2001
TOPIQUE
Amplification et pensée après Jung
Christian Gaillard
Docteur en psychologie, psychanalysteVilla Laurencia 19 d rue de la Butte aux cailles 75013 Paris
L’auteur pose tout d’abord que la psychanalyse est aujourd’hui plurielle et que
le meilleur des débats entre les différentes traditions qui la composent porte sur l’essentiel :
sur nos conceptions et pratiques différentes de l’inconscient. De là il montre que la problématique jungienne, quant à elle, est émergentiste et délibérément dramatisée jusque dans ses
expressions les plus conceptuelles, ce qui le conduit à analyser comment Jung a pu recourir à
l’amplification à divers moments de son œuvre, et à évoquer comment, après lui, cette pratique peut soutenir le vécu et l’analyse du transfert notamment. Il conclut en faisant valoir que
toute pensée psychanalytique, fondamentalement, dans quelque tradition qu’elle s’inscrive,
est elle-même à concevoir et à pratiquer comme un travail d’amplification.Mots-clés :
Psychanalyse, Psychologie analytique, Inconscient, Amplification, Transfert.
The author of this article begins by arguing that today psychoanalysis is a plural subject and that the best debate between the different traditions that compose it is based on
one central point – the differentc onceptions and practical approaches to the unconscious.
From here, he shows that the Jungian position is an emergentist one and is deliberately dramatized in its most conceptual form, which leads the author to analyse how Jung has recourse to amplification at different stages in his work and to evoke how, after Jung, this approach
can sustain the experience and analysis of transference in particular. The author concludes by
showing how all psychoanalytical thought patterns, to whatever tradition they belong, are fundamentally to be conceived and carried out as an amplification process.Keywords :
Psychoanalysis, Analytical psychology, Unconscious, Amplification, Transference.
Après Jung. Ou, plus exactement, dirai-je, dans la voie ouverte par Jung à la
psychanalyse. Voilà une façon d’introduire mon propos qui ne devrait pas manquer
de surprendre – et peut-être de choquer – bon nombre de lecteurs de cette Revue
Freudienne, après avoir provoqué déjà une discussion parfois assez vive parmi les
congressistes réunis à Versailles en juillet de l’an dernier pour la huitième réunion
de l’Association internationale d’histoire de la psychanalyse.
Quoi, dira-t-on, faut-il comprendre par là qu’un jungien, ou post-jungien, d’aujourd’hui prétend inscrire sa démarche, et notamment sa pensée, à la fois dans la foulée
de Jung et dans le mouvement psychanalytique ? Voilà bien qui, entre autres conséquences en effet relativement choquantes, signifierait, d’une part, qu’il y va là d’une
voie effectivement bien ouverte à la pratique clinique et à la réflexion contemporaines – alors qu’on entend encore dire de ci de là que ladite voie serait en impasse
depuis 1911-1912… –, et d’autre part que « la » psychanalyse d’aujourd’hui serait
assez définie dans ses contours et assez sûre d’elle-même pour mériter ce singulier qui ici la désigne en même temps qu’elle serait assez diverse, voire polymorphe,
sinon perverse, dans ses orientations actuelles et ses avancées futures pour que s’y
inclue et s’y déploie une tradition jusqu’ici largement réputée excentrique, et même
tenue pour franchement hérésiaque, celle qui se réclame de l’enseignement et des
perspectives développées par Carl Gustav Jung, du moins dans certains de leurs
développements récents.
DIFFÉRENCES ET DIFFÉRENDS
Telle est en effet ma thèse, ou plutôt mon hypothèse. Je tiens et soutiens que la
psychanalyse aujourd’hui est plurielle, et ceci non seulement du fait de son histoire,
celle des relances et renouvellements de sa théorisation et celle des nouvelles formes
de psychopathologie auxquelles nous avons à faire, mais aussi et surtout du fait
que la discussion, les échanges et la confrontation entre ses diverses composantes,
et par là à propos des différents repères qui permettent de baliser nos diverses façons
d’être cliniciens, font désormais partie de la vie quotidienne de tout analyste normalement ouvert et suffisamment formé, je veux dire pas seulement lorsqu’il est en
congrès, ou lorsqu’il se trouve à travailler dans sa bibliothèque, mais aussi bien, et
surtout, lorsqu’il est au travail dans son cabinet.
La discussion, les échanges, la confrontation entre les différentes traditions qui
composent le mouvement psychanalytique, et par là même les déplacements de
points de vue et de perspectives qu’induisent cette discussion, ces échanges et cette
confrontation, sont aujourd’hui requis, obligés, de l’intérieur, par l’ordinaire, toujours
inattendu, de notre pratique clinique. Il s’agit là, en fait, d’une nécessité qui surgit
et peut s’imposer à tout moment, à tous les tours et carrefours d’une séance de
travail analytique, à l’occasion de tout ce qui s’y présente et s’y représente, à l’occasion donc du moindre rêve, de l’expression d’un souvenir, d’un symptôme, et, bien
sûr, dans les multiples occurrences où se manifeste un transfert et où s’impose l’analyse du transfert.
Certes, Jung, en son temps, et dès sa rupture avec Freud, a lui-même renoncé
à ce terme de psychanalyse pour désigner sa propre problématique, oscillant sans
trop se soucier de normaliser son vocabulaire entre des appellations aussi générales
que « psychologie des profondeurs » (Tiefenpsychologie) ou « psychologie des
complexes » (Complexpsychologie), avant de s’en tenir à celle de « psychologie
analytique ».
