2001
TOPIQUE
La construction du cadre comme préalable avec les patients psychotiques
Martine Girard
16 rue Falguière 31000 Toulouse
La clinique des psychoses avérées n’a cessé de mettre à l’épreuve les concepts
fondamentaux de la psychanalyse, au premier rang desquels le transfert. Mais c’est peut être
avant tout la non-évidence de base du cadre qui est interrogée. La pertinence de la dimension
collective du soin institutionnel au long cours pourrait être envisagée sous l’angle du travail
de composition topique et de construction d’un cadre. Les processus flottants développés dans
le magma indifférencié du pré-cadre institutionnel pourraient, dans certains cas, sédimenter en
cadre d’une relation thérapeutique individuelle et servir de support à la construction de l’intime et d’un temps subjectif-partagé.Mots-clés :
Psychoses avérées, Soin institutionnel, Non évidence du cadre, Composition de l’intime et d’un temps subjectif, partagé.
The clinical treatment of true psychoses constantly tests the fundamental
bases of psychoanalysis, the first of these being the notion of transference. The total lack of a
framework is at the heart of the question here. The pertinence of collective treatment in psychiatric institutions can be envisaged from the point of view of topical compostion and the
construction of a framework. The floating processes developed in the indifferentiated magma
of the institutional pre-framework situation could in some cases, build up a framework for
individual therapy and be used as a basis for the construction of intimity and shared subjective time.Keywords :
True psychoses, Institutional treatment, Lack of framework, Construction of intimity and shared subjective time.
La clinique des psychoses avérées n’a cessé d’interroger la pratique psychanalytique et de mettre à l’épreuve, dès leur émergence, ses concepts fondamentaux, au premier rang desquels le transfert. Mais l’identité du psychanalyste s’appuie, via sa cure personnelle, sur le processus analytico-névrotique – pour
reprendre une formulation de P. Israël – considéré plus souvent comme modèle
central, voire comme idéal que comme cas particulier d’un processus thérapeutique se référant à la psychanalyse. En quoi, dans le travail avec des psychotiques
avérés un psychanalyste est-il redevable à ce modèle ? À partir de quand doit-il,
dans le même temps, y renoncer, se déprendre de cette identité de base pour se
laisser, dans le champ thérapeutique et non pas seulement théorique, enseigner
par les psychotiques ?
Le champ clinique et thérapeutique sur lequel je m’appuierai – en tant que responsable d’une Unité de Soins Ambulatoires principalement destinée à des schizophrènes adultes – sera celui du travail institutionnel considéré dans son ensemble
comme préalable à l’émergence d’une relation psychothérapique individuelle.
1 – LES POSITIONS DE FREUD : LA DISJONCTION CLINIQUE/THÉRA-PEUTIQUE ET LA BUTÉE DU TRANSFERT
Lorsque en 1922 Freud définit la psychanalyse comme méthode de traitement
des désordres névrotiques il écrit : «
les troubles narcissiques (dementia praecox,
paranoia, mélancolie) sont au contraire [des troubles névrotiques]
caractérisés
par le retrait de la libido hors des objets, et sont pour cela à peine accessibles à
une thérapie psychanalytique. Mais cette déficience thérapeutique n’a pas empêché
l’analyse de constituer les prémisses les plus abondantes de la compréhension plus
approfondie de ces souffrances portées au compte de la psychose
[1] ». Avec les
psychoses, la référence au modèle psychanalytique est d’abord la référence à un
modèle théorique rendant compte du fonctionnement mental, mais la butée du transfert marque les limites de la méthode thérapeutique. En suivant Freud, on sait pourquoi
on ne peut les guérir par la méthode élaborée pour et par les névroses de transfert.
