2001
TOPIQUE
Le groupe Balint a cinquante ans
Michelle Moreau Ricaud
31 quai de Bourbon 75004 Paris
Michael Balint (1896-1970) médecin et biochimiste hongrois, devenu psychanalyste dans la filiation de Ferenczi, choisit la Grande-Bretagne comme lieu d’exil en 1939.
Installé à Londres en 1947 et chercheur à la Clinique Tavistock, il répond à la demande d’aide d’Enid Albu qui dirige un séminaire de « casework » pour travailleurs sociaux. Il va modifier la méthode de travail du séminaire en introduisant l’esprit du contrôle analytique hongrois
et celui des petits groupes (Rickman et Bion). Ce modèle de formation à la relation, il propose de l’expérimenter auprès des médecins dans le cadre du National Heath Service. Le groupe Balint connait un grand succès et entraîne un mouvement en France (traduction des livres
de Balint, fondation d’une Société Médicale Balint) qui va s’étendre dans le monde, non sans
avatars.Mots-clés :
Thérapie par « petit groupe», « Casework », Contrôle analytique hongrois, « Groupe Balint», Clinique Tavistock, Première « Société Médicale Balint», Leader ana- lyste, Dérives.
Michael Balint (1896-1970) was a Hungarian doctor and biochemist and became a psychoanalyst of the Ferenczi school then chose exile in Great Britain in 1939. He began
his practice in London in 1947 and did research at Tavistock Clinic where he helped Enid Albu
who ran a casework seminar for social workers there. He changed the way the seminars were
run by introducing the spirit of Hungarian analytical control and those of other minor groups
such as Rickman and Bion. He then suggested experimenting these techniques along with doctors working for the NHS. The Balint group became extremely popular and spread to France
(Balint’s books were translated, Balint Medical Society was set up) and then across the world.Keywords :
Small group therapy, Casework, Hungarian analytical control, the Balint Group, Tavistock Clinic, First Balint Medical Society, Analyst leader, Deviations.
I– INTRODUCTION ET PROBLÈMES
Le temps n’est plus où un médecin et académicien (!) français prenait Michael
Balint pour un « chirurgien » anglais; on sait qu’il s’agit d’un médecin, psychiatre
et psychanalyste. Peut-être oublie-t-on parfois son origine hongroise, tant il est
intégré au « middle group » de la Société Psychanalytique Britannique. Analysant
de Sàndor Ferenczi et continuateur de son œuvre théorique, Balint (1896-1970) a
choisi, en 1939, l’exil vers la Grande-Bretagne (Manchester puis Londres) et a
obtenu la nationalisation britannique en 1947. Devenu un analyste de renom international, il est élu Président de la Société Britannique de Psychanalyse (1968-1970)
et laisse une œuvre originale et importante, dont témoignent L’amour primaire et
la technique psychanalytique (1954), Les voies de la régression (1959), Le défaut
fondamental (1968) ainsi que de nombreux articles dont certains sont encore inédits
en français. (Moreau Ricaud, 2000) Souvent pillé, sans être cité, il a eu son heure
d’influence et on peut le considérer, en suivant J.B. Pontalis, comme « incontestablement un précurseur dans une voie aujourd’hui suivie par la plupart des analystes ».
L’aménagement de la cure pour les patients difficiles et les psychotiques, le rôle
central, dans la cure, donné au transfert et au contre-transfert, les psychothérapies
brèves ou focales, nous lui sommes redevables de tout cela, en plus de sa trouvaille
du « groupe Balint ».
