2001
TOPIQUE
Les mouvements d’ouverture dans l’analyse des psychoses
Piera Aulagnier
Ce texte, issu d’une conférence prononcée par Piera Aulagnier en 1978 est une
réflexion sur les conditions de possibilité de l’interprétation avec un patient psychotique. Il
met l’accent sur l’importance des « mouvements d’ouverture» (premières paroles, premiers
silences, premières séances). Favoriser l’investissement d’un espace-temps dont l’analyste ne
ne fait et ne peut au début, que représenter, garantir l’autonomie constitue un préalable.
L’autre manœuvre consiste dans la possibilité de mettre en parole avec le sujet les effets d’une
représentation pulsionnelle dont on ne pourra que bien plus tard interpréter les causes.Mots-clés :
Interprétation, Psychose, Contrat analytique.
This text, from a conference Piera Aulagnier gave in 1978, deals with the
conditions of interpretation possibilities with a psychotic patient. Aulagnier concentrates on
the notion of ‘opening movements’ (the patient’s first words, first silences, first sessions).
Filling the space-time gap that in the early stages the analyst can only represent, guaranteeing
autonomy is the first step. A second technique involves the possibility of putting words with
the subject on the effects of a drive-based representation, the causes of which may only be
interpreted at a much later stage.Keywords :
Interpretation, Pyschosis, Analytical contract.
Vous connaissez certainement ce passage de Freud souvent cité : « Celui qui
tente d’apprendre dans les livres le noble jeu des échecs ne tarde pas à découvrir
que seules les manœuvres du début et de la fin permettent de donner de ce jeu une
description schématique complète, tandis que son immense complexité dès après
le début de la partie s’oppose à toute description » (De la technique psychanalytique, p. 81).
Je ne suis pas sûre que l’on puisse donner une « description schématique complète
» des mouvements de fin de partie mais je crois effectivement possible de schématiser, de généraliser « quelques-unes des règles s’appliquant au début du traitement
», à condition toutefois d’ajouter : tant qu’on reste dans le registre de la névrose.
L’ensemble de ces règles constituent ce qu’on a coutume d’appeler le contrat
analytique, tenant lieu dans notre discipline de ce que l’homme de science nomme
protocole : dans ce dernier cas l’expérimentateur sait que pour pouvoir reproduire
l’expérience de manière à atteindre le même résultat, ou pour le récuser sur des
raisons fondées, il faudra que chacune des clauses du protocole soit fidèlement
respectée. Dans cette expérience singulière, la nôtre, qui met en inter-réaction, en
présence deux « corps » humains et de plus parlants, il serait vain d’attendre la
même absence d’ambiguïté, la même exactitude aussi bien dans l’énoncé des clauses
que dans la manière de les appliquer. Si ces clauses ne peuvent être à chaque fois
singulières sans nous faire tomber du côté de l’arbitraire et du n’importe quoi, elles
ne peuvent pas plus, sans faillir à leur esprit et à leur but, être reprises et appliquées
comme des dogmes sacralisés ou comme des codicilles testamentaires tout aussi
immodifiables. Reste que des conditions généralisables concernant le déroulement
de la partie sont effectivement possibles et nécéssaires et sont partagées et respectées par l’ensemble des analystes, tout au moins par ceux qui se réclament de ce
premier expérimentateur qu’a été Freud. Elles ne font pas que définir les « règles
du jeu » auxquelles les deux partenaires devront rester fidèles, elles mettent en
place et préservent le seul champ expérimental qui soit compatible avec le but que
l’analyse poursuit.
Dans cette mise en place et dans cette mise en forme d’un espace-temps qui
soit analytique, j’entends dans lequel une analyse puisse se dérouler, les mouvements d’ouverture qui incombent à l’analyste tiennent un rôle déterminant.
S’il est vrai que la suite du parcours peut dénaturer, infléchir vers d’autres buts
ce qui était ou paraissait possible et présent en début de partie, l’inverse ne l’est
pas. Un début raté aboutira exceptionnellement, et j’aurais tendance à écrire jamais,
à une fin réussie.
