2002
TOPIQUE
Plaidoyer pour une certaine ignorance
[*]
Jacques Delaunoy
Président de la Société Belge de PsychanalyseAvenue Blonden, 70 B-4000 Liège Belgique
Depuis toujours, les hommes et les femmes n’arrêtent pas de discourir sur ce
qui les fait semblables et en même temps sur ce qui les sépare. Cela dure depuis le
commencement. Tous les mythes parlent de cette question. Depuis toujours aussi, les enfants
reprennent ces thèmes dans leurs théories sexuelles infantiles. Depuis notre plus tendre
enfance, nous brodons à qui mieux mieux pour adoucir l’effroi des différences et restaurer
l’espoir des complémentaires. La bisexualité et la castration, cette dialectique entre la
complémentarité des différences et la différence des complémentarités est pour moi au cœur
de l’économie psychique. Ce qui m’intéresse dès lors c’est moins de repérer ce qui serait
masculin ou féminin mais plutôt d’écouter les formes prises par leur dialogue. La cure peut
alors être vue comme une création sans cesse renouvelée entre cette part qui accepte
qu’homme et femme soient différents et cette part qui n’en veut rien savoir. Il est souhaitable
que nous ne sachions pas a priori où cela nous emmène.Mots-clés :
bisexualité psychique, théories sexuelles infantiles, mythes.
A. « Le banquet » de Platon
Zeus était très préoccupé. Les humains commençaient sérieusement à vouloir
lui monter sur la tête. Ils avaient déjà maîtrisé le feu à l’aide de ce traître de
Prométhée qui leur en avait révélé les secrets. Mais voilà que maintenant, ils
voulaient ni plus ni moins devenir l’égal des dieux.
En ce temps-là, l’espèce humaine comportait trois genres : les mâles nés du
soleil, les femelles nées de la lune, et les – androgynes – les plus nombreux qui
participaient des deux planètes à la fois. Tous étaient d’une seule pièce et ronds
comme les planètes dont ils étaient nés.
Toutefois, les androgynes étaient les plus curieux : ils avaient non seulement
quatre mains, mais aussi quatre jambes, un cou tout rond, une seule tête, mais
deux visages opposés l’un à l’autre, parties honteuses en double, une mâle et une
femelle. Leur force et leur vigueur étaient extraordinaires, car avec quatre bras
et quatre jambes, ils se déplaçaient extrêmement vite en faisant la roue.
Il faut dire aussi qu’ils faisaient la roue mentalement car grand était leur
orgueil. Ils avaient décidé de s’attaquer aux dieux.
C’est pour ça que Zeus était fort préoccupé. Il ne voulait pas les faire périr,
il n’aurait plus reçu alors ni honneurs ni offrandes. Il eut alors une idée géniale
qui mettrait un terme à leur insolence :
« Je m’en vais sectionner chacun en deux. En même temps, ils seront plus
faibles, et, en même temps, leur nombre sera doublé; j’aurai donc deux fois plus
d’offrandes. En outre, ils marcheront sur leurs deux jambes, en se tenant droit.
Mais si, à notre jugement, leur impudence continue et qu’ils ne veuillent toujours
pas se tenir tranquilles, alors, à nouveau, je les couperai encore en deux de façon
à les faire déambuler sur une seule jambe, à cloche-pied. »
Aussitôt dit, aussitôt fait, et Zeus de couper. Apollon fut chargé de recoudre
les blessures en ramenant les peaux et en tournant les têtes vers la coupure afin
qu’ils deviennent plus modestes.
Toutefois il y eut un hic car chaque partie coupée, chaque moitié, ne cherchait qu’une seule chose, retrouver de manière éperdue la partie manquante,
l’enlacer bras et jambes et ne plus bouger le plus souvent jusqu’à ce que mort
s’ensuive, car elle refusait de faire quoi que ce soit, même manger, sans l’autre.
De cette façon, l’espèce humaine disparaissait.
Zeus discuta alors du bricolage avec Apollon et, deuxième idée géniale, ils
décidèrent de ramener aussi les parties honteuses vers l’avant. Jusque là, elles
étaient restées derrière par rapport au nombril et au visage. Ainsi, la recherche
de la moitié entraînerait alors une copulation, le désir satisfait provoquerait de
la satiété et les mortels pourraient alors se tourner vers d’autres activités. Apollon
fit les bricolages nécessaires.
« Ainsi, dit Aristophane, c’est depuis un temps aussi lointain qu’est implanté
dans l’homme, l’amour qu’il a pour son semblable : l’amour rassembleur de
notre primitive nature, l’amour qui, de deux êtres, tente d’en faire un seul, autrement dit de guérir l’humaine nature. Chacun de nous est donc la moitié
complémentaire d’un autre. Si Zeus a coupé un homme, cela fait des hommes
qui ne s’intéressent qu’aux hommes. S’il a coupé une femme, cela fait des femmes
qui ne font pas très attention aux hommes. S’il a coupé un androgyne, la partie
homme est amoureuse des femmes et cela fait les maris qui trompent leur femme,
la partie femme est amoureuse des hommes et cela fait les femmes qui trompent
leur mari ».
Aristophane a beaucoup d’humour. Ce texte, « le Banquet » de Platon, est
vieux de 2400 ans. J’ai pensé qu’il avait parfaitement sa place aujourd’hui. Les
humains ont dû être très secoués et fort perplexes de ce qui leur était arrivé.
B. La perplexité
Et le moins que l’on puisse dire, c’est que nous avons été servis question
perplexité dans cette histoire entre hommes et femmes.