Chercheur dans l’âme, sa pratique analytique le mène à travailler en outre comme
psychiatre consultant puis chercheur à la Clinique Tavistock à Londres. Dans les années
cinquante, il créé là un dispositif – le groupe qui porte désormais son nom – pour former
les médecins généralistes à la relation médecin-malade. Avant de rappeller brièvement
en quoi consiste ce groupe, je pose d’abord mon hypothèse : le groupe Balint est une
extension de la méthode freudienne au champ médical, champ qu’elle avait du quitter
pour se fonder, se constituer; Balint ramène cette méthode simplifiée à son « pays
natal », la médecine. Le groupe Balint est pour moi une « psychanalyse appliquée »,
hors cure, ou pour mieux le dire (en empruntant à J. Laplanche sa formule) une psychanalyse « hors les murs » de la consultation médicale.
Mais si le groupe Balint existe depuis cinquante ans – le tout premier groupe a
commencé à fonctionner vers 1950 – et représente l’aspect de la recherche la plus
visible de cet analyste, on ignore en général comment cette méthode a vu le jour
et quelle était sa visée. Balint en dit quelque chose dans le livre culte des balintiens
Le médecin, son malade et la maladie (1957) et dans un article rédigé en français
« La genèse de mes idées », La Gazette Médicale de France, 1970. Mais il est peu
disert sur les voies empruntées, ainsi que sur les aleas de son existence ou les inquiétudes sur son devenir.
A - Création du groupe Balint
Acte de naissance
Il voit le jour à la Clinique Tavistock de Londres, vers 1950, de parents anglohongrois, Enid Albu (Balint) et Michael Balint.
Qu’est-ce qui a présidé à sa naissance ? Certes d’abord le besoin de former de
meilleurs médecins, capables de comprendre des situations pathogènes, mais dont
l’étiologie ne leur apparait plus aussi clairement « endogène » que le croyait la
médecine d’alors, mais plûtot liées à des situations de malaise social, de guerre, de
chômage. Bref la médecine académique, comme déjà en 14-18, n’est d’aucune aide
pour soigner le malheur névrotique, traumatique. Les psychiatres, d’ailleurs trop
peu nombreux, ne sont pas consultés car l’expression de cette souffrance se manifeste
dans le corps et la démarche naturelle est de consulter en médecine générale. Comment
alors former les médecins à une autre écoute des symptômes, au discours latent du
patient, à l’inconscient ?
Après l’ouvrage consacré à Balint (Moreau Ricaud, 2000) une autre dimension
politique s’est imposée soudain à moi. Je connaissais la remarquable expérience
de W. Bion et J. Rickman à l’hôpital de Northfield rapportée par Anzieu (Anzieu
et Martin, 1968) et Lacan (Lacan, 1947), expérience menée en pleine guerre de
1939-1945 pour soigner, par la seule règle analytique, dans les « petits groupes sans
chef » cette population de militaires anglais traumatisés, déserteurs, etc, afin de les
renvoyer au combat contre le nazisme et pour la liberté. En cherchant, apprentie
historienne, le contexte des années de l’après-guerre qui ont vu la naissance du
groupe Balint, en ayant toujours en tête le souci « économique » constant de Balint
de former à l’écoute inconsciente sans forcément en passer par le divan, contrairement au conseil de Winnicot – j’ai croisé une institution politique – le « Plan
Marshall »– et j’ai pu vérifier que ce plan politique avait favorisé l’arrivée, en Europe
de la pratique des groupes de tous acabits !
B – Contexte historique
1) le « Plan Marshall »
En 1997, un anniversaire est passé complètement inaperçu en France, celui du
cinquantième anniversaire du Plan Marshall. Une plaque, posée à l’emplacement
de l’ancien hôtel Talleyrand, place de la Concorde, rappelle que c’est là après son
discours aux étudiants d’Harvard (USA) que fut mis en place entre 1947 et 1952
par cet ex-général devenu un politique américain, George Marshall, son fameux
plan de redressement européen après le désastre de la deuxième guerre mondiale.
Sa visée était d’aider l’Europe à lutter « contre la faim, la pauvreté, le désespoir et
le chaos » (cf. la plaque commémorative). Non seulement ce Plan Marshall a été
pour les européens un grand pourvoyeur de fonds, de produits vitaux manquants,
mais également un apport de techniques de développement dans tous les domaines,
afin de former des cadres et sortir la vieille Europe de la situation désespérée où la
guerre l’avait laissée.
