Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062938
200 pages

p. 119 à 154
doi: en cours

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no 78 2002/1

2002 TOPIQUE

Pandora ou la féminité en partage  [*]

Cathie Silvestre 86 rue Georges Lardennois 75019 Paris
En 1931 et 33, Freud écrit deux textes apportant un éclairage fondamental sur « le continent noir » de la féminité. Il affirme l’importance de la relation pré-œdipienne de la petite fille avec sa mère, et il la compare à la découverte de la civilisation minœmycenienne : soit, au-delà de l’équilibre et de la raison, la rencontre avec le raffinement esthétique certes, mais aussi la violence des passions, l’inceste et la démesure meurtrière. Cependant, il est un point sur lequel il n’est jamais revenu, c’est l’envie de pénis, et le fait que pendant tout un temps de son développement, « la petite fille est un petit homme ». En 1937, le roc d’origine est bien biologique, mais l’envie de pénis est associée au refus de la féminité, et Freud, qui a donné tout son poids à la réalité psychique et tout son essor au fantasme, semble faire du biologique un roc qui ne serait pas traversé, remanié, remodelé par la force du fantasme et dont le destin ne répondrait pas aux avatars de la bisexualité psychique, qu’il inscrit pourtant si fortement au cœur du cycle œdipien. Peut-on considérer l’envie de pénis, à distinguer de la revendication phallique, comme un opérateur symbolique nécessaire à la théorisation de l’irreprésentable de la castration féminine ? L’avènement de la féminité semble électivement transmise de mère à fille sous l’égide de la relation au père. Le féminin est un vecteur parcourant le triangle œdipien, et dans son chemin vers la féminité, la fille se trouve soumise à la castration dans sa dimension symbolique. Toutefois, la petite fille devra émerger de la fascination du double maternel enveloppant, ou de l’affrontement létal, pour intégrer cette différence originaire, et avoir accès à l’autre sexe, différent et complémentaire. Il lui en restera souvent une convoitise du masculin paraissant seul apte à être différent, ce qui sera interprété abusivement comme envie de pénis, dans son acception la plus réductrice.Mots-clés : Féminin, Féminité, Pré-œdipe, Relation mère-fille, Dette, Ressemblance, Différence, Double.
« Le féminin : du primitif, de l’obscur, du révolu, du temps passé, donc toujours dépassé ou, mieux, assimilé. »
N. Loraux, Les expériences de Tirésias
« La féminité, parlons-en, il ne faut pas se maquiller, ni s’habiller comme on veut, la féminité c’est ne pas... et encore... la féminité c’est une décoration, il vaut mieux prendre la pilule en continu et n’avoir pas de règles, pas de seins non plus, c’est bien trop dangereux de se montrer femme... »
On pourrait ajouter, inquiétant de se percevoir et de se désirer femme, avec toutes les contradictions, incertitudes, ou perplexités que dévoilent ces paroles entendues lors d’une séance.
Féminité placée sous l’égide du négatif. Être évoqué sous la forme de ne pas être, marge négative de l’identité... assortie d’un ne pas avoir. Pourtant, l’autre, le regard, le tiers scrutateur sont aussitôt convoqués comme témoins, nécessaires, même si redoutés. La masculinité serait un donné, une évidence accessible, inscrite sans conteste possible, ressentie par les femmes comme une positivité active et ostensible, loin du repli et des doutes.
La féminité serait aléatoire, incertaine, et sujette à éclipses si aucun regard, aucune parole, aucun tiers ne peut s’en porter garant. Cette incertitude peut apparaître comme un renversement de la fameuse affirmation selon laquelle la mère est certissima, le père étant toujours possiblement incertus, ce qui, d’ailleurs, le rend apte à apparaître comme un objet d’élection, support d’un roman familial qui peut revêtir les couleurs du rêve, et permettre de jouer avec les contraintes œdipiennes.
La complexité est encore plus grande lorsqu’on parle de féminin et masculin dans la mesure où la ligne de partage est sinueuse, variable, d’autant que si ligne de partage il y a, elle est également trait d’union, jusqu’au fantasme d’une origine commune, d’un même corps pour les deux sexes, séparés un jour malheureux, ce qui les condamna à la quête infinie de la moitié douloureusement manquante.
Une réflexion sur le féminin et la féminité, engage à plusieurs niveaux, une perspective généalogique, puisqu’il s’agit de ce qui est transmis, légué peut-être, reçu et éventuellement rendu, par la mère ou les figures maternelles dans leur complexité et souvent leur multiplicité, mais par le père aussi bien sûr, dans la relation établie avec sa fille et ce qui s’y répétera de la relation à sa propre mère.
Mais, fidèle à Freud, on peut dire que la relation au père trouve ses déterminants les plus profonds, dans le temps pré-œdipien dominé par l’imago maternelle : la mère, dans un premier temps, est sans conteste une relation dominante et surtout complète et totalisante, d’amour, de haine, et de séduction dans laquelle circulent et s’affrontent intensément, affects, fantasmes, émotions et désirs dans leur exigence d’accomplissement le plus immédiat et le plus directement corporel. Les détours, déplacements, substitutions viendront plus tard, quand la ferveur première aura posé ses empreintes identitaires, ses engrammes dont on recherchera la trace dans ce qu’il est convenu d’appeler l’archaïque, pour le distinguer ou le séparer, un peu trop aisément peut-être, de ce qui viendra après l’Œdipe. Ainsi, ancrée dans le pré-œdipien essentiellement maternel, la relation au père trouvera à déployer les couleurs et les nuances de la séduction, sans exclure le défi, la déception, la passion ou la violence.
Le corps féminin raconte une histoire jalonnée de ce tréfonds, et l’odor di femina, fait allusion à un parfum capiteux dont on ne sait jamais s’il attire ou repousse, notamment dans ses notes secondes, celles qui viennent pervertir et troubler la fraîcheur fleurie des premiers accords.
 
