pas d’analyse personnelle, mais fréquente les plus éminents représentants – et fondateurs – de la jeune Société Française de Psychanalyse : Daniel Lagache, Françoise Dolto, Jacques Lacan, dont elle suit les séminaires et auprès de qui elle effectue des contrôles, cette fois-ci avec des cas plus spécifiquement psychotiques ou limites. Deux ans avec J. Lacan, autant avec D. Lagache, et un an avec F. Dolto. D. Lagache est un universitaire, freudien classique, qui ne s’intéresse guère à la psychose. F. Dolto en est plus proche, mais dans une perspective d’élaboration encore bien lointaine de ce qu’elle écrira sur « L’image inconsciente du corps ». Paradoxalement, est-ce J. Lacan, dont elle sera l’adversaire, qui laisse le plus de traces dans la pensée de G. Pankow ? Le sémi-naire, qui se tient à Sainte-Anne, est un lieu de rencontres et de discussions animées. Lacan, dont la thèse sur le délire d’« Aimée » a eu une certaine notoriété, est nourri de philosophie allemande, et est fasciné par Hegel et surtout Heidegger, qu’il reçoit chez lui en 1955. L’accent qu’il met sur le langage se retrouve dans l’œuvre de G. Pankow, mais elle condamne la « pèche aux signifiants » dans la cure des psychotiques : s’il y a entre G. Pankow et J. Lacan un certaine communauté quant aux sources, une divergence fondamentale les oppose quant à la conception des rapports signifiant/signifié, Gisela refusant les soi-disant pouvoirs d’un signifiant, arbitrairement coupé des origines et de la fonction du signe.

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C’est en Suisse, à Berne, de septembre 1957 à décembre 1959, qu’elle complète sa formation par une « tranche » et un contrôle avec Ernst Blum. Celui-ci est adhèrent dès 1923 à la Société Suisse de Psychanalyse, où il occupe les fonctions de « secrétaire » (Aktuar), et il a formé la plupart des analystes exerçant en Suisse. Élève direct de Freud, neurologue de formation, c’est un humaniste érudit et un spécialiste de philosophie existentielle husserlienne. En 1956 il publie un article sur les contributions de Freud au problème de la psychose. Dans le champ de la psychose les psychanalystes suisses font figure de précurseurs : depuis plusieurs années déjà des patients schizophrènes sont pris en psychothérapie à Zurich, à la clinique du Burghölzli. Dans son premier livre, dans sa version allemande, G. Pankow cite les noms, non seulement de Eugen et Manfred Bleuler, mais également, avec M.A. Sechehaye, de G. Benedetti et de J.N. Rosen.

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Il ne semble pas que G. Pankow ait fréquenté le Burghölzli, bien qu’elle ait fait des déplacements réguliers en Suisse à partir de 1957. Mais elle en suit certainement les travaux et particulièrement ceux de Marguerite Sechehaye : la notion de « transfert-greffe » est explicitement à l’origine du concept pankowien de « greffe de transfert », par exemple. Et les intuitions et l’analyse clinique du cas « Renée » de M.A. Sechehaye sont proches de l’abord de G. Pankow et paraissent presque annoncer ce qui sera chez elle « structuration dynamique ». Mais il y a entre M.A. Sechehaye et G. Pankow une différence de taille : c’est la conception du symbolique. Là où M.A. Sechehaye utilise, ou plutôt croit utiliser des symboles, G. Pankow pose la question de la remise en route d’un processus dialectique de symbolisation, dans une dynamique transférentielle qui implique la mobilisation du désir. M.A. Sechehaye a une théorie à partir des concepts psychiatriques (E. Bleuler), philosophiques (L. Binswanger, E. Minkowski) et psychanalytiques (S. Freud) dont Renée lui apporte la confirmation : G. Pankow, façonnée par sa formation scientifique, construit la sienne à partir d’une observation empirique des faits et ne reprend le vocabulaire des mêmes philosophes, psychiatres, ou psychanalystes que dans la mesure où il lui permet de rendre compte de son expérience de terrain. G. Pankow, fidèle à ses maîtres à penser, cherche, à travers une théorisation, à expliquer non pas la cause de la maladie, mais le comment de l’efficacité thérapeutique de sa démarche à tel ou tel moment de sa pratique. Elle cite tel passage, telle observation de l’un ou l’autre des auteurs dont elle apprécie la justesse ou l’intuition, mais ne se pose jamais en défenseur de la théorie dans laquelle s’inscrit éventuellement la citation choisie.