Ce qui nous intéresse içi plus précisément ce sont les théories ou plutôt les
savoirs-faire américains de soins et de prises en charge sociale qui vont déferler
sur l’Europe : les techniques de groupe. L’un d’eux, spécifique de la relation d’aide,
le « case-work » (littéralement « travail du cas ») – terme repris tel quel par les anglais
mais adapté par les assistantes sociales françaises en « service social de cas individuels » – est utilisé depuis les années 20 et 30 aux États-Unis. Il va se développer
en Europe avec le Plan Marshall.
2) le « Family Discussion Bureau » et la Clinique Tavistock
Dès 1947 justement, Enid Albu Eicholtz (la future troisième Mme Balint) se
voit confier un séminaire de formation pour travailleurs sociaux (assistants sociaux)
afin de les initier à la technique du case-work. Si Enid Balint devient par la suite
une analyste de renom, remarquons qu’elle n’a qu’un diplôme de « Bachelor of
Economy » lorsque, mariée et mère de deux filles, elle se dirige après-guerre, comme
beaucoup de femmes anglaises appartenant à la bourgeoisie, vers le travail social.
(Moreau Ricaud, 1994 & 2000).
A-t-elle pendant ses études entendu parler du case work, créé – on l’oublie toujours
– à l’École de Commerce d’Harvard ? Ou l’apprend-t-elle comme les autres européens
dans la formation des cadres donnée par les psychosociologues américains ?
Avec le casework il s’agit de rompre avec la vieille assistance caritative chrétienne
pour introduire une technique d’aide. Ainsi le client qui demande un service concret
ne va pas recevoir ce service avant de disparaître… jusqu’à la prochaine fois. On
va le rendre plus sensible à sa situation précaire ou fragile et l’aider à trouver lui-même activement, avec le soutien de l’assistante sociale, les moyens de résoudre
son problème. Changement radical de perspective donc, qui évoque une influence
possible de la pédagogie active (Cf. John Dewey et sa formule « learning by doing »)
voire celle la psychothérapie américaine développée sous l’influence de l’Europe
et plus particulièrement de Ferenczi(Moreau Ricaud, 1999).
Enid Eicholtz n’arrive pas à mener seule ce séminaire de contrôle de case-work,
aussi demande-t-elle l’aide d’un chercheur à la Clinique Tavistock – lieu de
nombreuses expérimentations et centre de psychiatrie sociale – (Missenard, 1982).
Balint, vient d’y arriver et n’y a pas encore trouvé sa place. Il s’initie à ce qui
s’y pratique et – ceci a été pour moi une information très précieuse, trouvée dans
sa correspondance privée (Balint, lettre à O. Dormandi), alors qu’il n’en fait nulle
part référence – il suit le séminaire sur les groupes de J. Rickman et de W. Bion
et se plaît à apprendre « la thérapie de groupe ». Et comme il est disponible, ouvert
à toutes les expériences, il accepte de travailler dans le séminaire d’Enid.
Après s’être initié au casework, Balint a alors l’idée d’apporter une modification
importante dans l’exposé du cas, en utilisant ce qu’il a appris dans le contrôle analytique à Budapest : il s’agit de laisser tomber tout le dossier, scrupuleusement monté,
avec enquête sociale, etc, pour parler, sans note, de la personne ou de la famille en charge.
Il faut donner son opinion sur ce client, dire ce qui vient à l’esprit à propos de lui, ce
qui a pû gêner l’assistante sociale dans cette relation, etc. On reconnait la méthode…
3) le National Health Service (NHS)
À ce moment là, en Grande-Bretagne, la politique de santé est secouée par des
réformes. Le NHS – déjà là, rappelons-le, depuis 1911 ! – va être transformé par le
programe de William Beveridge pensé pendant la guerre et mis en place par le
ministre gallois de la santé Aneurin Bevan : pays divisé en 14 régions sanitaires,
assurance sociale pour tous, patients inscrits sur listes, et confiés à un médecin
recevant des honoraires per capita.
