2001
TOPIQUE
Du tact chez Ferenczi à la résonance chez Nicolas Abraham
Claude Nachin
3 impasse André Lurçat 80090 Amiens
L’histoire du travail psychanalytique clinique est encore une histoire souterraine dans
la mesure où la plupart des analystes sont éminemment discrets sur leur manière effective de
travailler. Ferenczi a été le pionnier dans ce domaine. Le problème du tact en analyse apparaît dans
son œuvre en 1927. Il parle de tact psychologique défini comme la faculté de « sentir avec» (il utilise
le mot « Einfühlung » en allemand) mais il précise qu’il ne s’agit pas de mettre l’accent uniquement sur le facteur subjectif, mais simultanément sur « l’appréciation consciente de la situation
dynamique ». Son élève Balint a repris la question du tact. Plus tard, Nicolas Abraham a proposé
une conception psychanalytique du symbole dont la signification ne peut se dégager que par la mise
en résonance de la structure imagoïque de l’analyste avec celle de l’analysé. Celle-ci se réalise quand
les contenus conscients reçus à l’écoute induisent en nous de par leur particularité un mouvement
complémentaire de notre inconscient, repris au niveau préconscient et conscient dans la mesure
où l’analyste est celui qui a acquis et conserve le meilleur contact possible avec l’Enfant en lui.Mots-clés :
Mesure, Écho, Élasticité, Tolérance, Trauma, Ocnophilie, Philobatis- me, Symbole, Crypte, Fantôme.
The history of clinical psychoanalytical practice is still very much occulted in
so far as most analysts are extremely unforthcoming about how they actually work. Ferenczi
was something of a pioneer in this domain. The problem of tact in analysis apperaed in his 1927
work. He speaks of psychological tact and defines it as the faculty of ‘feeling with’(he uses
the German ‘Einfühlung’or empathy), but underlines the importance of not laying too much
stress on the subjctive factor of this notion but also and equally on the ‘conscious appreciation
of the dynamics of the situation.’His disciple Balint continued to work on this notion. Later,
Nicolas Abraham put forward a psyhoanalytical conception of the symbol, the meaning of which
can only be seen by setting up a resonance with the imagoic structure of the analyst with that
of the patient. This happens when the conscious content received by listening to the patient
awakens in us, through the specificity of this content, a complementary movement in our unconscious which can be developed in the preconscious and the conscious mind if the analyst has
obtained and conserved the best possible contact with the Child that is within him/her.Keywords :
Measdure, Echo, Elasticicity, Tolerance, Traum, Oenophilia, Philobatism, Symbol, Crypt, Phantom.
L’histoire du travail psychanalytique clinique est en partie recensée dans les
publications, mais c’est encore plus une histoire souterraine dans la mesure où la
plupart des analystes sont éminemment discrets sur leur manière effective de travailler.
Au demeurant, dans ce domaine beaucoup pourraient s’appliquer la formule « faites
comme je dis, ne faites pas comme je fais ». Si Ferenczi a suscité tant de haine,
c’est qu’il avait le courage d’ouvrir son laboratoire de recherche à ses collègues,
de leur montrer ses tâtonnements, ses essais et erreurs, pour aboutir à une finesse
longtemps inégalée. C’est à son élève et ami, Michael Balint, que nous devons la
perpétuation de l’œuvre de Ferenczi et son développement. La notion de tact y est
en particulier reprise. En français, le tact désigne le sens du toucher et, au point de
vue psychologique, le sens de ce qui est décent, convenable. En anglais, on retrouve
ces deux significations. En allemand, « der Takt » désigne la mesure, la cadence en
musique et renvoie donc au sens auditif alors qu’il a la même signification psycho-logique que dans les deux autres langues, « avoir le sens de la mesure » renvoyant
au savoir-vivre et à la discrétion. La langue hongroise met l’accent comme la langue
allemande sur la musique. La résonance signifie l’accroissement de la durée et de
l’intensité du son, elle est donc apparentée au « Takt » allemand. Au point de vue
psychologique, elle signifie l’effet, l’écho produit dans l’esprit et dans le cœur en
particulier par la poésie et la musique.
Le problème du tact en analyse apparaît dans l’œuvre de Ferenczi
[1] en 1927 dans
une communication au Congrès d’Innsbrück sur « le problème de la fin de l’analyse » au sujet des interventions portant sur les mimiques et les attitudes corporelles bizarres des patients. Ferenczi nous dit en particulier que l’on ne peut pas
terminer valablement une analyse sans que soit abordé le problème des attitudes,
des mimiques et des gestes qui font sourire de la personne. Mais c’est dans ce domaine
que l’analyste doit faire preuve du maximum de tact. Il écrit : « Je me suis donné
pour principe de ne jamais faire remarquer ces choses directement aux malades;
dans la suite de l’analyse, tôt ou tard, il doit arriver que le patient prenne conscience
de ces choses par lui-même, avec notre aide. » Il insiste à cette occasion sur la durée
de l’analyse.