En 1915 le constat était le même. Or, dans cet article sur «
L’Inconscient», Freud
conférait aussi aux déclarations d’une patiente sur son incompréhensible discours,
valeur d’analyse : bien plus que le rêve ou les névroses, la schizophrénie nous permettrait d’approcher au plus près l’énigmatique inconscient, nous le rendant « pour
ainsi dire saisissable ». Cette apparente contradiction historique pouvait déjà nous
mettre en garde contre la vanité, voire la violence d’un accès à l’intelligibilité métapsychologique de la schizophrénie hors du champ de la pratique, hors d’un partage
thérapeutique avec le patient. P. Aulagnier devait, parmi d’autres, particulièrement
insister sur cette exigence : toute tentative d’interprétation des processus en jeu
dans la schizophrénie ne peut être faite hors la mise en commun, le partage d’un
pensable susceptible d’entamer le règne de la conviction solitaire.
Historiquement nous pourrions d’ailleurs distinguer dans le corpus freudien
plusieurs niveaux. Dans les premiers écrits, clinico-théorico-pratiques, Freud est
conjointement et indissociablement travaillé par deux questions : affiner la clinique
des névroses
[2] et mettre au point une méthode thérapeutique. Avec le « cas »
Schreber
nous sortons du cadre thérapeutique pour celui de la psychanalyse appliquée et on
ne rappellera jamais assez que le président ne s’est jamais allongé sur le divan de
Freud. De fait Freud a rarement eu de contacts thérapeutiques directs avec des patients
psychotiques avérés contrairement à ses contemporains psychiatres, Jung ou
Binswanger par exemple. Historiquement, avec les psychoses, l’abord analytique
procède d’une disjonction entre la clinique et la méthode thérapeutique et les conceptions de Freud sur le fonctionnement mental des psychotiques sont en quelque sorte
en avance sur sa théorie de la pratique.
Nous pourrions dès lors lever une certaine confusion entre la continuité des
processus psychiques et la continuité des variations techniques. La continuité
freudienne se situe entre la psychopathologie de la vie quotidienne (acte manqué,
lapsus), le rêve et le symptôme, y compris le délire. Le délire effectivement contient
une part de vérité, mais on rencontre peu de psychanalystes qui interprètent le délire
ou l’automatisme mental comme un rêve, sauf à se figer dans une relation de fascination spéculaire entre machine à délirer et machine à interpréter. Continuité des
processus n’implique pas ipso facto continuité des méthodes.
Si donc pendant des décennies, l’idée a prévalu que les schizophrènes restaient
indifférents, incapables de transfert, les analystes ont fini par constater qu’au contraire
les investissements à leur endroit étaient massifs, exigeants, incontrôlables tout en
dénonçant comme le fait E. Kestemberg la confusion entre transfert et investissement. Ainsi, l’externalisation – et non plus le déplacement – et les investissements
dispersés autant sur des personnes que sur des objets ou des lieux, conduisirent à
proposer la notion de « transfert dissocié, éclaté ou multi-référencié » avec Oury,
de « transfert psychotique », « transfert délirant », voire de « psychose de transfert »
avec Rosenfeld, Searles ou Bion. «
Dans le transfert délirant, il n’existe ni de « figure
de », ni de « comme si ». Pour le patient, l’analyste est de manière absolue… » écrit
Fédida en préface de « L’effort pour rendre l’autre fou
[3] ».
Or, cette extension du concept de transfert risque de conduire, malgré des oppositions fondamentales, à transposer dans le champ de la schizophrénie un modèle
technique élaboré dans le champ de la psychanalyse des névroses. Ainsi, l’opposition entre l’inaccessibilité des psychotiques au transfert et la quasi mise à nu d’un
inconscient «saisissable», n’est que partiellement résolue par la notion de transfert psychotique, et l’abord de la schizophrénie par la psychanalyse oblige à en
repenser radicalement les concepts. Car, bien avant le transfert ce sont les conditions mêmes de possibilité d’un travail en commun qu’il conviendrait de mettre en
place en prenant en compte cette prémisse fondamentale : la non-évidence a priori
du cadre.