Certes aussi, la plupart de nos sociétés professionnelles nationales ou régionales, et tout notamment notre Association internationale qui les regroupe et leur
sert de cadre commun pour ce qui concerne en particulier les règles de formation
et celles qui président à l’éthique des analystes membres de ces organisations locales,
se présentent-elles elles-mêmes et aujourd’hui même comme des sociétés de « psycho-logie analytique ».
Certes encore, le plus grand nombre des revues d’études jungiennes publiées
dans nos différentes langues reprennent-elles dans leur intitulé ce même terme de
« psychologie analytique », à l’exception toutefois de certaines d’entre elles, dont la
française, qui après une longue réflexion sur la place des adjectifs et la portée des
substantifs s’intitule depuis plus de quinze ans Cahiers jungiens de psychanalyse.
Certes enfin, la plupart des cliniciens jungiens anglo-saxons, et la quasi totalité
des américains, adoptent-ils le terme de Jungian analyst plutôt que celui de psychoanalyst pour se présenter eux-mêmes, au point qu’ordinairement, pour eux, ce dernier
terme désigne clairement, sans qu’il soit requis de le spécifier, un psychanalyste
freudien, ce qui constitue une pratique langagière dont ne se démarquent guère que
certains groupes, il est vrai de plus en plus importants, de nos collègues allemands,
italiens ou français, ainsi que d’assez nombreux sud-américains.
Les observations historiques, les permanences d’usage, surtout institutionnel,
et les pratiques locales ne font pourtant pas loi, sauf à risquer l’anachronisme –
qu’on pourra assez justement qualifier de fixation – et la paresse intellectuelle,
notamment épistémologique.
Je pense en effet, quant à moi, jungien ou post-jungien que je suis, que la question
de l’extension et de la compréhension de la psychanalyse, c’est-à-dire celle de sa
définition, et donc des limites de son légitime exercice, est une des plus pertinentes,
et des plus pratiques, des plus cliniquement utiles, qui se posent à nous tous aujourd’hui, indépendamment même des problèmes de contrôle de la profession qu’ont
à résoudre les pouvoirs publics au titre de leurs responsabilités propres, et indépendamment aussi du souci qui peut être le nôtre de nous distinguer des innombrables
psychothérapies qui se développent de toutes parts.
Et il me paraît que pour avancer dans le sens d’une telle définition
[1], si la psychanalyse d’aujourd’hui se doit d’être aussi consciente que possible de ses origines et
de son histoire – laquelle est d’abord et toujours majoritairement freudienne, à l’évidence –, il importe aussi de bien voir que ce qui distingue, différencie, et même
aujourd’hui oppose entre elles les différentes traditions qui la composent, ne tient,
fondamentalement, et, je dirai,
radicalement, ni à leurs champs d’application, comme
on dit – qui contesterait encore le travail réalisé par les uns et les autres d’entre
nous avec les enfants, avec les couples, avec les groupes, avec les psychotiques par
exemple ? –, ni donc, à strictement parler, au cadre et aux conditions d’exercice de
chacune de ces traditions – je pense ici bien évidemment au nombre et au rythme
des séances, à la durée de l’analyse, à l’usage ou non du divan, ainsi qu’au recours
privilégié à tel ou tel corpus théorique et à l’appartenance à telle ou telle institution professionnelle, toutes questions importantes sur lesquelles il faudra au demeurant revenir, car on sait bien que chacun des partis pris à ces propos n’ont rien
d’innocent…
Ce qui fondamentalement et radicalement distingue, différencie et parfois oppose
et divise les différentes traditions qui composent le mouvement psychanalytique
porte en fait sur l’essentiel, et c’est bien là, pour moi, ce qui fait le caractère tout
à fait particulier, et décidément passionnant, de nos échanges, de nos discussions
et de nos débats actuels.
Ce qui nous distingue et nous met en débat, c’est, essentiellement, rien moins
que les conceptions et les pratiques différentes que nous avons, les uns et les autres,
de l’inconscient.
Voilà, pour moi, le cœur de nos débats, qui peuvent se faire périphériques,
mais dont l’enjeu est donc central et radical : nous ne percevons pas, nous ne recevons pas sur le même mode, les uns et les autres, ce qu’il en est de l’inconscient,
et nous n’y réagissons pas de la même manière, avec les mêmes attendus, et dans
la même perspective, les uns et les autres, en fonction de la tradition dans laquelle nous nous inscrivons.
L’inconscient est au cœur de nos débats. C’est de l’inconscient que nous débattons. C’est en fait avec l’inconscient que nous nous débattons, les uns et les autres,
et chacun d’entre nous. C’est, radicalement, avec l’inconscient que nous nous mettons
en prise, que nous nous mettons aux prises, pour autant que faire se peut, quand
nous nous interrogeons, vraiment, sur nos différences, sur nos différends, les uns
et les autres, et chacun d’entre nous, dans la singularité de notre pratique clinique
– toutes résistances comprises, bien sûr.