Il reprend la question dans une conférence à la société psychanalytique hongroise
du cycle 1927-1928 portant sur « l’élasticité de la technique psychanalytique » où
il parle de tact psychologique défini comme la faculté de « sentir avec » (il utilise
le mot « Einfühlung » en allemand). À la fin du même article, il répond à une critique
(certainement une critique de Freud auquel il a soumis son travail) selon laquelle
cette indication technique, comme toutes les autres, pourra être mal comprise. Il la
précise en écrivant qu’il ne s’agit pas de mettre l’accent uniquement sur le facteur
subjectif, c’est-à-dire sur l’intuition, mais simultanément sur « l’appréciation
consciente de la situation dynamique ». La patience et la tolérance de l’analyste ne
signifient pas pour lui céder aux caprices du patient, mais se mettre au diapason de
ses caprices et de ses humeurs tout en s’en tenant « à notre position dictée par l’expérience analytique ».
En 1929, dans sa communication « Progrès de la technique analytique », publiée
l’année suivante sous le titre Principe de relaxation et néocatharsis, il indique qu’il
associe la technique classique de la frustration en analyse avec la prescription de
Groddeck invitant le patient à faire preuve d’une naïveté enfantine et, écrit-il, « j’essaie
d’atteindre mon but en me servant avec tact et compréhension des deux techniques ».
Michael Balint
[2] auquel Michelle Moreau-Ricaud
[3] vient de consacrer un ouvrage,
s’est non seulement occupé de faire connaître l’œuvre de son maître et ami Ferenczi,
il a déployé avec ses deux compagnes successives, Alice et Enid, une œuvre originale au sein de laquelle les problèmes techniques de la psychanalyse et le tact de
l’analyste occupent une grande place comme à la fin de l’œuvre de Ferenczi. Avec
Alice, dès 1939, il met l’accent sur des différences dans l’atmosphère analytique
qui dépendent de l’analyste. Il s’agit de créer une atmosphère qui n’agisse pas désormais comme un stimulus provocant de perpétuelles répétitions. C’est dans son article
de 1969, « trauma et relation d’objet », qu’il aura l’occasion de préciser sa technique
en écrivant qu’il s’agit pour l’analyste de diagnostiquer ce qui a pu se passer à la
troisième phase du trauma initial – c’est-à-dire, quand l’enfant veut reprendre un
jeu jouissif ou vient chercher du réconfort pour une souffrance et que l’éducateur
en cause fait celui qui a oublié, se sent coupable(voire honteux) ou même rejette
sur l’enfant la responsabilité de ce qui s’est passé de troublant pour l’enfant antérieurement. À partir de là, l’analyste peut éviter à la fois de répéter l’attitude passionnée
de l’éducateur de la phase 2 (qui a séduit ou tourmenté l’enfant) comme l’attitude
rejetante de l’éducateur de la phase 3 en quittant la neutralité bienveillante pour
manifester son essai de compréhension de l’enfant dans l’adulte avec sa souffrance.
Quand il distingua deux attitudes humaines fondamentales, l’ocnophilie et le
philobatisme, Balint a repris la question du tact et de la considération à leur lumière.
Je rappellerai seulement que l’ocnophile est celui qui doit sans cesse être accroché
à ses objets élus et perçoit l’espace vide, inconnu, comme potentiellement dangereux tandis que le philobate est celui qui prend plaisir à être détaché des choses et
des gens et qui apprécie la solitude et les espaces amis, vides de tout objet potentiellement inquiétant. Le tact est une qualité qui ressort de l’attitude ocnophile dans
la mesure où il implique le toucher et la proximité physique de la personne tandis
que la considération, l’attention et « veiller sur » ressortissent davantage de l’attitude philobatique dans la mesure où ils impliquent la vue et une certaine distance.
