2001
TOPIQUE
Stekel ou la question de la forme de la cure (1906 – 1908)
Franck Rexand
21 rue de Belgique 49100 Angers
En 1906, la structure de la cure analytique n’est pas encore placée sous le primat d’un modèle orthodoxe. Loin s’en faut, en une période où Freud en fait lui-même évoluer
la forme et le contenu. Les explorations de W. Stekel (1906-1908) comme les réactions à ces
dernières des tout premiers psychanalystes constituent d’ailleurs un exemple flagrant des possibilités d’innovations... ou de déviances de l’époque. Au-delà de l’anecdote, la restitution de
l’une des premières pratiques analytiques de l’histoire et des débats qui entourèrent son énonciation illustre de quelle manière théorie et pratique sont indissociablement liées et renseigne
sur les conditions de la genèse de mutations radicales dans la propre pratique de Freud au
temps de l’analyse de l’« homme aux rats».Mots-clés :
Cadre, Durée, Interprétation, Technique active, Hypnose, Névrose actuelle, Nervosité.
In 1906, the structure of the analytical cure was still to be placed under the
rule of an orthodox model. Far from it, at a time when Freud himself was still shaping its form
and content. W. Stekel’s investigations, along with the reactions of the period’s pioneering
psychoanalysts to Stekel’s work, are clear examples of the possibilities for innovation... or
deviation at that time. Beyond the anecdote, the restitution of one of the first practical analyses
in history and the discussions that arise from it show how theory and practice are intimately
linked. It also provides information on the conditions of the first radical mutations in Freud’s
own practice at the time of the ‘Rat Man’analysis.Keywords :
Setting, Duration, Active Technique, Interpretation, Hypnosis, Actual Neurosis, Nervous Illness.
En 1906-1908, les cas relatés par Freud étant peu nombreux, les indications des
Études
[1] à « Dora »
[2] relativement restreintes et les écrits techniques considérablement rares, en marge de l’analyse, la forme de la cure ne s’enseigne pas dans les
livres. En dépit de ses qualités, un texte comme « De la psychothérapie »
[3] a bien le
mérite de trancher les liens entre psychanalyse et hypnose et d’apporter de judicieuses
informations, mais il est tout aussi difficile de fonder une pratique à sa lecture qu’à
celle de « La méthode psychanalytique de Freud »
[4]. En 1906, les premiers séminaires
de technique analytique sont de surcroît encore loin de voir le jour. De même, la
création des instituts de formation comme les discussions sur la forme et le contenu
des enseignements ne risquent pas de figurer au programme des sociétés d’analystes qui ne sont pas encore crées. La pratique psychanalytique se transmet-elle
néanmoins à l’oral à défaut de s’apprendre sur le divan de Freud ? L’analyse des
toutes premières publications des membres de la Société du mercredi comme celle
des débats auxquels elles conduisirent au cours des réunions hebdomadaires, rassemblées et publiées sous le titre de
Minutes de la Société psychanalytique de Vienne
[5], permettent d’avoir des informations sur ce point. Elles offrent la possibilité de
jeter un regard sur la pratique clinique des premiers analystes et d’éclairer les conditions de l’évolution de la représentation du travail clinique aux premiers temps de
la psychanalyse, tout en donnant des indications sur le maigre contenu de l’enseignement oral de Freud.
Parmi les tout premiers travaux des disciples de Freud, et sans doute en raison
de la répulsion qu’ils soulevèrent au sein du cercle freudien, ceux de W. Stekel
ressortent comme constituant ce qui fut qualifié de pratique clinique déviante. Pour
avoir une image exacte de la technique des premiers analystes, il faudrait pourtant
ne pas s’arrêter à eux et garder à l’esprit que, peu de temps après, A. Adler publierait ses
Études sur l’infériorité des organes
[6]; un ouvrage qui, tout en faisant la part
belle à la biologie et en se revendiquant de la complaisance somatique freudienne,
donnait implicitement des indications sur les conditions de l’écoute adlerienne. De
même, les travaux du très productif I. Sadger laissaient entendre, à la même époque,
le maintien de l’alliance entre l’hypnose et la psychanalyse. Pourtant, si ces explorations furent en leur temps l’objet de critiques retenues, celles de Stekel furent la
cause d’une première « affaire Stekel » qui se déroula deux années durant, sur fond
de pressions et d’intimidations visant à normaliser la forme de la cure et ce qui
devait en être communiqué. Pour des raisons d’unité, seuls les travaux des années
1906-1907 seront présentés ici en détail.
STEKEL : « COCHON ABSOLU »… OU SIMPLE DISSIDENT ?
Neurologue, ancien élève de Krafft-Ebing, Wilhelm Stekel (1868-1940) fit la
connaissance de Freud en 1901. Dans son autobiographie, Stekel rapporte qu’il se
rendit chez ce dernier à la fois en raison d’un intérêt pour la théorie et parce qu’il souffrait de troubles névrotiques. La perspective freudienne devait effectivement
intéresser particulièrement ce jeune médecin qui, dès 1895, avait fait paraître un article
ayant trait à la sexualité infantile. Quant à son analyse, Stekel prétendit qu’elle dura
seulement quelques séances
[7]. Jones écrit, pour sa part, que Freud lui rapporta que
l’analyse fut, en fait, beaucoup plus longue
[8]. Quoi qu’il en fût, Stekel débuta ses
premières analyses en 1903
[9]. Il fut donc bien un des premiers analystes. Ce différend
sur la durée n’est cependant pas anodin, puisqu’il est à l’image de l’argumentaire des
partisans de Freud dès qu’il s’est agi de désavouer Stekel ou de minorer ses apports.
