2002
TOPIQUE
Quand l’analyste écoute aux portes de la scène originaire
Evelyne Tysebaert
409 rue de Campine B- 4000 Liège Belgique
C’est principalement par la voie des processus d’identification que la bisexualité
joue son rôle organisateur qui excède le sexuel tout en le contenant; en tant que manifestation essentielle de la psychosexualité, elle est assujettie aux conflits. La multiplicité des
identifications, la possibilité d’en jouer nous affranchissent de l’anatomie bien que nous
restions profondément sexués.
Un autre organisateur de la conflictualité psychique est le fantasme de scène primitive
qui occupe parmi les fantasmes originaires une place centrale et qui pourrait, j’incline à le
penser, englober tous les autres. La genèse de ce fantasme, noyau de toute organisation
fantasmatique est envisagé ici comme production limite entre originaire et primaire; ses
remodelages et réélaborations ultérieures ou ses accidents sont tributaires de ce qui s’est
joué avant le complexe d’Œdipe et de ce qui reste ou non mobilisable.
Cette scène originaire, par son pouvoir de séduction et par la prolifération des potentialités identificatoires aux personnages ou aux fragments de corps qu’elle offre, propose à
l’écoute de l’analyste un champ d’une extraordinaire richesse. C’est un indicateur de choix
de l’articulation entre mouvements identificatoires et mouvements pulsionnels, de la plus ou
moins libre circulation entre éléments maternels et féminins, paternels et masculins.
Quelques notations cliniques explicitent ce point de vue.Mots-clés :
Scène originaire, bisexualité psychique, refus de la passivation, processus d’identification, créativité.
En regard du titre de cet exposé, soutenir une lecture de la bisexualité
psychique en s’appuyant sur l’écoute du fantasme de scène originaire, aussi bien
dans ses formes manifestes que latentes, ou dans son absence ou ses distorsions,
n’échappera sans doute pas à la remarque de véhiculer les propres théories
sexuelles de celle qui en parle. Mais, comme le rappelle Nathalie Zaltzman : « il
est peu vraisemblable qu’une théorie de la sexualité échappe totalement à l’attraction des théories sexuelles inconscientes de son auteur »
[1], alors j’accepte de
me hasarder dans cette voie avec d’autant moins d’hésitation qu’il n’est au
pouvoir de personne d’abolir l’inconscient ni de se dérober à certains de ses
effets sur la pensée.
S’il est couramment admis que c’est sur la scène œdipienne que la bisexualité psychique trouve toute la netteté et la logique de son déploiement, pourquoi
porter l’accent vers un autre tableau, celui de la scène originaire ? Une première
raison pointe le lien obligé entre la conflictualité œdipienne et la scène primitive, celle-ci en effet orchestre les rapports des protagonistes du répertoire œdipien. Par ailleurs, si la notion de sexualité prégénitale est un maillon théorique
essentiel, celle de bisexualité prégénitale s’impose avec tout autant d’évidence.
Enfin, j’invoquerai un argument plus personnel : celui des particularités de mon
écoute et de ma sensibilité, question épineuse car nous savons tous que chaque
sensibilité peut influencer ce qui survient dans l’analyse. Cette écoute serait-elle
si singulière ? Peut-être pas si j’en crois ces quelques propos extraits d’un article
de Jean-Claude Lavie : « avoir dû se situer par rapport à ce que la destinée
féminine peut sembler avoir d’inexorable, et parfois d’injuste, aura pu davantage
sensibiliser les analystes femmes aux effets du rapport à la scène primitive, dont
elles seront moins portées à négliger le rôle déterminant au regard des enjeux de
l’analyse. »
[2]
Tout au long de l’œuvre de Freud, l’idée d’un dualisme fondamental est
inhérente à sa pensée, au point de ne pouvoir être datée ou liée à un contexte
théorique déterminé; le conflit dans son irréductibilité est gravé dans la théorie :
conflit entre les deux tendance de la bisexualité, entre bisexualité et refus du
féminin, entre pulsions de vie et pulsions de mort. La bisexualité, manifestation
essentielle de la psychosexualité est donc assujettie au conflit. La dualité
intrapsychique qui la fonde suppose à la fois la présence de l’autre en soi, la
prise en compte de la différence des sexes et le développement dans toute leur
diversité des assemblages identificatoires; tous trois étant des processus purement
psychiques, c’est bien ce qui explique que la bisexualité psychique ne se décalque
pas sur la bisexualité biologique.
C’est principalement par la voie des processus d’identification qu’elle joue
son rôle organisateur dont on peut dire qu’il dépasse le sexuel tout en l’englobant.
[3]
La multiplicité des identifications, la possibilité d’en jouer nous affranchissent de l’anatomie, bien que nous restions en même temps profondément sexués.
Un autre organisateur de la conflictualité psychique est le fantasme de scène
primitive qui occupe parmi les fantasmes originaires une place centrale et qui
pourrait même, j’incline à le penser, englober tous les autres. Je reviendrai plus
loin sur la genèse de ce fantasme et sur ses formes primitives car la clinique
montre souvent combien les options psychiques qui interviennent au moment du
complexe d’Œdipe sont tributaires de ce qui s’est joué auparavant et de ce qui
reste ou non mobilisable.