Dans cette nouvelle organisation, les médecins doivent faire face à des pathologies qu’il n’avaient pas l’habitude de traiter. Le NHS propose alors, pour les former,
des cours de psychologie et de psychopathologie. Balint sait, pour l’avoir expérimenté à Budapest en prenant le relai de Ferenczi, que les conférences sont en général
de peu d’utilité, du moins pour ceux qui les écoutent…
Aussi propose-t-il au NHS, d’expérimenter, à la Tavistock, non pas un enseignement mais une formation, avec des médecins volontaires, recrutés – notons la
modernité de Balint – par une petite annonce, certes publiée dans le très sérieux et
scientifique journal médical The Lancet. Le séminaire mené avec Enid lui a servi
en quelque sorte d’expérience pilote. Balint va appliquer la même méthode avec
les médecins généralistes. L’expérience commencée donne des résultats étonnants,
des changements chez les médecins et leurs patients, et bon nombre de publications originales. Le Mouvement Balint commence et ne s’arrêtera plus. Le survivant de cette « vieille garde » Philip Hopkins, Président honoraire de la Société
Balint de Londres confiait récemment qu’il n’a jamais regretté les quelques guinées
données pour cette formation… D’abord appelée « méthode Tavistock », selon le
lieu où cette trouvaille s’est faite, puis par Balint « training cum research » – terme
barbare mais indiquant clairement sa visée : formation et recherche, cette formation fut bientôt appelée « groupe Balint », désignation éponyme, donnée par les
pionniers français et qui lui est restée.
III – LA MÉTHODE DU « GROUPE BALINT »
Il s’agit de réunir des médecins volontaires (8 à 12) pour les écouter exposer
des cas de leur pratique qui leur posent problème, de manière très régulière, toutes
les semaines, et pendant plusieurs années. Comme Balint l’avait fait pour les assistants sociaux, le dossier médical (supposé) connu du médecin est laissé de côté.
Comme dans le contrôle analytique le médecin exposant narre la prise en charge
et les difficultés rencontrées, et procéde par associations libres, laissant les manifestations de son contre-transfert montrer le bout de son nez. Les autres collègues
posent ensuite des questions, font des commentaires, donnent leurs impressions et
émotions, formulent des hypothèses, etc. Ils essaient d’aider le confrère à mieux
cerner, comprendre la relation qu’il a établie à son insu avec son patient. Le leader
ponctue l’avancée ou l’arrêt dans l’élaboration, signale des points oubliés, peut
faire des interprétations, centrées de préférence sur le travail collectif des participants qui fonctionnent comme une « psyché groupale » au sens de Kaës.
Visée
Elle est modeste, mais, comme le rappelait Enid Balint à Budapest (E. Balint,
1986) elle est restée inchangée depuis le début. Elle cherche à sensibiliser les médecins
aux manifestations de l’inconscient du patient (et du sien) dans la rencontre singulière de la consultation. Balint souhaite que la fréquentation intense du groupe transforme les habitus du médecin, lui fasse développer une aptitude nouvelle d’écoute,
et donc débouche sur ce fameux « changement de la personnalité, limité mais considérable » (Balint, 1957, p. 294). Formule sans doute un peu trop rabachée, mais
toujours pertinente.
Place du leader
Comment Balint pratiquait-il ? Comment dirigeait-il son groupe ?
