Topique
L’Esprit du temps

I.S.B.N.2913062938
200 pages

p. 21 à 32
doi: en cours

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no 78 2002/1

2002 TOPIQUE

Bisexualité et différence des sexes dans la cure

Jacqueline Schaeffer Membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris13 rue des Petits Champs 75001 Paris
Autant la bisexualité psychique a un rôle organisateur au niveau des identifications, particulièrement dans celles, croisées, du conflit œdipien, autant le fantasme d’androgynie, de bisexualité prégénitale, comme la bisexualité agie, constituent une défense vis-à-vis de l’élaboration de la différence des sexes au niveau de la relation sexuelle génitale, et peuvent constituer un obstacle à la terminaison de l’analyse, dans un jeu identificatoire sans fin.Mots-clés : bisexualité, différence des sexes, refus du féminin, poussée constante libidinale.
 
INTRODUCTION : FREUD ET WINNICOTT
 
 
Ce sont deux phrases, bien connues. La première, celle de Freud à H. Doolittle : « Je n’aime pas être la mère dans un transfert. Cela me choque toujours un peu. Je me sens tellement masculin » [1]. La deuxième, celle de Winnicott à son patient : « Je suis en train d’écouter une fille. Je sais parfaitement que vous êtes un homme, mais c’est une fille que j’écoute, et c’est à une fille que je parle. Je dis à cette fille : vous parlez de l’envie du pénis » [2].
Freud, sans le nommer, évoque son contre-transfert, celui qu’il a découvert dans la cure de Dora. Mais s’il oppose le maternel au masculin, et non pas le maternel au paternel ou le masculin au féminin, quel type de contre-transfert en difficulté désigne-t-il par là ? Paternel, face à une fille œdipienne trop séductrice ? (on ne peut plus ignorer de nos jours qu’Anna était sa patiente). Masculin, face aux aspirations de l’ouverture du féminin de Dora ? Phallique, face au transfert d’une envie du pénis ou d’un vœu de castration ? Féminin sexuel face à l’homosexualité féminine de sa patiente ? Maternel archaïque face aux aspirations régressives de Dora ?
Winnicott, quant à lui, désigne d’emblée un contre-transfert maternel, sollicité au niveau du perceptif : la réalité du vu ou de l’entendu. Il précise se situer au niveau du désir fou d’une mère, dont la perception de l’enfant est altérée par la déception de son désir d’un enfant de l’autre sexe. Il désigne un clivage maternel. Il peut alors restituer à un homme adulte cet élément « fille », incorporat du désir de sa mère, qui insiste à se faire reconnaître dans l’autre du contre-transfert. Winnicott n’aurait-il pu se situer aussi bien dans un contre-transfert paternel ? Celui d’un père envieux refusant le sexe masculin de son fils ? Celui d’un père recevant l’envie de pénis d’un garçon devant passer par une identification à une fille pour faire entendre son désir de recevoir de lui un enfant ? Mais l’exemple choisi a une visée de démonstration théorique, celle du clivage des éléments masculins et féminins.
 