D’où l’importance qu’avec raison l’analyste accorde à ses premiers « mouvements » (premières paroles, premiers silences, premières séances) sur l’échiquier.
D’où aussi la relative réassurance que lui apporte en ce domaine le fait de pouvoir
faire fond sur des schèmes, des règles, des « conseils » (le terme est de Freud), dont
le bien-fondé a été déjà prouvé, confirmé par ses prédécesseurs. Cet ensemble de
connaissances que l’analyste doit conjointement à sa propre analyse, à une « étude
assidue de la façon de jouer des maîtres en la matière » (phrase qui suit la citation
de Freud rappelée au début de cet exposé), à la poursuite de son propre travail
d’analyste, forme un pré-acquis dont nous pouvons et devons disposer lors des
premières rencontres avec un partenaire dont on ne découvrira qu’après et tout au
long d’un chemin suivi ensemble, la singularité, les points névralgiques, les défenses
qu’il privilégie.
Le propre de la psychose est de nous obliger à découvrir, à penser, à créer avec
notre partenaire, les mouvements d’ouverture qui pourront rendre l’analyse possible.
Les clauses du contrat analytique se montrent ici inapplicables ou faussement efficaces,
ou abusives, ou trompeuses : ce qui ne veut pas dire, bien au contraire, que l’analyse des psychoses permette ce « n’importe quoi » que si souvent on qualifie pompeusement de « psychothérapie d’inspiration psychanalytique ». Cette première tâche
que la psychose impose aux deux sujets qui se rencontrent peut se définir en ces
termes : pendant toute une phase de l’analyse, dont nous ne pouvons prévoir la
durée, il nous faut réussir à créer avec le sujet les conditions qui rendront l’interprétation possible. Dans le registre de la névrose, une partie de ces conditions nous
est donnée d’emblée, c’est bien pour cette raison que nous pouvons faire appel à
des mouvements d’ouverture généralisables. Ou encore on dira que la mise en forme
de l’espace analytique, le respect et la reprise des paramètres de l’espace-temps de
la séance, reposent sur et se justifient par la présence chez l’analyste et chez son
partenaire, dès qu’on reste hors de la problématique psychotique, d’une même relation
à la causalité, ou mieux, d’une homologie de la fonction et de la place que tient «
la cause » dans leur mise en sens et dans leur mise en ordre de ce secteur de la
réalité humaine habité par des Je, comme eux parlants et par eux investis.
Les « causes » auxquelles ils imputent les effets-souffrance ou les effets-plaisir
que subit ou quête leur Je peuvent être bien entendu différentes; elles sont différentes dès que nous considérons cet ensemble de phénomènes que l’on désigne du
terme de « symptôme » et qui se présentent, se manifestent, sous la forme de ces
affects, source d’une souffrance entravant le fonctionnement psychique, sexuel,
somatique, de celui qui nous demande de l’en libérer. Mais cette différence n’empêche
pas qu’analyste et analysé partagent sur un point essentiel un même fonctionnement : non seulement c’est par la nomination de sa cause que l’éprouvé affectif
s’inscrit dans le registre du Je, mais cette nomination va en grande partie – même
si rarement exclusivement – décider de la réaction affective au phénomène dont
l’apparition s’accompagne d’une souffrance ou d’un risque de souffrance. Un autre
caractère du fonctionnement psychique est partagé par les deux coexpérimentateurs : cette quête d’une cause à laquelle imputer l’affect qu’on vit ou qu’on subit,
cause nécessaire pour que continuent à faire sens les « informations » que la réalité
extérieure, la réalité du corps propre, la réalité psychique renvoient au Je. Cette
quête d’un sens qui puisse « informer » le sujet de ce qui advient en son propre
espace et dans l’espace du monde, cet apport de connaissance nécessaire pour qu’une
réponse ou l’illusion d’une réponse mette en mouvement cette pulsion épistémophilique propre au sujet parlant que nous sommes, cette quête est une exigence que
fait sienne tout Je, le trait qui singularise et spécifie le travail psychique qui lui
incombe.