IL SE DÉFILE, NOUS DÉFIE ET NOUS RETIENT
Or, de l’inconscient, je dirai tout d’abord, avec Freud, jungien ou post-jungien
que je suis, qu’il m’échappe. Qu’il me file entre les doigts, et entre les mots. Qu’il
se défile. Et que, ce faisant, il défie toute prise, verbale, et conceptuelle a fortiori,
mais aussi plastique, et même émotionnelle, que je voudrais me donner là.
Et je dirai tout aussitôt, toujours avec Freud, que le moi, décidément, « n’est
pas maître dans sa propre maison ». Bien plus : je vois bien, je sais bien, et à mes
propres dépens, bien sûr, que le moi, dès lors, est mis à la question, mis en question, démis en somme, dépris, non seulement de ses prétentions à la maîtrise, mais
aussi de ses représentations et valeurs idéales, héritées ou laborieusement
construites.
C’est humiliant, écrit Freud dans son fameux article de 1917 où il traite d’une
« difficulté de la psychanalyse » – laquelle difficulté est en effet une difficulté radicale, cruciale, et je dirai aussi morale, ou, plus exactement éthique, au cœur de la
psychanalyse.
C’est humiliant, soit. Et le moi souffre en l’affaire, évidemment. Il se défend.
Et n’en veut rien savoir. Mais c’est aussi passionnant, disais-je. Et passionnément
stimulant. Tout simplement parce que c’est surprenant. C’est une surprise de tous
les instants.
L’expérience est dérangeante, certes – oh combien ! Mais elle ouvre tout en
même temps sur une autre scène qui, chose étrange, étrangement inquiétante, mais
étrangement heureuse aussi bien, je le dis aussitôt, a ses propres moyens d’expression, sa propre compétence à l’expression.
Et c’est précisément ici, à propos de la compétence de l’inconscient à l’expression, que non seulement je prends mes distances par rapport à la leçon freudienne,
mais qu’après Jung je prends l’affaire sur un mode très sensiblement différent de
ce que voulait Freud. De sorte que je m’avancerai dès lors d’un autre pas.
Freud, qui a défini l’inconscient par le refoulement – refoulement de la sexualité, tout notamment infantile, et refoulement originaire –, a su, dès la Traumdeutung,
mettre en évidence le retour du refoulé, et il nous a appris à analyser ses effets de
répétition, et le travail qui s’opère de là, de déplacement et de condensation. Dans
cette perspective, celle du retour du refoulé, il a traité, à sa manière, de la mise en
forme figurative, de la dramatisation et de la symbolisation propres à ce travail
inconscient, notamment dans le rêve.
Mais voici que par une sorte de révolution en psychanalyse, de renversement
de la problématique freudienne, Jung en vient de là – et dans la foulée de ses premiers
travaux sur les associations et les complexes, bien sûr, sur la base aussi de son
travail avec les psychotiques, et surtout sur la foi de son expérience propre des
rêves après sa rupture avec Freud – à considérer, et je dirai à accueillir, l’inconscient non pas au seul titre d’une problématique du refoulement, fût-il originaire, et
du retour du refoulé, à partir donc du mauvais sort fait à la sexualité, notamment
infantile. Mais comme un fait premier, constamment initial et constamment actif.
Dont je proviens, et dont je me détache, pour autant que faire se peut, ne m’y résolvant qu’à regret, à grand peine, au fil d’un mouvement progressif, critique, à étapes,
qui sera d’individualisation, puis d’individuation – toujours sur fond d’inceste et
encombré tout au long de mille projections toujours recommencées.
De sorte qu’avec Jung, et après lui, on en vient à creuser sous la leçon freudienne.
À la creuser en sous-œuvre. Au risque de faire vaciller sur ses bases l’édifice théorique
si fermement et, il faut le dire, si farouchement construit par Freud.
Avec Jung en effet, et après lui, on peut apprendre, à l’occasion du moindre
rêve, à laisser venir, à faire place, et même à donner corps, voix et figure, à ce à
quoi, d’ordinaire, on prête si peu d’attention qu’en fait on n’en veut rien savoir, ou
qu’on projette allègrement de ci de là sur son entourage.
On peut ainsi apprendre à découvrir, à fréquenter, à explorer les présences, insistantes, récurrentes, abhorrées, aimées, accompagnatrices, qui nous habitent et nous
obsèdent tous et toutes, le plus souvent à notre insu, bien sûr, et qui, de ce fait,
orientent, colorent, structurent nos représentations et nos comportements les plus
caractéristiques, du plus loin de notre histoire – d’où la tenue et la teneur si particulières des principaux concepts de la problématique jungienne, ceux d’ombre,
d’anima, de soi, tout notamment, qui n’ont rien de métapsychologique, évidemment, mais qui tous sont si vivants, volontiers personnifiés, et souvent même sexués,
qu’ils sont faits pour nous aider à reconnaître pas à pas les divers moments, les
diverses modalités et les divers aléas d’un rapport à l’inconscient qui s’avèrera de
contradiction, de compensation ou de complémentarité.
La pratique clinique génère ainsi un appareil conceptuel et de là une problématique qui ne manqueront pas d’étonner et de désarçonner l’épistémologue s’il
n’en saisit pas l’origine et surtout la portée. D’une telle démarche, de détachement,
d’esseulement, aventureuse, et nécessairement ouverte sur le devenir, d’une telle
pratique à la fois clinique et théorique du rapport à l’inconscient, je dirai qu’elle
est émergentiste, et qu’elle s’en trouve, tout manifestement, concrètement et méthodiquement, animée. Et même délibérément dramatisée dans et par la pensée.