Jones va ainsi jusqu’à dresser le portrait d’un individu toujours prêt à inventer des
cas en fonction de ses besoins : « Il se trouvait dans le caractère de Stekel un point
faible qui le rendait incapable de travailler d’une façon rigoureusement contrôlée;
il était totalement dépourvu de conscience scientifique. C’est pourquoi nul n’accordait
crédit aux faits qu’il rapportait »
[10]. L’
Index de Grinstein ne recense pourtant pas moins
de deux cents articles et livres de Stekel
[11], à la valeur scientifique parfois indéniable.
Les travaux de Stekel ont fréquemment pour caractéristique leur épaisseur, due à
la présence outrancière de cas qui noient la théorie. La technique analytique y est
souvent réduite à une recherche rapide d’une interprétation visant à rendre conscient
au plus vite ce qui ne l’est pas. Une certaine forme de cognitivisme traverse même
aussi bien l’œuvre grand public que plus théorique; l’une et l’autre dissimulant mal
des centres d’intérêt proches de la sexologie. Frigidité, impuissance et effets de l’onanisme, qui s’étendent à longueur de titres dans les productions grand public, en sont
les témoins. Souvent ludiques à la mesure de leur auteur, plusieurs furent des succès
de librairie qui firent de l’ombre à Freud et qui nuisirent au développement de la psychanalyse freudienne
[12]. Au cœur de cette production peu attirante, il y a cependant de la
place pour des coups de génie. L’apport de Stekel à la psychanalyse ne se limite d’ailleurs
certainement pas à ce qu’il revendiquait (la pulsion de mort) ou à ce qui lui fut accordé
(l’exploration de la symbolique). En marge de cet héritage contesté et contestable, il
y a en effet au moins une exploration en des temps précoces du sur-moi et, bien que
perdu dans de perpétuels effets de manche, un véritable travail sur la technique.
En 1906, Stekel comptait au maigre nombre des partisans de la cause freudienne.
Les correspondances de Freud ne révèlent pas encore les critiques profondes qui
émanèrent au moment où la dissension avec Adler prit de plus en plus corps (dans
un premier temps, ce fut en effet Stekel qui fut critiqué pour avoir pris la défense
d’Adler et non pas directement ce dernier) et surtout au lendemain de l’affaire Tausk-Stekel
[13], qui fut l’occasion de donner de la voix quant à la critique en un temps où
la cause se mit à faire de nombreux émules. Stekel, présenté par Jones ou par d’autres
comme « un très brave homme » ou un « très bon camarade » bien que « dénué de
sens critique »
[14], put alors être mis à l’écart, certainement au nom de ce que Freud
relevait dans un portrait envoyé par Jung en 1909 : « C’est un homme sans discipline et sans critique, qui gâte toute discipline; avec lui, il en va pour moi comme
pour vous. Le malheur est seulement que de nous tous c’est lui qui a le meilleur
flair pour l’inconscient. Car c’est un cochon absolu et nous sommes en réalité des
honnêtes gens, qui ne se rendent à l’évidence que malgré eux. Je l’ai souvent contredit
dans des interprétations et j’ai dû convenir souvent qu’il avait raison »
[15]. Cette antipathie et le différend avec Tausk conduisirent Stekel à quitter, contraint et forcé, le
groupe viennois le 6 novembre 1912
[16]. Après cette date, il ne revit presque jamais
Freud. De temps à autre, il continua pourtant à lui envoyer des courriers aux occasions
marquantes
[17]. Jones rapporte notamment l’existence d’une lettre datée du 22 janvier
1924, dans laquelle il proposait à Freud une nouvelle collaboration
[18]. Ce fut peine
perdue. À la même époque, Freud écrivait à Ferenczi pour lui dire que son ancien
disciple était un cas de « folie mentale »
[19]. Comme la plupart des dissidents de l’époque,
la personnalité de Stekel avait en effet été analysée a posteriori par Freud comme
relevant du pathos. En cette période, la « folie » de Stekel n’en contribuait pas moins
à sa brillante réussite. Dans les années 1920, après avoir fondé son propre groupe,
Stekel avait débuté une série d’échanges avec les pays anglo-saxons. Et, sans doute
comme ceci était prévisible dès son premier écrit, il fut notamment un des premiers
praticiens à critiquer la longueur et le style des cures freudiennes et à proposer un
recours à la technique active. Reconnu aux U.S.A. comme dans différents pays, tel
le Brésil où il donna des conférences, Stekel ouvrit même à Vienne l’« Activanalytische
Privatambulatorium », avant de fonder sa propre clinique (1935).
LES ORIGINES DE LA NERVOSITÉ : UN TEXTE PSYCHANALYTIQUE ?
En 1906, rares étaient donc les textes faisant état de la conduite d’une cure et
un des premiers écrits à s’offrir comme tel (ce qui n’est pas tout à fait une réalité…
loin s’en faut !) fut précisément un petit texte de Stekel intitulé
Les origines de la
nervosité
[20].
L’ouvrage de Stekel fait une cinquantaine de pages. Il est de facture assez marquée
et il est construit au plus près de certains intérêts du grand public de l’époque (notamment en ce qui concerne la neurasthénie), tout en attaquant le biologisme
freudo-adlerien de la période. Dans la première partie, servant d’introduction générale et intitulée « Que désignons-nous sous le nom de nervosité ? », Stekel commence
par s’opposer à la théorie de l’étiologie biologique des névroses actuelles. Il opère
alors une critique de détail de cette thèse à propos de la neurasthénie et soutient que
seules des données psychiques devraient être retenues pour rendre compte de sa cause.