Il y a quelques années, nous avions travaillé le thème de la bisexualité avec
quelques collègues et, chose très étrange, alors qu’on avait l’impression de plus
ou moins bien cerner de quoi il s’agissait en commençant, au fur et à mesure que
nous progressions dans notre étude, la chose semblait se dissoudre et devenir
insaisissable.
Pourtant si l’on prend la définition, elle est toute simple : tout être humain
aurait constitutionnellement des dispositions sexuelles à la fois masculine et
féminine. « Nous descendons des androgynes » comme le disait Aristophane.
Bien.
Mais si l’on cherche à préciser :
Parle-t-on d’anatomie, d’embryologie, d’hormones ? Parle-t-on de masculin
et féminin, mais c’est quoi masculin et féminin : c’est actif, c’est passif, c’est
maternel, c’est paternel, c’est dur, c’est mou, c’est pénétrant, c’est pénétré ?
Parle-t-on de biologie, de sociologie, de psychologie ?
Ce thème, c’est l’auberge espagnole.
À la fin de mes réflexions, j’en étais arrivé à dire que la féminité ce sont les
hommes qui en parlent le mieux, et le masculin c’est ce qui attirent parfois les
femmes.
Aussi, quand on m’a demandé de faire un exposé pour ce colloque, j’étais
bien prêt de refuser : si c’est pour enfoncer des portes ouvertes !
Jusqu’au moment où je me suis dit : ce n’est peut-être pas mon manque de
perspicacité qui est en cause, c’est peut-être le sujet lui-même qui provoque cette
perplexité. Tous les auteurs qui parlent de bisexualité, parlent de confusion,
précisent le vocabulaire : bisexuel, ambisexuel, distinguent le plan psychique et
le plan comportemental, retrouvent l’inquiétante étrangeté. Ce côté ambigu me
semble tout à fait caractéristique de ce concept.
Le mot même de bisexualité est étonnant. Sexualité vient de secare: couper.
Bi implique au contraire de réunir. Mais, tout compte fait, ce mélange de précision et de doute n’est-ce pas le mouvement de la découverte de la sexualité.
N’est-ce pas le mouvement des théories que les enfants échafaudent pour rendre
compte de ce qu’ils découvrent ou soupçonnent.
Alors, faisons de même, commençons cette approche si particulière de la
bisexualité : mais avant d’en parler au sein du travail analytique en séance, je
voudrais parcourir avec vous certains points qui forment l’arrière-fond de ce
thème. Tout d’abord, je vous propose un peu d’histoire; cela nous donnera au
moins l’impression de commencer à bâtir sur du solide même si ceci est en partie
illusoire, comme vous le verrez.
A. Darwin et la biomédecine de la fin du XIXe siècle
À la fin du XIXe siècle, les idées de Darwin s’étaient largement diffusées chez
les scientifiques et la biologie reposait maintenant sur un critère fondamental :
l’évolution des espèces et la lutte pour la reproduction.
La sexualité était donc devenue un des deux instincts fondamentaux expliquant tout un ensemble de phénomènes. Or, un certain nombre de faits étaient
apparus : dans toutes les espèces, l’étude des embryons montrait que ceux-ci
présentaient les caractéristiques, au moins à l’état latent, des deux sexes, y compris dans l’espèce humaine où la balance ne commence à pencher dans le sens
du sexe de la naissance qu’après 3 mois de gestation, l’embryon ayant gardé
jusque là une propension à se développer de manière bisexuelle.
Nous savons aujourd’hui que le sexe de base embryonnaire est le sexe femelle
qui ne se transforme en sexe mâle que sous l’influence de certaines hormones
pendant la grossesse, chose totalement inconnue à l’époque.
De plus, par l’étude de l’anatomie comparée, plusieurs espèces montraient
la persistance, à l’âge adulte, de vestiges embryonnaires de l’autre sexe.
Si l’ontogenèse récapitule la phylogenèse, alors l’ancêtre commun des
vertébrés devait avoir été un être bisexué (revoilà le mythe d’Aristophane), et
Darwin avait défendu l’idée que ce pouvait être ses chères ascidies, sortes de petits
animaux marins hermaphrodites vivant sur les rochers.
L’idée d’une bisexualité constitutionnelle de l’humain était donc vraisemblable, d’autant que cette hypothèse permettait d’expliquer pas mal de faits
cliniques restés jusque là obscurs :
- l’homosexualité,
- l’hermaphrodisme de certains nouveau-nés,
- les cas de quelques patients ayant manifesté, à l’âge adulte, un changement
complet de leur phénotype avec inversion des signes sexués secondaires (description du cas d’une femme dont la voix avait mué et la pilosité était apparue, son
comportement s’étant aussi transformé en un caractère plus viril, étiologie qui serait
probablement attribuée aujourd’hui à un problème hormonal de nature cancéreuse).
Oui, il devait bien exister une bisexualité de base.
C’est à cette époque que Freud commence ses études de médecine et un de
ses premiers maîtres est le professeur Claus, éminent zoologiste viennois,
spécialiste de l’hermaphrodisme des animaux inférieurs et darwinien convaincu.
Il avait notamment mis en évidence le fait que certains crustacés sont mâles
pendant le début de leur vie puis deviennent femelles par la suite.
Freud devient un élève assidu de Claus qui le remarque et obtient pour lui une
bourse d’études pour étudier le sexe des anguilles au laboratoire de Trieste. Freud
y fit deux séjours, en mars et septembre 1876, et publiera les résultats en 1877. Sa
première publication : « le roc du biologique ». Juste un mot sur ce travail : toutes
les anguilles apparaissent de sexe femelle; où sont les anguilles mâles ?