Ces investissements pulsionnels massifs, cette poussée de l’inconscient, ne peuvent
se travailler sans s’adosser à un arrière plan sans cesse à travailler lui aussi. Ceci
nous renvoie à la distinction établie par Winnicott entre relation au ça et relation
au moi, c’est-à-dire entre les « deux mères », la mère environnement et la mère
objet. La construction du cadre participe de la construction de cet écart entre la
mère symbolique qui offre le sein et le sein objet de la pulsion. Elle se réfère aussi
aux deux paradoxes fondamentaux : l’objet doit être trouvé pour être créé et créé
pour être trouvé, le fondement de la capacité d’être seul est l’expérience d’être seul
en présence de quelqu’un. Dans les deux cas, la réalité externe est indispensable
au développement de cette aire d’illusion d’expérience de la réalité intérieure et de
la continuité d’existence. Le sentiment de familiarité avec la réalité intérieure autant
qu’avec le monde extérieur, ce sentiment d’évidence est en réalité le fruit de ces
paradoxes. Mais, comme le rappelle Cahn à la suite de Winnicott, il n’en demeure
plus trace chez le névrosé, ou fort peu. Le cadre de la cure – et son silence – en
constitue la seule expression. Et la situation analytique instaurée par Freud suppose
acquise cette situation primitive. Dès lors, bien plus que le transfert, c’est bien le
cadre comme évidence minimale partagée, acceptée et investie autant dans sa dimension psychique interne que dans sa matérialité qui est interrogé par le schizophrène.
La question n’est pas celle du meilleur cadre technique à proposer mais, en deçà,
celle de la non-évidence de base de tous les cadres proposés. Dans les premières
semaines d’ouverture de l’Unité de Soins Ambulatoires un jeune schizophrène avait
pris l’habitude, non seulement de ne pas venir plusieurs jours par semaine, mais
encore d’inviter chez lui trois ou quatre autres patients pour passer la journée.
Bien plus, il venait les chercher dans le service, les kidnappant dans sa voiture
sous notre nez !». L’absence délibérée d’idée bien assurée sur ce que devait être le
« bon » fonctionnement d’une unité de jour, nous a permis de laisser en suspens la
question « comment les faire venir ? » pour nous atteler à la question « pourquoi les
faire venir ? » Notre seule certitude concernait l’inopportunité d’interpréter uniquement les choses en termes de passage à l’acte, d’acting-out, de transgression ou
d’attaque contre le cadre. Comment, en effet, attaquer le cadre avant qu’il ne soit
reconnu comme tel ? Reste le symptôme dont on ne peut faire l’économie comme
support de la transaction.
2 – DE LA CURE COMME MODÈLE À LA PSYCHANALYSE COMME
RÉFÉRENCE : LA BUTÉE DU SYMPTÔME ET L’ÉLABORATION DU
DÉSIR DE GUÉRIR
Nous pourrions, à ce niveau là, distinguer la référence au modèle analyticonévrotique pris au pied de la lettre, d’une conception générale de la relation thérapeutique que nous enseigne la psychanalyse, en ce qu’elle se distingue de l’hypnose et de la suggestion en prenant en compte la valeur de satisfaction, ignorée du
sujet, inhérente au symptôme. La leçon de la psychanalyse, au-delà de la cure type,
ne serait-elle pas la prise en compte, dans toute relation thérapeutique de la part de
satisfaction inconsciente attachée au symptôme, au fondement de la réaction thérapeutique négative – laquelle n’est pas l’apanage de la névrose ? Que le patient,
passif, qui s’abandonne au pouvoir du guérisseur, devienne un tant soit peu acteur
de sa propre désaliénation sous réserve d’un appui extérieur plus ou moins dosé.