Dans ses travaux sur la bisexualité psychique, Christian David envisage une
fonction médiatrice de la bisexualité dans l’économie pulsionnelle et dans les relations inter et intrasubjectives. J’interpréterais cette médiation bisexuelle comme
un processus dynamique où la différence des sexes est sans cesse abolie, sans
cesse reconduite; en un mouvement constant où les différences s’excluent et
s’appellent sans se rigidifier en des représentations figées. L’équilibre économique d’un tel système est toujours instable et oscille entre l’affirmation de la
bisexualité et celle de la spécificité sexuelle.
En 1913, Lou Andreas Salome rapporte une réflexion de Freud lors d’une
soirée de cours, qui va dans le sens d’accorder à la bisexualité cette valeur
profitable pour la croissance psychique et qui préfigure ce développement
contemporain autour de la notion de médiation bisexuelle : « il a parlé très
sympathiquement de l’enrichissement qui pourrait exister dans la bi-sexualité,
disant, que dans une certaine mesure, il n’était pas obligé que cela vînt perturber les conditions normales de développement : ce ne serait que dans le cas où
ces conditions seraient déjà devenues anormales que la névrose viendrait
s’emparer de cette situation et y prospérerait. »
[4]
C’est, au cœur du sexuel, la positivité d’un processus qui possède aussi sa
face léthale, culminant dans « un fantasme narcissique d’androgynie d’essence
toxique »
[5]; ce fantasme, contrairement aux apparences, est une négation de la
sexualité et de l’érotisme, de la différence des sexes, bref, il se situe du côté de
la déliaison pulsionnelle, et du clivage, avec perte de tout passage harmonieux
entre féminin et masculin.
Le lien entre bisexualité psychique et créativité est souligné par de nombreux
auteurs, de même que celui qui la lie au fantasme de scène originaire, ce qui
nous introduit au cœur de mon propos.
J’emprunterai à une femme écrivain un témoignage de ce lien entre bisexualité psychique, créativité, identification, scène originaire. Il s’agit d’un extrait d’un
roman de Camille Laurens intitulé
Dans ces bras-là.
[6] Où l’on voit que l’écriture
dans la langue bisexuelle dévoile les contours de la scène originaire.
« Les hommes ne fleurissent pas la langue de métaphores efféminées, de figures romantiques :
le long fruit d’or n’est qu’une poire, la femme un trou avec du poil autour. Foin de savante poésie :
j’appelle un chas un con, et les mots pour le dire arrivent aisément.
C’est une langue verte, une langue qui en a.
Elle l’apprend vite, Camille. Sa sœur Claude aussi. Ni cris ni larmes. On n’est pas des gonzesses.
Tu seras un homme, ma fille. Et puis quand on n’a rien à dire, on se tait.
Elle se relit – elle relit ce qu’elle a écrit, ses trois romans. Le père lui a transmis sa langue,
indéniablement, sa voix virile, elle hante le texte et le tatoue d’une empreinte mâle, il en est l’auteur
comme on dit « l’auteur de ses jours ». Le père n’est pas un héros ? Mais il est le héros de l’histoire :
quand elle écrit, il règne, elle écrit dans sa langue, sa langue paternelle.
Ma langue maternelle ? C’est celle que vous voulez entendre, vous êtes sûr ?
Vous l’entendrez. Je vous promets que vous l’entendrez.
Mais le souhaitez-vous vraiment ? Est-ce de la curiosité de votre part ? N’avez-vous pas peur,
ne redoutez-vous pas la voix qui crie ? N’avez-vous pas peur de l’amour, de l’amour des femmes ? »
Voilà qui nous fait percevoir comment la médiation bisexuelle, jouant
d’une tension permanente entre les pôles masculin et féminin, peut être source
créatrice.
Mais cette intégration mouvante et jamais définitivement accomplie suppose
que les premières étapes du parcours identificatoire n’aient pas été trop bouleversées, endommagées, bloquant ou hypothéquant les élaborations ultérieures.
Avant de développer la suite de l’argument théorique, je me pencherai sur un
épisode clinique qui affiche la confrontation mutilante avec une scène originaire
meurtrière, mettant ainsi en lumière, parmi bien d’autres choses, ce qui des
identifications bisexuelles ne peut advenir quand l’espace psychique est
précocement dévasté, paralysé dans ses processus d’introjection et d’identification par ce traumatisme inélaboré qui, sous la pression pulsionnelle pubertaire,
se dévide sauvagement en actes hors du circuit libidinal.
Ce fut ma toute première rencontre avec un travail analytique, une scène
originaire en quelque sorte, et ce que je lui dois de mon orientation ultérieure ne
compte pas pour peu.
Alex n’est pas sans évoquer, mais dans un registre bien plus dévastateur,
Norbert Hanold dans la Gradiva de Jensen, chez qui les mouches éveillent des
pulsions sadiques en rapport avec la scène primitive.
Ce n’est plus un enfant et pas encore un adolescent, lorsqu’à douze ans et
demi, il est placé en institution par le juge de la jeunesse suite à une série de
fugues, de vols et de conduites d’une violence extrême, bien qu’il ne s’en soit
encore jamais pris directement à des personnes. Il se retrouve donc dans un
établissement pour délinquants plus âgés car les faits commis font hésiter les
autorités à le mettre en présence d’enfants de son âge.