DETTE ET GÉNÉALOGIE
 
 
Don et dette sont au cœur de la représentation que nous pouvons avoir de la constitution de l’identité sexuée d’un sujet, avec ce lien fort et inextinguible que la dette établit dans l’asymétrie et la réciprocité, et qui, ainsi que le souligne J.P. Valabrega fait que « la relation de dette ressemble tellement en son fonds à la relation d’amour ». [1]
Dans la circularité des trois termes qui régissent ces échanges tels que M. Mauss les a formulés : donner, recevoir, rendre, c’est ce troisième terme qui parait déterminant pour établir le pouvoir détenu par l’objet donné et reçu, pouvoir constituant une inclusion ou une intrusion du donateur, pouvoir qui ne pourrait trouver une limite contenante que dans un rendu équivalent ou supérieur, ce qui entraînera à son tour la réponse avec la surenchère nécessaire et attendue. [2]
L’identité sexuée est une élaboration longue et complexe qui, à partir du fait biologique, devra intégrer les mouvements identificatoires divers avec leurs harmoniques ou leurs dissonances dans le registre de la bisexualité, et le lien généalogique, l’assomption d’une filiation, ce qui bien sûr concerne le devenir fille ou garçon au même titre, viendront s’y inscrire.
Il est important de considérer que l’inscription d’une femme dans la généalogie implique que ce don insaisissable, cette vie donnée-reçue, sera plus tard incarné dans un enfant de chair, porté, nourri, dans le corps d’une fille devenant alors femme et mère. Elle accédera ainsi à son tour, dans la maternité, à cette position de « certissima », position apparemment dominante face à l’incertus du père, dont cependant, l’implication dans cette problématique du don et de la transmission, convoque, au-delà de la réalité physique, corporelle du don de semence, la force de la reconnaissance et de la transmission du nom dans notre filiation patrilinéaire. Mais le fantasme que le père peut élire sa descendance, l’accepter ou la refuser, restera un trait déterminant dans les rêveries autour du roman familial.
L’ancrage corporel de la filiation est ainsi très fortement inscrit dans la relation mère-fille, assorti de l’anticipation et de l’attente de cet événement dont, très tôt, la mère peut réclamer le partage, voire même s’attribuer une sorte de droit moral qui tiendrait tout autant d’une paternité imaginairement confisquée que d’un fantasme de transmission parthénogénétique. En tout état de cause, le rôle masculin dans la procréation se trouve alors réduit à la portion congrue, ce qui est également transmis à la fille jusqu’à ce qu’elle soit en mesure d’en avoir une autre représentation.
Comment la fille s’appropriera ce qu’elle devine devoir vivre à son tour, sans opération de dépossession violente de sa mère, c’est-à-dire sans culpabilité avec ses conséquences auto-mutilatrices ? Si le « continent noir », vient désigner l’espace du féminin comme une étrangeté radicale et inquiétante, il peut aussi évoquer ces confins de la vie et de la mort, qui accompagnent toujours la représentation de la gestation et de la naissance : un corps qui porte et nourrit un autre corps, ensemble symbiotique pouvant apporter la mort pour l’un ou l’autre, et l’imaginaire place volontiers l’enfant en dévorateur de sa mère, laissée exsangue au décours de cette symbiose. La répartition des enjeux vitaux et des bienfaits narcissiques, dans tout le cycle conception-gestation, est aléatoire, et les femmes peuvent bien être investies comme la part essentielle d’un éternel renouvellement, n’en reste pas moins entière une inquiétude qui se pare de traits mystiques pour tenter de maîtriser un pouvoir corporel.
La dette de vie entre mère et fille inclut l’enfant à venir, la troisième génération sur laquelle peuvent se retourner les versants envieux, agressifs et destructeurs qui sont à l’œuvre : ainsi l’enfant risque d’être le corps agressé, violenté, en lieu et place de celui de la mère, ou plutôt de la grand-mère. La fille pourrait détruire sa descendance, comme part essentielle d’elle-même, faute d’avoir pu épuiser les motions de haine dirigées vers sa mère. Elle blesse sa mère au plus fragile de la cuirasse, son propre enfant, comme elle le fait pour elle-même, en rétorsion punitive.
Le mystère de la fécondation et de l’enfantement est coextensif à l’énigme du sexe chez la fille, énigme dont la mère semble essentiellement détenir la clef.
Freud extrait la relation mère-fils de ces incertitudes et la situe comme paradigme d’une relation dénuée d’ambivalence, le fils apportant à la mère la satisfaction hautement prisée du pénis convoité, payant ainsi sa dette de vie sans reste : le don serait rendu avec la surenchère exigible, la source de vie ainsi nourrie et enrichie serait pérennisée par le fils aimé dans sa virilité et en tant que phallophore. On peut y voir l’idéalisation propre à Freud, de sa relation aimante à une mère jeune et belle appariée à un homme qui aurait pu être son père, d’autant que cet homme a déjà des fils en âge de séduire cette belle-mère avenante. La limite interdictrice que la différence des générations contribue à établir d’ordinaire, vacille, et la mère devient un objet sexuel d’autant plus interdit que des fils sont en âge de la posséder.
On peut aussi se référer à la lettre du 3.10.97, adressée à Fliess [3], dans laquelle Freud déclare :
    « dans mon cas, le père n’a joué aucun rôle actif, encore que j’aie trouvé une analogie entre lui et moi »;
    « ma première génératrice (de névrose) a été une femme âgée et laide, mais intelligente, qui m’a beaucoup parlé de Dieu et de l’enfer et m’a donné une haute idée de mes propres facultés. »
    « ma libido s’était éveillée et tournée vers matrem... à l’occasion d’un voyage... au cours duquel je pus sans doute, ayant dormi dans sa chambre, la voir toute nue ».
Il y est question aussi de la jalousie et du remords liés à la naissance et à la mort de son frère cadet, également de la cruauté infantile envers une nièce plus jeune.
Ainsi sont posées les prémisses de ce qui sera élaboré dans les théorisations à venir, et il est intéressant de voir apparaître cette figure de la femme âgée, laide mais intelligente, suffisamment pour déceler les dons et talents de l’enfant Sigmund.
Il est probable que la conception de la féminité chez Freud, reflète cette particularité de la situation familiale, dans laquelle un homme âgé possède une femme jeune et désirable. La nostalgie d’une masculinité toujours convoitée et son corollaire l’envie de pénis irréductible attribuées à la femme peuvent apparaître comme le renversement en son contraire, de l’attrait d’une féminité inquiétante par l’affirmation de sa différence comme source de sa séduction. L’envie de pénis pourrait être une forme de mise à distance de la différence des sexes, voire pour un temps, son annulation.
C’est d’ailleurs seulement en 31 et 33, après la mort de sa mère, que Freud écrira deux textes fondamentaux sur la sexualité féminine [4], sans d’ailleurs abandonner l’idée d’un développement calqué pendant tout un temps sur le modèle masculin. Il introduit la dimension pré-œdipienne de la relation à la mère, comme clef du développement vers la féminité, avec la comparaison désormais célèbre de cette période qui serait équivalente à la découverte du minœ-mycénien en deçà de la civilisation grecque classique, soit, derrière l’équilibre, la raison, la démocratie, les vertus de la guerre, du courage et de l’honneur, le raffinement esthétique, mais aussi la violence des passions, l’inceste et la démesure meurtrière.
Freud a toujours été séduit par l’antiquité, investissement et familiarité qui se marquaient dans ses lectures, et dans ses emprunts aux figures de la mythologie grecque, au premier plan desquelles se trouve Œdipe, mais aussi de la mythologie égyptienne, et dans une proximité presque charnelle avec la statuaire dont il s’entourait dans l’intimité de son cabinet de travail, figurines dont la recherche était un de ses délassements favoris.
La découverte de Schlieman est une découverte majeure concernant une civilisation d’un grand raffinement et rayonnement, perdue, enfouie et resurgissant tel le refoulé. Mais Freud avait déjà utilisé les sédimentations successives que révèle l’archéologie comme métaphore mais aussi comme objet de pensée à valeur heuristique, pour expliquer sa conception de l’appareil psychique. La dimension historique favorisait également des connotations plus intimes, ce dont témoignent sa difficulté à visiter Rome, ou encore sa confidence à R. Rolland dans le texte intitulé « Un trouble de mémoire sur l’Acropole ». [5]
On peut rappeler l’interprétation qu’en a donnée G. Rosolato, allant au-delà de la nostalgie pour le père, dévoiler la recherche d’un féminin maternel violemment censuré par Freud. [6]
 
DÉTOUR PAR LA MYTHOLOGIE
 
 
Alors, pourquoi le minœ-mycenien, pour inscrire de façon indélébile cette préhistoire du complexe d’œdipe chez la fille ? Indélébile dans la mesure où sa métaphore continue, à juste titre, d’être utilisée comme forme pertinente de ce qu’elle désigne. Peut-on pousser plus loin le questionnement, à partir de ce que nous savons de cette civilisation et de son expansion jusqu’à Mycènes, précisions que Freud n’a probablement pas eues dans toute leur extension ?
Mycènes avait de quoi plaire à Freud. Là ont régné, Persée d’abord puis les Atrides avec la cohorte de violence et de haine : festin de Thyeste et meurtre d’enfant, également présent dans le sacrifice d’Iphigénie, matricide perpétré par Oreste et Electre sur Clytemnestre.
Figures féminines déifiées, familières et maternelles, devenant de sanglantes et effrayantes figures, allant de la démesure meurtrière au sacrifice consenti et à la mort.
Autre figure féminine dont on peut se demander si Freud ne l’a pas réhabilitée en insistant sur le temps maternel pré-œdipien, celle de la Sphinge : la chanteuse, celle qui pose les énigmes. Avant d’être l’amant incestueux de sa mère, Œdipe a affronté et désarmé la Sphinge, figure féminine tueuse, « vierge savante » : l’intelligence, la finesse, l’agilité psychique permettront à Œdipe de répondre aux questions, mais face à Laïos a prévalu la force brutale et aveugle qui précipite Œdipe dans son destin tragique.
En fait c’est Œdipe lui-même qui est la solution de l’énigme, comme le note M. Delcourt. [7] En répondant il s’inscrit dans la généalogie dont lui est proposée la métaphore, l’enfant, l’adulte et le vieillard, les trois âges de la vie, et, pour prix de sa perspicacité, la Sphinx le laissera à son destin entravé, répétition charnelle et métaphorique du lien filial qui va de Labdacos le boiteux à Laïos.
Les grandes lignes du culte minœ-mycénien sont ainsi évoquées dans le dictionnaire des Mythologies : « culte exaltant les figures féminines des grandes déesses mères, avec une conception du divin et de ses symboles sous le signe du double : divinité mâle ou femelle qui meurt et qui renaît, père et fils, mère et enfant, double déesse, double hache, bouclier bilobé, sanctuaire biparti. » [8]
Déesses mères en relation avec des rites agraires de fécondité et prospérité, culte rendu à Rhéa la maternelle, femmes d’une féminité exhibée dans ces jupes à volants qui font la silhouette menue jusqu’à la poitrine contenue pour en faire jaillir les rotondités généreuses dénudées, femmes bras étendus autour desquels s’enroulent des serpents familiers, protecteurs du foyer, et qui paraissent, ainsi tenus à la main, dépourvus de toute connotation phallique.
Autre mythe que l’on peut convoquer, celui de Prométhée dérobant le feu divin, étudié par Abraham et par Freud interprétant avec brio la signification du larcin et de la punition, comme les deux faces complémentaires de la miction et de la fonction sexuelles, l’une excluant l’autre, l’une éteignant l’autre dans une symbolique de l’ardeur amoureuse. [9]
Mais il ne semble pas que Pandora ait retenu l’attention, bien qu’elle soit liée par son origine au cycle prométhéen, et que la jarre, ce contenant infernal n’apportant que des maux, soit la métaphore appuyée et redoublée de la chute hors d’un univers paradisiaque, ventre maternel ou domaine divin, ignorant la finitude et la servitude auxquelles l’homme sera désormais assujetti du fait de son corps devenu mortel.
Zeus n’a pas donné Pandora aux hommes, il l’a infligée en rétorsion du geste sacrilège de Prométhée, dérobant le feu divin : sa beauté devait les séduire, leur faire perdre la tête, et enfin, elle devait ouvrir la fameuse jarre, laissant échapper tous les maux qui accableront les hommes. Elle était à la fois celle qui donne tout et un ventre affamé que l’homme devait nourrir de son labeur dans les champs.
L’homme vient de la terre, alors que la femme serait façonnée, dans un deuxième temps, avec de la glaise, dans une opposition pas très claire avec la terre-mère. Alors que dans la Genèse, la création de la femme est indissociable de celle de l’homme, le mythe grec les dissocie et il semble que cette distinction vaille pour la suite des générations, cette femme originelle paraissant être la première d’une lignée exclusivement féminine qui ne pourrait qu’engendrer du même.
Ainsi, la femme serait née d’une tromperie, et en serait une elle-même, beauté cachant un esprit de chienne. [10]
La femme est ainsi le signe et le symbole de la séparation des dieux et des hommes, qui devront désormais peiner pour se nourrir, vivre, enfanter, et ce feu conquis indûment, ils devront l’entretenir et le raviver sans cesse, métaphore ou déplacement de ce que sera la punition infligée à Prométhée, à savoir la consommation répétitive et incessante (consumation), de son foie, siège de la vie et des passions qui brûlent.
On peut d’ailleurs remarquer que l’entretien du feu domestique sera affaire de femme, et se référer au travail de N. Belmont sur Cendrillon, « fille attachée, immobilisée au foyer de son père », et plus loin, « les cendres évoquant à la fois le deuil et l’ardeur étouffée. » [11] Les filles auront affaire avec un feu domestiqué, non sauvage, dont l’ardeur est toujours maîtrisable.
J.P. Vernant, quant à lui, envisage Hestia-Hermés comme un couple où la fonction itinérante de Hermès n’est rendue possible que par la position fixe de Hestia, au centre d’un cercle arpenté par Hermès. [12]
II note que Hestia est tout à la fois fille du père, vierge vouée au foyer et femme, puissance procréatrice, réservoir de vie; le foyer, l’autel domestique, de forme ronde ressemble à l’omphalos, nombril, cordon ombilical, ventre de femme prégnante, cercle qui symbolise aussi bien les puissances féminines que les puissances chthoniennes.
Et pourtant, la femme devra quitter le foyer paternel pour celui de son époux, et ainsi réaliser son destin féminin dans l’exogamie.
La double appartenance de la fille au foyer d’origine puis à celui qu’elle ira fonder avec un homme étranger, sera souvent conflictuelle et la conquête et l’appropriation du sexe et de la pensée demanderont une longue persévérance dans laquelle, arrachement et transgression ne seront pas sans rappeler le défi de Prométhée.
 