« Je me tourmente donc, et les anguilles en même temps, pour retrouver ces
mâles, mais en vain; toutes les anguilles que je découpe appartiennent au sexe
faible ».
Il est piquant de constater qu’à l’époque, pour Freud, le continent noir et
introuvable c’est le sexe mâle.
Heureusement, certains jours de tempête, les anguilles ne sont pas livrées.
Alors Freud se promène et regarde autre chose que des poissons :
« Il est vrai que durant la première journée de mon séjour triestin, il m’avait
semblé que cette ville n’était peuplée que de déesses italiennes, ce qui me faisait
peur; mais quand, le lendemain, j’ai parcouru les rues, plein d’espoir, je n’ai
plus été capable d’en découvrir aucune, et depuis ce temps la vue d’une bella
donna compte parmi les choses les plus rares qui m’arrivent dans la rue. »
Attirance mais prudence.
FLIESS
En 1887, Freud rencontre Fliess. Fliess, oto-rhino berlinois, passionné de
biologie, fut à coup sûr un des défenseurs les plus importants de la bisexualité.
Il avait élaboré une théorie selon laquelle il y a, chez chaque être humain, deux
cycles majeurs : le cycle femelle de 28 jours, dont le signe le plus évident est la
menstruation, et un cycle mâle de 23 jours (je vous épargne ici les arguments qui
plaidaient pour ce concept). De la combinaison de ces deux cycles, avec moult
calculs mathématiques à l’appui, Fliess tirait toute une série de conclusions : le
sexe des enfants à naître, la période de l’accouchement, la durée de la vie humaine
par rapport à celle de ses parents, la pousse des dents, la date d’apparition de
certaines maladies...
Fliess en avait fait une théorie extrêmement étendue, une cosmogonie qui avait
fort frappé ses contemporains. Même si aujourd’hui ces théories apparaissent tout
à fait farfelues, pour ne pas dire délirantes, elles étaient à l’époque prises très au
sérieux. Freud l’appelait le Kepler de la biologie.
Pour Fliess, les temps forts du développement humain étaient donc de nature
bisexuelle, devaient avoir débuté dans l’enfance, et résulté de la combinatoire
de deux cycles mâle et femelle.
Pour Freud, à la même période, le problème numéro un était celui posé par
les hystériques et le refoulement : le symptôme est dû à la réminiscence d’un
événement de nature sexuelle, traumatique, refoulé imparfaitement, et situé dans
l’enfance.
Leurs recherches avaient donc des points de vue assez convergents : la sexualité, l’enfance.
Sur la question du refoulement, Fliess était catégorique : « le sexe dominant
de l’individu, celui qui est le plus fortement développé, a refoulé dans l’inconscient la représentation mentale du sexe dominé. Aussi, le noyau de l’inconscient
est-il dans chaque être humain cette part de lui-même qui appartient à l’autre
sexe ».
Nous avons très clairement ici la conception biologique, prépsychanalytique
de la bisexualité humaine.
Seulement voilà, la mariée est trop belle, car si Freud, qui abandonne en
partie sa théorie de la neurotica, se range à la théorie de son ami : une cause
bisexuelle, et est admiratif pour le système de pensée de Fliess, il est aussi un
sacré sceptique. Car à bien y regarder, dans la clinique, les choses sont loin d’être
aussi simples.
Oui, le matériel a trait à la sexualité. Non, nous n’avons aucun élément qui
nous permette de faire la part des choses entre réalité historique et fantaisie
imaginaire. Quant au masculin et au féminin, c’est la foire d’empoigne : chez les
hommes, on retrouve dans l’inconscient, certes des éléments féminins, mais aussi
bien d’autres choses; chez les femmes même disparité.
Et puis d’abord, c’est quoi masculin ou féminin ?
Et l’on repart pour un tour :
Parle-t-on de biologique, de psychologique, de social ?
Par exemple, dit Freud, activité = mâle, passivité = femelle c’est très loin de
la complexité retrouvée dans le matériel clinique.
À partir de là, il va assumer totalement l’ambiguïté trouvée :
- d’un côté, il va être d’accord avec Fliess, la bisexualité originelle est d’ordre
constitutionnel, c’est le roc biologique et il n’abandonnera jamais cette notion
bien qu’il ne la développera pas;
- de l’autre, on connaît la découverte : on ne naît pas homme ou femme, on
le devient au travers de toute une évolution, celle de la sexualité infantile organisée
autour de la situation œdipienne.
Être homme, dans les deux sexes, c’est s’identifier à l’homme père de la
scène primitive, être femme c’est s’identifier à la mère.
Toutes les combinaisons sont alors possibles : l’Œdipe positif, l’Œdipe négatif,
l’anti Œdipe, l’amour de la fille pour son père mais aussi pour sa mère, le désir
du garçon de faire un enfant à sa mère mais aussi de recevoir un enfant de son
père.
Freud dira : « je m’habitue à penser que dans toute relation sexuelle, il y a
quatre personnes ».
Le changement est considérable : bien que parlant toujours de biologique
comme cause ultime des phénomènes, il ne s’agit plus d’embryologie (fini la
dissection des anguilles), d’anatomie comparée (bien qu’il y revienne épisodiquement) ou même de comportement, il s’agit de psychosexualité, ce qui est
entièrement neuf et sera le champ nouveau délimité par la psychanalyse. À partir
d’ici, nous devons donc parler de bisexualité psychique. Les choses y sont tout
aussi complexes, c’est toujours l’auberge espagnole, mais au moins c’est de
bisexualité psychique dont nous allons parler en tant qu’analyste.