On peut dégager trois temps dans son histoire.
– À dix-huit mois : il est dans son parc quand le père fait irruption dans la
maison, se dispute violemment avec la mère puis l’étrangle devant l’enfant avant
de s’acharner sur le corps. Alex restera plusieurs heures à proximité du cadavre de
sa mère.– Il est alors confié à la grand-mère paternelle, seule famille qui lui reste;
son enfance et sa scolarité se déroulant sans difficultés apparentes.– C’est à douze
ans, à l’entrée dans la puberté que la crise éclate comme un coup de tonnerre et
que je fais sa connaissance. Je reçois Alex plusieurs fois par semaine. C’est un
garçon intelligent, attachant et très vite installé dans un transfert dont la densité
affective balance entre dépendance et violence.
Cet été-là, les séances reproduisent presque toujours la même séquence : il
commence par me parler des menus faits de sa vie quotidienne, s’interroge avec
finesse sur ses relations aux autres, puis soudain, la tension monte et j’assiste à un
véritable moment de clivage du moi; son regard et sa voix changent, il m’ignore
ou m’invective. En dehors des séances, c’est en général dans des moments comme
celui-là qu’il commet des actes de violence. En séance, il se met seulement à traquer
les mouches, de préférence celles qui s’accouplent pour les écraser avec un cri de
triomphe jubilatoire et omnipotent. S’il ne trouve pas l’accouplement recherché,
il le fabrique lui-même en capturant prestement des insectes qu’il mutile pour qu’ils
ne puissent plus bouger, puis en mettant en scène les noces mortelles avant de s’en
aller en claquant la porte. Après, il n’est jamais possible de reparler de la scène;
jusqu’au jour où ne pouvant le recevoir dans mon bureau, la séance se passe dans
une salle de réunion. Après avoir cherché en vain des insectes à se mettre sous la
main, il avise un chat qui passe dans la cour et, rapide comme l’éclair, saute par la
fenêtre et ramène sa capture. Commence alors sous mes yeux horrifiés une scène
d’affection féroce, de sauvagerie dans la tendresse qui frôle la torture. Je lui
demande fermement d’arrêter, ce qui a pour effet de le mettre hors de lui : ce n’est
plus à une mise en scène, mise à mort de la scène primitive à laquelle je vais assister
maintenant mais bel et bien à son déplacement sur son propre corps. D’une main,
il immobilise le chat avec brutalité et de l’autre il mime alternativement sur lui-même, avec une obscénité inouïe, les gestes, assortis de halètements, d’un homme
coïtant et ceux d’une femme coïtée. Aussitôt, je me lève pour lui signifier qu’il n’est
plus possible de poursuivre la séance. À la faveur de cet instant de flottement, le
chat s’évade par la fenêtre entrouverte et on peut le deviner, je deviens la cible
d’Alex qui est comme halluciné. En me dirigeant vers la porte, je continue de lui
parler mais je dois lui tourner le dos en espérant que le cendrier qu’il brandit ne
m’atteindra pas avant la sortie. Il s’en va comme un zombie et monte défoncer la
porte de sa chambre. Après cet épisode dont il n’a plus beaucoup de souvenirs, mais
dont les éducateurs lui ont parlé, il est taraudé par l’idée qu’il aurait pu me faire
du mal et me demande obsessionellement si j’ai eu peur. Comme je n’ose répondre
simplement ni oui ni non, je lui exprime que j’ai eu peur mais que le plus important est qu’à ce moment, j’ai compris pourquoi il se mettait dans cet état. Il veut
savoir ce que j’ai pensé. Mon interprétation a consisté à relier les scènes entre elles
(celle de son enfance, les mouches, le chat), mais surtout à lui montrer que ni se
mettre dans la peau d’un homme, ni se mettre dans la peau d’une femme, pour
ressentir ce qu’ils éprouvent, ne lui étaient tolérables et que le moyen qu’il avait
trouvé d’échapper à cela était de se mettre hors de lui-même, de devenir un autre.
Interpellé, intrigué puis franchement désorienté, il fuit en m’intimant l’ordre « de
lui foutre la paix avec mes conneries ». À dater de ce moment-là pourtant le clivage
ne se reproduira plus, un espace psychique a vu le jour, ce qui était expulsé au dehors
peut opérer un retour vers le dedans mais au prix du surgissement d’une angoisse
oppressante à l’état pur, qui a nécessité pendant quelque temps une médication.
Alex, avec un acharnement émouvant va poursuivre les séances et même
« inventer » un dispositif analytique auquel je vais me prêter. Ce dispositif créé-trouvé témoigne de la prodigieuse énergie libérée par la reprise d’un processus identificatoire où des positions psychiques masculines et féminines commencent à se
mettre en place. Voici en quoi il consistait : sous la pression de son angoisse, il
demande que les séances aient lieu dans le cabinet médical; il tire les tentures pour
que nous soyons dans la pénombre, s’allonge sur la table d’examen et m’invite à
m’asseoir à côté de lui; si l’angoisse survient, tremblant et sanglotant, il se place
en position fœtale et je dois lui tenir la main, il exprime alors sa terreur de « crever ».