FIGURES DE LA BISEXUALITÉ ET DE LA DIFFÉRENCE DES SEXES
 
 
Si, comme le dit Freud, « l’acte sexuel est un événement impliquant quatre personnes », la relation analytique en implique bien davantage, si on considère toutes les configurations possibles, dans l’intrapsychique de chacun et dans la dimension intersubjective de la relation analytique, que représentent les couples : fille-garçon, homme-femme, phallique-châtré, féminin-féminité, mère-père, masculin-féminin, et, enfin, bisexualité-refus du féminin.
Sans oublier l’impact que peut créer au niveau des représentations et des affects la situation particulière d’une femme enceinte sur le divan ou dans le fauteuil.
1. Les quatre couples de Freud
Le développement de la psychosexualité est décrit à travers trois couples : actif/passif, phallique/châtré et masculin/féminin. Seul ce dernier désigne une véritable différence, la différence des sexes. Mais, en 1937 [3], Freud la remet en question par un quatrième couple : bisexualité et refus du féminin dans les deux sexes.
En effet, tout autant le nouveau couple que chacun des termes de ce couple, pris séparément, renvoient à une négation de la différence des sexes :
  • d’une part, le refus du féminin est refus de ce qui est le plus difficile à cadrer dans une logique anale ou phallique. Il est inquiétant pour les hommes parce qu’il leur renvoie une image de sexe châtré, menace pour leur propre sexe, mais surtout parce que l’ouverture du corps féminin, sa quête de jouissance sexuelle et sa capacité d’admettre de grandes quantités de poussée constante libidinale est source d’angoisse [4] pour l’homme comme pour la femme.
  • d’autre part, autant la bisexualité psychique a un rôle organisateur au niveau des identifications, particulièrement dans celles, croisées, du conflit œdipien, autant le fantasme d’androgynie, de bisexualité prégénitale, comme la bisexualité agie, constituent une défense vis-à-vis de l’élaboration de la différence des sexes au niveau de la relation sexuelle génitale.
2. Figures féminines et figures du refus du féminin
Dans « Le motif du choix des coffrets » [5], Freud nous présente trois figures : la génitrice, la compagne et la destructrice, qui renvoient à l’image de la mère. Il a cependant une tentation : celle de voir, en l’espèce de la troisième femme, la figure d’une amante. Déesse de l’amour ou déesse de la mort ? Il hésite, mais fait son choix : dans l’interprétation de celle qui se tait, Cordélia, ou de celle qui se cache, Cendrillon, il incline du côté d’une représentation de la mort. Ne pourrait-on, tout autant, l’interpréter du côté de la libido et du féminin ? Un féminin qui se tait, couvert par le refoulement primaire du vagin [6], un féminin qui se cache, ce « continent noir » si énigmatique, pour Freud, qu’il ne veut ni le voir, ni ne peut le théoriser.
Dans ses textes cliniques sur la vie sexuelle adulte, Freud nous présente trois autres figures féminines : la maman et la putain, et, entre les deux, la figure de la femme phallique, envieuse du pénis. Pas de place, autrement que négative, pour la femme sexuelle, l’amante, et son féminin, sur lesquels il pose le voile du « continent noir », de l’énigme, du roc du biologique, et de la théorie infantile sexuelle du monisme phallique.
Dans notre clinique, nous pouvons entendre bien d’autres figures féminines pouvant faire l’objet de transferts et de contre-transferts antagonistes, semblables ou opposés, aussi bien entre elles qu’avec toutes sortes de figures masculines.
 
LA PROBLÉMATIQUE
 
 
La bisexualité est d’essence narcissique, et se situe donc du côté des identifications, primaires ou secondaires, tandis que la différence des sexes, d’essence libidinale, subjectale et objectale, se situe du côté des investissements érotiques.
C. David [7] a insisté sur leur articulation dialectique, et sur l’aspect positif de la médiation bisexuelle. J’examinerai davantage la conflictualisation de divers niveaux de bisexualité, dans la cure, en relation avec les mouvements pulsionnels liés à la dynamique du transfert comme du contre-transfert.
 