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Enfin, bien avant que ces travaux soient traduits et accessibles aux lecteurs français, G. Pankow a suivi les publications anglo-américaines. Dès 1953 elle est en correspondance avec J.N. Rosen, et s’intéresse à l’« analyse directe » qui a inspiré les travaux du Burghölzli. En 1956, elle fait une série de conférences à Melbourne, en Australie, et de là part aux U.S.A. Lors d’une conférence donnée en Janvier 1958 à la Société Française de Psychanalyse, elle rapporte ce que fut son expérience américaine (texte publié dans la deuxième édition de L’Être-là du schizophrène, Aubier, Paris, 1981). Elle y retrouve le Dr. Grotjahn, qui avait été invité par la S.F.P. en 1954, puis elle travaille à Baltimore comme assistante de recherche. Elle est invitée ensuite par Frieda Fromm-Reichmann et visite Chestnut-Lodge. Elle retrouve J.N. Rosen à Philadelphie, assure un séminaire de trois mois à l’Université de Temple, et, à l’occasion du Congrès annuel des psychanalystes américains à Chicago, rencontre G. Bateson. Ce congrès lui fait aussi rencontrer le Dr. Flanders Dunbar, déjà connue des psycho-somaticiens, avec qui elle collabore pour le traitement de deux patients.

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On ne peut pas dire que de ces voyages et rencontres, ou de ses lectures angloaméricaines, G. Pankow ait tiré des éléments conceptuels de théorisation. Elle partage surtout leur style, leur abord transférentiel. Le seul auteur auquel elle fasse référence de façon régulière et fidèle est D.W. Winnicott, pour l’espace transitionnel et pour le concept de «formlessness». Ce qu’elle interroge chez les autres auteurs qu’elle cite dans ses ouvrages, c’est le plus souvent leur technique, et son efficacité éventuelle. Son intérêt se révèle rapidement très critique. Il ne suffit pas de saisir – et de faire saisir tel ou tel symbole dans le discours du psychotique, ce qui peut le ramener momentanément dans le monde de la réalité (ce qu’a fait M.A. Sechehaye, ou ce qui caractérise la méthode active de Rosen, par exemple), pour obtenir une amélioration sinon une guérison. Il faut, écrira-t-elle, l’accès à l’autre, et l’échange avec lui, pour que la vie soit possible. Et cela exige que soit rétablie une dialectique de l’espace, pour laquelle l’image du corps sert de point d’appui, qui seule permet l’accès à une temporalité vécue. G. Pankow a certainement fort bien compris toute l’importance accordée par J. Lacan au « stade du miroir », mais l’image du corps dont elle se sert dans sa technique n’a rien à voir avec une représentation spéculaire, qui appartient au registre de l’imaginaire, de l’image au sens statique. Son « image du corps » est une référence spatialisée d’une structure symbolique dont le dynamisme est à relancer. Avec G. Pankow on travaille toujours dans le dialectique et la dynamique relationnelle. Donc aussi toujours dans le dynamisme du transfert. De même que l’« image du corps », dont elle définit les deux fonctions symbolisantes, de forme d’une part, de contenu et sens d’autre part, n’est pas une image spéculaire, le modelage n’est pas une image projective d’un fantasme à interpréter. Le travail de la pâte est pris comme réalisation agie dans l’espace tridimensionnel de la relation transférentielle implicitement inscrite dans la forme présentée (et non re-présentée) : l’accès à sa fonction éventuelle de représentation est justement ce qui peut être mis en travail pour relancer un processus de symbolisation, et retrouver les traces d’un désir subjectivable. Il faut d’abord construire, construire un espace qui soit habitable, pour seulement ensuite arriver à le penser, pour paraphraser le beau texte de Heidegger, souvent cité par G. Pankow, et que sa démarche reprend avec son intelligence clinique des destructions psychotiques. Cet abord thérapeutique des psychotiques et aussi de certaines névroses graves, des border-lines, et des « psychosomatiques », se révèle souvent d’une indéniable efficacité. Et cette synthèse originale des intuitions les plus pertinentes de la clinique psychiatrique, de la philosophie et de la psychanalyse de ce XX e siècle, ouvre des perspectives de recherche qui sont loin d’être négligeables.