Dépris de son corps à corps avec « la scène », accablé par l’angoisse de
l’invasion pulsionnelle, n’usant plus du clivage et de la décharge violente, Alex
a ouvert son espace psychique à des mouvements et des transformations que je
ne développerai pas. Bien que sa problématique ne se résume pas à ce seul aspect
des choses, on voit se détacher ici de façon accentuée, sous la poussée du
processus adolescent, l’installation d’un déséquilibre grave de la polarité :
bisexualité psychique – refus du féminin (ou de la passivation). Au moment où
la circulation des composantes bisexuelles des identifications commence à se
rétablir, on assiste à un accroissement spectaculaire de la capacité de tolérer
l’angoisse et la passivation, et de trouver des solutions psychiques moins
dangereuses à ce déferlement pulsionnel de l’adolescence.
Malheureusement, Alex fut soudainement transféré par le juge dans un autre
établissement suite à quelques vols de voitures commis avec des adolescents
plus âgés. Notre aventure avait duré un an et demi. Je n’ai plus entendu parler
de lui. Quelques années plus tard, nous nous sommes croisés par hasard dans la
rue : il vivait dans une communauté de jeunes gens au bord de la marginalité et
subsistait grâce à de petits boulots. À ma connaissance il n’a pas défrayé la
chronique judiciaire comme certains de ceux que j’ai rencontrés à la même
époque. J’ose espérer que le refoulement a fait son œuvre et que dans le silence,
il peut entendre voler les mouches.
Il serait sans doute erroné de prendre les manifestations observées chez cet
adolescent, c’est-à-dire les mises en scène avec les mouches puis avec le chat et
son corps, pour un fantasme de scène originaire, il s’agit plutôt d’un écran ou
d’un barrage d’actes opposés à cette figuration qui ne peut plus jouer son rôle,
suite à la pulvérisation du monde interne consécutive au traumatisme. C’est alors
une abolition-expulsion de la scène et de cette part du psychisme qui pourrait la
fantasmer et la penser qui est agie quand la montée de l’excitation interne le met
en état de détresse. La mutilation psychique est profonde et a été envisagée ici
dans son seul aspect d’entrave, voire d’impossibilité à s’appuyer sur les identifications bisexuelles.
La scène originaire se repère dans l’analyse à travers des formes déguisées,
latentes, parfois dans sa négation ou son irreprésentabilité, dans des symptômes
ou des vécus qui peuvent sembler étrangers à sa figuration habituelle. Saisir au
vol ces éléments souvent flottants et volatils, et les utiliser éventuellement dans
la trame des interprétations ne découlent que de la conviction qu’ils ont une
valeur fondamentale.
François Gantheret dit à propos de la scène originaire qu’elle « est figuration
de la naissance de la figuration : quelque chose pénètre quelque chose et quelqu’un
voit, et cela tend à fusionner. »
[7]
Dans cette version archaïque, c’est le chaos qui domine, il n’y a pas de
partenaires en présence mais des morceaux de corps qui en pénètrent d’autres
sans que les vecteurs soient clairement orientés; on pourrait repérer ici ce que
les Kleiniens qualifient de « parents combinés ». Mais à cette dénomination
Kleinienne, je préfère le terme de scène originaire qui fonde ce fantasme dans
un en-deçà de l’événement vécu par le sujet (c’est-à-dire la scène primitive ou
le coït des parents observé par l’enfant); ce point de vue libère de trancher entre
vécu et fiction, il « transcende à la fois le vécu individuel et l’imaginé. »
[8]
Pour approcher au plus près des premières productions psychiques en rapport
avec ce fantasme, je me réfère à la conceptualisation de l’originaire et du primaire
chez Piera Aulagnier. Celle-ci définit la scène originaire, représentant le noyau
de toute organisation fantasmatique, comme en engramme pictographique, sorte
de production limite entre l’originaire et le primaire. « Il existe, précédant toute
possible compréhension du coït, le modèle d’une partie de corps pénétrant dans
un autre corps et s’unifiant à lui ou le modèle d’un corps rejetant une partie dont
il souhaite la destruction. »
[9] C’est la rencontre bouche-sein par exemple, et son
pictogramme de jonction ou de rejet. Ici, l’emprunt fait par l’originaire au modèle
somatique va fournir au primaire un matériau qu’il métabolisera pour qu’il
devienne apte à figurer la relation présente entre lui et le corps maternel, entre
le père et la mère, entre lui et le couple parental. Donc ce que le primaire va
transformer en fantasme de scène primitive métabolise le couple parental dans
la représentation de deux parties qui ne peuvent exister que sous une forme indissociée : prise en soi, ou rejet de l’une par l’autre, sans qu’il puisse y avoir une
quelconque préséance.
Parler de scène primitive c’est déjà se référer à une activité fantasmatique,
et à ce moment où les processus primaires-secondaires viennent organiser les
représentations de l’originaire en tenant compte, dans leur mises en scène, de leur
interprétation des premiers éléments de signification qu’il peuvent s’approprier.