Ces données rappelées, nous pouvons, bien sommairement il est vrai, définir
en ces termes les buts que poursuit cet acte de parole si particulier que l’on nomme
interprétation :
- Toute interprétation, par son contenu manifeste ou par les associations qu’ellé
induit, vise à poser, à faire découvrir, une nouvelle relation causale entre des « effets
» (les symptômes, phénomènes définissables par ce caractère commun qu’ils partagent : soit cette « souffrance névrotique » dans laquelle Freud voyait, avec raison,
la motivation de la demande d’analyse) effets et éprouvés qui font partie d’un connu
ou d’un connaissable par le sujet, et une cause (le désir inconscient) qui, sans analyse,
resterait inconnaissable, non nommable.
- Ajoutons que cette interprétation vient se substituer à « un déjà interprété » par
le Je. Interpréter ce qui est cause de lui, du monde, de ses désirs, de ses souffrances,
le Je n’a jamais fait autre chose. On peut même ajouter que la demande d’analyse
surgit au moment où ce « déjà interprété » (ou cette causalité névrotique) vient tout
à coup faire question à l’interprétant, au moment où ses liaisons causales lui font
retour sous la forme d’une question et d’une question qu’il ne peut, sans risques
majeurs pour son fonctionnement psychique, laisser sans réponse, mettre au silence.
- La relation causale que pose l’analyse entre ces « effets » qui viennent bousculer
ce bel ordre syntaxique auquel le Je faisait jusque-là recours pour conjuguer ses
différents temps des verbes être, avoir, aimer, bousculement et « basculement »
dont le Je a une connaissance car ils s’inscrivent dans sa chair, dans sa sexualité,
dans son discours, et une cause jusque-là à l’abri de tout dévoilement, de toute
nomination, cette nouvelle liaison causale est la création, l’apport d’une nouvelle
signification-relation causale que l’on doit à l’analyse.
- Cette découverte d’une nouvelle causalité non seulement n’emprunte rien à
la répétition, mais représente ce qui vient s’opposer, casser ces mouvements régrédients ou ces points de fixation qui obligeaient le sujet à répéter, retrouver, s’engouffrer, dans les mêmes impasses, dans les mêmes voies sans issue. Or si cette action
est possible c’est que l’interprétation comporte un pouvoir de transformation sur
l’affect dont elle « nomme » la cause. Modification de la relation du sujet à cet
affect parce que modification de la relation du Je à cette partie de lui-même qui est
effectivement en butte à l’action, à la pression qu’exercent des forces agissantes
dans son propre Ça.
- Cette modification se veut « orientée ». Il ne s’agit pas d’un « transformer »
qui se ferait preuve du pouvoir narcissique du sujet supposé savoir, ou du tout pouvoir
de ce « savoir » si souvent demandé parce que devenu pur emblème narcissique.
Cet acte de parole, cette visée de transformation, se veut au service des « intérêts
du moi » ou « du principe de réalité et de son exigence de vérité » (si on privilégie
les formulations choisies par Freud) ou encore disons que l’interprétation espère
aboutir à un remaniement des alliances, des intrications pulsionnelles. Elle propose
une autre solution au conflit pulsionnel et au conflit identificatoire. (Ajoutons en
corollaire que la présence de cette visée, faute de laquelle l’analyse n’est plus qu’un
jeu de société, une escroquerie ou un bluff, implique que l’analyste n’est pas neutre
face aux buts respectivement choisis par Éros et Thanatos. Dans le conflit qui oppose
ces deux forces il a fait son choix, il faut espérer que la haine, le mépris, la dérision,
n’y ont pas la première place).
- L’analyse, comme l’interprétation, se donnent comme but une transformation orientée de l’économie libidinale et des repères identificatoires, une autre répartition des investissements objectaux et narcissiques du Je. Cette transformation trouve
sa « voie royale » dans l’interprétation. Cette dernière concerne toujours le registre
causal, comme je l’ai dit, elle est création d’une nouvelle relation de cause à effet,
elle agit par là sur cet inconnaissable qu’était l’affect et ses représentations, celles
dont Freud disait qu’elles ignorent la parole et ne connaissent que « le langage
pictural » (Freud, L’interprétation des rêves).