Une
dialectique se met ainsi en jeu, dont le centre de gravité et l’axe de développement se trouvent dans cet ailleurs de nous-mêmes qui nous échappe, mais aussi
nous structure, et nous oriente, tant bien que mal, tandis que le moi non seulement
en prend pour son grade, mais aussi et surtout s’en trouve
interpellé, sommé qu’il
est dès lors de s’expliquer avec lesdites présences qui nous hantent et nous animent,
de se risquer en fait à des
rencontres auxquelles on apprendra à se mesurer au présent,
en même temps qu’en fonction de ce qui a pu nous marquer à partir de l’enfance
[2].
L’étonnement et l’esprit de surprise sont alors tout au long de la partie, tandis
que l’étrange se fait plus familier, et l’étranger plus proche, tout en gardant la force
toujours énigmatique de son altérité. Et à ces émergences, à ces surgissements inopinés,
et souvent aussi inespérés, de l’inconscient, aux découvertes et rencontres insistantes, consistantes et résistantes qui s’en suivent, il faut bien que la théorie et la
pratique clinique à leur tour répondent, en se remettant elles-mêmes en chantier.
Ce que fait Jung, en montrant notamment que non, décidément, le rêve n’est
pas que « la réalisation camouflée d’un désir refoulé », comme le voulait Freud. Ou
plus exactement que, sous couvert de la réalisation d’un désir, c’est vraiment d’une
autre vie qu’il s’agit là, non seulement dotée d’une compétence largement autonome,
et autochtone, à l’expression, mais aussi structurellement, et même typiquement
organisée, et toujours dans un rapport dynamique avec le conscient du moment,
c’est-à-dire dans un rapport de forces critique et complexe qui demande à être repéré,
observé, décrit et surtout vécu au plus juste dans ses divers états
[3].
DISTANCIATION ET ENGAGEMENT
D’où la pratique ou technique de l’« amplification », qui dans la démarche de
Jung et d’une étape à l’autre de son œuvre, puis, dans une certaine mesure – il
faudra préciser laquelle –, à sa suite, vient en contrepoint de celle des « associations libres ».
Alors que la pratique classiquement dite des « associations libres » permet que
s’enchaînent dans le discours de l’analysant les données factuelles, les idées, les
réminiscences, les reviviscences et les affects qui lui sont propres au moment même
où il parle, celle de l’amplification, qui lui est complémentaire, engage en fait, et
paradoxalement, à la fois à prendre de la distance par rapport à des données personnelles et immédiates trop prenantes et à se mobiliser émotionnellement par la
fréquentation soutenue, et même dramatisée, de scènes et de mises en scène relevant
d’autres contextes, historiques, mythologiques ou artistiques, dans la mesure où
ces mises en scène s’avèrent structurellement proches de la question immédiatement posée.
Il s’agit donc de laisser venir, puis de se laisser fréquenter, explorer et vivre les
scènes et les histoires qui, d’où qu’elles viennent, permettront de mieux prendre la
mesure, et de mieux prendre conscience, de ce à quoi on a à faire, ici et maintenant, à l’occasion de tel rêve, de tel retour au passé, de tel symptôme, de tel incident
ou événement qui s’impose et qui pourtant résiste à notre appréhension avec toute
la force de son interpellation obstinément énigmatique.
Ainsi, pratiquement, un analysant aux prises avec une difficulté toute personnelle et insistante de sa vie, ou avec une scène de l’un de ses rêves, ou avec la résurgence de tel moment de son enfance, ou avec le cours inattendu de son transfert,
peut être amené à prendre du recul, à élargir sa réflexion et à renouveler son approche
de la question posée en s’attachant à l’exploration – aussi émotionnelle que possible
– d’un mythe, ou d’un conte, ou d’une œuvre littéraire ou plastique qui met en
scène une situation ou une question analogue à celle qui l’occupe.
C’est ce que fait Jung dès 1911-1912 dans son énorme ouvrage intitulé
Métamorphoses et symboles de la libido, qui lui vaudra sa rupture avec Freud et
jettera les bases d’une bonne partie de son œuvre ultérieure. Il le remaniera quarante
ans plus tard pour le publier en 1951 sous le titre cette fois de
Symbole der Wandlung
(
Symboles de la transformation), et qui ne cesse de nous étonner
[4].
Ce livre fondateur ne cesse de nous étonner, et, à vrai dire, de nous encombrer,
car on sait bien que ce qui occupe là Jung, c’est le sort d’une jeune femme, dénommée
Miss Miller, qu’il ne connaissait pas personnellement, qu’il n’avait en fait jamais
rencontrée. Il ne disposait, en tout et pour tout, que d’un article écrit sur elle par le
Dr Flournoy, de Genève, et de la main de la jeune femme elle-même – elle avait
une vingtaine d’années –, il n’avait que quelques réflexions de voyage, deux poèmes
et une sorte de drame qu’elle avait composés dans un état qualifié à l’époque d’hypnagogique, le tout manifestement hanté par le thème du héros.