LA FÉMINITÉ DANS LES TEXTES FREUDIENS
 
 
Freud offre deux grands textes à la Sexualité féminine d’abord, à la Féminité ensuite, en insistant sur la préhistoire œdipienne, et en faisant référence à des rites et des mythes dans lesquels la figure de la femme, de la mère détient une position prééminente. Ainsi sera établi un destin féminin fondé sur une domination double : celle de la mère aux temps les plus précoces, celle du masculin comme envie sans fin, qui ne pourra qu’être transférée sur des objets substitutifs, témoins imparfaits d’une insatisfaction essentielle.
Rappelons très succinctement les grandes lignes de la position freudienne telle qu’elle apparaît dans ces deux textes de 31 et 33.
Il insiste sur la violence et l’aspect insatiable et avide de la libido de l’enfant, et il fait du face à face mère fille, un corps à corps sans merci où la dévoration réciproques et les motions haineuses, ces « motions pulsionnelles obscures », l’emportent de loin sur la tendresse.
Le biologique est très présent, la bisexualité envisagée sous l’angle anatomique, délaissant la dimension fantasmatique, voire même l’écartant d’une façon étonnante : « spontanément, la petite fille découvre sa propre activité phallique, la masturbation clitoridienne, qui est tout d’abord sans fantasmes ».
La mère est la séductrice première, mais l’amour de la fille s’adressant à une mère phallique, le clitoris sera abandonné comme « répugnant », avec la découverte de la castration maternelle, et une sorte de contamination, à son propre corps de la dévaluation et de la haine suscitées par le corps maternel châtré.
La relation à la mère est une relation très complexe, faite de « désirs oraux, anaux, génitaux, et donc de motions actives et passives et de sentiments pleinement ambivalents, de nature aussi bien tendre que hostile et agressive », ces derniers n’apparaissant qu’après avoir été transformés en représentations d’angoisse.
Ces désirs sexuels précoces peuvent trouver comme expression une angoisse d’être tué ou empoisonné, également le désir de faire un enfant à la mère, le père étant alors un rival gênant, et de mettre un enfant au monde pour elle, notation importante pour envisager la place du désir de maternité, notamment dans certaines stérilités inexpliquées.
Mais viendra le moment où ce lien si puissant se défera sous le signe de la haine et de l’hostilité et la liste des griefs est longue : trop peu de soins, d’amour, de lait, naissance d’enfants rivaux, contraintes éducatives, mais la castration maternelle reste décisive.
La situation féminine ne sera instaurée que lorsque l’envie de pénis pourra céder la place au désir d’enfant, non sans renforcer l’hostilité vis-à-vis de la mère devenue alors une rivale, et c’est ainsi que la fille pourra enfin entrer dans l’œdipe « comme dans un port », sauvée des déferlantes.
Mais il est un point sur lequel Freud ne transige pas, c’est l’envie de pénis, la convoitise du masculin qui ordonne tout le développement féminin. Alors même qu’il évoque une disposition pulsionnelle différente, il ajoute : « il nous faut reconnaître que la petite fille est un petit homme », en particulier au moment de la phase phallique. Elle n’est pas comme, elle est, il ne s’agit pas d’une ressemblance sujette à caution, mais bien d’une similitude affirmée. Ce qui confirme bien son propos de 31, quand il dit : « au changement de sexe de la femme, doit correspondre un changement du sexe de l’objet ». Le développement féminin sera donc marqué par une rupture avec une position masculine dominante pendant tout un temps.
La différence anatomique devient un destin auquel la petite fille devra se résigner après l’échec par l’épreuve de réalité de tous ses rêves de parité avec les garçons qui l’entouraient. Méconnaissance de son propre sexe, puis nostalgie de l’autre sexe, constitueraient donc le soclesurlequel devrait s’édifier la sexualité féminineet la féminité, la distinction établie par Freud dans les titres de ses articles étant très pertinente.
Dans le texte de 1925 [13], « Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes », le pré-œdipe était déjà évoqué chez la fille, l’équivalent chez le garçon restant inconnu; ainsi était expliqué le changement de cap libidinal et le transfert amoureux s’adressant au père, après la déception de découvrir la mère privée du précieux appendice : le père devient donc l’objet d’amour élu, celui par qui la petite fille pourrait obtenir le pénis convoité, soit directement, soit par le truchement de l’enfant.
L’envie de pénis est réaffirmée avec force dans ce texte, assortie d’un sentiment d’humiliation lié à la petitesse du clitoris, et d’une conséquence inattendue, le refus de la masturbation.
Quant au surmoi, du fait des particularités de l’instauration de l’œdipe, plus tardif, moins intense, il serait plus faible et ne permettrait pas aux femmes les hautes réalisations culturelles ouvertes aux hommes.
Toutes ces assertions demandent à être envisagées à la lumière de la clinique, ce que l’on essaiera de faire au long de ce texte, en sachant que l’écoute se fait dans un dialogue constant avec la théorisation freudienne, telle qu’elle nous est donnée et telle que nous la recevons.
 
LA QUESTION DU PHALLUS
 
 
Peut-on considérer l’envie de pénis, à distinguer de la revendication phallique, comme un opérateur symbolique nécessaire à la théorisation de l’irreprésentable de la castration féminine ? Peut-on ajouter qu’il pourrait s’agir d’un choix que Freud a fait en fonction de sa perspective théorique, sans y voir ipso facto une nécessité structurelle de la condition féminine et de son développement ?
En d’autre termes, l’envie de pénis fait porter l’accent sur une différence sexuelle qui serait vécue comme inadmissible par toute femme, une réalité corporelle intolérable jusqu’à ce que des objets substitutifs viennent atténuer cette absence, dans la réalité et pas seulement dans le fantasme : le pénis du père, puis celui d’un partenaire amoureux, puis celui de l’enfant garçon. Seuls ces objets substitutifs apaiseront le ressentiment féminin au point que la découverte du vagin ne prendrait sens et valeur que comme logis du pénis. Réalité de la différence sexuelle insupportable pour les femmes, mais également pour les hommes qui y arrimeront leur complexe de castration et la problématique œdipienne et pourront l’élaborer, ou au contraire s’obstineront dans un déni et un clivage pervers.
Freud insiste, toujours dans ce texte de 1923, sur l’intensité et « l’importance de l’activité génitale qui ne le cède que peu à celle de la maturité ». [14]
Comment penser une activité génitale proche de celle de la maturité alors que l’organisation génitale infantile se caractériserait par le primat du phallus, comme Freud le soutient dans ce même texte, c’est-à-dire sans une véritable prise en compte de la différence des sexes ? Comment est-il possible d’envisager une intensité tant sensitive que perceptive et fantasmatique, en dehors de toute prise en compte de la différence des sexes comme une différence et non comme une menace ou une nostalgie impossible à combler ?
Faut-il rappeler, à la suite de S. Viderman, que « la femme n’est pas un homme châtré », et que la quête phallique est sans lien direct avec la réalité anatomique de la différence des sexes ? [15]
Lacan, dans le texte de 58 sur la Signification du phallus, précise : « le phallus dans la doctrine freudienne n’est pas un fantasme, s’il faut entendre par là un effet imaginaire. Il n’est pas non plus un objet (partiel, interne, bon, mauvais), pour autant que ce terme tend à apprécier la réalité intéressée dans une relation. Il est encore bien moins l’organe, pénis ou clitoris qu’il symbolise. » [16]
II est important de lever l’ambiguïté de l’usage des termes phallique et phallus qui ne désignent pas un attribut réel de la virilité, que ce soit le pénis ou, par ce qui est considéré comme un détournement envieux, le clitoris. De même, la castration est un fantasme, qui traduit ce franchissement symbolique que représente l’assomption des limites, de l’absence, de la séparation ou de la perte et de la mort : par-delà les variantes contingentes, il s’agit d’un fantasme originaire qui structure le fonctionnement psychique.
La position de Lacan est intéressante en ce sens qu’il place le phallus comme tiers terme dans la relation d’objet primaire qui relie mère et enfant, sans distinction quant au sexe de l’enfant : s’organise ainsi un triangle pré-œdipien, mère-phallus-enfant qui prélude à la structure œdipienne qui se fera avec la fonction quarte, la fonction paternelle.
Cette position a le mérite de dissocier pénis et phallus, développant la dimension proprement imaginaire et symbolique du phallus, son articulation au système signifiant préexistant à l’enfant qui vient s’y inscrire : « le fait que pour la mère, l’enfant est loin d’être seulement l’enfant puisqu’il est aussi le phallus, constitue une discordance imaginaire dont la question se pose de savoir de quelle façon l’enfant, mâle aussi bien que femelle, y est introduit ou introduit. » [17] C’est dire que c’est tout autant une problématique à laquelle l’enfant est confronté, qu’une problématique que sa présence charnelle vivante pose sans détours.
Le primat du phallus est à entendre non pas comme la domination du masculin ou la méconnaissance du féminin, mais comme un pôle attractif organisateur des relations objectales, attirant l’investissement libidinal vers un ailleurs, absence ou manque que tout sujet rencontre, fille ou garçon : sceau de la castration inscrivant un sujet dans une généalogie marquée par la dette symbolique.
Il est difficile d’envisager que les fantasmes de castration puissent avoir le même fondement, chez la fille et le garçon, à savoir le désir de conserver le pénis ou de l’acquérir. L’envie de pénis peut, certes être rencontrée dans toute cure de femme, mais au même titre qu’un fantasme de grossesse chez un homme, exprimant la bisexualité inscrite au cœur de l’être, dans sa dimension corporelle et imaginaire, c’est-à-dire prise dans une relation à l’autre différent : bisexualité dont les marques anatomiques et biologiques viennent à être accordées, détournées ou renforcées au gré des identifications, s’établissant alors comme bisexualité psychique.
 