Après un passage maladroit posant l’idée selon laquelle seul le névrosé souffrirait
de complexes inconscients, Stekel défend ensuite que toute névrose – et le « toute »
est important – serait le produit d’un conflit psychique
[21]. Le second chapitre, « Culture
et nervosité », reprend cette conception et combat, de façon plus précise, la thèse biologique de l’étiologie des névroses (principalement la conception toxique). Dans ce
mouvement, en sus de l’étiologie conflictuelle, seul le fait que la société moderne
puisse être un facteur d’accentuation névrotique retient son attention. Pour Stekel,
l’homme moderne serait en effet « soumis à tant de règles d’hygiène qu’il ne vit pas
du tout; c’est cette angoisse qui le rend malade »
[22]. Le troisième chapitre, « Nature
et force du refoulement », reprend la notion de conflit et contribue à développer une
théorie spécifique aux accents cognitivistes : « Une névrose ne peut se développer
que si seulement deux courants combattent dans notre intimité pour la domination,
si seulement une tendance consciente et une autre inconsciente s’affrontent, si seulement une grande partie de notre énergie doit être dépensée pour la répression et
l’empêchement d’un conflit psychique [seelischer]»
[23]. Dans le même temps, Stekel
soutient que les névroses actuelles pourraient être le produit d’un conflit psychique
qui ne mettrait pas exclusivement en cause la sexualité. Continuant, il donne alors
des exemples où les conflits en présence seraient de type conscient, puis d’autres cas
dans lesquels le conflit aurait lieu entre conscience et préconscience, ici qualifiée d’inconscient. Afin d’illustrer son propos, Stekel propose par exemple le cas d’un caissier
âgé de vingt-huit ans, grand habitué de l’électrothérapie et des traitements d’eau, chez
qui il avait décelé un désir de vol s’opposant à un souhait de probité. Pour Stekel, le
patient a sombré dans la nervosité pour avoir eu ces idées de vol : « votre maladie,
lui déclare Stekel, tire son origine du refoulement [Verdrängung] de l’idée de
décamper avec une grosse somme d’argent »
[24]. C’est donc une dissonance qui, à elle
seule, a rendu le patient « nerveux ». Généralisant sa conception, Stekel affine son
point de vue et affirme alors que ce serait l’énergie employée au refoulement qui ferait
retour dans l’angoisse
[25] et que la formation d’angoisse ne serait pas liée à des causes
libidinales. Sa source serait au contraire à trouver dans la contrainte du vital. Le
quatrième chapitre, intitulé « Le conflit psychique », reprend l’idée de la dissonance
comme source de la névrose en maintenant la confusion entre répression et refoulement; une thèse que Stekel illustre à nouveau de différents petits cas. Quant au dernier
chapitre, « La prévention de la nervosité (inversion de l’énergie; éducation et joie
de vivre)», il est réservé à la prophylaxie. Stekel y soutient principalement que la joie
et le bien-être, sous toutes leurs formes, sont les meilleurs moyens de lutter contre
la nervosité. Ceci lui donne l’occasion de critiquer la morale et l’hygiène modernes,
notamment à l’égard du sexuel (« la fausse morale de notre société en matière de
choses sexuelles, l’éducation fréquente de notre jeunesse au mensonge et à l’insincérité, l’ignorance de ses limites personnelles, telles sont les causes les plus graves
de la nervosité »
[26] ), avant de prôner la pratique d’une juste économie du plaisir. À
côté de cette trame inscrite sous l’angle d’une analyse de la « Nervosität », dont le
terme même marque l’usage d’un registre de références pré-freudiennes (avec la
« Nervosität », nous sommes davantage en compagnie de Beard que de Freud
[27] ),
Stekel propose de nouvelles acceptions pour certains concepts freudiens ou en traite
d’autres avec désinvolture, comme son abord du couple inconscient-conscient peut
l’illustrer. Il propose par exemple une définition personnelle de la « conscience » (« par
« conscience », j’entends la somme de toutes les inhibitions qui sont mises entre nos
instincts et nos idées morales »
[28] ), tandis qu’il affirme qu’une « conscience robuste »
serait le principal remède à la nervosité.
Pour ce qui est de la technique, les conférences comme les textes de Stekel permettent d’établir qu’il voyait seulement une ou deux fois ses patients en 1906. C’est ainsi
en une seule fois qu’il soigne le caissier des
Origines de la nervosité. Le résultat et
le contenu de l’analyse sont presque risibles. Après lui avoir décrit la cause de ses
troubles, il le congédie en lui déclarant : « je ne vois d’autre moyen de guérison que
d’échanger votre emploi de caissier contre un autre, qui vous donnera peut-être plus
de travail mais qui vous offrira moins de tentations »
[29]. Et Stekel d’exulter : la famille
lui apprit six mois plus tard que le patient avait été guéri après avoir changé de métier !