Jung se plonge dans la lecture de ces documents à partir de 1909-1910, et pour
soutenir son exploration de l’univers fantasmatique de la jeune femme, il laisse
venir à son esprit et sous sa plume une masse bientôt déferlante de mythes, de rites
et de récits divers aux formes étranges, lointaines, inquiétantes et souvent violentes,
qu’il collecte dans des ensembles culturels qui souvent s’ignorent les uns les autres
et qu’il rassemble pour composer ce livre si riche en rebonds, en ouvertures en tous
genres, en rapprochements imprévisibles, qu’on peut s’y perdre.
Sauf que Jung, chose étrange, ne s’y perd pas, ne perdant jamais de vue les
affaires de ladite Miss Miller, qu’il montre vouée à un imaginaire sans corps et
menacée de schizophrénie par l’incapacité où elle se trouve de faire face à son
conflit actuel et immédiat : aller de l’avant, dans le sens de ses émois amoureux,
ou se replier dans un mouvement régressif vers un passé pourtant dépassé, qui la
retient avec toute la force d’une attraction incestueuse qui, découvre-t-il alors, va
bien au-delà, ou plutôt en-deçà, de son attachement à sa mère, jusqu’à ces états
premiers, où derrière la béatitude et l’instinctivité animales se profile la promesse
d’une inclusion sans mots et sans histoire dans une unité idéalement matricielle.
On a là d’emblée, dans ce livre que je disais si encombrant, mais qui à l’évidence est aussi étonnamment vivant, les principales questions que pose l’exercice
de l’amplification.
Le bénéfice de cet exercice, quand il est démultiplié, et décidément concentrique plutôt que linéaire
[5] est en effet assez immédiatement perceptible. Il est
double. Il engage à
s’affronter, à
se confronter, à cela même dont on voudrait
bien ne rien savoir. Dans le cas de la jeune Miss Miller, c’est son partage entre
ses élans amoureux et sexuels du moment et son mouvement de repli en fait radicalement incestueux. De plus, cet exercice, dont on a pu craindre un peu hâtivement qu’il sollicite un imaginaire sans butée ni épreuve,
donne aussi à penser,
et de façon créative : l’ardent travail d’amplification auquel Jung s’est livré dans
ce livre inaugural l’aura amené à mieux cerner la question avec laquelle la jeune
femme en question tardait à se confronter, en même temps qu’à prendre ses distances
avec la problématique freudienne de l’inconscient, pour fonder, puis progressivement mettre en forme, affermir et affirmer la démarche à la fois clinique et
théorique qu’il développera et renouvellera ensuite à l’occasion de chacune des
relances de son œuvre ultérieure.
Quant aux pièges possibles de ce même exercice, on les voit bien aussi. Si Freud,
le Freud de 1906, celui d’Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, se plaît à ramener systématiquement, et jusqu’au risque de distordre comme on sait les données à
sa disposition, l’œuvre du peintre et savant inventeur aux aléas, réels ou fantasmatiques, vécus par le tout jeune enfant au berceau, Jung, le Jung de 1911-1912, qui
se passionne pour le sacrifice du taureau par Mithra et ne se préoccupe guère d’en
savoir plus sur ladite Miss Miller, ne se complaît-il pas dans ses propres fréquentations et découvertes plus qu’il ne contribue à la nécessaire explication que cette
jeune femme doit avoir, elle-même, personnellement, avec sa propre histoire ?
EN PASSANT PAR LE LABORATOIRE ET L’ORATOIRE
Pour mieux cerner ces questions, avançons maintenant d’un grand pas dans la
dynamique des œuvres de Jung. Un pas qui va nous faire retrouver Jung vingt
cinq ans plus tard, en 1935-1936, lorsqu’il se met à la recherche, puis à l’étude,
et pour plus de deux décennies, de tous les documents alchimiques, grimoires et
recueils en tous genres, qu’il pourra se procurer.
Pourquoi tant de recherches, iconographiques, lexicologiques, sémantiques,
qui l’amèneront à explorer les trésors cachés, et à l’époque dépréciés, de tant de
bibliothèques et libraires spécialisées de Suisse et d’Allemagne ?
Parce que cette affaire, qui pendant des siècles a mobilisé tant de chercheurs,
reste puissamment énigmatique. Elle résiste à nos questions et tentatives d’explication. Elle leur oppose sa continuité obstinée, et pourtant polymorphe, d’une
génération à l’autre, et l’attraction, voire la fascination, qu’elle exerce sur qui s’en
approche.
Qu’est-ce donc qui se trame dans le laboratoire et l’oratoire alchimiques ?
Qu’est-ce que ces histoires d’or et de longue vie ? Et quand on a fait la part de la
mystification, voire de l’auto-mystification, pourquoi tant de secrets si jalousement gardés ? Pourquoi aussi, dans ce désordre à tout va, dans ce bric-à-brac où
une chatte ne retrouverait pas ses petits, la récurrence si manifeste de certains
mots, de certaines figures, de certains thèmes qu’on pourra dire typiques, et que
Jung qualifiera d’archétypiques ? Comment un secret, naturellement singulier,
peut-il donc être typique ?
Voilà des énigmes qui mobilisent un analyste. Car le secret, tenu hors de portée,
parfois tout au long d’une vie, ou mi-dit, et transmis tant bien que mal d’une génération à l’autre, le secret riche de ressources intimes, ou au contraire encombrant,
empoisonnant, et qui a trait le plus souvent aux situations les plus cruciales de la
vie, l’analyste a bien des occasions de le rencontrer dans sa pratique clinique ordinaire,
de le retrouver, et de tenter de le cerner enfin avec plus ou moins de succès.