FRAGMENTS CLINIQUES
 
 
Si l’on admet que le développement se fait en deux temps, l’un où la fille est dans une, relative, méconnaissance de son propre sexe, l’autre où elle doit, pour accéder à un statut féminin, effectuer un changement d’objet d’amour et un changement de zone érogène, il n’en demeure pas moins que ce qui apparaît dominant, c’est la nécessité d’avoir à se séparer du corps maternel, d’abord vécu comme lieu du même, pour constituer une identité séparée qui subsume tous ces changements, voire toutes ces contradictions.
La familiarité première et étroite, telle qu’elle est établie par la mère dans un premier temps, peut contenir et exalter la similitude des corps, posant sa marque sur celui en devenir, sans obstruer le chemin vers la différence, que la petite fille devra trouver sans pour autant que son propre corps lui devienne étranger, aliéné à jamais, une autre restant dépositaire des sources les plus intimes de plaisir. Le risque étant alors le maintien d’un morcellement qui se pérennise, empêchant l’unification ou l’intégration des sources érogènes et compromettant l’expérience d’une absence qui incite à explorer et découvrir les territoires et l’alphabet du plaisir ou de la souffrance.
Les griefs de la fille vis-à-vis de sa mère, cités par Freud concernent tout ce qu’elle considère n’avoir pas reçu, en quantité ou en qualité, et l’on peut ainsi entendre un refus exaspéré de la dette de vie : la mère serait prise en défaut d’un don que la fille ne peut agréer, le trouvant insuffisant et médiocre, parcimonieux et décevant. N’y a-t-il pas là un renversement de la position maternelle vis-à-vis de l’enfant fille, que la mère repousse parce que trop semblable ? Dès l’origine, c’est la différence des sexes qui fait la différence, non dans sa réalité anatomique forcément privative de l’autre, mais dans sa portée symbolique qui exige le tiers séparateur. D’ailleurs, lorsque des reproches semblables sont faits au père, ils lui sont adressés de façon détournée, c’est-à-dire comme partenaire élu par la mère – mais pourquoi donc l’a-t-elle choisi ? –, grief souvent formulé de cette façon également par les fils.
Dimension narcissique de la filiation qui semble en un temps premier reposer sur la figure maternelle essentiellement, et qui peut être l’objet d’un autre renversement, rencontré fréquemment dans la clinique, quand la fille est constituée en mère de sa mère, dans une circulation inversée de la différence des générations.
La mère peut aussi nouer une relation qui efface la différence de position mère-fille, voire qui la dénie en proposant une connivence contre l’autre étranger, le père : relation établie non avec l’enfant, mais contre le tiers. Une soumission haineuse à l’homme rassemble mère et fille dans un pacte scellé par la désignation du masculin comme représentant ce qui est radicalement étranger ou encore mauvais, établissant une forme de confusion de langue, au sens où une problématique est imposée à la petite fille qui marquera fortement son rapport à son père et à la masculinité à travers lui.
D’une part, parce que la mère se réserve la possibilité de sortir de cette position de victime : elle peut récupérer la maîtrise et imposer son autorité quand besoin est, s’offrant alors comme maîtresse du jeu, la fille étant un pion déplaçable selon son humeur. D’autre part parce que le père peut chercher à retrouver une légitimité en s’exposant comme châtré par la mère dominante et toute puissante, avec la demande implicite à sa fille de lui restituer une virilité endommagée par cette femme-mère à laquelle elle-même est soumise.
Cette soumission partagée à une imago tonnante et légiférante induit un trait identificatoire avec le père qui pourra évoluer vers une position maternelle de la fille envers lui. Elle se doit alors de le protéger, quelqu’en soient les risques, de désidéalisation trop précoce à un moment où le père devrait être un appui et un modèle, puis d’engagement dans une relation dysharmonieuse, chargée d’ambivalence et de culpabilité.
Cette rencontre avec une masculinité menacée et précaire, est une incertitude douloureuse qui rendra la fillette inquiète, entravant l’instauration d’échanges avec son père, dans lesquels le jeu de la séduction réciproque pourrait établir une base narcissique précieuse pour une féminité non repliée, mais également pour le développement de capacités sublimatoires.
Toute position éducative est implicitement référée à des idéaux normatifs et rassurants, conjurant les marges et leurs effets d’étrangeté, et l’on sait la prévalence du lien entre agressivité et activité-virilité : la place et la position du père sont fondamentales pour aider sa fille à trouver une expression possible de la maîtrise et de l’agressivité qui restent compatibles avec un idéal féminin, investi à ce titre par le père lui-même. Il n’est pas rare de percevoir que certaines femmes se réfugient dans une position passive, comme une assurance d’éradiquer toute composante masculine, dont le corollaire serait une position dominante vis-à-vis du père.
Elle pourrait s’exprimer par des voies détournées, dans le fantasme bien sûr, mais aussi, plus gravement, dans un rejet auto-punitif de l’objet même du désir, l’homme qu’elle pourrait aimer. L’exacerbation jusqu’à la mascarade d’une féminité jamais assurée est un des traits sombres de l’hystérique, errant d’une illusion à l’autre, et souvent d’un échec à l’autre.
Un objectif prioritaire pendant tout un temps dans la cure, semble être de maintenir la mère dans une aire sacralisée et protégée : c’est souvent lorsque le lien à la mère, exigeant, impérieux, commencera à vaciller que frigidité ou dégoût envers le corps de l’homme seront moins tolérés et pourront être abordés, jusqu’au moment où au-delà d’une haine libérée et déclarée pour la mère, il deviendra possible de retrouver l’ancrage d’un échange d’amour primaire trophique, fondamental, et condition nécessaire pour que se conforte la possibilité d’un rapport érotique heureux avec un homme.
 
ENTRE MÈRE ET FILLE, UN PACTE
 
 
Ce pacte liant mère et fille, aurait pour effet, d’une part d’insister sur l’étrangeté du masculin plus encore que sur la différence et la complémentarité des sexes, ce qui risque fort de fermer la porte à la reconnaissance de la bisexualité psychique et de stigmatiser toute trace d’ambivalence affective, aussi bien vis-à-vis de l’homme que de la femme, installant un malaise et une déperdition qui viendront alimenter négativement un narcissisme fragile. Tout ce qui, dans le corps, pourra être interprété comme signe ou témoin d’une ambiguïté sexuelle, risque d’être éprouvé comme une inscription honteuse ou déloyale connotée de l’idée de double, dans le sens d’un secret, d’un non révélable, voire d’une tromperie.
Ce pacte implicite pourra également brouiller la prise en compte de la différence des générations, contribuant à constituer la fille en double imaginaire de la mère, position identificatoire lourde de conséquences pour l’une et l’autre, l’illusion fusionnelle ou gémellaire attisant une haine masquée et destructrice de l’autre à travers soi-même, et, à ce titre, on peut remarquer que la mélancolie atteint plus volontiers les femmes.
Toutes les cures de femmes montrent que la mère reste au long de la vie un objet d’amour qui s’est refusé, pérennisant alors une relation où coïncident amour, douleur, rejet. La fille recherchera cet amour au travers de ses rencontres féminines adolescentes qui seront souvent d’autant plus passionnées qu’il n’y sera pas question de réalisation homosexuelle, mais d’une idéalisation qui tient de l’amour courtois, où l’une se fera l’homme lige de l’autre, son chevalier servant.
Cette part maternelle d’amour, c’est-à-dire marquée d’une demande qui conjugue la tendresse avec une révélation narcissisante de la séduction, représentant un avant-goût d’amour heureux et partagé, viendra hanter toute vie de femme, jusqu’à ce qu’elle ait pu l’élaborer et la métaboliser dans des relations avec un homme. Ariane disait : « pour pouvoir aimer un homme, il faut que je puisse dire à mes parents que je les aime. »
Une des constantes du développement féminin tient dans cette séparation difficile, sinon impossible d’avec une mère non aimante. Une mère qui n’aime pas son enfant restera détentrice d’une part précieuse qui demeurera territoire infertile, et sera à l’origine d’une quête inextinguible d’amour plein et tendre à la fois.
Ce que la mère offre à sa fille peut être, à défaut d’amour, ce pacte revendicatif dont la fille aura à se déprendre, ce qui se fera parfois tardivement, laborieusement, incomplètement, et souvent au prix d’une culpabilité inconsciente lourde, liée au dévoilement du fantasme parthénogénétique de la mère, à son besoin de complétude avec un objet féminin, que la fille devra lui refuser pour ne pas s’y perdre corps et biens.
Cette position, la mère est tentée de l’imposer à sa fille lorsqu’il s’agit de combler les carences désordonnées d’une relation incertaine, ambivalente et conflictuelle, avec un homme en premier lieu, et par voie de conséquence avec ses enfants qui peuvent se trouver pris en otages. Ils recevront, avec la passion et les effusions comme avec la froideur et la dérision, le lait de l’amertume.
Amertume d’autant plus grande que leur est souvent refusé un plaisir d’échange et de tendresse, le contact corporel s’établissant sans chaleur ni douceur, ou bien s’adressant à un destinataire inconnu et idéal, dans tous les cas, au-delà de l’enfant qui s’éprouve alors dans une solitude désorientée.
L’altérité et la différence sont mal acceptées par ces mères, en relation avec leur propre histoire, mais aussi en fonction des effets de désidéalisation auxquelles les contraint la confrontation avec un enfant de chair issu d’elles. Confrontation qui s’extrait parfois du registre de la réalité pour se réfugier dans le fantasme et la projection idéalisante et mortifère, problématique qui n’épargne nullement les garçons, comme la clinique nous le montre, mais il est apparemment plus ardu pour la fille d’émerger de cette relation sous le signe du double et du même, c’est-à-dire de l’inquiétante étrangeté.
Ainsi, la fille serait confrontée plus tôt, plus vite, à la mort et au meurtre, et ce que l’on peut entendre comme castration féminine trouverait là certains de ses déterminants les plus puissants, avant même qu’elle ait accès à une représentation de la différence des sexes et à une éventuelle envie d’être dotée d’un pénis comme celui qui a la chance d’être reconnu autre, radicalement et sans conteste.
 