Quelques pages plus loin, Stekel raconte le cas d’une patiente qui affirme « ne pouvoir
rester dans une chambre sans la présence d’une autre personne qui ne devait pas être
un étranger, mais un proche parent de son mari. Récemment, ajoute Stekel, elle insistait pour que son mari restât constamment auprès d’elle »
[30]. Stekel discute avec le
couple, il découvre un désir d’adultère chez la femme, l’impuissance du mari… et
il guérit quasiment l’un et l’autre en un seul entretien puisque, lors de la seconde
séance, il peut faire le constat que « son état s’est considérablement amélioré, ses
troubles ont presque disparu »
[31]. Au fil des pages, les cas de Stekel se succèdent. Tous
sont résolus avec la même brièveté, tel celui d’une femme vivant avec un homme
plus jeune qu’elle et souffrant de troubles névrotiques ou celui d’une autre femme
désirant un ami de son mari. C’est encore celui d’un agoraphobe chez qui Stekel avait
repéré la présence de désirs homosexuels latents. Après révélation de la source de
ses angoisses, le patient ressort bien évidemment guéri. « La psychanalyse, écrit explicitement Stekel, s’efface donc entièrement devant une thérapie suggestive fondée
sur l’analyse et la résolution du conflit actuel auquel est confronté le patient. »
Écrit en 1906,
Les Origines de la nervosité fut publié en 1907. Au cours des
années 1907-1908, Stekel prépara un autre ouvrage souvent présenté au sein du
groupe, sur lequel il y aurait beaucoup à dire :
Les états de névrose d’angoisse et
leur traitement
[32]. À cette époque, ses thérapies semblent plus longues. Mais le sont-elles toutes ? En tout cas, les indications fournies par Stekel à différents endroits
de son livre permettent d’établir avec certitude que certaines duraient désormais
plusieurs séances. Elles n’excédaient cependant jamais les six semaines
[33]. Pour
Stekel, l’« analyse » doit être rapide et lorsque celle-ci ne peut pas l’être, c’est parce
que le patient n’est pas adapté à ce type de soins. À propos du cas d’un rabbin qu’il
traite pour une névrose d’angoisse, Stekel déclare ainsi que le traitement dure depuis
quinze jours, avec une séance journalière
[34]. Or, au bout de ces deux semaines, le
rabbin « résiste » toujours à Stekel et ce dernier confie alors à son lecteur le désir
qui a été le sien d’interrompre l’analyse devant un patient aussi rebelle. À quoi ce
patient résiste-t-il au juste ? Tout simplement aux questions que Stekel lui assène
à longueur de séances. En effet, durant celles-ci, il ne cesse d’interroger : qu’est-ce que son patient peut lui raconter en matière de « sexualité » ? Se masturbe-t-il ?
A-t-il des fantasmes (« des imaginations sexuelles exagérées »)? Pourtant si le rabbin
résiste, Stekel continue cette fois. Et, c’est alors que son patient finit par lui apporter
des éléments. Dès lors, l’analyse débute et, très vite (deux semaines, un mois plus
tard ? Les rapports de séance se succédant de « lendemain » en « immédiatement »,
il est difficile de savoir), le patient se remet après « une séance mémorable », durant
laquelle son psychanalyste lui explique que ses « actes religieux s’imprégnaient
d’une symbolique sexuelle secrète »
[35]. Et Stekel de conclure : « Cette séance
mémorable se termina sur cette explication. Lorsque le psychothérapeute, après
une longue lutte avec les sombres énigmes, a enfin trouvé la solution, il est largement récompensé de ses peines (…) Le lendemain, le patient essaie de réciter des
prières dans une synagogue; il y réussit sans peine et sans accroc »
[36]. Quelques
séances après, le patient n’avait d’ailleurs plus besoin de venir. Comme on peut le
constater, Stekel n’analysait pas en profondeur. Cependant, si les séances se succédaient sur une durée un peu plus longue et si Stekel semblait chercher des éléments
sexuels (cependant plus sexologiques que psychosexuels), il ne se satisfaisait toujours
pas moins que de l’isolement d’un conflit de surface.
LA PRATIQUE DE STEKEL FACE AU GROUPE VIENNOIS
Davantage que Les états de névrose d’angoisse et leur traitement, Les origines
de la nervosité constitua un choc pour le groupe des premiers freudiens. Sachant
que la parution de cet opuscule comptait donc parmi les toutes premières productions attendues comme psychanalytiques d’un membre du cercle viennois (et, qui
plus est, de l’un des plus médiatisés et de l’un des seuls se revendiquant psychanalyste), son manque d’orthodoxie constituait un réel problème. Les critiques, que
subit Stekel, furent sans doute à la hauteur de la déception que son ouvrage avait
causée. Il y avait bien chez lui une volonté de se démarquer du freudisme d’un
point de vue conceptuel, qui entraînait une prise de distance dans la pratique. Pourtant,
ces critiques ne portèrent que très peu sur la pratique elle-même. Le choc ressenti
fut principalement limité à la réception de la théorie développée.
Le 5 décembre 1906, E. Hitschmann fut chargé de présenter le compte rendu
de sa lecture devant les membres de la Société du Mercredi (la future Société
Psychanalytique de Vienne), qui avaient sans doute eu l’opuscule de Stekel sous
forme d’épreuves. Il semble qu’il fut également demandé à R. Reitler de produire
sa propre critique, car celle-ci est rapportée – tapée à la machine – à la fin du compterendu de séance. Les raisons de cette double présentation sont certainement à chercher
du côté de la critique négative qui s’imposait à la lecture d’un texte qu’il faut bien
qualifier de déviationniste, au regard de ses prétentions d’exposition de la théorie
freudienne; une critique qu’Hitschmann, réputé pour la tendance à la modération
de son caractère que son rapport ne vient pas contredire, dut être incapable de produire.
Pour sa part, Reitler qui s’était installé en tant qu’analyste une année avant Stekel
n’eut pas la retenue d’Hitschmann. Il n’hésita pas à sanctionner son confrère, notamment en avançant hardiment que « tout l’ouvrage en question doit être interprété
comme un seul symptôme névrotique de défense contre la propre pulsion sexuelle
de l’auteur »
[37].