De sorte que l’amplification par la fréquentation de l’iconographie et de la littérature alchimiques, dans la vie et l’œuvre de Jung, et pour nous aujourd’hui
aussi bien, a pour première vertu de soutenir le goût de l’énigme, de nourrir le sens
de l’étonnement et de la surprise, de relancer la provocation à avancer encore et à
découvrir du toujours inattendu, imprévisible, et surprenant – d’ailleurs souvent
dérangeant. C’est-à-dire qu’il y a là un assez bon moyen de déjouer les tentations du
déjà su, et donc de se départir des facilités de l’orthodoxie, de toute espèce d’orthodoxie – ce qui n’est pas un mince avantage quand on est analyste, quand on a à faire
avec l’inconscient
[6].
D’autre part, une telle fréquentation ne manque pas d’être très mobilisatrice
émotionnellement, et même, souvent, de s’avérer saisissante. Or, c’est une des
caractéristiques les plus ordinaires de la pauvreté où nous sommes quant au rapport
à l’inconscient que de faire taire le sentiment, et d’annuler, ou d’isoler la sensation.
Alors que la pratique de l’amplification fait au contraire retrouver et vivre le sentiment par la sensation
[7]. Et retrouver et vivre, enfin, le sentiment par la sensation,
c’est-à-dire au plus près du corps qui se souvient et s’engage, et donc au plus près
de soi-même, n’est-ce pas un des enjeux, et un des effets, de la psychanalyse – tant
pour ce qui concerne le rapport au passé que l’engagement dans le devenir ?
En troisième lieu – et je m’appuie toujours ici sur la fréquentation de l’alchimie
par Jung pendant plus de deux décennies, de 1935-1936 pratiquement jusqu’à sa
mort, en 1961 –, si la pratique de l’amplification détache et déboute bien utilement
de toute orthodoxie, fût-elle dite psychanalytique, et si elle fait vivre, enfin, le sentiment par la sensation, elle a aussi pour effet majeur de nous mettre en prise sur un
autre temps, sur un autre rythme, que ceux des débats et des drames qui nous occupent dans l’instant.
Cet exercice nous fait partie prenante d’une affaire en cours qui a en effet sa
propre temporalité, qui vit à son propre rythme, et dont on voit ainsi qu’elle
connaît bien des déclinaisons différentes et bien des développements, en bien des
lieux, et dans bien des conditions différentes, mais avec structurellement ses
mêmes passages obligés – une affaire qui est bien la nôtre au présent, en fonction
de notre histoire et de notre économie propres, mais qui est aussi celle de bien
d’autres et qui peut parfois se dérouler sur des années, ou des décennies, ou des
générations : il y va là de processus, parfois à grande échelle, parfois à l’échelle
en fait transpersonnelle, et transgénérationnelle, des grandes étapes d’une culture, avec en chacune de ses occurrences la même question posée, qui est en fait une
question éthique, celle de la position à prendre dans les circonstances et la dynamique du moment.
UNE AFFAIRE BIEN TROUBLANTE
On comprendra mieux, dans cette perspective, la très étrange composition du
livre qu’en 1946 Jung consacrera au transfert, et en particulier pourquoi, alors
qu’il traitait de ce qui se joue de plus singulier, de plus intime, de plus troublant,
dans la relation analytique – sans trop, souvent, qu’on le sache, d’ailleurs –, il a
pu se servir pas à pas des très énigmatiques et dérangeantes représentations et descriptions que donne des processus de transformation réputés alchimiques un grimoire du seizième siècle intitulé Rosarium philosophorum.
En fait, dans la dernière époque de sa vie et de son œuvre, de 1935-1936 ou
1939, date de la mort de Freud, à 1961, et à l’occasion de ses travaux successifs
sur l’iconographie et la littérature alchimiques, Jung s’attache à repenser chacun
des acquis antérieurs de sa psychologie
[8].
Déjà il avait donné un autre tour à la conception freudienne du refoulement et
du retour du refoulé en formulant sa propre problématique, tout autrement éristique,
de l’
ombre. Voici maintenant que sous sa plume cette problématique s’approfondit
et se met en perspective au fur et à mesure de ce qu’il découvre de la
nigredo des
alchimistes, ce qui le conduit notamment à comprendre et faire comprendre autrement le sort du moi et les mises à l’épreuve qui lui sont imposées lorsqu’il y va de
la mise en œuvre structurelle du
soi au fil d’un processus dont la psychanalyse
d’aujourd’hui peut être le cadre, et le lieu
[9]. Avec trois conséquences principales de
ce travail de transformation.
Tout d’abord, s’agissant du transfert, l’analysant, ou du moins l’analyste, peut
mieux savoir quelle longue épreuve de désolation apparemment sans lumière ni
issue peut suivre les temps d’intimité nécessaire, nécessairement et longuement
régressive en même temps que régénérative, en fait radicalement incestueuse, par
où est souvent passée la relation analytique dans les conditions très réglées qui lui
sont propres, de sorte qu’on peut alors vivre vraiment ce passage, et s’en réjouir
vraiment, puis en payer le prix, et enfin accepter de s’en tenir là, à propos de cette
relation à la fois si humaine, et même extraordinairement privilégiée, en même
temps que concrètement inhumaine par le suspens où elle se tient.