III. LA PSYCHOBISEXUALITÉ
Alors cette bisexualité, que devient-elle ?
Pour Freud, la distinction masculin/féminin ne survient qu’après la puberté.
Pour lui, au moment de la sexualité infantile, notamment au moment de la situation œdipienne, la distinction est de type phallique châtré.
Par la suite, ces idées subiront de grandes modifications notamment à la suite
des travaux kleiniens qui feront apparaître la triangulation comme beaucoup plus
précoce; on parlera d’Œdipe prégénital. Certes non pas avec une claire distinction, mais sous la forme d’une bisexualité d’objet partiel, d’une scène primitive
d’objet combiné.
La distinction entre les deux sexes semble acquise dans la deuxième année,
avec le vécu d’appartenir au genre masculin et féminin. Des fantasmes très
corporalisés montreront déjà des formes prototypiques de cette distinction.
Bref, il existe, bien avant l’Œdipe, déjà une connotation de la différence
sexuelle. D’une certaine manière, on peut dire que le self de l’enfant est d’emblée
sexué. Il n’y a pas d’abord un genre neutre ou indifférencié. Un nourrisson tout
seul, ça n’existe pas. L’enfant est pris dans le champ fantasmatique de ses parents
qui le vivent, le désignent comme de sexe masculin ou féminin.
Il n’y a pas une sexualité qui vient se superposer à une identité, il y a constitutionnellement au sens psychique du terme, intrication des deux.
L’on sait que les comportements verbaux et infraverbaux ne sont pas les
mêmes venant du père ou de la mère, l’on sait aussi que ces comportements
changent suivant qu’ils s’adressent à un petit garçon ou à une petite fille.
À la suite de tous ces travaux, que je ne développerai pas ici, apparaît en tout
cas clairement une chose :
Si Freud croyait à un roc biologique, tout ce qui fut découvert par la suite nous
montre indiscutablement qu’il y a aussi un roc psychique et que celui-ci, au
travers de l’histoire d’un individu et de l’environnement fantasmatique auquel
il est soumis, pourrait être déterminant dans le fait de se sentir masculin, féminin,
bisexué, ou hésitant, ni tout à fait homme ni tout à fait femme.
STOLLER.
Nous voilà donc de nouveau confronté à la perplexité.
Mais enfin, le sexe, il est déterminé par le biologique ou par le psychisme ?
Tâchons de retrouver une certaine cohérence, non pas par l’histoire cette fois,
mais par la clinique et le vocabulaire utilisé.
- 1ère proposition. Le Sexe: état de mâle ou femelle.
- 2ème proposition. Le Genre: masculin ou féminin.
- 3ème proposition. Le sexe et le genre ne sont pas toujours en adéquation.
Reprenons :
le Sexe : état de mâle ou femelle.
Nous savons aujourd’hui clairement que le sexe mâle ou femelle est déterminé
par les gènes XY ou XX, le développement de l’embryon, le rôle déterminant
des hormones. On sait aussi que l’embryon est, chez l’homo sapiens comme
chez tous les mammifères, naturellement de sexe femelle et qu’une imprégnation
par les hormones androgéniques est nécessaire pour le faire évoluer vers le sexe
mâle. Cela veut dire très nettement que, si pour une raison précise, cette
imprégnation n’a pas lieu, l’individu qui naît sera de sexe féminin.
Ces raisons peuvent être diverses, soit génétiques X et pas de Y, soit hormonales, non réactivité des tissus aux androgènes par défaut enzymatique.
Désolé Messieurs, mais dans cette affaire le sexe dominant, c’est le sexe
femelle.
le Genre : masculin ou féminin.
État psychique : se sentir homme ou femme, et en adéquation avec ce que la
société attend d’un homme ou d’une femme suivant ses critères propres.
C’est bien connu les garçons mettent des pantalons, grimpent aux arbres,
jouent avec des fusils, et font de la politique.
Les filles s’habillent en rose, jouent à la poupée, dessinent des arbres, et
s’occupent des enfants déshérités.
Il faut beaucoup de facteurs pour que la personnalité se cristallise en masculin
ou féminin, et l’immense diversité des solutions prouve que le chemin n’est pas
couru d’avance, il doit être créé à chaque fois.
Car, et c’est cela le point important : sexe et genre ne sont pas toujours en
concordance. On peut naître mâle et se sentir féminin. On peut naître femelle et
se sentir du genre masculin.
Un auteur comme Stoller nous a beaucoup appris dans ce domaine, car il a
étudié pendant de nombreuses années des intersexuels et des transsexuels. Il
désigne par intersexuels, ces cas cliniques de troubles génétiques, embryologiques
ou hormonaux. Et là, chose étonnante, ces patients semblent avoir peu de
problèmes pour autant que l’assignation ait été claire.
Par exemple : un individu mâle XY génétiquement mais non imprégné par les
hormones, voit ses organes génitaux se développer insuffisamment, est à la
naissance désigné comme fille, assigné comme fille, se développe dans le sens
féminin et semble n’avoir pas de grandes difficultés à se définir une identité de genre
féminin.
L’individu mûrit dans le sens de l’assignation.
Les vrais hermaphrodites avec des organes génitaux doubles qui auront eu
une assignation des plus ambiguë, auront de grandes difficultés à développer
une identité sexuée tandis que ceux qui auront été assignés plus nettement, auront
moins de difficultés à construire leur genre en dépit de troubles sexués biologiques
évidents.
Par contre, les patients que Stoller nous désigne comme transsexuels, bien
que n’ayant aucun trouble de nature biologique du moins dans l’état actuel de
nos connaissances, ont un désaccord total entre leur sexe et leur genre.