Même si rares étaient ceux qui pratiquaient l’analyse dans cette petite société,
il est tout de même étonnant de constater que la technique de Stekel ne fut pas
massivement attaquée. Seul Reitler fut direct : le « traitement psychologique [de
Stekel] pourrait être qualifié d’« analyses de concert » [Konzert-Analysen] – par
analogie avec la célèbre « peinture de concert » qui consiste à exécuter une peinture
à l’huile en dix minutes »
[38]. Hormis ce trait, il faut même attendre plusieurs mois
et une nouvelle discussion des thèses de Stekel au cours d’une soirée pour voir
poindre des critiques émanant d’une autre personne. Quelque temps plus tard, alors
que Stekel réitérait l’affirmation de ses options pratiques, Rank déclara alors notamment que « dire les choses au patient d’une manière directe ne peut vraiment avoir
un effet en profondeur »
[39], tandis qu’Hitschmann reprocha à Stekel ses conseils au
patient : « ce n’est pas une thérapie approfondie qui a été faite mais une sorte de
thérapie suggestive »
[40]. Quant à Freud, il se tut tout simplement tout au long de la
période, laissant ses premiers disciples sans repère par rapport à la pratique de Stekel
et donc face à un modèle de travail, qui rappelle davantage l’analyse sous forme
de conversation rapportée dans les
Études sur l’hystérie à propos du Cas D – le cas
Katharina
[41] – que celle de Dora.
De toute évidence et quand bien même ses patients l’auraient fait, Stekel ne s’inscrivait pas dans une dimension transférentielle autre qu’immédiate. Dans sa méthode,
l’idée de mise en place d’un cadre analytique est absente. Elle a laissé place à une
pratique de l’interprétation relativement sauvage. Ceci ne va déjà pas sans poser des
questions, mais il y a plus. Il semble en effet exister un schisme entre les ouvertures
les plus riches de la pensée de Stekel et sa pratique analytique. De fait, si l’idée de
répétition d’un conflit originel dans le conflit actuel le retient, il paraît toujours rechercher un conflit purement psychique et actuel dans sa pratique. De plus, il ressort que
dernier ne serait qu’éventuellement sexuel. De même, les modifications théoriques
qu’il introduit ne se répercutent pas dans sa technique. Entre 1906 et 1908, aucune
autre variation dans la pratique qu’une transformation dans la durée de l’analyse ne
semble ainsi se manifester. En 1906, si Stekel pouvait écrire que « c’est seulement
lorsque deux courants luttent en nous pour le pouvoir, que des émotions conscientes
et inconscientes se combattent les unes les autres, qu’une grande partie de nos énergies doit être gaspillée pour refouler et inhiber les conflits psychiques, que peut
seulement se développer une névrose »
[42], sa conception semble être restée la même
en 1907, après qu’il eut pourtant modifié sa théorie. L’idée soutenue par Stekel reste
ainsi que le névrosé souffrirait de complexes non conscients, plutôt qu’inconscients,
que le thérapeute aurait pour fonction de révéler. Dès que ce dernier a mis au jour
ces complexes, l’analyse serait terminée. Le fait que Stekel ne revoit ses patients autrement que par hasard après avoir énoncé ses interprétations montre même qu’il paraît
ne pas douter de leur valeur. Une fois que le thérapeute sent qu’il a fait mouche, c’est
au patient de tenir consciemment compte de l’interprétation qui lui a été livrée, car
son psychanalyste qui ne théorise même pas sur son effet suggestif ou transférentiel
ne peut plus rien pour lui. Au regard d’un tel dispositif pré-freudien, il n’est pas surprenant que, pour découvrir ces complexes non-conscients, Stekel utilise parfois
l’hypnose
[43]. Il paraît néanmoins se guider surtout, comme ce fut le cas dans son
analyse de la symbolique, de manière intuitive et compréhensive.
Pourquoi un pareil déficit dans la critique de la pratique ? Quelles étaient les
raisons du silence de Freud ? Une réponse à cette double question peut être apportée
lorsque l’on prend en considération le désarroi conceptuel dont témoigne le débat
du 5 décembre 1906. Il permet notamment de constater la manière dont le sexuel élargi
avait pu (si mal) pénétrer les pensées des quelques intervenants qui prirent la parole.
Il illustre en outre les ravages de l’endogénisme se diffusant alors (n’oublions pas
qu’Adler développe donc les premiers versants de son œuvre à cette même époque).
Concernant le sexuel élargi, le constat est ainsi assez surprenant. E. Federn,
notamment, suivit en partie l’orateur dans sa perte de référence à la sexualité et il
admit qu’« il arrive que le conflit psychologique suffise à provoquer une névrose »
[44]. A. Häutler – qui fut un des seuls autres membres du groupe à prendre la parole
en dehors de Federn, Hitschmann, Reitler et Freud – affirma, quant à lui, tout simplement que le conflit psychique ne serait pas suffisant, mais que ce serait… l’hérédité qui serait déterminante
[45]. Freud se prononça également. Il critiqua bien entendu
Stekel, mais sa critique fut ambiguë et ne porta pas sur le cadre. Elle témoigna
surtout de la brèche que le biologisme avait pu ouvrir dans sa pensée de l’époque.
S’il reprocha de manière attendue à l’orateur de s’en tenir « arbitrairement à la
conception populaire de la sexualité »
[46] et de négliger « entièrement le sens plus
large, la sexualité infantile, or, il faut absolument en tenir compte »
[47], il effectua
effectivement ensuite un récapitulatif étonnant de l’évolution de sa théorie où le
biologisme ressort de façon précise. Accusant Stekel d’en être resté à la « conception des
Études»
[48] il déclara qu’après avoir cru en l’importance du conflit sexuel,
à l’étape suivant les
Études, il s’était rendu compte que ce dernier était « également
banal et on en est donc venu à voir dans la sexualité infantile le moment déterminant. Mais, ajouta Freud, il a fallu en revenir à la constitution, à savoir la constitution sexuelle de l’individu »
[49]. En définitive, ce fut principalement parce qu’il
remettait en cause l’étiologie sexuelle des névroses en y substituant le conflit psychique
comme principe unique que la soirée du 5 décembre 1906 s’acheva sur une déconvenue de l’orateur.