I. LE TEMPS DU « PRIMAIRE »
 
 
Les mouvements d’identifications et d’investissements pulsionnels primitifs sont à considérer davantage en termes structuraux, ceux d’une théorisation aprèscoup, et ne sont repérables en clinique que par défaut, par les défaillances de l’organisation psychique et de l’environnement.
1. Les bisexualités prégénitales
a) L’identification primaire
L’embarras théorique de Freud dans la définition de cette identification témoigne de son ambiguïté fondamentale. Après l’avoir posée comme immédiate, au père de la préhistoire personnelle, il en désigne une autre, liée au fait qu’« aux toutes premières origines, à la phase orale primitive de l’individu, investissement d’objet et identification ne peuvent guère être distingués » [8].
On peut concevoir ce mode d’identification primaire, orale, cannibalique, comme un premier mouvement psychique d’intériorisation de ce qui a été transmis à l’enfant par le psychisme maternel du vécu d’incorporation orale d’un enfant dans son ventre, ne faisant qu’un avec elle, et de son désir de prolonger cette complétude narcissique. Cette identification vise, pour l’enfant, à ne faire qu’un avec la mère, dans un vécu fusionnel, indifférencié, où dévorer et être dévoré, être la mère ou l’enfant, être et avoir ne se distinguent pas. Freud exprime ce vécu par la formule « je suis le sein ».
Cette indétermination sexuelle psychique, ce fantasme de n’être ni l’un ni l’autre, ou l’un et l’autre, crée le fantasme d’une bisexualité prégénitale à deux. Celui d’un corps pour deux, d’une peau pour deux, d’un psychisme pour deux (J. Mc Dougall) [9]. C’est ce désir puissant de régresser à l’état originel d’union avec la mère que la cure révèle.
Ce niveau de régression peut renvoyer au narcissisme primaire décrit par Freud, anobjectal, aconflictuel. La théorisation de l’« originaire », hors psyché, hors objet, de P. Aulagnier, peut-elle s’y référer ? B. Grunberger [10] décrit un narcissisme fœtal, de quiétude, qui sert d’attracteur fantasmatique à tous les niveaux de régression. Il permet de pallier le traumatisme primaire de l’état d’être prématuré, néoténique, inachevé, du petit d’homme, de sa situation de dépendance, de son vécu d’impuissance. Le narcissisme primaire, alimenté par l’investissement narcissique parental de « his majesty the baby », vient nourrir les fantasmes de toute puissance bisexuelle.
b) L’homosexualité primaire
Elle tient compte d’un investissement érotique de la mère, de la mère séductrice et des premiers échanges amoureux entre mère et enfant, et scelle l’empreinte féminine maternelle originelle dans les deux sexes. Elle fournit, en après-coup, le fantasme d’un paradis perdu. Cependant, si elle perdure et fait obstacle à la différenciation des imagos parentales, l’empreinte de l’imago maternelle archaïque bisexuelle reste prédominante, défensivement clivée, menaçant de contaminer, de son potentiel hallucinatoire, dans les deux sexes, toute relation ultérieure à la féminité et au féminin. M. Duras la décrit sous les termes du « ravissement ».
L’homosexualité primaire ne concerne pas le seul genre féminin. Le garçon aurait (selon Stoller) [11] plus de difficulté à se dégager de l’empreinte précoce féminine, du maternel primaire, d’où une vulnérabilité plus accentuée. Ce qui peut le conduire, lorsque la fonction paternelle n’a pas suffisamment étayé la désidentification, à l’homosexualité agie, à une recherche constante à l’extérieur de la confirmation de la valeur érotique et narcissique de son pénis.
Cette homosexualité reste cependant, à mon sens, plus incestueuse entre mère et fille. L’identité de leur sexe nécessite un fort contre-investissement pour frapper de refoulement primaire l’érogénéité du sexe de la fillette.
C’est dans ce contexte que la mère, pour redevenir femme, pratique la « censure de l’amante » [6] en endormant son enfant, lui désignant, à travers son propre corps, un autre de son désir. C’est le temps, pour l’enfant, de l’identification hystérique primaire.
2. Du côté des premiers investissements pulsionnels : la poussée constante de la libido
Elle est extraite des poussées périodiques de l’instinct et du besoin. Premier effracteur nourricier [12], elle met le petit moi immature en nécessité d’étayage. « Sur le trajet de la source au but, la pulsion devient psychiquement active » (Freud) [13].
Le fait que la pulsion pousse constamment, alors que le moi doit se périodiser, se temporiser, lui impose, dit Freud, une « exigence de travail ». C’est ainsi que le « moi » se différencie du « ça », que l’excitation devient du pulsionnel, que la génitalité humaine se différencie de la sexualité animale, soumise au rut et à l’œstrus, et se transforme en psychosexualité à poussée constante, fait humain majeur.
Envahi par la libido, le moi la ressent comme un « corps étranger interne ». Dès les origines de la vie, il est obligé à l’angoisse, parce qu’il n’a pas le choix : c’est ce qui l’effracte qui va le nourrir.
 