Une fois défini en ces termes ce qu’interpréter veut dire, apparaît plus clairement la fonction attendue des paramètres définissant et spécifiant l’espace-temps
des séances : créer les conditions dans lesquelles les effets (les affects) psychiques
qui en résultent puissent avec une garantie suffisante – même si la certitude est
rarement notre apanage – être reliés au transfert comme cause.
Par notre connaissance d la théorie de la pratique (c’est-à-dire de la théorie du
transfert) nous réussissons à mettre en place et à préserver la cause d’une série de
phénomènes psychiques qui eux, heureusement, ne sont jamais connaissables à
l’avance, phénomènes qui exigent un travail d’analyse, de liaison, d’élucidation,
qu’aucun livre (serait-il écrit par des « maîtres en la matière ») ne nous donne a
priori. Cette causalité transférentielle, ou le transfert comme cause privilégiée de
ces phénomènes psychiques qui délimitent notre interprétable et donc notre analysable ne pourra organiser les forces parcourant notre « champ » que si nous pouvons
dès la première phase de l’expérience, favoriser, intensifier, un double mouvement
libidinal que le névrosé a généralement déjà amorcé au moment où il vient nous
voir : faire et de l’analyste et du travail de quête, de pensée, qu’exige le « s’analyser », deux supports privilégiés des investissements du sujet : investissement libidinal
du sujet analyste, demande de son amour, quête de son désir et investissement narcissique d’une quête de causalité qui, elle, a un rapport direct avec l’économie identificatoire et donc l’économie narcissique.
Pour obtenir ce double résultat nous nous accordons le droit de disposer d’une
« manœuvre » fort particulière : celle que j’ai défini du terme de « réduction signalitique » concernant tout ce qui pourrait se faire signe de notre attente, de nos souhaits,
de nos repères théorico-pratiques. « Réduction » qui exige ce droit de non-réponse
(scandaleux et inadmissible partout ailleurs, y compris dans l’institution et ses
réunions), droit de non-réponse qui n’a jamais voulu dire un droit au mutisme.
Nous sommes obligés de nous donner le droit de ne pas répondre aux demandes
qu’on nous adresse sur nos désirs, nos intentions, nos prévisions, mais nous avons
le devoir d’entendre ce qui nous est dit, d’être capables d’interpréter la demande,
autrement que par le silence ou par une pirouette « théorisante ».
Pour conclure, je dirai que dans le registre de la névrose, la possibilité de démanteler, de dépasser les défenses-résistances qu’oppose le sujet à ces représentations
pulsionnelles dont il préfèrerait ne rien savoir, exige le « transfert » et la réactivation de ses demandes pulsionnelles qui, faute de ce droit de parole, ne pourraient
qu’agir dans le corps, les objets, les pensées, de celui qui espérait leur imposer
silence. Ce retour, cette ré-énonciation de paroles perdues, oubliées, refoulées, nous
pouvons l’induire, le faciliter, parce que nous savons que ce même énonçant (l’analysé, dans le registre de la névrose) est capable de parler-penser de telles demandes
et de supporter qu’elles restent non-satisfaites. Cette non-satisfaction parfois si éprouvante n’est assumable que parce que ce même sujet trouve dans la relation transférentielle une prime narcissique et une prime libidinale : la première est liée à sa
valorisation du processus d’auto-connaissance qu’il a mis en marche et qu’il investit,
la seconde à ce, qu’avec raison, il ressent ou entrevoit cornme un intérêt, une quête,
une construction, un souhait, partagés par nous.