Par exemple, un homme, aussi loin qu’il se souvienne, et ceci est confirmé
par la famille, s’est toujours senti féminin, et dès l’âge de 2 ans, s’est immédiatement tourné vers les activités féminines. Une âme de femme dans un corps
d’homme.
Cela est vrai aussi de certaines femmes qui se vivent totalement et depuis
toujours comme homme, bien qu’elles aient un corps de femme.
Ces patients demandent un changement de sexe et il faut bien dire que les
prouesses chirurgicales dans nos sociétés répondent à de telles demandes. Ces
patients se vivent comme une erreur anatomique, c’est leur corps qu’il faut
modifier et mettre en adéquation avec leur vécu intime.
Diverses théories psychologiques tentent d’expliquer ce problème.
La théorie de Stoller est intéressante; elle pourrait se résumer comme suit :
trop de mère et pas assez de père maintient le petit garçon dans une symbiose
trop profonde et surtout trop prolongée, et imprègne son vécu d’une identité
féminine. Pour se sentir masculin, un garçon doit s’arracher à cette symbiose,
aidé en cela par son père qui se posera en rival et en modèle identificatoire. En
cas d’échec, son genre aura toutes les chances de pencher vers le féminin.
Cela serait vrai également pour la fille : trop de père et trop peu de symbiose
maternelle entraînerait la fille vers le pôle masculin.
Les transsexuels ne seraient que la résultante de cette règle poussée à l’excès,
mais elle serait d’application chez tout un chacun, réglant la répartition des
tendances masculines et féminines au sein d’une même personnalité.
L’explication a un côté quelque peu démonstratif; elle montre en tout cas
l’impact du poids psychique dans cette histoire.
Concluons ce survol historique et clinique qui constitue l’arrière fond de
notre pratique :
- On naît mâle ou femelle mais on devient masculin ou féminin.
- Le genre et le sexe peuvent diverger.
- Le genre est déterminé par un ensemble complexe de facteurs tant
éthologiques, sociaux que fantasmatiques.
- Le poids psychique est prépondérant par rapport au poids biologique,
comme le montrent les études comparées intersexuels/transsexuels.
- tant qu’analyste, nous parlerons de psychosexualité et donc de
psychobisexualité. Entendons par là que nous allons parler de la vie psychique
fantasmatique qui organise l’identité sexuée autour du complexe d’Œdipe, y
compris dans ses formes précoces.
Nous tiendrons compte aussi du fait qu’un psychisme ne se développe qu’au
contact d’un autre psychisme et que l’identité sexuée est aussi prise dans les
mailles fantasmatiques et l’inconscient des parents.
Tel est le champ ouvert par Freud. De cela nous pouvons parler. Le reste,
comme analyste, nous n’en dirons rien.
Mais de cela nous pouvons essayer de parler. De cela quoi ? La sexualité, la
différence des sexes. Différence, où ça... ? Oh ! cette petite différence.
Encore que... Non pas de différence ou... si peu... Bien que...
Depuis toujours, les hommes et les femmes n’arrêtent pas de discourir sur ce
qui les fait semblables et en même temps sur ce qui les sépare. Nous sommes là
avec nos fantasmes, nos souhaits, nos désirs, nos craintes, nos rages. Cela dure
depuis le commencement et cela ne semble pas prêt de s’arrêter. Tous les mythes
parlent de cette question. Toute cette histoire est une terrible boîte de Pandore.
LA BOITE DE PANDORE
Tiens, au fond, cette boîte de Pandore nous ramène à Zeus. Car je ne vous ai
pas tout dit tantôt, je ne vous ai pas dit l’essentiel pour nous analystes :
Pourquoi Zeus était-il si préoccupé ?
Parce que les êtres humaines étaient devenus orgueilleux et se voulaient l’égal
des Dieux.
Oui, mais comment cela avait-il été possible ?
Il y avait eu un traître parmi les dieux : un dieu qui avait joué double jeu.
Jusque là, les humains jouissaient sans entrave de tous les bienfaits de la
terre : le feu, la nourriture, tout était à disposition. Les êtres humains naissaient
spontanément des planètes, sans souci.
Zeus avait commencé par cacher le feu, puis la nourriture, pour faire sentir
aux êtres humains qu’ils n’étaient que des créatures terrestres. Mais Prométhée
l’avait rendu aux humains qui avaient pu domestiqué et le feu et l’agriculture,
grâce à ce dieu qui jouait sur les deux tableaux.
Bien sûr, les choses étaient moins sûres, il fallait sans cesse surveiller le feu
pour qu’il ne s’éteigne pas ou qu’il ne brûle pas tout, et il fallait obtenir son blé
à la sueur de son front : il fallait cultiver son champ.
C’était moins idyllique, mais, grâce à Prométhée, on avait survécu.
Zeus décida alors de frapper un grand coup pour ennuyer les hommes.
Il avait d’abord coupé les hybrides en deux. Il devait faire beaucoup mieux.
Il allait créer le désir.
Zeus demanda que l’on fabrique, avec de la glaise et de l’eau, un être superbe,
une femme parée de toutes les beautés, de tous les charmes : elle reçut le nom
de Pandora. Elle était si belle qu’elle attisait la convoitise des autres dieux, aussi
Zeus décida de l’envoyer rapidement sur la terre pour que la révolution n’éclate
pas dans l’Olympe. Comme il voulait se venger de Prométhée, il l’envoya à
Epiméthée, son frère. Prométhée avait compris la ruse. Pro-méthée celui qui
comprend avant. Il avait dit à Epi-méthée, celui qui comprend après, « ne te
laisse pas avoir, on va te proposer un cadeau, refuse-le ». Mais Pandora apparaît à Epiméthée. Il est tellement ébloui, il a un tel coup de foudre que le
lendemain il épouse Pandora.