I. L’IMAGO PRÉGÉNITALE BISEXUELLE : TOUT EST DANS TOUT
 
 
La régression, dans la cure, au temps de l’identification primaire, alimente le fantasme de l’analyste mère archaïque ne faisant qu’un avec son patient.
En fait, si on la nomme mère archaïque, anale, fécale, mère de l’emprise ou de la haine, c’est en fonction de ce primaire après coup, ce prégénital antérieur à l’élaboration de la différence des sexes, antérieur aux mots, donc à la nomination. Freud parle des « parents » indifférenciés, mais c’est plutôt le fantasme des « parents combinés » de M. Klein qui peut en donner la plus proche représentation : mère archaïque qui contient le père, le pénis, le sein, les bébés, les excréments, et tout ce qui est enviable. Celle qui n’a pas de sexe et qui les a tous, d’où la nomination après-coup en termes de bisexualité de ce qui est davantage une indifférenciation sexuelle et une totalité : celle d’avoir tout, d’être tout puissant, tout sexuel, tout entier, de n’avoir aucun manque.
Cette imago, cette zone du moi, celle de l’inquiétante étrangeté, que nous avons tous en nous, est toujours ouverte. Elle possède un potentiel d’attraction régressive toujours capable de se réactiver lors de conflits identificatoires ou pulsionnels. Dans la cure, elle génère les fantasmes de toute puissance narcissique fusionnelle, et son envers mortifère : les angoisses de mort psychique, les figures monstrueuses de parents combinés, d’inceste prégénital et de réengloutissement anéantissant dans le corps maternel.
Quant à la régression à l’homosexualité primaire, dans la cure, celle de la complétude érotique à deux, elle alimente le fantasme d’une orgie prégénitale bisexuelle, celle de l’analyste mère et de son patient bébé au sein. C’est l’image du « mammifère prégénital » (M. Fain).
Du « mammifère prégénital » à la « bête à deux dos »
La constitution du fantasme originaire de scène primitive est une plaque tournante du dégagement de la relation à la mère archaïque. Elle est le creuset de toutes les identifications alternantes de l’Œdipe, et des investissements érotiques interrogeant l’énigme de la différence des sexes. Si la relation se maintient dans le fantasme d’une indifférenciation sexuelle, d’une bisexualité à deux, si la fonction paternelle est inopérante, le sujet ne peut différencier les imagos parentales, élaborer ses fantasmes originaires de scène primitive et de castration, et il reste fixé à une imago de parents combinés.
Ces fantasmes sont réactivés régressivement dans la cure, où la haine de la scène primitive peut virer à la figure monstrueuse de l’inceste prégénital.
 
II. LE TEMPS DU COMPLEXE D’ŒDIPE
 
 
Je n’insisterai pas sur ce deuxième effracteur nourricier, le plus fréquenté en psychanalyse. Celui qui mène à la solution phallique, à l’angoisse de castration, et à la solution identificatoire croisée aux deux parents dans la différence des sexes et des générations. La bisexualité psychique œdipienne est identificatoire, conflictuelle et alternante dans le transfert. Elle est élaborative, et le contre-transfert parental de l’analyste n’y est pas trop en difficulté.
 