DE L’ERRANCE AUX MODIFICATIONS DANS LA THÉRAPIE
En 1907, alors que Les états de névrose d’angoisse en préparation fut discuté
dans le groupe, Freud se positionna enfin vis-à-vis de la technique de Stekel en
donnant de maigres indications pratiques. Ces références des Minutes permettent
de constater une mutation dans la pratique thérapeutique freudienne. De toute évidence,
ces changements sont pour partie à relier à l’errance que connaissait alors la théorie
sexuelle à la fois contaminée par le biologisme et subissant une négligence de la
psychosexualité infantile que les Minutes de l’époque révèlent.
Débattant de son ouvrage en cours de rédaction, Stekel rapporta qu’il était actif
durant l’« analyse » et qu’il avait notamment utilisé la méthode associative de Jung
dans les cas de résistance à l’interprétation ou de silence
[50]. Cette fois, cette assertion fit réagir Freud. Ce dernier donna alors quelques indications techniques.
Ce qui, en dépit de la finalité didactique affichée parmi les objectifs de ce cercle,
constitue un moment rare. Dans un premier temps (le 14 avril 1907), cette pratique
fut approuvée par Freud. Il la qualifia alors d’« utile », mais il précisa ensuite qu’« il
[avait], quant à lui, modifié sa technique en ce sens qu’il laisse le matériel de côté
quand le patient se refuse à parler et qu’il tente d’abord d’éliminer les résistances »
[51]. Cette approche conciliante des modifications thérapeutiques introduites par Stekel
ne fut pourtant plus de mise lorsque, les 30 octobre et 6 novembre 1907, Freud
présenta le cas de « L’homme aux rats ». Au cours de sa seconde conférence – et
c’est une indication historique précieuse –, Freud rapporta en effet cette fois que
« la technique de l’analyse a changé dans la mesure où le psychanalyste ne cherche
plus à obtenir le matériel qui l’intéresse, mais permet au patient de suivre le cours
naturel et spontané de ses pensées »
[52]. Il y avait une véritable mutation dans ce
passage d’une thérapie pour partie fondée sur le questionnement à une thérapie
relevant davantage d’une écoute véritable; une transformation à travers laquelle
une tendance à l’herméneutique était dénoncée et qui inaugurait une prise en compte
plus large du transfert et de la fantasmatique personnelle du patient. Cette mutation
allait précisément faire éclore ce que les
Trois essais
[53] de 1905 avaient presque
malgré eux tout juste énoncé et qui restait en partie dans l’ombre dans un cas comme
« Dora », c’est-à-dire la possibilité d’une véritable prise en compte de la psycho-sexualité dans l’infantile qui se traduirait notamment par un abord différent de l’objet
interne. Doit-on cependant se laisser aller à penser que cette modification dans la
technique est pour une part étayée par l’errance théorique que traversaient autant
Freud que la société viennoise ? Une telle affirmation constituerait une position
simpliste. Pour preuve, même l’assertion de Freud semble à relativiser. À lire
« L’homme aux rats », on ne peut effectivement que douter du fait que Freud cesse
de questionner ou qu’il hésite quant à l’objet du transfert, bien qu’il épouse sans
les récuser différentes situations de transfert et qu’il reconstruise précisément à
partir d’elles le mythe personnel de son patient. Pourtant, il suffit de relire le cas
et ses interprétations toujours très fortes, et même parfois forcées, pour se rendre
compte qu’il n’y a pas là de position de non-savoir dans l’approche freudienne
[54].
Ceci ne signifie pas qu’il n’y ait pas d’errance. Au contraire, celle-ci se manifeste
dans l’interprétation qui hésite entre registre prégénital et œdipien, entre prise en
compte de la psychosexualité infantile et reconfiguration pubertaire. Si cette hésitation dut en partie permettre au patient d’accrocher lui-même la représentation avec
plus de détails (pensons aux patients de Stekel qui devaient, quant à eux, avoir
quelques difficultés à se faire entendre…), celle-ci n’en témoigne pas moins de la
réelle transformation en cours de la théorie. À reprendre les éléments des analyses
de Stekel rapportés précédemment et à condition de les dégager de leur cadre anecdotique, on peut d’ailleurs isoler en eux à la fois une réaction au biologisme pulsionnel
et, dans cette recherche de la psychisation systématique, une tentative pour psychiser
l’originaire faute de le psychosexualiser; le problème étant pour Stekel qu’il rabattait l’actuel sur l’originaire (d’où la forme de sa cure) et qu’il perdait le sexuel dans
ce mouvement. Contre Stekel et contre l’essentiel de la version de 1905 des
Trois
essais qui, à la mesure de ce qui resta leur plan définitif, va pleinement dans le sens
d’une prise en compte des aspects principalement organiques de la sexualité avant
la puberté (hormis ces quelques rares moments, dont il a déjà été question, sur
lesquels se bâtit le contenu des éditions suivantes), Freud choisit de donner un corps
psychique et non plus seulement organique à l’infantile. Alors que dans le champ
du psychosexuel infantile normatif beaucoup restait à découvrir ou à énoncer, en
ce temps où l’expérience du petit Herbert Graf allait bientôt commencer à être saisie
par Freud, ceci permit d’ouvrir d’une plus vaste façon la catégorie d’une rencontre
désormais intersubjective et psychosexuelle dans l’infantile et d’en penser les conséquences.
Si elles illustrent le caractère coextensif de la théorie et de la pratique, les indications relatives à la méthode de Stekel et à leur réception par les premiers analystes
ont donc une autre valeur. En s’ancrant dans le mouvement même de la découverte
freudienne, elles en révèlent en négatif un axe essentiel.
[1]
Freud S. et Breuer J. (1895)
Studien über Hysterie in G.W. I, pp. 75-312, traduction française (1956)
Études sur l’hystérie. Paris : PUF.