Mais comment faire le pari d’un engagement thérapeutique sur une non-demande
initiale sans avoir pour objectif premier une subjectivation minimale de la souffrance
et sans tenir compte du statut du symptôme psychotique : signe de l’aliénation fondamentale du patient il est ce dont il se soutient, tout aussi fondamentalement. Comment
lui permettre dès lors de lâcher un peu de cette jouissance sans s’effondrer pour
autant ?
Seul le patient peut travailler contre lui-même à sa propre désaliénation, le désir
de guérir du thérapeute risquant de travailler en contre. Mais le désir de guérir, de
soulager ou de changer, la furor sanandi qui agaçait tant Freud chez Ferenczi, et
qui n’est peut-être pas forcément l’obscur objet de la seule vocation médicale, est
particulièrement sollicité avec les psychotiques et bien souvent au prorata de l’absence
de plainte subjective.
Finalement, c’est bien l’inconscient que Freud croyait saisir chez les schizophrènes, mais un inconscient qui n’appartiendrait à personne faute d’avoir trouvé
place dans le secret d’une intimité psychique du fait de «
l’extradition dans l’espace
extrapsychique des représentations pulsionnelles
[4] ». Que nous le formulions en termes
de pare-excitation ou d’écran du rêve avec Racamier et Pasche, ou en termes de
rêverie maternelle et de préconscient auxiliaire avec Bion et Hochmann, que nous
suivions Oury dans ses recherches d’un « espace de transfert » ou Pankow dans son
travail de structuration spatiale de l’image du corps, sans vouloir collaber l’originalité de ces différentes perspectives, il nous semble qu’elles convergent vers une
question commune : celle de l’organisation
topique du travail psychique avec les
schizophrènes. Comment organiser un lieu de cure qui tienne compte d’un transfert éclaté, comment organiser un cadre psychique, c’est-à-dire un lieu psychique
tiers de dépôt et d’immobilisation du magma prétransférentiel éclaté, disséminé et
déposé sur les membres ou les objets inanimés de l’institution, lieu antifusionnel
d’étayage de la fonction symbolique ? Dans nombre de cas, ce long travail de construction d’un cadre psychique et de sédimentation dans le temps – car espace et temps
sont indissolublement liés
[5] – constituera l’essentiel du travail institutionnel au sens
large, articulation souple, vivante et non étanche entre soignants, psychiatres et
psychothérapeutes. De plus une part importante du travail répétitif commencera
par la mise en latence, la rétention voire au mieux l’élaboration du désir de guérir
des soignants qui permettent de dégager le creuset d’une position de retrait et d’accueil,
hors du cadre strict de la cure. Mais prendre soin d’accueillir et de construire les
conditions d’un travail possible ce n’est pas pour autant ménager le patient, éviter
de faire souffrir ou de rajouter du trauma. C’est avant tout savoir reconnaître, nommer
et poser nos conditions basales de travail en tant qu’elles sont nos conditions et non
pas seulement le fruit désintéressé de nos bonnes intentions à son égard.
3 – LE TRAVAIL DE CONSTRUCTION D’UN TEMPS SUBJECTIF-PARTAGÉ
[6] ET DE COMPOSITION TOPIQUE
3-1) Le temps chronologique, objectif, est avant tout celui des soignants et la
majorité des dispositifs en portent dans leur nomination même la marque : temps
plein, temps partiel, hôpital de jour, hôpital de nuit. Quelle que soit leur pertinence,
ces découpages temporels sont d’abord ceux des soignants, du monde du travail.
Horaires d’ouverture, de fermeture, de groupes thérapeutiques ou de séances individuelles, week-end, vacances… l’organisation du temps social a statut d’évidence
incontestable pour les soignants mais ne saurait trop vite être assimilé au cadre
matériel de la cure accepté par un patient en analyse, sauf à l’utiliser simplement
comme support institué par les soignants.
La seule alternance temporelle imposée par le rythme de fonctionnement ne
suffit pas, en elle-même, à ouvrir l’accès à la séparation et à la dimension symbolique de l’absence, même si elle y contribue largement du côté des soignants. Ce
n’est pas le seul va et vient de la bobine qui suffit à instaurer la symbolisation de
la séparation, mais la continuité psychique du joueur qui en maîtrise l’alternance.