Mais il ne sait pas deux choses :
- la première, c’est que Pandora est douée d’un appétit sexuel terrible et que
les hommes, dorénavant pour se reproduire, devront passer par la sexualité et
s’épuiser à satisfaire leur femme s’ils veulent assurer une descendance;
- la deuxième : Pandora a apporté avec elle une boîte que Zeus lui demande
de n’ouvrir que lorsqu’elle sera parmi les hommes, ce qu’elle fait.
La fameuse boîte de Pandore. Immédiatement, le désir, la jalousie, la haine,
la guerre, les malheurs se répandent sur la terre. Au fond de la boîte, il reste
l’espoir.
Donc, avant, c’était le paradis terrestre, tout était à disposition. Et voilà que
Zeus envoie la femme aux hommes, la différence des sexes, la sexualité, le désir,
la jalousie... et les malheurs de commencer !
La femme est l’avenir de l’homme mais elle pourrait bien être aussi le
commencement des ennuis puisqu’elle est le commencement des différences, le
commencement du désir, l’envie de croquer la pomme, la curiosité d’ouvrir la
boîte de Pandore, la sortie du paradis.
Est-il possible d’ouvrir la boîte de Pandore sans trop de dégâts ?
Il suffirait de demander à Prométhée et nous serons de nouveau l’égal des
dieux. Rien ne nous arrêtera, nous connaîtrons tous les secrets. Nous serons de
nouveau bisexués.
Non, tu n’ouvriras pas la boîte comme cela, tu dois te limiter sinon je te coupe
un peu plus, répond Zeus. Ta condition sera la castration. Tu es masculin ou
féminin, tu dois choisir.
Depuis toujours, les enfants aussi reprennent ces mêmes thèmes dans leurs
théories sexuelles infantiles. Car cette auberge espagnole, cette perplexité, cette
oscillation entre : ça y est, j’ai compris et crois-tu vraiment, n’est-ce pas ce qui
va s’organiser, se penser, se fantasmer, pour mettre en forme ces découvertes ?
Bien sûr, les petites filles n’ont pas de pénis, mais cela ne va pas tarder à
pousser. Oui, évidemment ce sont les femmes qui font les bébés, mais papa et
moi, pense le petit garçon, si on s’y met... pourquoi pas ?
Depuis notre plus tendre enfance, nous brodons à qui mieux-mieux pour
éponger l’effroi des différences et restaurer l’espoir des complémentarités. Moi
qui suis en train de vous parler, je suis et je demeure un théoricien sexuel infantile,
et je vous parle à vous qui êtes aussi et restez des théoriciens sexuels infantiles.
Et que racontons-nous ? Des histoires sexuelles infantiles pardi !
La bisexualité, dans sa variété la plus omnipotente, dira qu’on peut être les
deux sexes à la fois, qu’on peut découvrir le secret de la jouissance éternelle. Le
mythe de l’hermaphrodite qui ne devrait rien à personne. Le manque y est nié.
Dans une moindre mesure, la bisexualité, c’est l’espoir d’un dialogue, d’un
échange, d’une compréhension mutuelle entre les sexes. Le manque y est adouci.
Ce thème, et je reprends ici une idée défendue par C. David dans son rapport
du Congrès des Romanes en 1975, est un facteur d’organisation de la vie
psychique au même titre que le thème de la castration. D’un côté, la césure, la
séparation, l’inachèvement, de l’autre la réunion, le rapprochement parfois jusqu’à
la fusion.
La bisexualité dit : tout le monde a des côtés masculins et féminins, c’est une
sorte de continuum.
L’inachèvement dit : ah non, il y a des différences radicales, le féminin de
l’homme n’est pas le féminin de la femme et vice versa.
Ce qui m’intéresse dès lors, tant sur le plan théorique que sur le plan de la
cure, comme nous allons le voir, c’est l’état de cette mélodie, point contrepoint
où clivages et refoulements rythment retrouvailles et éloignements. Cette
dialectique entre la complémentarité des différences et la différences des
complémentarités est pour moi au cœur de l’économie psychique. Et c’est donc
moins repérer ce qui est masculin ou féminin qui m’intéresse, qu’écouter les
formes prises par leur dialogue sans cesse renouvelé.
Décidément, les hommes et les femmes ne veulent pas les mêmes choses, au
pire ne sont pas faits pour vivre ensemble, mais ça n’empêche pas d’essayer.
V. LA BISEXUALITÉ DANS LA CURE
Essayer ! On ne peut pas dire que nous n’avons pas essayé. Cela dure même
depuis pas mal de temps entre hommes et femmes. Mais voilà, ça n’a pas été sans
mal, sans angoisses, sans déprime, sans symptômes. Et les équilibres, ces
compromis entre castration et bisexualité ont parfois de sérieux ratés. Et d’aller
voir un psy. Nous y voilà donc dans la cure.
Plantons le décor.
D’un côté l’analysant :
Il est là avec toute son histoire, celle de ses fantasmes, de ses théories
sexuelles, de ses illusions, de ses rages et aussi celle de sa rencontre avec les
théories de ses parents, de son milieu, de sa société. De génération en génération, nous nous transmettons des histoires à rêver, des histoires à broder, parfois
des histoires à dormir debout.