Résumé

Français

Gisela Pankow (1914-1998), psychanalyste française d’origine allemande, a formé plusieurs générations d’analystes à la psychothérapie des psychotiques et laisse une œuvre écrite importante. On associe souvent son nom à l’utilisation de la pâte à modeler comme outil technique privilégié, en méconnaissant ce qui l’articule à une théorisation de la destruction psychotique fondée sur la pratique de la psychanalyse, mais tout autant redevable d’une double formation, scientifique et philosophique, avant d’être médicale et psychiatrique à Tübingen, sous la houlette du Professeur E. Kretschmer, G. Pankow a été imprégnée d’une psychiatrie dynamique, où phénoménologie et gestaltisme s’opposaient à la nosographie descriptive kraepelinienne. Membre de l’I.P.A. par son inscription au groupe allemand D.P.V. (Deutsche Psychoanalytische Vereiningung), sa formation psychanalytique initiée en Allemagne, s’est poursuivie en France et en Suisse où elle s’est intéressée aux travaux du Burghölzli. Elle a également fréquenté la « Chesnut Lodge» aux U.S.A., a rencontré F. Fromm-Reichman, J.N. Rosen et autres. Elle a suivi D.W. Winnicott dans son élaboration du champ transitionnel et du « non représentable » (formlessness). G. Pankow, tout en refusant la thèse d’une origine purement psychogène de la psychose, a cherché une voie d’accès au monde psychotique dans une mobilisation dialectique capable de relancer un processus de symbolisation. Sa théorisation donne à l’« image du corps » une place opératoire, et fait travailler dans la pâte un imaginaire qui est à « greffer ». Les perspectives ouvertes par G. Pankow, par une thèse originale de ses héritages culturels, sont d’un intérêt incontournable pour l’abord psychanalytique et psychothérapeutique des psychotiques et apparentés.

Mots-clés

  • Image du corps
  • Pâte à modeler
  • Psychoses

English

Gisela Pankow – Filiations in the Psychoanalysis of Psychoses. Gisela Pankow (1914-1998) was a French psychoanalyst of German descent and trained several generations of analysts in the techniques of psychotherapy for psychotic patients. She has left behind her an extremely full range of theoretical works. Her name is often associated with the use of plasticine in her clinical practice but how this tool is linked to her theorisation of psychotic destruction based on the practice of psychoanalysis is often overlooked. Pankow trained both in the fields of science and philosophy before working in Professor E. Kretschmer’s medical psychiatric service at Tübingen. She was strongly influenced by the notion of dynamic psychiatry in which phenomenology and Gestalt psychology are opposed to the descriptive nosology of Kraepelian influnce. A member of the IPA through her joining the German DPV (Deutsche Psychoanalytische Vereiningung), she began her psychoanalytical training in Germany and then continued in France and Switzerland where she took great interest in the work of Burghölzli. She was also familiar with the Chestnut Lodge set in the USA and met F. Fromm-Reichman and J.N. Rosen among others. She followed D.W. Winnicott in his work on the elaboration of the transitional field and formlessness. G. Pankow, while strongly refusing the theory of a purely psychogenic origin to psychosis, sought out a means to enter the psychotic’s world by setting up dynamic dialectics capable of kick-starting the symbolisation process. Her theorisation gives pride of place to the body image and uses plasticine to create imaginary structures that can then be transplanted. The vistas opened up by Pankow in her highly original thinking on cultural heritage are of great importance for the psychoanalytical and psychotherapeutic approach to psychotic patients.

Key-words

  • Body image
  • Plasticine
  • Psychoses

Pour citer cet article

Lacas Marie-Lise, « Gisela Pankow : filiations dans la psychanalyse des psychoses », Topique, 3/2001 (no 76), p. 41-48.

URL : http://www.cairn.info/revue-topique-2001-3-page-41.htm
DOI : 10.3917/top.076.0041


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