L’ENFANT ET LA DIALECTIQUE DU MASCULIN
 
 
L’enfant, souvent le premier né, peut aussi être dédié à sa propre mère, dans une tentative plus ou moins consciente de réparation d’une relation douloureuse : il serait un gage d’amour donné à la mère pour l’apaiser, se la concilier, ou obtenir enfin cette admiration tant espérée, et qui lui parviendrait à travers l’enfant. Ou bien encore, il échoit à la fille d’apporter amour et sollicitude que le mari n’aurait pas su ou pu donner.
Ce qui explique les situations, assez fréquentes où la grand-mère maternelle occupe une place prépondérante auprès de l’enfant, évinçant le père et usurpant la place maternelle de sa fille, avec son consentement et son appui, l’enfant subissant les retours agressifs et mortifères de cette relation de sujétion mais surtout de dette inassumable de part et d’autre.
Enfants offerts à la mère de façon quasi propitiatoire, en lien avec un fantasme, conscient ou non, de grossesse interdite : ne pas être enceinte, ne pas révéler sa vie sexuelle, ne pas déformer son corps qui pourrait devenir méconnaissable et laid, mais aussi crainte plus profonde que la mère prenne l’enfant, l’accapare, le réclame comme un dû.
Désir d’enfant d’un homme, et non désir régressif d’un enfant pour la mère ou de la mère, qui est souvent l’objet d’une longue élaboration dans les cures.
La révolte, la rébellion contre l’emprise maternelle viennent souvent se confondre et s’éteindre dans le retournement privatif que constitue le refus d’un destin féminin qui apparaîtrait comme répétition ou redoublement d’un modèle perçu comme contraignant et aliéné.
Refus d’un destin féminin n’est pas équivalent à convoitise des attributs virils. L’un est un mouvement négatif, une perte narcissique sèche, dont la contre-partie éventuellement positive par l’adoption d’une position répondant aux stéréotypes du masculin, est hypothéquée par le maintien coûteux d’un contre-investissement. L’autre serait un mouvement actif, une quête aléatoire, et dont le succès, obtenu par des objets de substitution, serait invalidé par l’inconfort des formations réactionnelles à l’œuvre.
C’est là qu’il est important de distinguer chez la femme, revendication phallique dans la brillance et la dimension mystificatrice recherchée dans ses relations les plus intimes et essentielles, et position homosexuelle mettant en jeu des identifications, dans lesquelles la souffrance est plus souvent au rendez-vous que la brillance; en revanche, c’est parfois la condition pour établir une relation d’amour complète, réconciliant la tendresse et l’érotisme.
Une des difficultés majeures du développement de la fille tient dans cette intégration délicate des éléments masculins, ce qui est si souvent interprété comme envie de pénis refoulée, alors que la clinique nous montre combien l’assurance d’être une femme est passionnément recherchée, désirée. Recherchée tout d’abord dans le regard de la mère, puis d’une autre femme, substitut maternel inaugurant la longue suite des amies et rivales.
Quelques cinéastes, des hommes comme I. Bergman, C. Saura, W. Allen, ont su imaginer et mettre en scène des problématiques féminines, avec beaucoup de finesse et d’intuition. Ainsi dans le film dont le titre français est précisément « L’autre femme », est décrit cet envoûtement d’une femme par la voix d’une autre, surprise pendant ses séances d’analyse, jusqu’à ce que l’auditrice involontaire s’arrange pour voir cette femme et la rencontrer, lui parler, comme à une autre qui serait elle-même, celle qu’elle aurait pu être si elle avait fait d’autres choix, si elle n’avait pas privilégié sa carrière d’enseignante et son statut d’intellectuelle, refusant d’être mère, alors que cette femme qui dit sa souffrance au long des séances est enceinte. Le jeu est subtil, l’autre de l’autre étant aussi dans le regard qu’une femme, spectatrice du film, peut porter sur cet échange tendu par la fascination mais aussi par l’inquiétante étrangeté de ce qui est à la fois même et différent : l’une d’elles va s’en saisir pour regarder enfin en elle-même sans sa complaisance habituelle. Mais c’est aussi un regard masculin qui pénètre sans violence dans ce huis-clos, pour faire apparaître ce réseau complexe des identifications, des fascinations et des nostalgies. La pénétration séductrice de la voix précède le regard qui dévoile ou qui se charge de convoitise.
 
LE REGARD, LA RESSEMBLANCE
 
 
La question de la ressemblance avec la mère, passionnément désirée et redoutée, occupe une place toujours centrale dans toute cure de femme. Image inaccessible qui serait captée, ravie par la fille et dont la mère prendrait ombrage, mais le plus souvent, cette ressemblance est traquée comme un piège inquiétant et mortifère, dissimulant une répétition aliénante dans laquelle la fille s’égarerait.
Il y a bien sûr, le temps du regard énamoré de l’enfance, d’un regard qui se voudrait captateur, violeur, pénétrant au cœur du secret, et qui se sent impuissant à combler la distance, à forcer le destin qui condamne la petite fille à s’éprouver falote et sans attraits, face à cette femme convoitée par le père. Puis vient le temps où le regard s’arme autrement, avec l’adolescence et l’émergence de fantasmes violents, voire meurtriers, fantasmes labiles et variables, prompts aux retournements et renversements, dans leur adresse comme dans leur intensité. La fille, dès lors, ne semble pas rechercher une ressemblance avec sa mère quand celle-ci avait son âge, mais plutôt chercher à débusquer dans son propre visage un trait commun avec le visage marqué, vieilli, de sa mère, comme une anticipation fataliste, révoltée, mais aussi, et ce n’est pas contradictoire, cruellement résignée, qui les condamne toutes deux à une réduplication dans laquelle chacune perd sa jeunesse et sa beauté : celle de la fille dans son actualité triomphante, et celle de la mère dans le souvenir qui pourrait encore en témoigner.
Échanges de regard souvent impitoyables, gardant aussi l’empreinte de ces premiers échanges constituants, avant qu’une identité séparée ait pu s’établir, celle qui permettra de se reconnaître soi identique, au-delà de la variabilité des liens objectaux. Le pouvoir attractif puissant du corps de l’autre femme, corps dont la surface seule accessible est censée révéler une intériorité énigmatique, laissera comme vestige amoindri, le goût pour les images en deux dimensions, telles qu’elles s’étalent sur le papier glacé de la presse dite féminine.
Pour Suzanne, le miroir est un objet toujours présent, consulté sans cesse, éventuellement adjoint d’un miroir grossissant pour traquer le moindre défaut. Ce qui est alors attendu du miroir c’est plutôt un regard sans concession, qui vrille, pénètre, débusque ce qui ne serait pas conforme, mais à quoi ? à un critère ambiant de beauté convenue et admise, de séduction permise et partagée ? Ou bien le miroir est-il l’équivalent d’un regard maternel sans concession ? En somme se regarder pour se faire plaisir ou pour se faire souffrir ?
Elle dit également « ma mère m’aimait pas parce que je lui ressemblais trop et aussi parce que je ne lui ressemblais pas assez. » Mais ce qu’elle éprouve comme rejet de sa mère envers elle est interprété comme dégoût chez la mère, de sa propre féminité qu’elle n’a pas plaisir à retrouver chez sa fille et ne peut investir.
Le sacrifice masochiste tient lieu et place de lien libidinal au corps féminin, et fait souvent l’objet d’une transmission qui, même quand elle s’exprime dans la surenchère ou la mascarade féminine reste hypothéqué quant à ses capacités de jouissance et de plaisir.
Reflet surpris, quémandé, accaparé, décevant ou refusé – « il ou elle ne me renvoie pas d’image de moi », ou encore « quelle image ont-ils de moi ? », sont des leitmotive chez Angèle.
Reflet indispensable pour que se constitue la permanence de l’être, pour que se tissent les fils narcissiques impliqués dans toute relation intersubjective. La formulation de Winnicott condense rêve et réalité, fantasme et nostalgie, intérieur et extérieur : « Que voit le bébé quand il tourne le regard vers le visage de la mère ?... la mère regarde le bébé et ce que son visage exprime est en relation directe avec ce qu’elle voit ». [18]
Béatrice évoque ce sentiment fréquent de quitter son corps, de ne plus l’habiter et de pouvoir le considérer de haut, comme si elle devenait dans ce moment-là, extérieure, étrangère à elle-même, porteuse d’un regard que la hauteur nous permet d’identifier comme un regard maternel.
Denise avait également le même sentiment, assorti d’une angoisse de ne pouvoir réintégrer ce corps qui gisait quelques mètres plus bas. Elle ajoute : « quand ma mère me regarde, c’est comme si elle me donnait des coups; je me sens laide, trop grosse ou trop maigre. Mais je me sers aussi des autres femmes pour me donner des coups, par le regard que je porte sur elles et qui me fait me sentir difforme. Quand un homme me regarde et que je ressens son approbation, je pense que seuls mes vêtements lui plaisent, ou que la lumière ne lui permet pas de bien voir, qu’il y a un artifice quelque part, mais qu’il ne peut s’agir vraiment de moi; il y a forcément erreur ou tromperie. »
Élise pensait que les gens qui la voyaient ne pouvaient garder son souvenir, et elle se présentait, se nommait, à une deuxième rencontre comme si c’était la première fois; dans l’analyse, elle éprouvait le besoin de me rappeler les liens de parenté ou de proximité de ceux dont elle parlait, comme si c’était la première fois, dans une anxiété de me prendre en défaut d’oubli ou de confusion, qu’elle aurait alors retourné comme une preuve à charge, comme l’évidence qu’elle était sans ombre ou sans reflet. A contrario, il lui arrivait d’avoir le sentiment qu’elle était énorme, maladroite, encombrante, risquant de tout renverser sur son passage, ne sachant pas comment se tenir ni évaluer si elle était trop près ou trop loin des gens dans une pièce. Tous ces symptômes sont à mettre en relation avec la relation précoce, physique, organique à la mère, au « holding », mais aussi au regard maternel, tels qu’en parle Winnicott. L’enfant voit ce que la mère regarde, l’objet de son amour comme celui de sa haine, de son admiration comme de sa honte : reflet troublant en ce qu’il porte de l’un et de l’autre indissociablement, d’autant plus si le rejet et le négatif sont dominants.
Le rapport de la femme au miroir et secondairement à la parure sera fonction de ces premières inscriptions scopiques, de ce premier rapport au reflet et au regard qui le porte et le cerne.
F. Frontisi étudiant la place et la fonction du miroir en Grèce ancienne, en fait un signifiant du féminin. Sur les peintures des vases, il définit un espace féminin, et apparaît dans les mains des femmes, quasiment soudé à leur corps, tel un prolongement organique, ou un attribut phallique. [19]
Maurice Olender a consacré une passionnante étude au personnage de Baubo, nourrice de Déméter selon certains, mais à qui au demeurant, on reconnaît le privilège d’avoir su faire sortir Déméter de son deuil après le rapt de sa fille Koré par Hadès. [20]
Selon les versions, Baubo a déridé Déméter, ou bien lambé : l’une en lui montrant un sexe mis à nu dans un geste obscène de retrousser le jupon, l’autre en disant des plaisanteries salaces.
Le vu et l’entendu ont cette fonction de désarmer le deuil le plus sévère en lui opposant le débordement maniaque d’une obscénité à usage féminin. Mais ce qui est très intéressant, c’est que ce que Baubo donne à voir peut être son sexe, ou un visage maquillé en sexe, ou un jeune garçon, lacchos, encore imberbe. Ce qui donne des variantes dans la représentation et l’interprétation de ce qui se trouve sous la jupe de Baubo et plus généralement des femmes : connivence féminine dans le dévoilement impudique, dérision du sexe masculin, exhibition d’un sexe confondu avec l’enfant qui en sort, mais également rapprochement du visage et du sexe avec élision du ventre, contenant essentiel de ce qui différencie les sexes.
Nombreux sont les liens entre visuel et sexuel, et en ce qui concerne le féminin, on connaît le rapprochement fait par Freud entre l’effroi engendré par la tête de Méduse et l’horreur du sexe féminin châtré.
Mais on peut aussi rappeler que le regard est un temps essentiel de la rencontre amoureuse, dont il prépare et accentue souvent les fastes, en établissant un contact d’autant plus intense que la distance le permet et le favorise. Le lien avec le sexe féminin, l’interdit et l’effroi, serait aussi à référer au fait que tout regard porté sur ce sexe pourrait être l’équivalent d’un regard et d’un contact avec le corps maternel, et pourrait également être porteur d’un désir de retour dans le sein maternel, ce qui concerne aussi bien les femmes que les hommes. Avec ce fantasme de retour, ce n’est alors plus seulement la transgression qui est au rendez-vous, mais également la mort, comme Freud le décrit si éloquemment dans son texte sur l’Inquiétante étrangeté. [21]
Nathanael contemple horrifié la poupée Olympia dont les yeux sanglants sont arrachés : n’est-ce pas comme un renversement de la concupiscence présente dans un regard de désir sexuel adressé à une femme ? Ce que confirmerait d’ailleurs le récit que Freud fait de ses déambulations dans un quartier inconnu, qui obstinément le ramènent vers des femmes fardées et offertes. En ce sens le sexe féminin serait un paradigme de l’unheimlich.
 