Cet analysant, c’est un homme ou une femme. Mais cela est-il si sûr ? Si
nous étions médecins, ce serait plus facile, on vérifierait en disant : déshabillez-vous ! Mais nous, c’est la psychosexualité qui nous intéresse.
Masculin, féminin, allez savoir. En tout cas, s’il ou elle est là, c’est que ça
coince.
Entre inachèvement et complétude, on est resté perplexe. Alors on est venu
pour retrouver la clef des désirs, la clef du paradis, celle qui va ouvrir toutes les
portes, lever tous les obstacles. On va enfin savoir ce que nos parents nous avaient
toujours refusé. On est venu voir Prométhée, celui qui sait, celui qui est supposé
savoir.
Mais que se passe-t-il ? Arrêtez, il y a maldonne, on trouve Epiméthée, celui
qui ouvre la boîte de Pandore.
Non, je ne veux pas parler de mes angoisses, de mes impuissances, de mes
haines, de mes jalousies. Je suis venu pour la clef du bonheur. Je suis venu pour
ne pas choisir entre masculin et féminin ou, en tout cas, pour attendre encore un
peu.
Quoi ! Tout dire de ce qui me passe par la tête ? Vous n’y pensez pas ! Je veux
juste dire ce que je désire, ce dont j’ai besoin. Si ce n’est pas ça, alors « je suis
venu te dire que je m’en vais » !
De l’autre côté l’analyste :
Avec aussi toute son histoire. À commencer par celle de vouloir être analyste :
après tout, on a les boîtes de Pandore qu’on peut.
Etre analyste ne serait-ce pas un écho de cette curiosité, soulever le couvercle,
être à l’ombilic de la relation homme-femme, sans se prononcer, en observateur
soi-disant neutre ?
Un miroir disait-on. Vous serez un pur miroir réfléchissant.
On sait aujourd’hui que c’est pour le moins un miroir sans tain, et que
l’analyste, quoi qu’il en dise, est partie prenante dans ce qui se déroule.
Nous avons aussi nos préjugés de base et nos théories analytiques sont
infiltrées par nos théories sexuelles infantiles. Le masculin et le féminin colorent
nos théories.
Tenez, dans la psychanalyse actuelle, on peut en gros y voir deux courants
dominants :
– Dans l’un, l’accent est mis davantage sur l’aspect maternel. On y insiste
sur le fait que le processus réactive les relations avec l’objet primaire, surtout dans
leur aspect contenance, réceptivité, capacité de rêverie maternelle, mises en
forme des premiers vécus, des premières symbolisations.
La symbiose et l’élation des premiers accordages contribuent à installer une
sécurité de base, si nécessaire, comme l’a bien montré Winnicott. L’objet ne lutte
pas contre les fantasmes en imposant sa réalité. Il est trouvé créé.
Dans ce registre, l’enfant est l’égal des dieux. Il crée le monde qui apparaît
juste là où il s’attend à le trouver, et l’analyste va respecter ce climat afin de
redéployer cette part enfantine.
Sous l’influence des traitements d’enfants et des sujets borderline, ces théories
vont donc infléchir le contre transfert dans un sens nettement plus maternel, au
point que parfois la sexualité tend à disparaître ou n’être que secondaire par
rapport à un niveau plus archaïque où se jouerait la vraie difficulté. Il est clair
que les analystes, hommes ou femmes, aux composantes féminines plus
marquées, seront plus à l’aise dans ces processus.
– Dans l’autre, au contraire, la castration et la différence des sexes sont
maintenues énergiquement et le père reste bien présent dans la nursery. La mère
qui était en sollicitude primaire avec son enfant, se détache, se met à avoir autre
chose en tête, rejoint son amant. « L’autre de la mère » est là, du moins peut-on
le souhaiter. La belle symbiose en prend pour son grade. La mère est devenue
une sorcière qui s’absente en quête d’autres plaisirs. Quelqu’un d’autre est entré
en scène, le rival est là à l’horizon. La castration symbolique, la loi du père, la
structure obligée de l’humanisation.
Dans ce courant, l’accent portera davantage sur la césure, la limite, la réduction des captations imaginaires. Le contre-transfert est surtout sollicité au niveau
de sa part plus masculine, plus interdictrice, plus frustrante.
Cette alternance d’éléments masculins et féminins a amené certains analystes
à parler de la bisexualité du cadre, et je crois donc personnellement que son
attitude est loin d’être neutre. Tellement peu d’ailleurs que l’on a vu certains
analystes, ces derniers temps, prendre nettement position dans des débats de
société où la bisexualité est particulièrement sollicitée.
Savoir si deux homosexuels peuvent adopter un enfant, savoir si les opérations
chirurgicales des transsexuels sont souhaitables ou non. Ces analystes se sont fait
l’avocat de certaines attitudes sociales en fonction de structures de l’inconscient
jugées inaltérables, éternelles, scientifiquement fondées.
Donc du côté de l’analyste, les choses sont loin d’être de tout repos.
Et le processus de s’engager.
Je rappelle encore une fois que ce qui m’intéresse, c’est moins de repérer les
aspects masculins ou féminins mis en jeu en tant que tel, que d’être attentif
davantage à leur dialogue, au style de leur confrontation. Ceci bien sûr va se
réactualiser dans la cure et c’est particulièrement la relation dialectique transfertcontre transfert qui va l’illustrer.
Quelques exemples :
Nous connaissons tous ces analyses qui commencent comme une lune de
miel : tout ce que l’un apporte semble correspondre parfaitement aux besoins
exprimés par l’autre. Tout baigne dans un climat d’idéalisation, de ferveur,
d’amour parfait enfin réalisé. Les nuages sont écartés, la sérénité sauvegardée.