III. LE TEMPS DU GÉNITAL ADULTE
 
 
Ce troisième effracteur nourricier, celui de la relation sexuelle génitale, peu d’analystes l’ont abordé (N. Zaltzmann) [14]. C’est l’épreuve de la différence des sexes dans la violence de la pénétration, celle de l’amant de jouissance qui porte la poussée constante libidinale dans le corps de la femme, et qui crée son féminin en lui arrachant ses défenses.
Le « génital » libidinal est ce qu’il y a de plus difficile, de plus violent, et ce qui mobilise au plus fort les défenses anales, fécales, phalliques et bisexuelles, qu’on nomme refus du féminin. Car il exige un effort élaboratif du moi face à la poussée constante de la libido, dans la sexualité. Et c’est la violence de cette épreuve qui peut faire front, qui peut s’opposer à la violence de la captation régressive de la mère archaïque.
Freud n’a pas de concept de génitalité. Il a été jusqu’à contester le droit de cité métapsychologique au masculin et au féminin : « les différences de sexe, écrit-il, ne peuvent prétendre à une caractérisation psychique particulière ». Il ne fait pas de distinction entre l’homosexualité passive et les désirs de nature féminine. C’est pourquoi il insiste autant sur la bisexualité.
La bisexualité, qu’elle soit prégénitale, œdipienne, psychique ou agie s’oppose au génital, elle ne vise pas le même but. Elle est résistance à la violence de la différence des sexes, à celle de la pénétration masculine et de la « défaite » féminine. Cependant, elle peut être utilisée au service de la différence des sexes en tant qu’obstacle à dépasser, celui des défenses anales et phalliques, celui de la toute puissance et de la complétude narcissique, de la frigidité, de l’illusion de la symétrie. Si elle ne parvient pas à être vaincue, la résistance devient alors un roc, celui du refus du féminin coûte que coûte, dans les deux sexes, désigné par Freud, celui que l’analyste rencontre dans la cure.
C’est mon interprétation du mythe de la sphinge (dont l’étymologie est identique à celle de sphincter), celle qui, campée aux portes de Thèbes se laisse ouvrir ou se ferme coûte que coûte. Le conquérant, tel Œdipe qui découvre l’énigme, tel l’amant de jouissance qui révèle à une femme son féminin, est celui qui affronte et vainc les positions envieuses du monstre bisexuel. La sphinge chute alors de sa colonne, elle est vaincue, et cette « défaite », c’est la victoire de son féminin.
La femme sexuelle doit aussi affronter cette mère archaïque. Le changement d’objet permet la rivalité avec la mère sexuelle et le mouvement masochique vers le père œdipien. Mais c’est l’amant de jouissance qui viendra en dernière position de tiers séparateur. Si la mère n’a pas donné de pénis à la fille, ce n’est pas elle non plus qui lui donne un vagin. C’est en créant, révélant le vagin de la femme que l’homme génital pourra s’arracher, lui-même, et l’arracher, elle, à la mère prégénitale. Le changement d’objet est un changement de soumission : de la soumission anale à la mère, à laquelle la fille a tenté d’échapper par l’envie du pénis, à la soumission libidinale à l’amant. Depuis la nuit des temps, les hommes doivent venir arracher les filles à la nuit des femmes, aux « reines de la nuit ».
L’amant de jouissance est l’héritier non du père de l’interdit de l’inceste mais du père amant que la fille a construit dans le fantasme de sa scène primitive, celui qui extasie la mère ou une autre femme, car on sait à quel point est excitante pour la fille la relation du père avec une maîtresse. Rappelons-nous Dora, qui gifle Mr K. lorsqu’il lui dit « ma femme n’est rien pour moi »; cette Mme K., maîtresse de son père, auquel elle s’identifie, et qui est tellement excitante pour elle.
 
LES MYTHES ET ILLUSIONS DE LA BISEXUALITÉ
 
 
1. Le mythe de l’androgyne : avoir l’un et l’autre sexe
C’est l’illusion qu’on peut passer d’un sexe à l’autre.
2. La tentation ambisexuelle : avoir l‘un et l’autre objet
On a tendance de nos jours à exalter la bisexualité agie dans la relation ambisexuelle jusqu’à dire que c’est l’avenir de l’humanité. Je pense qu’il s’agit encore d’une forme de refus du féminin.
Dans la cure, on peut voir l’économie de la violence de la pénétration emprunter les défenses anales, phalliques et bisexuelles, dans les deux sexes. C’est un triomphe sur la différence des sexes et sur la scène primitive.
3. Le mythe de la symétrie et de l’égalité des sexes : l’un est comme l’autre
Ce mythe garantit contre l’horreur de la castration et de la séparation. Il est donc négateur de la différence des sexes. Narcisse dit à Echo : « plutôt mourir que m’abandonner à toi », et fuit la femme. C’est une forme du refus du féminin.
Dans la symétrie, il n’y a pas de représentation de pénétration de l’un dans l’autre, mais une compénétration réciproque.
Une partie de la psychanalyse américaine, le mouvement « subjectiviste », au nom de l’idéologie de l’égalité et des mouvements antiracistes et féministes, pratique la symétrie dans la cure, l’autodévoilement. L’analyste dévoile ses rêves et ses sentiments à l’analysant(e), jusqu’à lui donner une interprétation telle que : « vous n’allez pas me vider mon sein, alors que j’ai déjà un cancer ». La revendication des mouvements gay exige que les homosexuels soient analysés par des analystes homosexuels. Que reste-t-il alors de la psychanalyse, de l’analyse du transfert et du contre-transfert ?
 