LA DIFFÉRENCE : UN TERRITOIRE DISPUTÉ
 
 
Grande ressemblance ou petite différence sont pris dans le mouvement d’élaboration et d’intégration de la différence des sexes et des générations, qui pourra parfois être méconnue ou déniée, la petite fille se trouvant confrontée à la nécessité d’assumer le partage de l’identité sexuelle avec la mère, et pourtant de désirer impérieusement oublier tout dénominateur commun. Où se fait la ligne de partage, celle qui rassemble et délimite, donc désunit en même temps ? C’est une question toujours remise sur le métier de la vie, au gré des scansions et des moments essentiels de la vie d’une femme.
La mère est parfois éprouvée ainsi, exerçant l’emprise tyrannique d’une mère maquerelle prenant sa dîme et son profit de la beauté de sa fille, ou au contraire, jouissant de la suprématie encore souveraine de sa propre beauté, le miroir n’étant pas toujours un objet docile ni aisé à manier, et le conte de Blanche-Neige en montre bien les ressorts cruels et vindicatifs.
Le roman de Schnitzler, Mademoiselle Else, est un témoignage bouleversant de cette position d’entremetteuse impitoyable d’une mère vis-à-vis de sa fille, à laquelle elle enjoint d’obtenir d’un vieux beau l’argent dont le père à besoin. Le marché s’avérera être l’exigence du créancier d’avoir un simple droit de regard sur la nudité dévoilée de Else : l’absence d’étreinte et de cérémonial amoureux, même parodié, constitue pour Else une violence insupportable, actualisant l’inceste dénié par le père qui reste complaisamment dans l’ombre, ne voulant ni voir ni savoir. La veulerie, la bassesse, la sollicitation impudente des deux hommes, soutenus par le silence de la mère, se conjuguent pour conduire Else au suicide : « Ils m’ont tous assassinée et ils font semblant de l’ignorer. » [22]
Des souvenirs admiratifs envers la mère, des regards empreints de plaisir et de fierté, n’excluent pas la répulsion éprouvée physiquement, dont il convient, ainsi que pour la peur ou la haine, de rechercher les racines profondes dans la pensée de la différence, scandale narcissique, notamment la petite différence, celle qui à la fois rassemble et sépare. L’horreur ne vient pas de ce qui parait étranger et lointain, mais de ce qui est trop proche et inaccessible, le même et autre cependant, fondant des « sentiments d’étrangeté et d’hostilité ».
C’est ainsi que, dans le texte sur le Tabou de la virginité, Freud reprend le « narcissisme des petites différences », déjà évoqué en 1914 dans l’Introduction au narcissisme et il propose d’en faire dériver ce qu’il nomme ainsi : « l’hostilité qui... combat victorieusement dans toute relation humaine le sentiment de solidarité et terrasse le commandement d’amour universel entre tous les êtres humains ». [23]
Or, entre mère et fille, l’hymen intact ou non, serait-il une de ces petites différences ? C’est une question que l’on peut se poser, d’autant que Freud, dans ce même texte précise que la psychanalyse a permis d’attribuer le rejet narcissique et le mépris de l’homme à l’égard de la femme, au complexe de castration. Ce qui, dans ce contexte situe le narcissisme des petites différences, comme un fantasme, dont la puissance négative se développe à partir d’une inscription corporelle pouvant générer une honte cachée, secrète, avec comme effet, refus, méconnaissance ou déni, mais surtout haine de l’autre qui est le vivant rappel d’une différence inacceptable parce que s’inscrivant sur fond de similitude.
L’hymen pourrait être le signe inscrit dans le corps de l’appartenance et bien sûr, de la possession : il témoigne que la fille ne s’est pas encore donnée à un homme; elle est toujours fille de ses parents.
Ce sont souvent des hommes âgés, prêtres ou chamans, voire des femmes, qui sont chargés de la défloration. Freud souligne aussi les deux réactions opposées de sujétion et d’hostilité qui s’établissent avec l’homme responsable de la défloration. Peut-on penser qu’après sa théorisation de la relation pré-œdipienne et de la violence pulsionnelle qui la définit, Freud aurait mis plus étroitement en relation le tabou de la virginité avec la mère, gardienne jalouse et vigilante de l’hymen de sa fille ?
Ainsi, la femme déchargerait sa rancœur, pour ne pas dire son venin, puisqu’il est question du « venin de la pucelle », sur l’homme qui, le premier la déflorera : rétorsion vindicative et auto-punitive, dans la mesure où cette « sexualité immature », ainsi dévoilée, peut aussi inaugurer une phase de frigidité.
Virago, mégère, matrone, sont des qualificatifs qui dénoncent les traits masculins chez les femmes, mais ils s’adressent en général à des femmes qui ont été déflorées, et que l’on peut penser ménopausées, ce qui pendant longtemps était considéré comme signant l’absence de toute vie sexuelle.
On peut ajouter le lien établi par Freud, toujours dans ce texte, sur la virginité et les prémices – « crainte du sang, angoisse des prémices » –: la fille vierge détient ce que sa mère n’a plus, n’est plus en mesure de donner. La mère se fait la gardienne de la virginité de sa fille pour un père mythique, en fait comme façon de percevoir une rançon que la fille paierait à ce moment, dans l’effroi qui accompagne ce passage.
Ce sont souvent des propos surpris, captés au vol qui alimentent la fantasmatique, dans laquelle on trouve pêle-mêle, sexe, érotisme avec sa connotation de scandale, grossesse, effraction masculine, sacrifice ou pire défaut de plaisir qu’il faut savoir supporter.
 