Si l’on s’en tient au texte écrit et uniquement à lui (Balint, 1957 et Minutes des
séances de groupes de l’Institut Tavistock) le leader (« psychiatre » le plus souvent)
formé à la psychanalyse n’a pas à tenir la posture de l’analyste classique, mais doit
essayer, autant que possible, de « se fondre » dans le groupe. Or Balint ne faisait
pas celà ! Son style, très personnel, leader à la fois très attentif, intéressé, discret,
alternait avec une position où il pouvait être trop intervenant, trop présent. Parfois
même il pouvait se montrer très autoritaire ! Les minutes sont à cet égard assez
éloquentes. Ce que rapporte son premier « cobaye » anglais (Philip Hopkins) et les
témoignages de ses premiers initiés français (Raimbault, 2000) vont dans le même
sens. Mais sans doute le transfert jouait-il à fond et le plaçait à son insu dans une
place trop importante, d’objet de transfert idéalisé et terrorisant, ce dont témoignent les ainés qui ont travaillé avec lui à Paris, à l’hôtel Lutétia ou à Pont-Labbé,
au Château de Kernuz, en Bretagne : ils étaient dans les affres d’être pris à partie
comme cela se passait parfois, quand Balint, sentant une résistance chez le médecin,
s’entêtait à le poursuivre sans répit dans tous ses retranchements ! (G. Guérin, 2001;
Luc Canet, 2001)
Quoi qu’il en soit, il savait ce qu’il faisait et obtenait des résultats assez rapides
sur le plan de la formation et de la recherche. De plus Enid Balint qui dirigeait le
groupe avec lui, savait, de manière très anglaise et élégante, tempérer ses crises de
« furor educandi ».
La transmission
En France, la transmission s’est faite – et je crois bien que ce mode est unique
– par la courroie des deux analystes évoqués plus haut, le couple Raimbault, Émile
et Ginette Raimbault, tous deux psychologues de formation, tous deux analysés
par Jacques Lacan, et tous deux devenus médecins sur le conseil de leur analyste.
Leur formation à cette nouvelle pratique de groupe a commencé très tôt (1953/55).
À quoi cela tient-il ?
Dans les années cinquante, Balint alors secrétaire scientifique de la Société
Britannique de Psychanalyse, reprend contact avec les sociétés analytiques
européennes. Il propose à la Société Psychanalytique de Paris (alors unique association en France) des échanges de conférenciers; puis il vient lui-même donner une
conférence à Paris. Lagache et ses élèves, mais aussi Lacan et les siens sont très
favorablement influencés par cet analyste de l’École de Budapest qui apporte un
sang nouveau dans le confinement et les difficultés institutionnelles de la SPP. Les
uns se mettent à traduire ses articles (Granoff, Smirnoff) et bientôt son ouvrage
(J.P. Valabrega), alors que d’autres, à l’aise dans la culture anglo-saxonne (Ginette
Raimbault et son mari Émile), plus curieux et aventureux que d’autres, traversent
la Manche pour suivre ses séminaires à la Clinique Tavistock et chez lui dans son
groupe privé. S’ils ont finement captés l’esprit de la méthode et sont devenus en
France les premiers leaders de groupe Balint, ils ont modifié la façon de diriger le
groupe. Ils ont choisis un style qui était plutôt celui du psychanalyste; et silencieux. D’aucuns s’en sont plaint. Ginette Raimbault nous rapportait non sans humour
qu’on s’étonnait dans un Congrès qu’elle soit « le leader le plus silencieux » ! Sans
doute aussi, cette position d’analyste pur et dur n’a-t-il pas été étranger à « l’acting »
de jeunes médecins : voulant échapper au pouvoir (imaginaire) des leaders analystes
ils créent eux-mêmes et contre leurs leaders, la première Société Médicale Balint
(Sacco, 2000).
Mais ce modèle de transmission n’a pas fait école. On pourrait d’ailleurs le
regretter compte-tenu de dérives beaucoup plus graves qui commencèrent bientôt…
Nous y reviendrons.