La demande transférentielle, comme toute demande au sens fort du terme, est
par excellence surdéterminée : demande d’amour, de reconnaissance narcissique,
de connaissance, de vérité, de droits, d’interdits, d’alliances. Il est faux de dire que
nous ne répondons à aucune de ces demandes. Si par moment le transfert le fait
croire au sujet, illusion nécessaire pour qu’il puisse rééprouver ce qui peut le plus
se rapprocher, sans jamais heureusement y coïncider, d’une détresse première et
fondamentale, d’une rage destructrice, d’une attente d’amour insatiable, cette illusion
n’est jamais seule présente, son contraire est tout autant à l’œuvre. S’il est vrai que
périodiquement le sujet en analyse va se retrouver dans une de ces deux positions
extrêmes, est tout aussi vrai que le plus souvent ce sera entre ces deux extrêmes
que se situent le lieu, la place, d’où nous parle le sujet. Le vécu transférentiel est
un amalgame dans lequel s’intriquent, s’allient et s’opposent des sentiments tout
aussi à facettes que les demandes par lesquelles on nous les exprime. Comme le
fantasme, la demande transférentielle est un être de « sentiments mêlés » (Freud
comparait le fantasme à un être de « sang mêlé »), de « causalité mêlée » : et c’est
cette mouvance, cette complexité, qui nous permet d’en faire cet allié nécessaire,
même s’il se montre souvent bien retors.
Ainsi rappelés les mouvements analytiques que la névrose rend possibles et
nécessaires, j’en viens à ceux que la psychose nous oblige à découvrir.
LE DÉBUT DE PARTIE DANS LA PSYCHOSE
Je m’excuse à l’avance de ne pouvoir traiter ce deuxième volet qu’en restant à
un niveau plus proche de la description que d’une élucidation approfondie. Je séparerai
ces propos en trois points :
- La définition qu’en deçà des formes manifestes (bien que ces formes soienrt
elles-mêmes fonction de traits différentiels dans les problématiques en cause et non
pas de simples épiphénomènes) nous pouvons donner de la structure psychotique.
- Le critère qui me paraît déterminant chaque fois que je m’engage dans une
expérience analytique avec un psychotique.
- Essayer d’isoler de manière arbitraire, ne pouvant faire autrement, un des
buts que j’essaye de réaliser dans ce temps nécessaire pour rendre l’interprétation
possible – j’entends par possible le fait de la rendre assumable, opérante, métabolisable en un bien propre pour et par celui à qui on la propose
[1].
Je définis par le terme de psychose un fonctionnement psychique marqué par
les caractères suivants :
- La mise en place par le Je, en fonction de la relation qui le lit au porte-parole,
d’une relation de cause à effet, ou d’un ordre de causalité, ou d’une cause des origines,
qui font appel à ce que j’ai défini de causalité délirante. Par ce qualificatif j’entends
la construction par le Je d’une causalité non partagée et non partageable par le
discours de l’ensemble. Cette « pensée délirante primaire »
[2] sur la cause pourra
rester enkystée et constituer alors l’idée délirante primaire ou la potentialité psycho-tique, ou bien elle pourra donner lieu, lors du déclenchement de la psychose, à une
systématisation, partielle ou totale, selon que nous considérons le versant schizophrénique ou le versant paranoïaque.
- Une relation entre pulsion de vie et pulsion de mort, dans laquelle la première
est toujours en danger d’être submergée par la seconde. Exister, penser, aimer, investir,
sont toujours pour le psychotique le résultat d’un compromis qui ne peut se préserver
qu’au prix de concessions fort importantes faites à Thanatos.
- La particularité de la réponse apportée par le porte-parole aux acquis que
l’enfant doit à sa sensorialité et à ses perceptions va agir sur la manière dont s’opèrera chez ce dernier l’étayage du pulsionnel sur le sensoriel. Au moment où devrait
se faire une séparation entre ces deux vecteurs – séparation toujours partielle il vrai,
mais qui n’en est pas moins essentielle pour le fonctionnement psychique – persistera toujours le risque que la sensorialité se retrouve totalement asservie au pulsionnel.
La conséquence en sera que le perçu perd toute possibilité de préserver une liaison
« objective » avec la chose perçue (facteur tout à fait déterminant dans la survenue
du phénomène hallucinatoire).