D’autre part et en même temps, on voit à ce même propos comment la première
problématique jungienne du sacrifice, celle qui a trouvé son expression dans
Métamorphoses et symboles de la libido, se trouve transformée par la fréquentation
notamment de ce que les anciens alchimistes avaient appeler la mortificatio, au point
qu’on la voit, cette problématique du sacrifice, dans les œuvres du dernier Jung, à
la fois s’objectiver comme sous le regard d’un chercheur en sciences de la nature et
se dramatiser, s’enrichir émotionnellement, ce qui, entre autres effets, lui donne une
toute autre portée, dans les conditions même de la cure, que ne peuvent le faire nos
développements ordinaires, et désormais, hélas, convenus, sur la loi et la castration.
Enfin, autre conséquence de la remise en chantier de la pensée jungienne par
son passage, pour amplification, par les travaux des alchimistes, cette pensée acquiert
une toute autre ampleur en se développant désormais à l’échelle de notre histoire
collective aussi bien : une des lignes de force les plus constantes du dernier Jung
est constituée par son analyse critique du christianisme et, de là, des tâches qui sont
désormais les nôtres, dès lors que des rites et des mythes qui nous ont formés, nous
sommes passés, inéluctablement à ce qu’il semble, à nos pratiques et théorisations
des rapports à l’inconscient.
Qu’on ne conclue pas au demeurant que la pratique de l’amplification fait aujourd’hui l’ordinaire de l’analyste jungien. Si Jung, en son temps, et à sa suite la première
génération des analystes jungiens, n’hésitaient guère à intervenir directement dans
le travail de ses patients en leur faisant connaître, ou en leur rappelant toutes sortes
de données puisées dans une symbolique largement transculturelle ou dans un imaginaire plus ou moins collectif, on entend dire, de ci de là, que cette pratique serait
en désuétude dans les milieux jungiens. C’est à la fois juste et faux.
C’est juste, dans la mesure où il y a lieu aujourd’hui de distinguer plusieurs
« courants » ou « écoles » à l’intérieur de la tradition jungienne. Après avoir longtemps
marqué la différence entre « l’école de Zurich » et « l’école de Londres », on distingue
aujourd’hui généralement quatre grandes orientations, qui vont du courant réputé
le plus « intégriste » à celui qui serait dangereusement menacé de se perdre dans la
mouvance freudienne, en passant par les courants dits respectivement « classique »
et « génétique » ou « développementaliste »
[10].
Or, c’est vrai, le courant jungien le plus « génétique » ou « développementaliste », et surtout celui dont on craint parfois qu’il ne se perde dans le freudisme ou
le néo-freudisme, ne manifestent guère de goût pour l’amplification. Ils s’en démarquent, au contraire, jusqu’à considérer parfois qu’il s’agit là d’un héritage dépassé
que nous a laissé Jung, de sorte qu’ils le laissent bien volontiers aux jungiens dits
plus « classiques », et bien sûr à ceux que l’on taxe d’« intégrisme ». La pratique
de l’amplification serait donc bien en désuétude, du moins dans une assez large
part du monde jungien.
Ce constat, toutefois, est, à mon avis, bien superficiel. Certes, la façon première
de faire, assez interventionniste et interactive, comme on a pu longtemps l’être en
psychanalyse, n’a plus guère cours. Reste que la fréquentation des mythologies, de
l’anthropologie, de la littérature et des arts, des contes et légendes de diverses origines,
fait toujours partie de la culture jungienne et de la formation à l’analyse qui s’en
nourrit, ce qui ne manque pas d’induire ces allers et retours du plus personnel, du
plus singulier, à une problématique plus généralement humaine qu’opère le travail
d’amplification.
De sorte que, comme je l’ai, j’espère, assez indiqué et souligné, la pratique
jungienne de la psychanalyse se distingue de toute autre, radicalement et sensiblement, du moins sur le long cours, dans quelque « courant » ou quelque « école »
qu’elle s’inscrive après Jung. Ne serait-ce que du fait que l’analyste jungien, pratiquement et généralement, interprète peu – si interpréter veut dire donner le sens,
ou tenter de donner le sens, de ce qui se présente, notamment à partir de quelque
théorie. Il accompagne bien plutôt, et soutient, par ses interventions, la fréquentation et l’exploration d’un rêve, d’un symptôme, d’un événement, d’un comportement, d’une représentation, d’une réminiscence, de façon à aider l’analysant à mieux
reconnaître ce qui s’y manifeste, et à mieux s’y confronter, jusqu’à ce que se forme,
par ajustements successifs, la meilleure expression possible, à un certain moment,
de ce qui ne saurait être mieux représenté, ni mieux dit, ni surtout mieux vécu autrement – je viens d’ailleurs de donner là la définition jungienne du symbole.
Ce qui, entre autres conséquences, signifie bien clairement que dans cet esprit
et cette perspective, toute pensée, et surtout toute pensée psychanalytique, dans
quelque tradition qu’elle s’inscrive, dont la « psychologie analytique » de Jung, ne
sera jamais elle-même considérée, à chacune des étapes et sous le diverses formes
de son élaboration, que comme une amplification, pour reconnaissance, une parmi
bien d’autres possibles, de ce qui au demeurant nous échappe, mais aussi nous
obsède, nous tient, nous structure, nous anime et nous interpelle, et ne prend le
corps de nos mots, de nos concepts, de nos problématiques, de nos représentations
et de nos manières d’être, toujours bien gauches, qu’au rythme de l’histoire de
chacun en train de se faire et au fil de l’histoire collective à laquelle nous avons à
prendre part.