Les remodelages et les réélaborations de la scène primitive qui s’opèrent
ultérieurement portent l’empreinte des lésions subies dans chaque registre de
représentation.
Ce fantasme possède un caractère marquant : sa dimension de mouvement;
ainsi, ce n’est pas un tableau statique mais un acte qui est mis en scène, une
représentation de ce qui arrive entre deux corps, deux parties de corps, entre une
zone érogène et son objet. C’est « une rencontre en train de se réaliser et
qu’accompagne un affect vivant »
[10], un univers où s’entremêlent et s’articulent
pulsions et affects.
La représentation de la scène originaire possède un grand pouvoir de séduction, on peut dire qu’elle est en elle même une scène de séduction à partir de laquelle
les différents courants de la libido peuvent s’observer.
[11] Comme le souligne Joyce
Mac-Dougall : « tous les fantasmes de l’oralité et de l’analité ont tendance à s’intégrer dans la scène primitive créée par l’enfant. Ainsi les zones et les fonctions du
corps reçoivent après-coup une signification profondément bisexuée. »
[12]
Et c’est ici, dans cette représentation tantôt sauvage, tantôt énigmatique, que
confluent mouvements pulsionnels et mouvements identificatoires; elle permet
en effet une prolifération de potentialités identificatoires soit aux personnages
de la scène, soit à des zones corporelles (pénis ou orifices), soit encore à des
postures ou des mouvements, à des sensations kinesthésiques et des rythmes
même.
[13] Cette abondance de potentialités identificatoires est pour la bisexualité un canevas où déployer ses intrigues. C’est pourquoi la scène originaire
offre à l’écoute de l’analyste un champ d’une extraordinaire richesse; c’est un
indicateur de choix de l’articulation entre courants identificatoires et courants
pulsionnels, de la plus ou moins libre circulation entre éléments maternels et
féminins, paternels et masculins.
Quand on aborde cette zone psychique, en ignorer ou en sous-estimer sa
dimension la plus charnelle, ne pourrait relever que d’une collusion refoulante
ou intellectualisante entre les partenaires de la relation analytique; les constructions en mots ou en idées devraient véhiculer la trace, pas nécessairement
manifeste, de leur ancrage dans le corps, de leur arrimage à une excitation.
Le but du dialogue entre éléments psychiques masculins et féminins est en
définitive de s’accommoder sans trop de dommages, de son propre sexe mais
aussi de celui qu’on ne possède pas.
Qu’en est-il alors lorsque le sexe qu’on ne possède pas est le sien propre, vécu
comme un élément étrange, étranger à soi-même ?
Une autre séquence clinique sera l’occasion de poser cette question et bien
d’autres, et de retrouver une figuration tout à fait particulière de la scène originaire
d’où émergent des représentations bisexuées primitives. Sans oublier que du plus
particulier se détachent des données généralisables pour notre compréhension.
Je me souviendrai encore longtemps du dessin qu’elle est venue me montrer
un jour en début de séance; il était fascinant tant par le style que par le contenu.
Nul doute que Ferenczi y aurait puisé de quoi nourrir sa théorie de la régression
thalassale et de son importance dans la vie sexuelle.
Le style était une combinaison de Paul Klee, par la juxtaposition de petites
surfaces colorées et de M.C. Escher par les métamorphoses progressives d’une
figure dans une autre. Sur la grande feuille, un trait marquait la surface de l’eau
tout près du bord supérieur; tout le reste représentait un fond marin duquel se
détachait une forme centrale un peu plus figurative que le reste : une étreinte entre
deux créatures aquatiques, un escargot dressé et une sorte de femelle papillon. Le
regard pouvait s’arrêter ici en ne décelant que cette version quelque peu naïve d’un
enlacement sur fond d’algues et d’yeux en forme de seins ou de seins en forme
d’yeux. Mais à y regarder de plus près, la scène dévoilait toute la brutale crudité
d’une dévoration réciproque qui comme une onde de choc, se propageait à tout
l’environnement. Chacune des deux créatures était bisexuée et se prolongeait par
des appendices et des orifices, certain dentés, ceux-ci se transformant les uns dans
les autres, s’entr’avalant et s’interpénétrant. Dans le silence de la mer, un accouplement fantastique avait lieu.
Que signifie cette émergence figurative chez une femme qui n’avait jusque
là jamais dessiné, ni laissé deviner qu’un tel matériel psychique allait prendre
forme ?
Que représente cette reprise d’une scène dont l’élaboration fantasmatique
semblait s’être arrêtée là, sans remodelage ultérieur ?
Mais voyons ce qui dans notre parcours nous avait conduit jusque là.
Ingrid, quarante ans, est scandinave et installée chez nous depuis quelques
années seulement. C’est une intellectuelle brillante, polyglotte et hyperactive;
toujours aux quatre coins du monde, elle mène sa carrière comme une femme
d’affaires. La précision souriante de son discours ne laisse place qu’au rationnel, sans indice d’affects, d’hésitations, sans lapsus, sans fantasmes. Son allure,
ses gestes et son habillement très masculins me font penser que j’ai affaire à une
homosexuelle, mais je me trompe; elle est mariée depuis dix-huit ans à un homme
du bout du monde qui lui aussi mène une carrière de haut niveau; alors, ils se
croisent entre deux voyages, deux congrès.