L’IDENTIFICATOIRE ET LE LIBIDINAL DANS LA CURE
 
 
Ces deux modes de transfert, ou de contre-transfert, recoupent grossièrement les deux voies théoriques de l’exploration analytique : celle de la relation d’objet et celle de la dynamique pulsionnelle.
Le contre-transfert de l’analyste, quel que soit son sexe, est sollicité dans sa bisexualité au niveau des identifications, par les conflits identificatoires et narcissiques du patient, dans un jeu de projections et d’introjections qui permettent une communication sans entrave.
Mais dans le cas de transferts pulsionnels érotiques, la spécificité du sexe de l’analyste est sollicitée, et c’est alors que la réponse bisexuelle de l’analyste peut tendre à nier la différence des sexes.
Avec un homme ou une femme, je peux endosser un transfert paternel. Ma bisexualité, jusque là sollicitée à un niveau prégénital, est alors utilisable à un niveau œdipien, celui des identifications croisées, alternatives, permettant l’accès à l’autre et à sa différence.
Je peux endosser le transfert d’une femme sexuelle, ou d’une mère sexuelle capable de transmettre à une fille sa capacité à se soumettre à un homme, à s’ouvrir à l’effraction d’un amant de jouissance. Je peux aussi endosser le transfert d’une femme homosexuelle, phallique, envieuse de la féminité de sa fille, ou de la grossesse d’une femme. Et bien d’autres.
Mais une femme peut-elle endosser un transfert vraiment masculin ? Je pose la question. Une femme au pénis ne me paraît pas être un support d’amant de jouissance ni de partenaire homosexuel masculin.
Si l’analyste n’écoute qu’avec sa bisexualité, et ne répond pas dans la différence des sexes, il n’entend, par exemple, que le garçon ou la fille qui envie le pénis du père. Il peut ne pas entendre l’angoisse de pénétration active d’un patient, tendant à rendre celle-ci anodine, non effractrice, ce qui lui fait faire l’économie d’un travail de masculin [15], de l’angoisse du sexe féminin. La bisexualité peut ainsi servir de champ manifeste, « innocent » à l’expression de l’homosexualité de haine du féminin.
Il peut être catastrophique, par exemple, pour une femme qui se dégage de sa relation archaïque à sa mère, et qui réussit à libérer ses potentialités de réalisation personnelles et érotiques, de se voir interpréter cette émancipation comme une envie du pénis ou celle de châtrer son analyste homme, lequel continue à fonctionner dans une logique de phallique-châtré. On continue à nourrir la guerre des sexes, plutôt que d’exalter leur différence.
Un analyste, homme ou femme, envieux des capacités de jouissance féminine d’une patiente peut la mettre au banc des accusées, et se retrouver psychiquement du côté des exciseuses ou des inquisiteurs. Les attaques envieuses peuvent également viser un amant de jouissance sur le divan. À l’écoute intolérable de la scène primitive !
 
L’ANALYSTE, « NI ANGE NI BÊTE » CAR « QUI VEUT FAIRE L’ANGE, FAIT LA BÊTE »
 