[2]
Freud S. (1905) « Bruchstück einer Hysterie-Analyse (Dora)» in
G.W. V, pp. 161-186, traduction française (1954) « Fragment d’une analyse d’hystérie (Dora)» in
Cinq Psychanalyses. Paris :
PUF, pp. 1-91.
[3]
Freud S. (1905 [1904]) « Über Psychotherapie » in
G.W. V, pp. 11-26, traduction française
(1953) in
La technique psychanalytique. Paris : PUF, pp. 9-22.
[4]
Freud S. (1904 [1903]) « Die Freudsche psychoanalytische Methode » in G.W. V, pp. 3-10,
traduction française in
La technique psychanalytique, op. cit., pp. 1-8.
[5]
Protokolle der Wiener Psychoanalytischen Vereinigung. Bände I-IV. Frankfürt-am-Main :
S. Fischer Verlag GmbH, 1976,1977,1979 et 1981, traduction française (1976,1978,1979 et 1983)
Les premiers psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne. Tomes I-IV. Paris :
Gallimard.
[6]
Adler A. (1907)
Studien über Minderwertigkeit von Organen. Berlin und Wien : Urban und
Schwarzenberger.
[7]
Cf. Stekel W. (1950)
The Autobiography of Wilhelm Stekel. The life story of a pioneer psychoanalyst [L’autobiographie de Wilhelm Stekel. L’histoire de la vie d’un pionnier de la psychanalyse]. New York : ed. by Emil A. Gutheil, M.D. Leveright Publishing Corporation, p.107.
[8]
in Jones E. (1958)
La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome 2. Paris : PUF, p. 8.
[9]
Ibidem., p. 113.
[10]
Ibidem., p. 144. Dans son Autobiography (op. cit., p. 131), Stekel rapporte les éléments
qui empêchèrent, en 1911, la parution d’un article traitant de l’influence du nom sur le devenir
professionnel, affectif, etc. (« Die Verpflichtung des Namens » [La charge (ou « contrainte ») du
nom]) dans le Zentralblatt. Il en attribue la cause à une série de facteurs institutionnels. La version
qu’en donne Jones est tout à fait différente : « Dans un de ses travaux sur l’importance psychologique, pour les gens, de leur nom (…), Stekel cita un nombre énorme de malades dont l’existence
avait été influencée par leur nom. Quand Freud lui demanda comment il avait pu se résoudre à publier
les noms de tant de clients, il répondit avec un sourire rassurant : « Ils sont tous inventés »» (in Jones
E., La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome 2, op. cit., p. 144). Cf. Protokolle III, pp. 41-66;
Minutes III, pp. 47-67.
[11]
Cf. Grinstein A. (1957)
The index of psychoanalytic writings. New York : International
Universities Press Inc, pp. 1182-1895. Les œuvres de Stekel n’ont été que très partiellement publiées
en français. On doit principalement aux éditions Gallimard et Payot la publication de plusieurs
manuscrits entre 1930 et 1950.
[12]
Cf. les propos datés de février 1924 de L. Andréas-Salomé sur l’influence de Stekel : « Il est
impossible de se rendre compte à quel point il est connu de tous et combien de perturbation cela suscite. Pour les gens sa casuistique de mauvais aloi prend l’aspect de témoignages de vérité sur tout
ce qu’on fait passer sous nos yeux et c’est comme s’ils étaient empoisonnés par son habilité à tirer
des conclusions » (inAndréas-Salomé L. (1970)
Correspondance avec S. Freud; suivie du Journal
d’une année. Paris : Gallimard, p. 166).
[13]
Le motif autant officieux qu’officiel de la démission de Stekel est raconté par Jones (in
La
vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome 2, op. cit., pp. 145-146). Il tourna autour d’un désaccord
entre Freud et Stekel au sujet de la participation de Tausk au
Zentralblatt, que ce dernier dirigeait
seul depuis le départ d’Adler. Stekel, qui n’aimait pas Tausk, n’en voulait pas dans « sa » revue.
Freud tenta de le raisonner, mais Stekel ne voulut rien entendre. Ne souhaitant pas imposer son
choix mais ne voulant pas que des motifs personnels viennent entraver les publications de l’un des
organes officiels de l’Association Internationale, Freud écrivit alors à l’éditeur pour qu’il tranchât
entre les deux opinions. Or, Stekel avait fait de même quelque temps avant lui et il s’était, pour sa
part, plaint de Freud. Ce que ce dernier n’avait pas fait. Si l’éditeur choisit de ne pas se mêler de
cette dispute, il rapporta cependant à Freud le contenu de la missive de Stekel. Ce dernier fut alors
déclaré persona non grata. Il garda la direction du
Zentralblatt, mais l’
Internationale Zeitschrift
für Psychoanalyse – dirigé par Ferenczi, Rank et Jones – remplaça le
Zentralblatt comme organe
officiel. Freud commenta de façon laconique cet épisode dans une lettre à Abraham du 21-11-1912 :
« le bonheur d’être débarrassé de Stekel vaut bien quelques sacrifices » (in (1969)
Sigmund Freud.
Karl Abraham, Correspondance. Paris : Gallimard, p. 131).
[14]
Jones E.
La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome 2, op. cit., pp. 142-146.
[15]
in (1975)
S. Freud. C.-G. Jung. Correspondance, vol. 1. Paris : Gallimard, p. 341. Lettre du
11.11.1909.
[16]
Cf. Andréas-Salomé L.
Correspondance avec S. Freud…, op.cit., pp. 291-292.
[17]
Cf. Jones E. (1969)
La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome 3. Paris : PUF, p. 180.