Et puis, le temps ne peut séparer ce qui n’a pas été uni. La séparation se trame sur
fond de rencontre, la rencontre ne se décrète pas de la seule coprésence physique
et n’advient parfois jamais. En deça, il n’y a qu’une succession immédiate et sans
cesse renouvelée de fusion-rupture, mort-naissance, jour-nuit. La portée symbolique de l’opposition binaire jour-nuit se trame dans la continuité des variations
infinies de l’aurore et du crépuscule, temps d’effacement progressif de l’un vers
l’autre. C’est quand la mère retire le sein au moment où le bébé n’en veut plus
qu’elle est vraiment mère, nous dit Winnicott.
Comment construire ce temps de l’effacement attentif dans la coprésence réelle
ou potentielle, à ne pas confondre, avec le temps du désinvestissement ou du repli
narcissique ? Mais comment cohabiter face au vertige des « temps morts » sans
chercher de part et d’autre à en colmater la béance ? Tramer un temps troué, pouvoir,
sur le temps de travail, se retirer pour une mise en pensée – qui ne signifie pas
forcément pensée juste – comme temps de mise à distance, de latence, de transformation, déprise progressive du corps à corps pulsionnel parfois très adhésif. La
nécessité implacable de toujours mettre en travail, refaire, non pas dans la répétition stéréotypée mais dans la recherche du détail infime sur lequel s’accrocher pour
pouvoir continuer.
Comment entendre la demande manifeste le plus souvent formulée – quand il
y en a une – de « passer le temps », s’occuper ? Comment, tout à la fois respecter,
jouer et se jouer ensemble de ce projet occupationnel initial tout en ne collant pas
totalement à cette position ? Car, à attendre la demande des patients et à traquer
leurs motivations les unités à temps partiel resteraient vides. Mais les entretiens
d’admission ne constituent pas un saut d’obstacle à l’occasion desquels les patients
auraient à décliner leur conformité à notre structure et leur adhésion à un programme.
C’est plutôt une tentative de dramatisation, de psychodramatisation collective d’une
rencontre possible. Pour combien de patients avons-nous le sentiment, même après
plusieurs mois, qu’ils ne sont pas encore « entrés », non pas en termes de quantité
de temps de présence réelle mais en termes de rencontre ? Et combien restons-nous
circonspects devant ces « retours en force » assortis du projet de participer tous les
jours à tous les ateliers et suivis, quelques jours ou quelques semaines après, d’une
longue « disparition ». Est-ce pour autant un jeu de cache-cache, prémisse du Fort-Da ? Rien n’est moins sûr. Mais comment les attendre, sans les oublier, et rester
potentiellement disponible sans investir à l’excès leur retour ou leur présence.
Au retour des vacances d’été, Sébastien serre en souriant la main de chacun
d’entre nous et vient s’asseoir tranquillement; il se sent « tout drôle de se retrouver
ici »; il évoque alors comment il était à son arrivée, il y a deux ans, « avec sa parano »
et mime la tête baissée sur la poitrine, les épaules voutées, le regard fuyant, les
tremblements… L’historicisation commence tout simplement par une affaire de conjugaison, du présent à l’imparfait, du hic et nunc au récit. C’est aussi la subjectivation après-coup de la souffrance. Là encore, la continuité des processus psychiques
n’est pas strictement superposable à la prétendue continuité entre normal et pathologique laquelle met en jeu, comme l’a particulièrement montré Canguilhem, deux
champs de référence qui ne se recoupent pas :
- celui des normes indiquant, à travers une gamme de variations, un continuum
entre le normal (statistiquement le plus fréquent) et la déviation par rapport à la
moyenne, l’anomalie,
- celui du pathologique, impliquant pathos, souffrance, affection et affectation,
sentiment direct et concret de vie contrariée et où le sujet est son propre et seul témoin.