LA MÈRE GEÔLIÈRE : TRIBUTS ET ATTRIBUTS CORPORELS
 
 
Ce thème semble présent dans le mythe de Démeter et Koré : Perséphone est dans une prairie en fleurs quand Hadès vient la ravir à l’affection débordante et exigeante de Déméter, qui se vengera en privant la terre de ses moissons. Il faudra l’intervention de Zeus pour que, Koré ayant mangé l’aliment doux et sucré offert par Hadès, c’est-à-dire ayant consommé son union avec lui et ne pouvant plus de ce fait redevenir la jeune fille en fleur, un partage se fasse entre la mère et l’époux.
Il est clair que l’accès de la petite fille à l’univers masculin, dans la tendresse, la complicité amoureuse ou la séduction, est sous la dépendance de la mère, ou plutôt des imagos maternelles. Monde féminin paraissant parfois clos sur lui-même, dans lequel les hommes ne pénètrent que difficilement, ce qui amène à faire un lien avec le refus de la pénétration, frigidité ou vaginisme.
On trouve dans le conte de Barbe-Bleue, un renversement intéressant : c’est la femme qui pénètre dans le lieu interdit par son terrible époux, pénétration que toutes les femmes qui l’ont osée, ont payé de leur vie.
On voit dans la clinique, des parties de corps rester sous emprise de ce qui a été aussi bien surinvesti que désinvesti par le fantasme et le désir maternels : les cheveux, les mains, la nuque, les dents ou le sourire, les yeux ou les jambes, ou tout autre partie du corps se prêtent à être un point de fixation positif ou négatif de la mère, en fonction de ses propres inhibitions ou fétichismes inconscients projetés sur sa fille, qui a dès lors mission de porter ces emblèmes de la séduction maternelle accomplie ou perdue, comme une enclave dont elle ne peut avoir la libre jouissance, quand ce n’est pas comme une carapace qui l’enferme et la sépare du monde.
Objet partiel devenant symbole d’un lien qui porte de l’être et de l’avoir, du corps et de l’histoire, un fantasme inconscient et un fragment pulsionnel, du sujet et de l’objet, et qui, de ce fait, circule comme trait identificatoire méconnu, pouvant à tout moment être désavoué, rejeté ou revendiqué comme don et dette de reconnaissance, dans les deux acceptions du terme. Objet partiel substitutif d’un désir sexuel ou de son désavœu, il devient l’enjeu d’une domination maternelle par la convoitise trouble et troublante ainsi imposée à l’enfant, son propre désir étant condamné à n’être que le reflet ou la réduplication de celui de l’autre.
Les cheveux semblent constituer électivement, un objet, enjeu très puissant, aussi bien d’ailleurs pour les filles que pour les garçons : et l’on peut entendre des femmes se plaindre de l’obligation où elles étaient de sacrifier leur chevelure, sacrifice d’autant plus douloureux que leur frère pouvait avoir de longues boucles tendrement conservées par la mère.
La chevelure d’enfant de Victoire était prétexte à dispute entre sa mère et sa grand-mère : la première souhaitait qu’elle fût coupée dans le but d’une coiffure simple et sans apprêt, semblable à la sienne, la seconde mettait tous ses soins à faire de cette chevelure une parure luxuriante. Un jour pourtant, les ciseaux remplirent leur office et la grand-mère dut se contenter de récupérer l’objet coupé pour en faire une tresse dont elle agrémentait sa propre coiffure. Ainsi Victoire accomplissait, à son corps défendant et sans avoir eu bien sûr à exprimer une préférence, le fantasme des deux femmes : une féminité dont la mère prenait ombrage était amputée d’un de ses attraits, une parure convoitée trouvait sa destinataire, et Victoire pouvait voir un objet partiel véritablement chu de son corps et devenu chose, orner un vieux chignon qui devenait ainsi porteur d’une double nostalgie, la sienne et celle, apaisée de la vieille dame.
Circonstance particulière dans ce cas, Victoire avait été séparée de sa mère quand elle était enfant, et étant élevée par cette même grand-mère, elle avait élu une statuette ayant une tête aux cheveux courts et bouclés, comme représentant sa mère elle-même, dont elle savait qu’elle avait dû, dans son adolescence, couper très court ses cheveux, au décours d’une grave maladie. C’est dire combien les cheveux se prêtaient à être un signifiant à la fois maternel et féminin, mais aussi un fragment corporel dont on peut être privé, comme on peut être privé de sa mère elle-même.
Enfin sa surprise fut grande un jour, de découvrir que cette tête n’était autre que celle du Saint Jean Baptiste de Donatello, retour imprévu et émouvant, des élans d’une bisexualité psychique voilée dans l’amour et la nostalgie filiales les plus purs.
Il n’en reste pas moins que nous trouvons là une intrication entre un fragment détachable du corps, l’empreinte privative d’une séparation que l’enfant a dû symboliser pour l’assumer et la surmonter, et les sentiments amoureux circulant de la mère à l’enfant et l’atteignant pour s’inscrire au plus intime de son image corporelle.
 
LE SECRET ET LA MÉTAMORPHOSE
 
 
On pourrait comprendre la remarque de Freud, d’une mobilité psychique moindre à âge égal, chez la femme et chez l’homme, par la représentation d’une défroque trop grande et encombrante qui échoit à la petite fille et l’entrave dans ses mouvements.
En ce sens, le motif de la transformation, de la métamorphose, et de la reconnaissance sont importants à explorer : qu’il s’agisse de Cendrillon ou de Peau d’Ane, il est évident. Elles sont sales, laides, voire repoussantes, mises au rebut, et elles connaîtront une gloire d’autant plus grande qu’elles auront été méconnues. La vengeance de Cendrillon sera d’être élue par le prince, alors que la marâtre et ses filles seront rejetées, dans un renversement de la situation d’humiliation.
Peau d’Ane revêt sa plus belle parure pour confectionner le gâteau qui rendra le prince fou d’amour pour elle : beauté intérieure, cachée, secrète qui pourrait apparaître comme l’essence de la féminité, qui se doit d’éclore et de demeurer dans le silence et le repli – les genoux serrés, les yeux baissés –, et qui sera transférée et révélée dans le gâteau d’amour : comment mieux exprimer cette substance insaisissable de beauté et d’amour, qui nourrit l’enfant par le sein maternel tout d’abord, puis par tous les objets substitutifs qui lui succéderont, parcourant la gamme de la sensorialité.
Toutefois, il y a dans Peau d’Ane, quelque chose de sulfureux, cette fille est une Lolita avant l’heure, qui, avec l’aide d’une mère substitutive, soutire à son père les parures qui permettront qu’en fait elle lui échappe et séduise le prince. Le sacrifice de l’animal merveilleux, avec le mélange or et saleté, excréments, richesse et munificence, présentifie la dimension anale, comme un trait ambigu réunissant le féminin nourricier et le féminin caché, érotisé sous la défroque répugnante, soulignant la matière changeante dont l’anal est porteur en y incluant le masculin par la dépouille de l’animal favori du père, offert à sa fille.
Si l’on considère que l’âne fournissant au père de l’or à foison, l’assurait dans son pouvoir, c’est une part de sa puissance virile dont il se démet, pour tenter d’accéder à son fantasme incestueux.
Une nouvelle de Zweig, intitulée « Destruction d’un cœur », évoque sombrement ce passage douloureux de la fille du père, à la femme émancipée. Dans le huis clos d’un triangle œdipien caricatural et tragique, la femme trahit son mari par fille interposée, pendant que le père se laisse mourir pour cette fille qui ne lui aura jamais appartenu, passant des bras de sa mère à ceux d’un homme inconnu et sans égards. [24]
Comme le remarque N. Belmont dans son texte sur Cendrillon, c’est parfois la mère elle-même qui impose sa fille en son lieu et place, au père. Mais n’est-ce pas une façon de garder par delà la mort, la haute main sur le devenir de sa fille et secondairement de son époux ?
 
PUDEUR ET MASQUE
 
 
Le secret, le caché, la pudeur, si souvent invoqués, appellent quelques remarques.
L’apparition des seins, des poils, des règles, est racontée souvent comme un viol, du fait que ça se voit, et que la mère ne manque pas de regarder, de commenter et de s’enorgueillir de l’efflorescence pubertaire chez sa fille. Les commentaires ou récits faits au père ou à d’autres, en présence de la fille, mais aussi dans ce qu’elle peut en pressentir, sont source de souffrance et de haine vis-à-vis de la mère, qui s’empare de ce qui ne lui appartient pas.
Coïncidant avec la puberté, l’apparition des poils est perçue comme une marque de l’indistinction masculin-féminin, voire comme une intrusion du masculin et à ce titre ressentie difficilement. Il n’est que de voir combien l’épilation est une coutume fréquemment requise, avant les noces notamment, et en général dans la parure féminine.
En revanche, si la mère n’y met bon ordre comme on l’a vu plus haut, la chevelure peut être luxuriante et montrée, sinon même exhibée ou fétichisée, dans ce qui peut apparaître comme un renversement d’un fantasme de castration.
Comme on peut le voir sur certains tableaux de nudité, la chevelure, très longue, est pudiquement déployée pour cacher le sexe. C’est dire combien les poils pubiens ont une connotation d’invite érotique censurée. Seule la chevelure sauvage de la Gorgone peut cacher et désigner l’horreur de la castration, engendrant pour l’imprudent qui se hasarderait à regarder, la rigidité d’une érection mortelle.
Thérèse avait comme symptôme, l’arrachage d’une zone de cheveux correspondant à la tonsure masculine; il lui fallait retrouver cet endroit familier, avec la repousse des cheveux qui faisait comme une brosse dure, jouer avec et arracher à nouveau ce qui repoussait : métonymie et métaphore, inscrite dans la réalité du corps, de l’arrachement d’une masculinité naissante et renaissante, et arrachement d’un fragment corporel de cette féminité mise à mal dans une relation de rébellion envers la mère.
 