Le cadre analytique est structuré sur le mode ocnophile, avec un patient allongé
qui ne voit pas son analyste. La technique de l’analyste peut être également déviée
dans ce sens si l’analyste ne supporte pas la régression silencieuse du patient ou
s’il l’en sort rapidement par une interprétation qui nécessite que le patient mobilise
sa compréhension. Dans les deux cas, l’attitude de l’analyste promeut une conception du monde avec des objets séparés en interprétant en termes de transfert et donc
de relations d’objet. Le patient se trouve indirectement invité à remplacer ses objets
internes ocnophiles par une image idéalisée de son analyste. Une telle image
bienveillante et protectrice n’en limitera pas moins la liberté du patient à ce qu’elle
peut prescrire ou tolérer. Or, Balint avance que dans certains états régressifs, le
patient explore la possibilité de prendre de la distance par rapport à ses objets, y
compris par rapport à l’analyste, de redécouvrir des espaces amis et, en dernier lieu
le monde de l’amour primaire qui soutient le sujet sans rien lui demander. Si l’analyste interprète une tel mouvement comme une fuite du travail analytique, le patient
risque d’être privé de la perception de sa possibilité de se tenir seul, à l’écart des
objets, pour les percevoir dans leurs justes proportions.
Balint décrit tout autant les inconvénients d’une technique philobatique dans
le cadre de laquelle un analyste silencieux resterait simplement à la disposition du
patient ou lui ferait parfois des interprétations sur un mode détaché et objectif ce
qui laisserait une charge trop lourde au patient et l’obligerait trop tôt à se montrer
trop indépendant. Le patient va alors porter une image de son analyste comme un
personnage exigeant réclamant de lui une attitude héroïque. Balint renvoie dos à
dos les deux tendances techniques opposées en reprenant l’aphorisme selon lequel
« l’eau creuse la pierre non par la force mais par le travail d’érosion ». Il n’a pas de
recette pour tous les analystes et pour tous les cas, mais en repérant ces deux pôles
extrêmes, il nous aide à jouer de notre équation personnelle en fonction de l’attitude dominante du patient à chaque étape d’une cure tout en nous gardant de l’excès
dans un sens ou dans l’autre.
À partir des années 60, sous la triple inspiration de Freud, de Ferenczi et de
Husserl, Nicolas Abraham
[4] a proposé une conception psychanalytique du symbole
dont l’opération complète suppose la réunion entre refoulant et refoulé. Sa signification ne peut se dégager ni de l’observation comportementaliste, ni du seul vécu
subjectif, elle suppose la mise en résonance de la structure imagoïque de l’analyste
avec celle de l’analysé. Celle-ci se réalise quand les contenus conscients reçus à
l’écoute induisent en nous de par leur particularité un mouvement complémentaire
de notre inconscient, repris au niveau préconscient et conscient dans la mesure où
l’analyste est celui qui a acquis et conserve le meilleur contact possible avec l’Enfant
en lui. La pratique de la méthode analytique implique pour lui et pour sa compagne
Maria Torok « une recherche pure et première : pure en ce sens qu’elle reste étrangère à toute idée reçue (même en son sein) et à tout préjugé ». C’est d’abord le
préjugé d’une théorie d’un symbolisme général des productions psychiques avec
l’inflation de la place de la symbolique culturelle dans l’interprétation des rêves et
des fantasmes originaires dans la cure au détriment d’une attention soutenue à
l’ensemble de l’exprimé du patient. C’est aussi le préjugé qui consiste à méconnaître le rôle du tiers social dans la vie des patients et dans leur cure, considérant
toute intervention de la réalité dans la cure comme une résistance et méconnaissant la portée d’expériences traumatiques souvent réduites au silence à cause de
l’excès de souffrance qu’elles comportaient, que l’analyste devrait au contraire dépister
avec soin. C’est encore le préjugé de l’archaïsme qui amène même des psychanalystes qui s’intéressent aux traumatismes comme Balint à privilégier trop les traumatismes précoces de l’enfance, sans doute d’une importance particulière parce qu’ils
frappent un psychisme en cours de constitution, mais qui ne doivent pas nous faire
oublier que l’on peut être traumatisé psychiquement la vie durant, en particulier
par la menace de mort et par la mort de personnes aimées. Enfin, le préjugé de
l’unité du « Je » : non seulement le sujet est refendu du fait de l’existence de plusieurs
instances psychiques, mais nous savons que certains patients présentent des clivages
supplémentaires.