L’ennui avec les nuages, c’est qu’ils insistent et qu’ils reviendront tôt ou tard,
submergeant la quiétude et l’innocence des premiers temps.
D’autres analyses montrent d’emblée que les problèmes sont les différences,
les incomplétudes, les incompatibilités. Chacun se souvient de ces analysants qui
ne s’installent dans le cadre que pour en dénoncer les aspérités, les frustrations
et s’y blesser avec un masochisme triomphant. Rien n’est bon, tout est mal
compris, que sont-ils venus faire avec quelqu’un d’aussi borné et d’aussi peu
compréhensif. Si vous êtes un homme, il aurait fallu une femme, l’inverse étant
bien entendu tout aussi certain. Cela a toujours été comme ça dans leur famille
et ce sera toujours comme ça. Pour eux, la boîte de Pandore est déjà largement
ouverte depuis longtemps. Ils ne veulent pas regarder dans le fond, là où subsiste
l’espoir. Ce qui est ici enfoui, c’est l’idéalisation, qui, sous couvert d’une réalité
toujours frustrante, reste tapie au fond du psychisme.
Dans ces aller-retour entre complétude et inachèvement, entre fusion et séparation, le processus va se frayer un chemin. Certes, il va rééditer les anciens nœuds,
les anciens compromis, mais la dynamique qui se réinstaure est riche de nouvelles
solutions.
Freud nous disait : il y aura toujours au fond de l’homme une part qui ne
voudra rien savoir du réel et qui n’écoutera que son bon plaisir. Mais Winnicott
lui a répondu que s’il n’en était pas ainsi, les hommes seraient encore plus fous
qu’ils ne le sont.
Que vivent donc ces accords et désaccords entre illusions et déconvenues. Ce
que l’on peut attendre du processus, c’est que les parts masculines et féminines
donnent naissance à la zone transitionnelle qui tentera de créer les rapports
fécondants de tous ces vécus. Cela ne sera possible que par le travail conjoint de
la bisexualité et de la castration.
Si la souffrance de l’ouverture de la boîte de Pandore est trop grande, alors
les vécus de nature paranoïde seront clivés et la sexualité sera maniaque. Si la
perlaboration de la position dépressive est possible, alors les éléments masculins et féminins reconnus différents pourront se parler dans la transitionnalité.
L’état de la bisexualité chez l’analysant comme chez l’analyste reflète
l’histoire de ce combat commencé dans les premières relations, élaboré dans les
théories sexuelles infantiles et finissant par se dire sur le divan. Le père et la
mère, l’homme et la femme sans cesse réinventés.
L’analyste n’est pas là pour être le représentant d’une quelconque castration
déjà posée là de manière immanente. L’analyste est là pour animer cette transitionnalité, pour la créer au besoin, pour que le jeu reprenne et que la différence
des sexes refasse des idées-bébés qui s’en iront joyeusement faire des pieds de
nez au réel. Cela suppose évidemment que l’analyste ne se serve pas de ses
théories comme d’un fétiche où ses analysants ne feraient qu’illustrer le bien-fondé de ce qu’il pense a priori.
Il y a un peu plus de cent ans que l’analyse existe. Nous avons beaucoup appris,
nous avons beaucoup écrit, trop peut-être. Il m’arrive de penser que cet excès de
théories analytiques pourrait étouffer ce que Freud avait découvert : que le rêve est
toujours là, qu’il invente, qu’il parcourt, qu’il se bat pour que nous puissions
continuer à dormir et rêver davantage. De même que l’on demande à l’analysant
de dire ce qui lui vient en tête, de même on demandera à l’analyste d’être sans
préjugé quant au but.
Bien sûr, il y a la différence des générations et des sexes. L’enfant doit bien
s’y soumettre. Mais cela est vrai aussi dans l’autre sens; les parents doivent aussi
admettre que l’enfant c’est une nouvelle donne, quelqu’un d’inattendu qui va
peut-être trouver de nouveaux chemins jamais explorés.
On souhaiterait que les aspects masculins et féminins aient assez d’altérité
interne, d’incomplétude, pour que l’enfant puisse trouver une voie qui ne soit pas
que le prolongement narcissique des parents. De même, on voudrait que la
bisexualité du cadre soit suffisamment incomplète pour que l’analysant ne soit
pas une pâle copie de son thérapeute.
Alors je plaide pour une certaine ignorance. Vive l’interprétation ouverte qui
ne sait pas où elle va, qui relance le processus associatif :
il était une fois...
si on disait que...
Un jour, un analysant au détour d’un acte manqué, d’un lapsus, d’une surprise
en tout cas, inventera un nouveau compromis entre homme et femme, une chose
à laquelle nous n’avions jamais songé. Entre homme et femme, entre père et
mère, entre mythes et réalités, entre théories sexuelles infantiles, les humains ont
cherché sans cesse de nouveaux territoires.
La bisexualité, c’est ce dialogue permanent entre une part qui accepte
qu’homme et femme soient différents et une part qui n’en veut rien savoir. Nous
sommes là pour entretenir ce dialogue, pour entretenir cette perplexité. On voit
bien de quoi il s’agit et pourtant cela reste insaisissable.
Comme dit le poète :
« On croyait savoir tout sur l’amour depuis toujours,
nos corps par cœur et nos cœurs
au chaud dans le velours.
Et puis te voilà bout de femme,
comme soufflée d’une sarbacane. »
Prométhée ou Epiméthée ? De grâce ne choisissons pas !
[*]
Ce texte est une communication orale dont l’auteur a souhaité conserver la forme.