[1]
Je m’y suis essayé dès la première édition de mon
Jung, paru en 1996 dans la collection « Que
sais-je ? » des PUF (troisième édition 2001, chap. V), et plus récemment dans une contribution aux
États Généraux de la Psychanalyse réunis à la Sorbonne en juillet 2000.
[2]
Ce terme de dialectique ne convient d’ailleurs ici qu’à demi, car il est un peu philosophant.
Alors que Jung, dans son vocabulaire propre, parle plus volontiers de
Auseinandersetzung, ce qu’on
peut traduire par confrontation dans la mesure où ce terme français peut être entendu aussi physiquement que celui de
Auseinanderstezung: comme une façon de faire face à l’autre, comme un
face-à-face, une façon de prendre la mesure de ce qui se présente, de le réajuster et de s’y mesurer.
Au demeurant, le théoricien qui avant de s’interroger sur la conception et la pratique jungiennes
de ces structures organisatrices de la représentation et du comportement que sont les archétypes
voudrait retrouver ici ses marques pourra recourir, du moins à titre d’objet transitionnel, à la problématique plus classique des imagos.
[3]
J’ai exposé certains des points ci-dessus dans un chapitre intitulé « Psychanalyse ou psychanalyses ? » paru dans
Pour une psychothérapie plurielle, A. Delourme éd., Paris, Retz, 2001, où on les trouvera développés autrement au titre de leurs effets dans la pratique et la théorie jungiennes. Cf. aussi mes
articles intitulés « L’altérité au présent » et « Pour une pensée gauche », parus dans les
Cahiers jungiens
de psychanalyse, respectivement dans le n° 96, automne 1999 et le n° 100, printemps 2001.
[4]
Remarquons que la traduction française des Métamorphoses de 1911-1912 publiée par
Montaigne à Paris en 1927 est aujourd’hui difficile à trouver, alors que celle dont on dispose d’ordinaire sous le titre Métamorphoses de l’âme et ses symboles, Genève, Georg, 1957, correspond
en fait à l’édition de cet ouvrage largement remanié par Jung en 1951 et intitulé alors par lui Symbole
der Wandlung.
[5]
Pratiquement, lorsque, à propos d’un rêve par exemple, a eu lieu tout un travail d’association, puis, le cas échéant, d’amplification, je demande assez souvent que mon analysant se redise
ce rêve, se le représente à nouveau, de faÿon à le retrouver dans son expression manifeste, enrichi
en somme de tout ce qui a pu s’en dire, et qui donc se trouve contenu, mais sur un mode ramassé,
condensé, et déplacé, et par là même énigmatique, dans le souvenir premier de ce qu’il a été.
[6]
Il me plaît de croiser ici les propos développés dans sa propre foulée par Sophie de Mijolla
lorsqu’elle traite du « paradis perdu de l’évidence » dans
Le plaisir de pensée, Paris, PUF, 1992.
[7]
Notons au passage que le terme allemand dont Jung se sert pour parler du sentiment (le terme
de
Gefühl) est autrement inscrit dans le corps que ne l’est le terme français « sentiment », qui décidément manque de poids, et de force.
[8]
On aura compris, bien sûr, que l’opposition classiquement développée entre « psychanalyse » et « psychologie analytique » est, pour moi, un assez grossier faux problème. Ces deux termes
en effet n’ont à l’évidence rien d’homologue. Chacun d’eux désigne des réalités différentes. Dès
lors qu’on aura suffisamment défini le premier, on s’autorisera, je pense, à prendre plus sereinement en compte le fait que les différentes traditions qui composent le mouvement psychanalytique
en sont venues, pour certaines d’entre elles depuis maintenant près d’un siècle, à proposer et à développer des élaborations théoriques sensiblement différentes les unes des autres, le terme de « psycho-logie analytique » désignant, quant à lui, l’élaboration théorique propre à l’école ou aux écoles
jungiennes.
[9]
En fait, si la problématique jungienne est, curieusement, et jusque dans ses expressions les
plus conceptuelles, une problématique à la fois émergentiste et dialectique, elle est, plus fondamentalement encore, une pensée à la fois des
structures et des
processus, ce qui, du point de vue de
l’épistémologue, n’est pas vraiment banal.
[10]
Cf. A. Samuels,
Jung and the Post-Jungians, London/New York, Routledge and Kegan,
1985, ou, en français, « Les écoles post-jungiennes de psychologie analytique » et « Les post-jungiens vont-ils survivre ? », respectivement dans les numéros 47 (1985) et 96 (1999) des
Cahiers
jungiens de psychanalyse. Ainsi que
Post-Jungians Today, A. Casement éd., London/New York,
Routledge, 1998,
Contemporary Jungian Analysis, I. Alister et C. Hauke éd., London/New York,
Routledge, 1998, et
Jungian Thought in the Modern World, E. Christopher et H. McFarland Solomon
éd., London/New York, Free Association Books, 2000.