 
Un analyste qui n’interprète que dans la bisexualité psychique, dans la communication sans entrave, ou qui se sent trop affirmé dans son sexe, ce sont deux extrêmes qui produisent du même. Deux sexes pour un – la bisexualité –, ou un seul sexe pour les deux – le phallique –, ce sont deux formes du refus du féminin.
C’est une gymnastique qui peut être douloureuse pour l’analyste que de s’aventurer dans ces zones d’indifférenciation sexuelle et de bisexualité, ce qui l’oblige à abandonner son étayage, à renoncer, pour un certain temps, à sa spécificité sexuelle, et le renvoie au traumatisme de l’altérité et de la différence des sexes.
La structure de la situation analytique, de par sa mobilisation pulsionnelle, sa séduction, son interdit au voir et à l’agir, à la décharge et à la satisfaction, reproduit la tension entre la pulsion qui ne peut se satisfaire et le moi dont les besoins tendent à la décharge. Elle soumet le moi à une poussée constante qui l’oblige à une exigence de travail.
La défense peut résider dans une position d’aconflictualité et de bisexualité fusionnelle, celle qui n’a besoin ni de la pulsion ni de l’objet.
Elle peut également utiliser l’hystérisation. L’analyste homme qui ne séduit pas sa patiente dans ce lieu clos et secret qu’est le cabinet d’analyse est vécu fantasmatiquement par une femme soit comme impuissant, soit comme violeur potentiel. Il est mis dans la position d’un homme ou d’un père châtré, ou renvoyé à une imago de mère phallique. Ce risque peut parfois entraîner des agirs contre-transférentiels à type de réassurance phallique, comme celui de séduire réellement une patiente. La défense peut aussi consister à n’écouter le féminin d’une patiente qu’en le référant au maternel. Les femmes sont moins portées au passage à l’acte sexuel, mais le transfert de mère archaïque leur est tout autant pénible. Le cadre analytique peut avoir alors une fonction de tiers interdicteur et protecteur.
L’analyse ne devrait-elle pas aller chez un sujet jusqu’à la capacité de s’identifier au désir de mort de sa propre mère pour lui, ou pour son sexe d’enfant ? Si un homme ne peut pas tressaillir en sentant tressaillir un enfant dans son ventre, ni mettre à mort un fœtus, comme peut le faire une femme, il peut néanmoins tuer l’enfant que porte une femme par ses vœux envieux, ou en ne la rendant pas mère. L’analyste homme peut avoir du mal à endosser ces transferts d’identification à la mère archaïque envieuse et meurtrière. L’analyste femme également. Cette imago là est matrice du délire.
Si ces épreuves ont fait l’objet de son propre parcours analytique, l’analyste peut accompagner son analysant(e) dans cette montée au paradis du retour fusionnel ou dans la descente aux enfers de l’indétermination sexuelle. L’important est d’en revenir. Et parce qu’il a pu le vivre, l’analyste peut se permettre à nouveau et permettre à son analysant(e) la remise en jeu de la position primaire indéterminée envers le sexe, le revécu de ce fantasme où l’on est l’un et l’autre, ni l’un ni l’autre dans le transfert. La cure offre au sujet la chance soit de prendre position sexuelle là où jamais encore il ne l’avait prise, soit de prendre une position nouvelle par rapport à un mauvais choix, soit de prendre une position et pas les deux. Renoncer à être tout, mais ne pas être rien non plus. Renoncer à être unique, c’est-à-dire les deux à la fois. Le choix d’objet hétéro ou homosexuel peut être remis au travail.
La cure permet également de rééditer les moments de crise et l’épreuve des principaux effracteurs nourriciers.
Le dernier effracteur, s’il peut être travaillé au niveau des représentations, ne peut trouver sa réalisation que hors la cure, dans la réalité de la relation sexuelle. L’analyste ne peut pas être un amant de jouissance ni une amante, mais interpréter les défenses anales, fécales, phalliques et bisexuelles qui s’opposent à l’élaboration du masculin et du féminin, afin de réduire le territoire de l’imago de la mère envieuse archaïque. Il appartient à la cure d’offrir les conditions d’une ouverture du moi à la libido et à l’étranger, d’exalter la différence des sexes, d’initier le chemin de la génitalisation et, peut-on l’espérer, celui de l’acceptation du féminin, et du masculin, pour les deux sexes.
On a coutume d’évoquer la « contenance » maternelle de l’analyste, au sens de Bion. Mais son féminin libidinal est également à solliciter. La situation analytique, de par sa règle de libre association, et de l’écoute également flottante de l’analyste, est une invitation à la passivité, sollicite l’abandon du contrôle, des défenses phalliques, anales et fécales, et l’ouverture à l’étranger. Elle sollicite, selon N. Zaltzman, « la capacité d’abandon à soi et en présence d’un autre. La résistance majeure d’une analyse serait encore et toujours d’ordre psychosexuel ». Donc de l’ordre du refus du féminin.
De même que la violence de l’interprétation, pénétrante, effractrice et nourricière, peut vectoriser la position masculine de l’analyste, et solliciter les capacités d’ouverture de l’analysant des deux sexes.
L’accès à un choix sexué du sujet et de son objet met donc à l’épreuve la valence masculine-féminine du contre-transfert, et non seulement maternelle-paternelle. Ce qui, d’un côté comme de l’autre, consiste en un renoncement à une part perdue et en un deuil – deuil d’être tout pour l’analysant(e), ou deuil d’être tout pour l’analyste – et permet le passage à la vie, séparée et sexuée, et non plus le passage à l’acte. Une véritable rencontre et une relation amoureuse génitale peuvent en être le fruit.
La fin de l’analyse est une expérience subjective vers la finitude et la mort, qui est la meilleure façon pour un sujet de renoncer à sa bisexualité, à sa position de toute puissance dans la bisexualité omnipotente maternelle (H. Searles) 16. Analyste et analysant(e) ont à accepter le vieillissement, la finitude de la vie, donc l’angoisse existentielle. Si le sujet ne peut l’accepter, il reste fixé à la mère archaïque. Serait-ce également un des sens de la notion de l’« originaire », selon P. Aulagnier ?
Une position bisexuelle psychique d’écoute identificatoire qui ne privilégierait que la communication sans entrave, qui ne donnerait pas place à des figu-rations de la différence des sexes dans l’écoute du transfert, et dans la dynamique interprétative, risquerait de mener à une analyse interminable. Car pourquoi souhaiter alors y renoncer et prendre le risque d’une sortie vers la conflictualisation de la relation génitale et vers la solitude de la destinée humaine ?
 