Comme le souligne également Nathalie Zaltzman, le pathologique n’est pas le normal
aux variations quantitatives près; la différence est qualitative et subjective.
À partir d’une clinique psychiatrique objectivante mais souvent nécessaire
s’ébauche la reconnaissance de la pathologie c’est-à-dire de la souffrance. De la
méconnaissance à la reconnaissance, n’est ce pas à travers ce mouvement que la
proposition de soins peut se transformer en appropriation ?
Mais cette historicisation se construit, de part et d’autre, sur des renoncements
et des deuils – renoncement à des positions mégalomaniaques, deuil d’un délire,
abandon de relations d’emprise, côté patient – renoncement au désir de guérir, côté
soignant. Elle s’accompagne de bouffées de nostalgie parfois terrible (nostalgie
d’un délire Christique par exemple) bouffées de non-être, non pas moments suicidaires, désir de mort, mais aspiration à un repos pulsionnel transitoire.
Ainsi, ce temps premier, temps collectif de fonctionnement de l’Unité de Soins
Ambulatoires est bien le temps des soignants, leur temps de disponibilité thérapeutique, pré-cadre imposé aux patients. Il pourrait servir de support à la greffe de
temps, de rythmes et de relations aussi différenciés et personnalisés qu’il y a de
patients, la difficulté majeure – mais aussi l’essentiel du travail – étant de moduler
sans cesse l’adaptation collective et individuelle des soignants aux patients, et non
l’inverse. Les processus flottants développés dans ce magma indifférencié, pourront,
éventuellement – ou jamais – sédimenter en cadre d’une relation psychothérapique
individuelle, appropriation d’un temps subjectif-partagé à travers une parole historicisée et non pas collage, sans cesse renouvelé à l’instantaneité d’un temps prédécoupé. Reste la force du temps privé, celui de la réalité psychique des patients
et l’atemporalité de l’inconscient.
Mais l’accès à une temporalité subjective est indissociable de la constitution
d’un espace psychique privé, intime, dont la construction, elle aussi, s’appuie sur
un collectif qui n’est pas seulement le garant des convenances sociales – même si
cette dimension n’est pas négligeable.
3- 2) Groupe de parole ou d’avant-la-parole : je m’appuierai très schématiquement sur la fonction d’un groupe de parole patients/soignants dont j’ai animé pendant
plusieurs années les trois séances hebdomadaires.
Le silence et le retrait relatif des soignants dans le groupe leur permettaient « de
souffler ». Empêtrés qu’ils étaient dans l’immédiateté des relations quotidiennes,
c’était pour eux une occasion invariablement répétée trois fois par semaine, d’être
à côté des patients, attentifs à leur parole, sans en être la cible exclusive. Il ne s’agissait pas là d’un répit pris entre eux dans le retrait d’un moment et d’un espace
propre. S’ils « soufflaient » c’était aussi auprès des patients et surtout en présence
d’un témoin représenté autant par le médecin responsable que par le groupe dans
son ensemble ou à travers chaque participant – soignant ou patient – chacun tour
à tour fonctionnant comme tiers réel de l’autre. Bien en deçà de l’éventuelle valeur
médiatrice de la parole, c’est le groupe lui-même, dans sa présence physique, qui
exerçait cette fonction de séparation, de « garde-fou » contre les aspirations narcissiques. À ce niveau d’ailleurs, les échanges de regard entre les soignants, dont nous
reparlions dans l’après-coup, venaient en quelque sorte signer l’existence d’un premier
espace d’altérité.