Sa demande est assez vague : elle se rend compte que quelque chose ne va
pas dans sa vie agitée, qu’elle devrait s’apaiser. Elle souffre aussi de somatisations diverses et épisodiques : rhinites, ulcère, migraines dont elle connaît « intellectuellement » l’origine psychosomatique. C’est la constatation de l’effet
bénéfique de la psychanalyse sur un de ses amis dont je reparlerai plus loin qui
l’a décidée à entreprendre sa démarche.
Toujours avec la même précision souriante et sans souffrance apparente, elle
me dit ne connaître qu’un seul monde, celui des hommes; elle ignore complètement ce qu’est une femme et ce que c’est être une femme. Bien sûr, elle possède
un corps féminin mais ce qui est féminin lui est totalement étranger, au point même
qu’elle n’a jamais eu aucune amie et qu’elle n’est même pas devenue homosexuelle. Son corps de femme est « un appareil en bon état de fonctionnement »,
donc il se prête à la sexualité et lorsque je lui pose naïvement la question du désir,
j’ai le sentiment de lui parler une langue inconnue. Elle n’a pas eu d’enfants et ne
le souhaitait pas car « le maternel est une attribution féminine. »
A-t-elle une idée de ce qui a fait qu’elle s’est construite ainsi ? Elle me répond
en invoquant son histoire dont elle fait une causalité évidente et non questionnable, une donnée scientifique vérifiable dans les livres.
Née très prématurément, elle est restée six ou huit semaines en couveuse,
sans visites de ses parents; à son retour et durant le reste de son enfance, sa mère
ne s’est occupée d’elle que mécaniquement, aucun lien ne s’est bâti entre elles.
La où intervient une interprétation plus personnelle, c’est quand elle me dit que
c’est son père qui a pris la relève, non pas en comblant le manque maternel mais
en lui offrant une double ration de père, une double dose d’homme. Son équation serait donc celle-ci : pas de maternel + deux fois du paternel = un corps de
femme avec une mentalité d’homme, c’est imparable !
Plus tard, elle me livrera un épisode de son adolescence qui laisse perplexe
quant au clivage du féminin et du masculin. À seize ans, elle a été violée par deux
camarades de lycée irrités par son manque de féminité; même si elle reconnaît
avoir eu peur de l’agression, le viol est dépouillé de ce qui en ferait une épreuve
subie par une femme : « ils n’ont rien compris, ils ont fait ça à un corps de femme
mais on ne peut rien me prendre de féminin. »... « Pas de cris, de pleurs, de
revendications; je ne comprends pas ces femmes qui témoignent sur le viol et
en font toute une histoire... un traumatisme ! Pour moi, c’était comme quand un
homme prend une raclée, il se relève, avec la fierté qui lui reste et il reprend son
chemin. »
À dix-huit ans, Ingrid a quitté sa famille pour entreprendre des études
universitaires dans un pays d’Amérique latine; elle a donc abandonné sa langue
maternelle qu’elle déteste pour en apprendre une autre et s’immerger dans une
autre culture. Là-bas, elle s’est liée d’amitié avec un de ses professeurs, qui est
devenu un guide, un maître à penser, un confident; c’est lui qui lui a parlé des
bienfaits de sa propre analyse. Elle a aussi rencontré celui qui allait devenir son
mari, un rationaliste pur et dur qui aurait souhaité qu’elle lui donne un enfant et
auquel elle se dit attachée en dépit de leurs affrontements.
Le transfert qu’elle établit avec moi est de nature assez archaïque : à côté de
son discours très extérieur à elle-même, c’est son regard qui peu à peu va véhiculer
toute la charge affective de la relation : de ses petits yeux rieurs et mobiles elle
semble me détailler de la tête aux pieds, elle me scrute et guette mon regard. Elle
me fait penser à un bébé qui cherche à capter le regard de l’adulte pour entrer en
relation.
Ses souvenirs d’enfance sont squelettiques et elle n’arrive pas à ressentir
d’émotion, elle se décrira un jour comme une boîte vide qui ne peut parfois
résonner que sous l’impact d’émotions venues de l’extérieur. Pourtant une
émotion forte et de l’angoisse surgiront enfin en séance à l’évocation d’un souvenir d’adolescence. Dans un cours de dessin, la consigne a été donnée de se
représenter soi-même de n’importe quelle façon. N’ayant aucune représentation
à sa disposition et par bravade, Ingrid a rempli rapidement sa feuille de cercles
concentriques rouges et noirs autour d’un point central. Ce rappel la cloue sur
place d’émotion et d’angoisse : « ce n’est pas normal, je ne sais pas pourquoi mais
ça ne va pas; ça doit être un signe que ça n’allait pas ! Il faut que je retrouve ce
dessin quand j’irai chez mes parents. » Affolée, elle finit par me communiquer
son angoisse et je n’arrive pas à m’ôter de l’esprit cette pensée bizarre : « pourvu
que si elle retrouve le dessin, le point central soit rouge et non noir. » Quelques
semaines plus tard, rentrant d’un séjour en famille, elle est tout aussi désorientée et angoissée : elle a cherché son dessin pendant deux jours comme une folle,
en vain, rien ne peut la calmer, elle n’en dort plus et n’arrête pas d’y penser sans
savoir pourquoi. Je lui dis qu’elle cherchait peut-être simplement à vérifier que
le noyau central de son dessin était bien rouge vif, rouge vivant, ce qui semble
l’apaiser.