IV – AVANCÉE INSTITUTIONNELLE. DÉRIVES ET PERSPECTIVES
Je ne m’attarderai pas sur l’avancée institutionnelle en France et ensuite en
Angleterre, développée ailleurs (Moreau Ricaud, 1998). Mais rappelons que des
résistances à la psychanalyse ou aux leaders analystes se manifestent dans des groupes
Balint qui se forment ici ou là. Je viens d’évoquer l’acting des médecins en formation : elle va prendre une voie créatrice d’institution : une « Société des Utilisateurs
des Groupes Balint » est fondée (devenue la S.M.B.) la première au monde. D’autres
pays suivront.
Mais… Balint est mort en 1970 et aussitôt les dérives commencent. D’abord
la plus bruyante, la « hollandaise ». On connait l’esprit de rébellion des
Hollandais, qui a pu être positif en matière des mœurs, etc. Mais si l’on peut
regretter que cet esprit ait été en jachère… pendant la dernière guerre mondiale,
on peut s’étonner qu’il se soit manifesté en 1974 contre la Fédération
Internationale Balint. Au cours de ce congrès, les Hollandais déclarent qu’ils ne
veulent plus, dans leur groupes Balint, être dirigés par un leader analyste et qu’ils
ont mis sur pied des groupes de pairs. Émotion. Débat. Les Hollandais se retirent
de la Fédération. De nos jours les groupes semblent avoir disparus; seul un vétéran participait en 1998 au Congrès d’Oxford. Une autre dérive, la Belge, selon
Frank Faure. Plus près de nous il y a quatre ans, n’est-il pas surprenant de lire
dans la Revue de la Société Balint Belge (avril 1996,51, p. 20) qu’un leader psychiatre (pourtant formé par les Balint ?) une offre de meli-melo de techniques…
sous couvert d’un « enrichissement du groupe Balint » – qui n’en a pas besoin –:
« Dynamique de groupe. Gestalt. Jeux de rôles et video » ? Il apparaît que ce nouvel œcuménisme scientifique et thérapeutique commence à irriter certains de ses
collègues, qui souhaitent y mettre un terme.
Comme dans la psychanalyse de petites dérives se font sur la méthode, le paiement, la durée etc. Dans les réunions annuelles de « Confrontations des pratiques »
et lors des Congrès internationaux, des échos de « transgression » se font jour, que
nous essayons d’élaborer ensemble. On peut imaginer qu’à la longue, isolés géographiquement et scientifiquement, ou parfois parce qu’ils n’ont pas de formation
analytique (de base ou continue), les leaders font parfois un peu n’importe quoi, par
exemple un groupe réduit se rencontre au restaurant, faute de candidats suffisants.
D’autres transforment le groupe en groupe itinérant, en réunion de travail avec arrêt
gourmand autour de zakouskis, puis reprise de la séance… Tout cela n’évoque-t-il
pas la tentation d’une régression agréable, ou une tentative de renouer avec l’esprit
de la confrérie, et les « agapes » ? Des fantaisies de cette sorte s’accompagnent de
réunions tenues de loin en loin. L’unité de lieu et de temps disparaît : on ne travaille
qu’une fois par mois ou moins.
Plus grave que telle ou telle transgression, la perte, à mon avis, est celle du
modèle pensé comme un temps de formation, avec un processus interne au groupe
et à ses membres. Une élasticité trop grande ne permet pas de vaincre les résistances des participants ce qu’un groupe qui se réunit à un rythme plus intense rend
davantage possible.
Les nombreuses expériences de groupe menées par Balint l’ont amené à préciser
certains critères, schiboleth du groupe Balint : cette formation est basée sur l’écoute
du contre-transfert du médecin; il nécessite un leader analyste, une rencontre hebdomadaire (comme pour le contrôle analytique) et au moins 8 membres « pour une
participation intense et un matériel suffisamment varié ». (Balint, 1957, p. 320)
Notons que ce nombre est aussi celui qui est considéré comme le nombre optimun
pour le fonctionnement de tout petit groupe depuis le début (ce que n’avait pas
manqué d’exploiter le fondateur du « Club Med », Gilbert Trigano, pour les tables
des salles à manger socialisantes !)