- La présence d’idées délirantes concernant ce qui est cause de la réalité de soi
et du monde. Ces idées pourront cohabiter avec ce que j’appelle un discours rationalisateur, qui n’est que la reprise en écho d’une série de stéréotypes, d’images
d’Épinal, présents dans le discours de l’entourage et dans le discours culturel : tant
que cette cohabitation est possible, nous serons confrontés a l’équivalent d’un délire
en secteur, quand cette cohabitation n’est plus possible, nous serons confrontés à
une systématisation du délire.
- Le renoncement de la part du sujet à croire et même à espérer qu’entre lui et
les autres existent des convictions partagées concernant le registre causal. L’absence
de cet espoir nous est prouvée par les deux manifestations auxquelles nous avons
affaire avant que ne s’ébauche l’investissement d’une relation analytique :
- le mutisme et ses variantes;
- le monologue délirant ininterrompu qui démontre qu’aucune réponse n’est
plus attendue.
La simple énumération de ces caractères suffirait à nous avertir qu’il serait vain
ou dérisoire de répondre à une telle problématique en instaurant une relation et une
situation, un espace et un temps conformes à la problématique névrotiques et à ses
demandes. Avant de voir quelles nouvelles réponses pourraient être envisagées, je
voudrais répondre à une autre question : quels sont les critères – explicites et parfois
implicites – qui me font décider de proposer à un psychotique de nous engager dans
une relation à laquelle, personnellement, j’attribue d’emblée une visée analytique ?
L’étiquette nosographique tient peu de place dans ma décision. Le critère essentiel
est représenté par l’évaluation que je fais de « l’état d’activité » ou de « torpeur »
du conflit qui oppose chez ce sujet Éros à Thanatos. Une systématisation poussée
du délire peut aller de pair avec ce qui sonne à mon oreille comme le refus actif
qu’oppose le sujet à un état de mort psychique; à l’inverse, dans des cas apparemment moins perturbés, je peux avoir le sentiment que le sujet a, de fait, renoncé à
poursuivre un combat trop douloureux ou trop inégal. Ce que je peux entrevoir sur
la relation du sujet à un désir de mort qui le menace, bien plus qu’il ne menace les
autres, joue une fonction décisive dans l’offre que je vais ou non proposer. J’ajouterai
que s’il est vrai que l’impulsion suicidaire projette toujours son ombre dans la
psychose, et que cette ombre risque de s’intensifier à partir du moment où nous
prenons la responsabilité de réveiller le bruit et la fureur que le mutisme ou le délire
avaient jusque-là tenté de museler, cette impulsion n’est pourtant pas l’apanage de
la psychose, elle peut être présente dans le registre de la névrose. Mais alors que
dans ce dernier cas elle accompagne un conflit dans lequel il n’y a pas encore eu
ni de gagnant ni de perdant, dans la psychose elle surgit après une première manche
qui a déjà été gagnée par Thanatos. Le conflit psychotique est la denxième et dernière
manche qui se joue entre le perdant, Éros, qui s’était vu obligé de signer un compromis
par lequel il cédait à l’adversaire une bonne partie de ses prérogatives et de ses
biens, et Thanatos qui revient à l’assaut dans l’espoir d’exclure définitivement Éros
du champ de bataille. Quel était le compromis signé ? La survie du Je au prix d’un
renoncement à jouir de manière autonome et de son corps et de sa pensée. L’éclosion
d’une psychose avant cette stabilisation fragile que va opérer le délire s’accompagne de ce sentiment de fin du monde dans lequel Freud voyait la conséquence
d’un retrait massif des investissements libidinaux. Ce retrait ne concerne pas seulement les « objets du monde » mais tout autant les pensées qui représentent ces
objets sur la scène psychique et avant tout, ces pensées par lesquelles le « pensant
», c’est-à-dire le Je, pouvait rester objet de son propre investissement. Ce que j’essaye
d’évaluer, avant d’engager avec le sujet une relation que je pourrais difficilement
soutenir si je la décrétais à l’avance inutile, sans issue, concerne la résistance, la
lutte, que le Je peut ou non continuer à opposer à ce mouvement de désinvestissement de son propre espace de pensée et par là, de lui-même.