Dans l’étape suivante, je vois apparaître des signes discrets d’imitation et je
tiens cet indice pour la part visible d’un processus plus profond, moins apparent
de son transfert. En effet, elle rapporte de ses voyages de très discrets bijoux
qu’elle porte en séance; cela contraste évidemment avec ses tenues ultra
masculines. Elle s’essaiera même au vernis à ongles mais pour décréter que
décidément ce « truc de femme », ça la gratte, la pique et la chatouille et qu’elle
ne peut que se l’arracher.
C’est pendant cette période qu’elle me fait part de l’impulsion irrésistible
qui l’a prise devant un magasin de fournitures pour artistes : elle n’a pas pu
s’empêcher d’y entrer pour acheter un bloc de dessin et une grande boîte de
crayons de couleur. Le dessin de « Thalassa » suivra et elle l’offrira à sa mère à
l’occasion de la fête des mères.
La complémentarité des étapes successives de ce travail pourrait nous
entraîner sur des pistes théoriques multiples : là où il serait question du traumatisme de la naissance prématurée, des accidents de l’identification primaire et de
l’homosexualité primaire, de la naissance des processus figuratifs, de la relation
transféro-contretransférentielle qui laisse place à l’émergence de figurations sur
un mode inhabituel. Mais cela nous éloignerait trop de cette scène originaire qui
a surgi sur fond d’effacement ou de négativité de l’identité sexuelle propre.
Elle a été à l’origine d’avancées ultérieures allant dans le sens de tentatives successives d’intégration du féminin sur lesquelles je vais revenir. Ici le travail de
liaison en représentations va permettre que le mouvement de l’énergie pulsionnelle retrouve la voie de ses objets. Dans cette première version de la scène
originaire donnée par Ingrid, les images de zones corporelles bisexuées servent
de point de départ à l’ouverture vers d’autres mobilisations psychiques dont on
peut supposer qu’elles doivent beaucoup à l’apparition d’une capacité à réinvestir
des zones-orifices-réceptacles. Pourquoi un dessin plutôt qu’un rêve ? Faut-il
invoquer la propension d’Ingrid au contrôle et à l’agir ? Et même si ce travail de
représentation constitue une mutation décisive, dans un premier temps l’acte
reste-t-il encore au premier plan de la scène psychique ? Faut-il y voir un effet
inducteur de mon intervention sur le dessin des cercles concentriques ? Ou sa
difficulté à associer affects, choses et mots ?
L’apparition d’un cauchemar récurrent a néanmoins suivi d’assez près le
dessin dont il reprend l’élément central mais sous forme traumatique : elle rêve
qu’elle se réveille et observe au plafond la dévoration d’un superbe papillon
coloré par un insecte répugnant, elle entend le bruit terrifiant de la scène. L’effroi
la réveille.
Ensuite, Ingrid semble agie de l’intérieur par une excitation grandissante qui
va d’abord emprunter la voie d’une sorte de syndrome d’influence pour
s’exprimer.
Lors de son séjour en Amérique latine, elle a été instruite par son professeur,
ami et confident de l’une de ces religions afro-américaines voisine du vaudou
dont il est pratiquant et en voie de devenir un grand maître initiateur, tout en
restant un fervent adepte de la psychanalyse. Ce qu’elle ne m’a pas dit c’est que
les dieux de ce culte sont des dieux sexuels.
Elle est maintenant obsédée par l’idée de connaître la transe et la crise de
possession, et seul cet homme pourrait l’y conduire. Elle se met à faire des rêves
dont le contenu latent est sexuel, elle ne me les confie qu’avec réticence car « ce
ne sont pas des rêves à analyser » mais des productions, des visions induites par
l’entité à laquelle elle appartient et qui l’appellent vers cette initiation religieuse.
J’ai le plus grand mal à ramener cet impensable-insaisissable d’une pulsion
sexuelle dans notre travail; lorsque je me risque avec prudence à formuler une
remarque, cela n’aboutit qu’à jouer ma conviction contre la sienne, alors
j’accepte de recevoir cela avec une grande attention tout en me demandant
comment nous allons nous en sortir. Et c’est là qu’intervient pour elle et pour moi
l’inattendu : cet homme va lui envoyer avec beaucoup de tact une réponse qui
est une véritable interprétation. Il lui écrit qu’il respecte sa demande mais qu’il
la connaît trop bien pour savoir qu’accepter équivaudrait à instrumentaliser une
religion pour soigner sa difficulté à être femme; il ajoute qu’elle gagnerait à
résoudre cela avec l’aide de l’analyse. Je la vois pour la première fois triste, au
bord des larmes; « je suis très déçue mais il a peut-être raison » dit-elle. Cet
homme vient en quelque sorte de lui signifier que l’accès au féminin ne résulte
pas d’une incorporation en état de transe mais d’une introjection.