La France accepte maintenant comme leaders des médecins qui ont fait une
analyse personnelle, mais est-ce toujours le cas ? Des différents surgissent entre les
Américains et les Européens sur ce point. Mais le Mouvement Balint, plus réduit,
moins militant que dans les années soixante, années qui ont vu, je le rappelle, de
jeunes analystes aller se former auprès de Balint, la traduction de son livre (1960)
Le médecin, son malade, la maladie, par un jeune chercheur du CNRS de l’équipe
de Lagache, J.P. Valabrega, la naissance de la première Société Médicale Balint,
fondée par Guy Harlé et François Sacco et d’autres, jeunes médecins en rébellion
contre leurs formateurs, et enfin l’engouement des médecins, et des étudiants en
1968 demandant une formation Balint toutes disciplines confondues : médecine,
psychologie et sociologie, travail social.
Où ira le Mouvement Balint ?
Il a été exporté de la « Tavi » vers d’autres lieux (universités, cabinet privés) et
d’autres pays : la France d’abord (1967), la Grande-Bretagne (1970) – où la Balint
Society s’est émancipée de la Clinique et Institut Tavistock, la Suisse (avec les
« Balint juniors » d’étudiants lançés par B. Luban-Plozza), puis l’Italie, la Belgique;
l’Allemagne, etc. Une trentaine de pays forment au « Balint ». Les États-Unis ont
rejoint tardivement le mouvement, la Russie a demandé son adhésion, etc.
Des Sociétés Balint se sont constituées donc, sur le modèle de la Société Médicale
Balint française, puis se sont fédérées. Institutionalisation donc, avec exigence de
formation et souhait d’homogénéisation : intercontrôle, groupe de formation de
leaders, et l’inévitable « évaluation de la pratique » (modèle américain) que nous
réglons, ici, par des journées de confrontations des pratiques.
Cette méthode de formation des généralistes s’est également étendue à d’autres
catégories, psychologues, dentistes etc, pour inclure finalement toutes les professions soignantes, il a également été demandé par d’autres professionnels : enseignants et pédagogues, juristes et avocats de nos jours.
Les dérives et la perte de la visée originale par dévoiement ou banalisation ne
sont pas exclues pour toujours; une vigilance semble toujours nécessaire. Certains
veulent même aller plus loin, La Formation Médicale Continue et obligatoire pourrait
paradoxalement réveiller un intérêt plus général pour le groupe Balint qui reste
encore, me semble-t-il, beaucoup trop confidentiel…
·
ANZIEU D., MARTIN J.Y. (1968) La dynamique des groupes restreints, PUF, 1968.
·
BALINT E. (1986) « Balint à Londres », traduction de M. Moreau Ricaud, Moreau Ricaud,
2000.
·
BALINT M. (1957) Le médecin, son malade, la maladie, traduction de J.P. Valabrega, Paris,
Payot, 1961.
·
BALINT M. Lettre à O. Dormandi, que je dois à Judith Dupont.
Bion
·
CANET L. Entretien (à paraître 2001).
·
GUÉRIN G. Entretien (à paraître 2001).
·
LACAN J. (1947) « La psychiatrie anglaise et la guerre », La querelle des diagnostics,
Navarin, 1986.
·
MISSENARD A. (1982) Le mouvement Balint, Paris, Dunod.
·
MOREAU RICAUD M. (1994) Le Coq-Héron 1994 et 2000.
·
MOREAU RICAUD M. (1999) « Ferenczi and Balint : the same passion for transmission »
Conférence de Tel Aviv (à paraître).
·
MOREAU RICAUD M. Oxford (1998)
·
MOREAU RICAUD M. (2000) Michael Balint. Le renouveau de l’École de Budapest,
Toulouse, Érès, 2000.
·
RAIMBAULT G. (2000) Entretien in Moreau Ricaud M., 2000.
·
SACCO F. Entretien in Moreau Ricaud, 2000.