Ces deux points explicités, j’en viens aux mouvements d’ouverture nécessaires
pour créer les conditions qui rendront possible l’effet de l’interprétation. Comme
je le disais plus haut, ces conditions reposent sur un a priori d’emblée présent et
assuré dans le registre de la névrose : le névrosé et moi-même partageons un certain
nombre de convictions causales concernant la réalité, les perceptions, la nomination des affects, la signification des termes de parenté. Grâce à quoi une partie de
nos énoncés jouissent réciproquement d’une « présomption d’innocence », d’un
verdict de non-mensonge, de la propriété de l’évidence. Du partagé et du partageable, dans le champ de la signification, comme dans le registre causal, assurent
aux deux sujets une identité dans le registre des perceptions et aussi une identité
concernant un nombre minimal de concepts. Ce partagé est l’a priori indispensable
à toute interprétation. Cet a priori, cette certitude concernant le témoignage sensoriel et certains éléments du champ sémantique fait défaut, à nous et à l’autre, dès,
que nous entrons dans le champ de la psychose.
Que pouvons-nous alors partager avec ce sujet, quelle assurance d’un partageable trouvé et non pas retrouvé – car en un sens il n’a jamais existé pour celui
qui est devenu psychotique – pouvons-nous lui offrir ?
Ce que nous sommes, dans un premier temps, à même de partager concerne
l’espace-temps. Nous devrons favoriser l’investissement d’un espace-temps dont
l’analyste ne fait au début, et ne peut au début, que représenter, garantir, l’autonomie. Faire rencontrer au sujet un lieu de l’espace et un fragment de temps qui ne
soient pas marqués par cette « mêmeté » qui caractérise la relation du psychotique
(je pense ici surtout à la schizophrénie) à la catégorie de l’espace et du temps. Un
transfert libidinal devra investir l’espace-temps analytique avant qu’il puisse concerner
le sujet qui l’occupe (l’analyste). Ce déplacement, cet investissement, est notre
premier allié, le mouvement d’ouverture, parce que première reconnaissance possible
pour le psychotique de quelque chose « qui ne se répète pas », d’un espace et d’un
temps qui ne sont plus simple répétition d’un espace déjà vu et d’un temps déja
vécu, espace et temps qui dès lors se présentaient comme simple prolongement de
l’espace du porte-parole et du seul temps qu’elle permette : le temps passé de son
tout pouvoir. (Cette nécessité d’un autre espace-temps me paraît rendre encore plus
difficile l’analyse de la psychose quand on est obligé de l’inclure dans l’espacetemps de l’institution).
Parallèlement à l’induction de l’investissement de l’espace-temps de la séance,
la deuxième manœuvre en notre pouvoir concerne la possibilité de mettre en paroles,
avec le sujet, les effets, les conséquences affectives d’une représentation pulsionnelle dont on ne pourra interpréter que bien plus tard les causes.
Que demande le psychotique à l’analyste ? Je dirai qu’il commence par ne rien
demander, mais par montrer quelque chose à notre regard, notre réaction à cette «
monstration » rendra ou non possible, dans un temps ultérieur, la venue d’une demande.
Qu’est-ce qui nous est montré : un sujet qui dans sa totalité se voit et se donne à
voir comme sommation des effets d’une cause qu’il subit, qu’il n’a pas choisi et
contre laquelle il lutte sans pouvoir, pour autant, la nommer. Le psychotique montre,
qu’il parle ou qu’il se taise; la première place qu’il nous donne est celle du témoin.