NOTES
 
[1]Doolittle H. (1977), Visage de Freud, Paris, Denoël.
[2]Winnicott D. (1966), « Clivage des éléments masculins et féminins chez l’homme et chez la femme », Nouvelle Revue de Psychanalyse, N° 7, Paris, Gallimard, 1973.
[3]Freud S. (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, II, Paris, P.U.F, 1985.
[4]Schaeffer J. (1997), Le refus du féminin (la sphinge et son âme en peine), Paris, P.U.F, Coll. « Épîtres ».
[5]Freud S. (1913), « Le motif du choix des coffrets », L’inquiétante étrangeté, Paris, Gallimard, 1985.
[6]Braunschweig D., Fain M. (1975), La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental, Paris, P.U.F.
[7]David C. (1992), La bisexualité psychique. Essais psychanalytiques, Paris, Payot.
[8]Freud S. (1923), « Le moi et le ça », Essais de Psychanalyse, Paris, Payot, 1981.
[9]Mc Dougall J. (1996), Éros aux mille et un visages, Paris, NRF, Gallimard.
[10]Grunberger B. (1971), Le narcissisme, Paris, Payot.
[11]Stoller R.J. (1968), Recherches sur l’identité sexuelle, Paris, Gallimard, 1979.
[12]Goldstein C. (1995), « Maîtrise de la pulsion ou maîtrise par la pulsion ? », Revue française de Psychanalyse, 1995/3, Paris, P.U.F., et Schaeffer J. (1997), op. cit.
[13]Freud S. (1933), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984.
[14]Zaltzman N. (1976), « Du sexe opposé », Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 14, Paris, Gallimard.
[15]Schaeffer J. (1997), « Mal-être dans la sexualité », Le mal-être (Angoisse et violence) Débats de Psychanalyse, Paris, P.U.F.
[16]Searles H. (1965), L’effort pour rendre l’autre fou, Paris, Gallimard, 1977.
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[1]
Doolittle H. (1977), Visage de Freud, Paris, Denoël. Suite de la note...
[2]
Winnicott D. (1966), « Clivage des éléments masculins et fé...
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[3]
Freud S. (1937), « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin...
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[4]
Schaeffer J. (1997), Le refus du féminin (la sphinge et son...
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[5]
Freud S. (1913), « Le motif du choix des coffrets », L’inqu...
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[6]
Braunschweig D., Fain M. (1975), La nuit, le jour. Essai ps...
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[7]
David C. (1992), La bisexualité psychique. Essais psychanal...
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[8]
Freud S. (1923), « Le moi et le ça », Essais de Psychanalys...
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[9]
Mc Dougall J. (1996), Éros aux mille et un visages, Paris, ...
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[10]
Grunberger B. (1971), Le narcissisme, Paris, Payot. Suite de la note...
[11]
Stoller R.J. (1968), Recherches sur l’identité sexuelle, Pa...
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