[18]
Ibidem., pp. 115-116 : « Dans une lettre datée du 22 janvier 1924, il proposait que le groupe qu’il avait créé coopère avec la Société de Vienne dans leur lutte contre leurs ennemis communs.
Il disait que les différends passés devaient être oubliés et ne plus être mentionnés (…) Je ne sais pas
si Freud répondit jamais à cette lettre de Stekel – probablement pas; il ne le vit en tout cas pas ».
[19]
Lettre du 13 septembre 1924, citée par Flem L. (1986)
La vie quotidienne de Freud et de
ses patients. Paris : Hachette, p. 53.
[20]
Stekel W. (1907 [1906])
Die Ursachen der Nervosität. Wien : Paul Kepler.
[21]
Die Ursachen der Nervosität, op. cit., p. 10 (précisions de traduction et commentaires entre
crochets) : « Deux sources de la nervosité sont claires dans ce cas [Stekel venait de prendre
l’exemple d’un couple]: le conflit psychique et le complexe de représentation inconscient, l’un est
conditionné par l’autre, l’un est compliqué par l’autre [en note, Stekel ajoute que l’« on pourrait
encore donner, comme troisième source, une conscience de culpabilité secrète »]».
[22]
Die Ursachen der Nervosität, op. cit., p. 19.
[25]
Ibidem., p. 32 : « L’énergie, qui est employée à oublier certains événements et fantasmes,
n’est pas perdue; elle fait retour sous forme de maladie, de représentation angoissante, de névrose
de contrainte ou sous une autre forme ».
[27]
On peut même se demander si le texte de Freud (1908) « La morale sexuelle « civilisée » et
la maladie nerveuse [Nervosität] des temps modernes » (
G.W. VII, pp. 143-147 traduction française
in (1969)
La vie sexuelle. Paris : PUF, pp. 28-46) ne constitue pas une réponse aux assertions de
Stekel sur la « nervosité ».
[28]
Op. cit., p. 23.
[29]
Die Ursachen der Nervosität, op. cit., p. 31.
[33]
Stekel reconnaît lui-même les désavantages de cette pratique et, à propos d’un cas, dit qu’il
« est conscient de n’avoir pas présenté une analyse complète; le traitement entier n’a duré que six
semaines » (
Protokolle I, p. 231;
Minutes I, pp. 261-262).
[34]
Cf. op. cit., p. 385.
[35]
Ibidem., p. 391.
[37]
Protokolle I, p. 76;
Minutes I, p. 103.
[38]
Protokolle I, p. 73;
Minutes I, p. 100. Précision de traduction entre crochets.
[39]
Protokolle I, p. 260;
Minutes I, p. 293.
[41]
Op. cit., pp. 98-106 [
G.W. I, pp. 184-195]. Il s’agit du cas d’une jeune servante de 18 ans,
souffrant d’angoisse, que Freud rencontra lors d’une excursion aux monts Tauern. Freud n’eut qu’une
seule discussion avec la jeune fille, qui permit de mettre en pleine lumière une scène de séduction
refoulée, dont le souvenir avait été réactualisé par la vue de son oncle au lit avec une jeune fille.
[42]
Die Ursachen der Nervosität, op. cit., p. 20.
[43]
De toute évidence, Stekel n’était pas le seul à recourir à l’hypnose. Toute la question est de savoir
si cette pratique était utilisée dans un grand nombre de traitements ou seulement dans certains cas. En
1909, dans la dernière partie de son article « Ein Fall von Pseudoepilepsia hysterica psychoanalytisch
erklärt » [Un cas de pseudo-épilepsie hystérique expliqué du point de vue psychanalytique] in
Wiener
klinische Rundschau, 1909,17, pp. 259-262), cet autre pionner que fut Sadger laisse entendre qu’il utilisait régulièrement cette technique.
[44]
Protokolle I, p. 67;
Minutes I, p. 95.
[45]
Protokolle I, p. 68;
Minutes I, p. 95 : « Se référant aux considérations d’Adler, Häutler dit
que l’hérédité détermine si le conflit psychique sera toléré ou non ».
[46]
Protokolle I, p. 69;
Minutes I, p. 96.
[50]
« Quand le patient manifeste une grande résistance à l’interprétation et qu’il se refuse à parler, Stekel lui donne un mot inducteur (choisi de préférence dans un rêve du patient) et lui fait dire
rapidement tous les mots qui lui viennent à l’esprit par réaction à ce mot; il analyse ensuite ces mots
isolément, au moyen des associations qu’ils ont suscitées » (
Protokolle I, p. 169;
Minutes I, p. 200).
[51]
Protokolle I, p. 169;
Minutes I, p. 200. Le 26 février 1908, Freud réaffirma le même type
d’opinion : « il est réjouissant de voir que l’innovation de Stekel (qui consistait à dire des mots inducteurs dans l’analyse) n’a pas fait ses preuves. Lorsque, au cours d’une analyse, quelque chose est
incompréhensible ou qu’il y a un arrêt, la technique ne s’efforce plus de déceler les complexes,
mais s’occupe des résistances. Les mots isolés qui viennent à l’esprit du patient sont souvent très
déformés et difficiles à expliquer » (
Protokolle I, p. 316;
Minutes I, p. 348).
[52]
Protokolle I, p. 213;
Minutes I, p. 247.
[53]
Freud S. (1905)
Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie in
G.W. V, pp. 29-145, traduction
française (1987)
Trois essais sur la théorie sexuelle. Paris : Gallimard– Folio– essais.
[54]
Ce fait a d’ailleurs été reproché par Kris à Freud. Cf. Kris E. (1951) « Ego Psychology and
Interpretation in Psychoanalytic Therapy » [Psychologie du moi et interprétation dans la thérapie
psychanalytique] in
The Psychoanalytical Quarterly, vol. XX, 1, pp. 15-30.