Mais témoin de quoi sinon de la conformité présente entre ces signes de souffrance,
d’angoisse, de dépossession qu’il offre à notre regard et la représentation de lui
méconnue, mais qui est responsable et qui accompagne les mots par lesquels le
psychotique énonce ces signes de souffrance. Nous ne pouvons pas partager sa
causalité délirante, mais nous pouvons avant toute interprétation qui présupposerait que le sujet ait déjà pu partiellement partager notre oordre de causalité, nous
pouvons donc partager, penser, mettre en paroles la relation présente entre les effets
qui se manifestent en son propre espace psychique et les représentations, les affects,
qu’ils induisent dans le nôtre. Devenir une voix qui pour la première fois pense
avec lui, et non pour lui, ce que le porte-parole et ensuite les autres avaient décrété
non-pensable. Il est de loin plus difficile de réussir à trouver des mots qui puissent
dire certaines images de chose, certaines images de l’espace corporel et de l’espace
psychique que de faire appel à la relation présente entre ces images de chose et une
causalité que notre théorie nous donne a priori. La relation entre les signes qui
accompagnent le vécu schizophrénique et ce qu’a pu être la relation orale à la mère
ne pose pas à l’analyste de problèmes majeurs. Une telle connaissance est utile,
mais interpréter au psychotique cette relation exige que nous lui ayons d’abord
fourni les moyens lui permettant de partager un ordre causal non délirant. Faute de
cela, interpréter c’est fournir une information qui restera ou bien incompréhensible,
ou bien qui sera immédiatement métabolisée en une signification hétérogène à celle
qu’on était supposé convoyer et en une signification homogène par contre au système
délirant.
Réussir à penser des représentations qui n’usent que de l’image de chose, réussir
à les penser de manière à ce qu’on puisse cette fois y accoler des images de mots,
telle est la tâche que la psychose nous impose avant toute tentative d’interprétation causale. Je disais plus haut que la persistance d’un conflit ouvert entre Éros et
Thanatos était pour moi une condition essentielle pour qu’un processus analytique
ait des chances d’advenir. Dire que dans ce conflit l’analyste s’allie à ce que je
définis sous le terme de « Je pensant », ou de « Je désirant », serait une tautologie;
plus important est de constater que cette alliance présuppose que nous réussissions
à la fonder sur des perceptions partagées dans le registre des affects et dans le registre
des représentations. Que nous réussissions à convaincre le psychotique, et à le
convaincre parce que cela répondra à notre vérité intime, que les deux partenaires
en présence observent et reconnaissent les mêmes « signes » de souffrance, d’expropriation, aussi bien en ce qui concerne ses pensées qu’en ce qui touche le vécu de
son propre espace corporel. Seule cette reconnaissance partagée permettra à l’analyste de rendre possible au psychotique de penser, de se formuler, de reconnaître
les affects à la source de certaines de ses pensées
[3]. Affects qui ont été présents et
reconnus par le Je infantile lors d’une première formulation de l’éprouvé, du pensé,
de l’observé, affects qu’il a secondairement tenté de refouler, de mettre au silence,
car la sonffrance qu’ils convoyaient ou bien était niée, ou bien provoquait le rejet
du porte-parole, ou bien était déclarée par ce dernier a-sensée, ou au mieux, reliée
à une cause absurde : ensemble de réponses qu’il fallait faire cesser, ne plus provoquer car elles n’auraient pu qu’aboutir au désinvestissement de toute activité de
penser.
Réussir à donner une autre réponse à sa souffrance, aux paroles et aux signes
par lesquels il nous l’exprime : c’est cette réponse que le psychotique attend, la
seule qui puisse l’aider, la seule qu’il puisse entendre et partager avec nous pendant
tout un temps, et souvent fort long, de son parcours analytique. Personne ne peut
nous assurer a priori que nous en serons capables, personne ne peut même nous
assurer que ce travail préliminaire suffira pour qu’une analyse puisse se dérouler
avec quelques chances de lréaliser son projet. Il est vrai que la certitude d’atteindre
le but a peu de place dans les entreprises humaines et aucune place dans l’entreprise analytique.
Ce texte a été publié dans le livre Mélanges de Georges Lantéri-Laura. Avec nos remerciements aux éditions Dunod pour l’autorisation de cette reproduction et à Nicolas Gougoulis
qui nous l’a proposée.
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Cette « désaffectation » propre à certains enoncés, à certains pans du discours psychotique,
cette étrange et apparente « indifférence » accompagnant la formulation de pensées qui sidèrent
celui qui les entend, renvoie à ce que la psychiatrie qualifie de « discordance » – phénomène différent de l’isolation obsessionnelle.