Le deuxième espace était celui de l’après coup immédiat de la séance. En dehors
du compte rendu et de la prise de notes, c’était le temps et le lieu de l’échange
spontané à propos des patients : «Ton Yves exagère, il n’a pas arrêté de couper la
parole à Carole », « Tu as vu comme Luc était attentif, il avait l’air de dormir, mais
il n’en a pas raté une », etc. Il nous semble que ces rencontres entre soignants valaient
autant par l’épaisseur des échanges affectifs qui s’y déroulaient à propos des patients
que par la détoxification, rétention et transformation entre soignants de cette charge
affective.
Quant au troisième espace, celui du groupe bimensuel de supervision, il était
peut-être un peu plus symbolique que réel.
Il nous est apparu que contrairement à l’hypothèse de départ – « reprendre »
dans le groupe entre soignants et patients les émergences pulsionnelles brutes, les
attaques ou les mouvements d’investissement massif auxquels les soignants sont
directement exposés dans l’immédiateté de leurs relations quotidiennes aux patients
– ces émergences, de façon générale sont restées au dehors du groupe de parole.
Par contre, à travers ces différents espaces-temps, ayant chacun leurs propres règles
de fonctionnement, s’effectuait un lent travail de ce que Hochmann a appelé « la
mise en latence du sens ». Loin de se redoubler dans une redondance mortifère, ces
espaces offraient peut être une préfiguration topique d’un préconscient auxiliaire.
Cet aspect nous paraît tout à fait spécifique du travail institutionnel comme travail
préparatoire à la constitution d’un espace psychique privé et donc à la naissance
possible d’une parole.
Par delà ses règles de fonctionnement, ce groupe s’est constitué non pas comme
un lieu privilégié d’émergence de la parole mais bien plutôt comme une sorte de
cadre interne, espace tampon, véritable endosquelette du tissu institutionnel : bien
plus qu’un groupe de parole ou une psychothérapie de groupe, il s’agissait d’un
groupe d’avant-la-parole.
Ainsi, l’assimilation du temps de jour et de l’organisation de son pré-cadre
temporo-spatial au cadre psychothérapique, fait l’économie des préliminaires, et
nous apparaît comme une confusion voire un simulacre, tendant à brûler les étapes.
Le passage de la dyade relationnelle exclusive dont tout tiers est exclu à l’émergence d’un couple thérapeutique ne peut, le plus souvent, que s’adosser à l’élaboration vivante, à la construction sans cesse en travail et à l’investissement mutuels
du quotidien institutionnel comme cadre psychique et matériel.
[1]
Psychanalyse et théorie de la libido (1922), OCP, XVI, PUF Éd., 1991, p.181-208.
[2]
Neurasthénie et névrose d’angoisse – «
Du bien fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé, en tant que “névrose d’angoisse” » (1895), par exemple – hystérie
de conversion et hystérie d’angoisse, névrose de contrainte, névrose actuelle…
[3]
Searles H., Gallimard Éd., 1977.
[4]
Racamier P.C., Rêve et psychose, Rêve ou psychose,
Rev. Fr. Psychanal., 1976,40, p.173-194.
[5]
Dans le chapitre VII de
l’Interprétation des rêves, Freud propose l’idée d’un lieu psychique,
métaphore spatiale, dégagée de toute localisation anatomique « un peu comme les lentilles du télescope. Nous n’avons d’ailleurs pas besoin d’imaginer un ordre spatial véritable. Il nous suffit qu’une
succession constante soit établie grâce au fait que lors de certains processus psychiques, l’excitation parcourt les systèmes psychiques selon un ordre temporel déterminé… » (PUF Éd. 1976, p.456).
Ainsi, en posant la première topique, il lie d’emblée la différenciation spatiale de ces lieux
psychiques au déroulement temporel d’une circulation de contenus et postule autant le Préconscient,
comme lieu tiers, que la classique opposition Inconscient/Conscient.
[6]
Avec un tiret entre subjectif et partagé pour accoler les deux termes dans un lien indissociable
mais indécidable : c’est parce qu’il devient subjectif que ce temps peut être partagé et c’est parce
qu’il est partagé qu’il devient subjectif.