PÉNÉTRATION
 
 
II semble que certains griefs des filles vis-à-vis de leur mère, puissent être interprétées, moins en termes de revendication de pénis, qu’en termes d’effroi à la pénétration, comme une actualisation dans le corps de l’effraction intrusive de la mère qui voit tout et qui sait tout, devine ce qui n’est pas dit, du fait qu’elle est du côté du même, ce qui contribue à constituer une imago toute-puissante. Castratrice, moins par ce qu’elle prendrait ou ôterait que par ce qu’elle sait de l’intimité de l’enfant, par l’intrusion séductrice lors des soins qui ont pu faire découvrir le plaisir à l’enfant, et par le pouvoir que lui a donné l’étayage de la sexualité émergente sur les besoins corporels qu’elle avait en charge de satisfaire. C’est ainsi que Freud le formule : « II est remarquable que le contact précoce que le moi prend avec la sexualité exerce sur lui la même influence que le contact prématuré avec le monde extérieur. » [25]
Mais ce contact n’est-il pas d’emblée et inévitablement celui de l’infans avec sa mère et l’on sait qu’il y a là une violence première et nécessaire comme le souligne P. Aulagnier, ce qui permettra de repérer une violence surajoutée en quelque sorte.
Mais cette violence a aussi partie liée avec le destin féminin : la petite fille doit se détourner d’un premier objet d’amour au féminin, pour être en mesure de faire un choix amoureux hétérosexuel. Séparation semblable à un arrachement difficile à cicatriser, et la quête, l’exigence d’amour resteront des traits féminins, avec leurs corollaires, la nostalgie et la demande incessante et contraignante de réassurance.
Les fantasmes de viol et de violences paraissent offerts plus souvent à une présence féminine que masculine, et il arrive que pèse sur la mère un soupçon de silence complice, vis-à-vis d’actes pervers commis par le père ou un substitut paternel.
Le retournement et le renversement haineux, évoqués par Freud, font que dans certaines cures, l’analyse de la relation pré-œdipienne à la mère vient buter sur une haine retournée sur le corps propre éprouvé comme un persécuteur, voire comme le lieu d’un vécu destructeur : englobement, confusion, interdit de la différence et de la séparation pérennisent un sentiment d’amour blessé, refusé, enfermé dans une exigence de réparation in situ.
Ainsi pour Suzanne, « le sexe féminin est une blessure ouverte qui peut attirer l’infection, quelque chose d’abominable, une marque de l’étrange » : corps ouvert, pénétrable et vulnérable, blessure ouverte d’une demande jamais assouvie par la mère et repoussée par l’enfant elle-même comme un incongruité honteuse.
C’est ainsi que plus tard, la douleur d’un échec amoureux, se doublera de la morsure de la répétition, l’autre femme restant l’agent et le dépositaire d’une quête sans fin. Cette douceur accueillante tant attendue chez la mère, s’avère être aussi nécessaire que la satisfaction d’un besoin du corps, pour se sentir vivante, non dangereuse, mais aussi non déchet, et à ce titre elle sera recherchée longuement, notamment dans le partage amoureux avec un homme.
Et l’on peut penser que ce n’est pas tant la défloration qui est dangereuse pour l’avenir d’un relation de couple, que l’impossibilité pour une femme de rencontrer chez un homme la maturité et la liberté qui lui permettront de mettre en partage sa propre part féminine. Le fait qu’un homme puisse ne pas être dans le refus ou le déni de sa « part féminine », est un gage d’équilibre dans la relation.
 
INTÉRIORITÉ
 
 
On perçoit chez certaines femmes, un refus exaspéré du plaisir, dans la relation auto-érotique, la masturbation étant fortement angoissante et culpabilisante, et dans la relation amoureuse. Parvenir à intégrer le même et pourtant différent, est un chemin semé d’embûches : les avatars de la représentation du corps maternel, en échanges constants et complexes avec l’assomption d’un corps au féminin, sont marqués des effets directs ou inversés de l’amour et de la haine, dont un des aspects sera une méconnaissance distante de l’intériorité de ce corps.
Nous avons évoqué plus haut la question du double dans le destin féminin : l’envers et l’endroit, l’intérieur en opposition avec l’extérieur, le profond avec la surface, le caché avec ce qui est exhibé, sont très présents dans l’image corporelle et ses avatars. C’est souvent la grossesse et l’enfant qui donnent accès à cette intériorité des organes génitaux, et l’on est toujours étonné d’entendre une représentation de la topographie ou géographie interne totalement et obstinément fantaisiste, quelles que soient les explications rationnelles, voire scientifiques, auxquelles certaines femmes ont pu avoir accès.
Lorsque la dimension sexuelle, érotique de plaisir est violemment refoulée, l’amour maternel se déploie dans l’emprise et l’interdit, à forte connotation anale : enfant appendiculaire, toujours en voie d’expulsion ou de rétention, support fantasmatique d’une pulsionnalité régressive.
Cette problématique peut concerner, nous le savons, aussi bien garçon que fille, mais le fils peut prendre appui sur l’identification au père, identification circulant d’ailleurs dans les deux sens, alors que pour la fille cette voie est, sinon fermée, du moins difficile et aléatoire quant au gain pour sa féminité.
Frédérique disait : « pour faire face à une femme idéale, il faut une femme et un homme parfaits », résumant de façon lapidaire un idéal bisexuel, dont la condition inaccessible reste sous la dépendance du bon vouloir maternel. Inadéquation entre le désir maternel et l’être féminin de sa fille : comme si l’incomplétude et l’insatisfaction de la mère retombaient sur la fille, telle une tâche à accomplir, un devoir qui soit à valoir sur la dette de vie et dont la contre-partie est le sentiment d’arracher la vie à sa mère, dans le double sens de croître à ses dépens et d’avoir à lutter pour obtenir le droit de vivre.
C’est elle aussi, qui finit par se demander un jour : « mais qu’est-ce que je cherche dans un homme ? est-ce que ce n’est pas une femme ? »
Plus banalement, certaines femmes restent prises au piège de ne pouvoir être le garçon, sinon même l’homme, que leur mère a toujours recherché en elles, celui qui serait à la fois masculin et féminin.
 
RECOURS AU PÈRE
 
 
La séparation d’avec la mère anale ne peut se faire pour la fille qu’en prenant appui sur le père, comme nous l’avons évoqué plus haut, à condition que lui-même ne soit pas prisonnier de la projection étroite et revendiquante, d’une imago maternelle sur la femme, s’interdisant ainsi toute possibilité d’entreprise et de séduction, voire l’utilisant pour se mettre à l’abri d’un fantasme de castration resté menaçant.
Les dégâts liés à un père infantile ou absent sont aussi considérables que ceux dûs à un père violent ou hégémonique, dans la mesure où dans les deux cas, le père échoue à être une figure paternelle incluant la séduction entre les deux sexes comme élément essentiel des rapports humains; il renforce ainsi l’emprise venue de la mère, soit parce qu’il s’en fait également l’objet, soit parce qu’il l’exerce à son tour, dans des représailles violentes et désespérées. Cette situation est dommageable pour l’enfant, qu’il soit garçon ou fille.
Cliniquement, nous connaissons ces femmes identifiées à la part féminine refoulée ou déniée d’un père, qui peut être également engagé dans une exacerbation défensive des valeurs et conduites viriles, et violemment opposé aux hommes laissant apparaître, ou pire, jouant de leur féminin. [26]
Le choix d’un homme qui soit à la hauteur des exigences paternelles devient difficile, ce qui contribue à confiner la fille dans un donjuanisme qui plaît au père, du fait que sa fille est entourée d’hommes tels que lui-même pourrait les aimer, et du fait également que la fille reste préservée pour le père puisque rien de sérieux ne se noue.
Le père dans le meilleur des cas, est un support symbolique essentiel du développement de l’enfant, en étant cet ailleurs qui sollicite amoureusement la mère, s’inscrivant en tiers inclus-exclus, cette relation constituant dès lors un point d’appel à la défusion et un gage de l’évolution souhaitée vers la rencontre avec le monde environnant, la vie de l’esprit et les satisfactions sublimées, mais aussi bien les aventures de la séduction, de l’entreprise et de la découverte.
Les retours narcissiques alimenteront en positif ou en négatif, la relation avec le corps propre, aimé ou haï, malmené, maltraité, ou estimé, soigné, persécuteur ou appui narcissique fidèle, inscrit dans une filiation reconnue et investie.
Là sont quelques-unes des conditions pour l’accès à un plaisir hétérosexuel et à la maternité, mais aussi bien à un plaisir homosexuel qui ne soit pas trop fortement connoté de sadomasochisme.
 
VIOLENCE DES IMAGOS
 
 
Si Freud insiste sur le tendre attachement de la fille à sa mère pendant ce temps pré-œdipien, il insiste aussi sur ces motions pulsionnelles obscures qui sont à l’œuvre, et les éléments sombres et douloureux soulignés dans cette évocation, ne désignent pas la mère comme forcément mauvaise. Ils sont plutôt la face d’angoisse et de désespoir de toute relation aux figures parentales dans la mesure où l’enjeu primordial est celui de l’origine, de la dette de vie, avec leur revers inéluctable, la dépendance, la souffrance et la mort.
Tous les protagonistes sont pris, emportés par des forces qui les dépassent, dans un bouleversement constant et peu maîtrisable, de l’équilibre entre Eros et Thanatos et en ce sens, il est vrai qu’une partie essentielle du destin d’un sujet se joue en ces premières années.
La violence de ces affrontements à l’imago maternelle, placés sous le signe de l’inéluctable et de la compulsion de répétition, relèvent de la même nécessité ontologique que le meurtre du père, le repas totémique et le partage des femmes dans le mythe fondateur qui permet de penser la sortie de la horde primitive.
Penser cette violence constitue la voie d’accès à ses effets fondateurs, la prohibition de l’inceste et du meurtre : on constate alors, que la femme est un objet réservé, interdit, dont l’échange sera codifié et défini de faço