L’introduction du terme de « résonance » correspond bien à ce que nous en
avons dit au début en partant des dictionnaires. Il s’agit de l’effet, de l’écho dans
l’esprit et dans le cœur de l’analyste et de l’analysé (en analyse, nous dirons dans
leur préconscient et leur inconscient) de leurs silences, de leurs propos et de l’ensemble de leurs expressions respectives. Je n’en veux pour preuve que les travaux
de phénoménologie poétique à l’orée de l’œuvre de Nicolas Abraham, avec une
étude de la conscience rythmisante, clôturée par un travail « Pour une esthétique
psychanalytique : le temps, le rythme et l’inconscient ». Dans la cure, chaque
séance est écoutée comme un poème. C’est dire qu’Abraham et Torok sont sensibles à la phonétique, à la sémiotique, à la sémantique, mais particulièrement au
mythe poétique repris dans le contexte de l’ensemble des expériences du poète,
de son lecteur ou de son auditeur. N. Abraham pense que c’est la psychanalyse qui
est susceptible de venir en aide à la linguistique plutôt que l’inverse. Il écrit : « le
langage en tant que tel n’est pas du domaine de la psychanalyse. En psychanalyse, nous rencontrons des mots, des phonétismes, des dires et des non-dires ».(1978, p. 418). Si leur attention au langage est un point de contact avec
l’œuvre de Lacan, l’usage qu’ils en font est différent. Pour eux, il faut refondre,
voire abandonner toute théorie qui ne cadre pas avec le vécu des patients ou les
données du texte.
Le renouveau de la méthode psychanalytique mis en œuvre par N. Abraham
et Torok leur a permis de faire deux découvertes particulières : développer la théorie des clivages du Moi liés aux traumas avec les notions de crypte et d’inclusions
au sein du Moi; découvrir les influences transgénérationnelles (Fantômes) liées
aux traumas non surmontés d’ascendants des patients. Ces deux développements
de la psychanalyse reposent en partie sur l’attention portée aux particularités du
discours des patients. Les patients porteurs d’un clivage du Moi présentent souvent des périodes avec des changements de rythme, d’intonation et même de voix.
Dans ces moments, c’est un objet d’amour perdu qui peut s’exprimer par la
bouche du patient. Dans l’histoire des patients cryptophores, « le signifié n’est pas
secondaire. Du signifié résulte la coupure du signifiant du drame ». La chaîne
signifiante vient buter en un point précis pour chacun de ces patients. Le mot
magique de la souffrance ou (et) de la jouissance indicibles (Requiem dans un de
mes cas) est masqué longtemps par des allosèmes (autres significations du même
mot dans le dictionnaire : le requin dans la mer dans mon cas) et par des synonymes d’allosème ou cryptonymes qui n’ont plus de rapport direct avec le mot
magique (dans mon cas, entre autres, le mot « Lux », lumière qui ne retrouve
qu’après-coup sa place dans le Requiem). Ces patients partagent avec ceux affligés d’un Fantôme la fréquence de l’émission de phrases bizarres, de mots ou de
fragments de mots (ou syllabes) répétitifs (la syllabe « quin » dans mon cas) qui
peuvent guider l’analyste attentifs vers leurs secrets. Dans l’effet Fantôme, les
possibilités psychiques du patient peuvent être en grande partie occupées à symboliser par rapport à un expérience traumatisante non surmontée par un de ses
ascendants. C’est le cas de l’homme au « Käfer » de Freud (coléoptère en allemand), angoissé de ne pouvoir attraper l’insecte et dont Nicolas Abraham nous
propose qu’en réussissant sa chasse, il évitait d’avoir à se questionner dans son
esprit au sujet de sa mère se demandant « que faire ? » au moment où elle s’était
trouvée enceinte du futur patient : poursuivre sa grossesse ou avorter ?
La mise en résonance ne concerne pas que le décryptage verbal, mais aussi la
mise en concordance des hypothèses opérant sur tous les plans : souvenirs, vie
actuelle, rêves, symptômes et relation transféro-contre-transférentielle. Toutefois,
Nicholas Rand
[5] nous avertit de ce que M. Torok « s’opposait pourtant à l’emploi
courant de la notion de contre-transfert. Elle préférait discerner les modes d’implication, d’imbrication affectives, traumatiques, intellectuelles, fantasmatiques
de deux êtres qui en portent une multiplicité d’autres, échangeant entre eux, dans
ce lieu clos de la séance, des regards, des pleurs, des joies, des souffrances, de
l’espoir et du désespoir. »
[1]
Ferenczi (S.)
Œuvres complètes, IV, Paris, Payot, 1982,335.
[2]
Balint (M.)
Les voies de la régression, Paris, Payot, 1972,1981.
-
Amour primaire et technique psychanalytique, Paris, Payot, 1972.
-
Le défaut fondamental, Paris, Payot, 1977,1979.
[3]
Moreau-Ricaud (M.)
Michael Balint, Éditions Érès, Ramonville-Saint Agne, 2000.
[4]
Abraham (N.) et Torok (M.)
L’écorce et le noyau, Paris, Flammarion, 1978.
[5]
Rand(N.)
Lignes et couleurs, in Le Coq-Héron, 159,2000,48-50.