[14] Voilà où nous
en sommes après trois ans de travail et je ne sais toujours pas où elle nous
emmène.
Le monde d’Alex envahi de décharges violentes, celui fantastique d’Ingrid,
nous ont fait approcher les achoppements possibles d’une bisexualité psychique
médiatrice de l’économie pulsionnelle et des relations inter et intrasubjectives.
L’écoute du fantasme de scène originaire m’est souvent apparu d’une grande
richesse pour évaluer l’articulation qui s’y opère entre mouvements identificatoires et pulsionnels. Dans certains cas, l’émergence de sa figuration en cours
d’analyse a des effets mutatifs indéniables par l’élargissement du champ des
élaborations possibles. Dans des problématiques à expression plus névrotique,
l’écoute de ce fantasme apporte aussi un éclairage intéressant sur la manière
dont le sujet fait communiquer en lui masculin et féminin, sur le traitement qu’il
réserve à la différence des sexes et à la castration. Certains symptômes s’élucident
lorsqu’on les décode comme une formation défensive contre la charge effractante
et anxiogène de la scène primitive.
Ainsi, ce sujet qui présentait une obsession de la symétrie portant à la fois
sur les objets de son environnement mais aussi sur ses sensations et sa pensée,
sans toutefois présenter une organisation psychique de type obsessionnel; par le
travail d’élaboration et l’analyse des rêves, il a été possible de relier ces
particularités symptomatiques à un rejet de la différence des sexes, à la répulsion
et la haine inspirées par la découverte du commerce sexuel entre les parents. La
symétrie, dans son abstraction, figurait un plan imaginaire, à savoir le sujet
dressé, érigé en séparateur absolu de deux points identiques, à jamais empêchés
de se réunir par son contrôle omnipotent.
Je ne pourrais pas terminer sans évoquer la propre bisexualité psychique de
l’analyste qui est l’un de ses instruments de travail. Sans idéaliser les capacités
que nous aurions à en jouer au plus près du sens que nous donnons à notre
expérience, on peut reconnaître que cette mobilité psychique est ce qui permet
que nous soyons tour à tour dans notre manière d’être et d’interpréter, un objet
réceptif ou pénétrant, maternel ou paternel, sans nous raidir obsessionnellement
dans une seule de ces positions, ni jouir secrètement de les occuper toutes à la
fois. Je me souviens d’une expérience troublante, où deux analysants qui se
suivaient auraient pu me faire frôler la crise d’identité. La première me dit : « il
y a une chose qui me dérange chez vous, c’est que vous avez un caractère trop
masculin, moi qui venais chez une femme pour rencontrer la douceur du maternel,
c’est raté ! » Le suivant, un homme me confie qu’il est mal à l’aise car il me
trouve trop féminine; « je n’ai jamais pu m’entendre qu’avec des femmes de
tempérament masculin et je ne trouve rien de tel chez vous, vous avez beau porter
un pantalon de temps à autre, ça ne donne pas le change. »
Entre les « en-trop » des transferts et des univers intrapsychiques respectifs,
serpente le monde interne de l’analyste. De la rencontre des intrapsychiques de
l’analysant et de l’analyste naît un intersubjectif qui vaut plus que la somme des
deux termes qui la composent. Mais je m’aperçois que je viens de formuler cette
remarque en termes de naissance, comme si je ne pouvais m’empêcher de revenir
encore et encore à la scène originaire.
[1]
Nathalie Zaltzman, Du sexe opposé,
Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 14,1976, p. 192.
[2]
J.C. Lavie, Excellence paradigmatique de la scène primitive,
Nouvelle Revue de
Psychanalyse, n° 46,1992, p. 19-20.
[3]
Christian David, l
a bisexualité psychique, Payot, 1992, page 9.
[4]
Lou Andreas Salome,
À l’école de Freud, Journal d’une année 1912-1913, Gallimard, 1992,
p. 338.
[5]
Christian David, Op. cit, p. 45.
[6]
Camille Laurens,
Dans ces bras-là, P.O.L, 2000, p. 122-123.
[7]
François Gantheret,
Revue Française de Psychanalyse, n° 2 1988, p. 380.
[8]
Jean Laplanche et J.B. Pontalis,
Fantasmes originaires, fantasmes des origines, origines
du fantasme, Hachette, 1985, p. 43.
[9]
Piera Aulagnier,
La violence de l’interprétation, P.U.F, 1981, p. 85.
[10]
Piera Aulagnier, « Du langage pictural au langage de l’interprète », in
Un interprète en
quête de sens, Ramsay, 1986, p. 351.
[11]
« Ce n’est pas un seul courant qui procède de la scène originaire mais toute une série de
courants, véritablement un éclatement de la libido. » S. Freud, « À partir de l’histoire d’une
névrose infantile »,
Œuvres complètes XIII, P.U.F, 1980, p. 42.
[12]
J. Mac-Dougall, « L’idéal hermaphrodite et ses avatars »,
Nouvelle Revue de Psychanalyse
VII, 1973, p. 271.
[13]
Jacques André,
Aux origines féminines de la sexualité, P.U.F, 1995, p. 88.
[14]
Jacqueline Schaeffer,
Le refus du féminin, P.U.F, 1997.